CHAPITRE XVI
Étendue nu sur son lit, Graymes ne dormait pas. À mesure que la nuit s’avançait, sa respiration se faisait plus ample, plus profonde. Il sentait monter en lui l’irrépressible désir de sortir et de courir à travers la campagne, tel un spectre noir porté par le vent. La nuit semblait l’appeler, et la pluie qui martelait le sol desséché. La nuit, son domaine. Mais non. C’était bien autre chose que la nuit… L’orage approchait. Dans un moment, il atteindrait la plaine.
Graymes était en sueur. Son corps tremblait. Il imaginait le navire fou s’ébrouant de sa torpeur centenaire sous l’assaut des éclairs, ses mâts craquant, ses voiles déchirées se gonflant sous l’effet des bourrasques. Et sur le pont, cette grande ombre qui montait soudain, ce visage haï… Pourquoi cette vision ne cessait-elle de le tourmenter ? N’aurait-il donc jamais la paix ? Ne pourrait-il jamais vivre comme le commun des hommes ? Il serra les mâchoires. Il devait lutter. Mais le combat était inégal, il le savait. La part de lui-même qui était dans l’ombre prenait dans ces moments-là une dimension terrifiante qu’il ne pouvait ni comprimer, ni réduire au silence.
Non. Plus jamais. Il ne voulait plus.
Un flash blanc inonda la chambre, révélant les contours du buffet où étaient rangés ses vêtements. Il tourna la tête vers la fenêtre ouverte, contempla les zébrures aveuglantes qui déchiraient le lointain. L’espace d’un instant, il crut distinguer la silhouette d’un vieillard livide au milieu du champ, penché au-dessus d’un grand feu qui éclairait ses traits accusés.
— Que l’Enfer te morde, Veilleur. Je n’irai pas.
Le vent souleva le store. La vision s’évapora. Un lourd relent de terre mouillée s’engouffra dans la chambre. Il entendit un bruit furtif près de la porte.
— Venez, dit-il. Allons, venez.
Une forme blafarde se détacha de l’ombre, hésitante.
— Venez, je vous attendais.
Duncan obtempéra. Elle était seulement vêtue d’une chemise de nuit qui accentuait sa pâleur. Dès qu’elle fut assez proche, il lui prit doucement la main. Il ne savait s’il l’avait attirée sciemment ou si elle venait de sa propre volonté : sans doute un indémêlable mélange des deux.
— Vous ne dormez jamais ? s’enquit-elle, pour la forme.
— Rarement.
Il lut une sorte de délivrance dans son regard quand il l’attira sur lui. Un jour, comme tant d’autres, elle se haïrait d’avoir cédé et ne conserverait de ce moment que le souvenir d’un viol. Mais pour l’heure, elle obéissait à son désir de lui appartenir. Elle couvrit son torse de baisers voraces, léchant à petits coups ses cicatrices, dont elle suivit le cours avec délectation, descendant toujours plus bas. À travers le mince nylon du déshabillé, il sentit la chaleur de son corps frustré par trop d’années de solitude, l’appétit refoulé qu’elle laissait à présent exploser. Il la laissa satisfaire son besoin d’exploration, son avidité de le palper, de l’avaler jusqu’à l’ivresse. Puis, d’une poigne ferme, il la planta sur lui où elle se balança à sa guise. Elle s’agita furieusement de longues minutes avant de retomber dans un spasme. Les lèvres écrasées sur celles de son compagnon, ses cheveux mouillés de sueur lui caressant le cou.
Il la pétrit longuement, tout le corps, comme s’il voulait laisser l’empreinte indélébile de son passage, puis il la coucha à plat ventre et, sans lui laisser reprendre son souffle, l’investit à nouveau, profondément. Elle gémit et se contorsionna, semblant vouloir échapper à la délicieuse souffrance de cet assaut qui la ravageait. Mais elle n’était qu’un jouet entre ses bras. Quand il planta ses ongles noirs dans ses flancs, vidant sa substance, elle gémit, à la limite de la syncope.
Plus tard, alors qu’elle n’était plus qu’un poids mort à ses côtés, elle murmura des mots que Graymes connaissait par cœur, qu’une multitude d’amantes de passage avaient prononcés avant elle, encore engourdies par le plaisir sans nom qu’il leur avait procuré. Et il en conçut un sentiment d’amertume. Sa décision était prise. La mort dans l’âme, il s’extirpa des bras blancs noués autour de lui.
— Je vais devoir partir, Duncan.
— Pourquoi ? Il m’avait semblé que tu te plaisais, ici. J’avais l’impression… Enfin, à la façon dont tu regardais les champs et tout le reste… que…
— Je m’étais trompé.
— Est-ce que… je n’étais pas… Tu attendais autre chose de moi ?
— Non. Rien d’autre.
— Tu as une femme à New York qui t’attend ?
— Ni à New York, ni ailleurs.
— Alors ? C’est ce qui s’est passé avec les autres, à la fête ? J’ai vu que quelque chose t’avait troublé. Ce n’était pas une simple querelle entre gars qui ont un peu trop bu.
— Non.
— Donne-moi la vraie raison de ta venue. Les gens d’ici semblent te détester.
— Ils ont des raisons pour cela.
— Vas-tu me dire, à la fin ?
Il la fixa avec intensité.
— Je ne suis pas un simple voyageur tombé d’un train, pas un chercheur loufoque en mal de folklore. Je suis ici pour accomplir une tâche.
— Je n’y comprends rien.
— Les gens d’Equinox ont un secret. Ils attendent un événement depuis longtemps. Des générations, peut-être. Et je suis là pour empêcher cet événement. Peut-être es-tu comme eux. Peut-être pas. Mais pour moi, ça ne change rien.
— Mais après cette… tâche ? Après ?
— Si je suis toujours vivant, il y en aura d’autres, et puis d’autres encore, sans trêve, ni fin.
— Qui t’y oblige ?
— Personne. Mais c’est ainsi.
— Qu’est-ce que tu es au juste ?
Il savait qu’elle claquerait la porte avant qu’il ait trouvé une réponse adéquate et il avait raison. Un soupir de lassitude lui échappa. Il avait eu tort d’imaginer que cette fois serait différente des autres fois, que l’impossible se produirait. Il ne pouvait exister d’attaches mortelles pour un être tel que lui. Son vieux maître, John Neery, le lui avait assez enseigné durant ses dures années d’apprentissage ; et pourtant, il avait cru, sincèrement cru que…
Dehors, la pluie redoubla de violence. Une impression bizarre le traversa soudain, la prescience d’un danger imminent, prêt à fondre sur lui. L’espace d’une seconde, une silhouette se matérialisa devant la fenêtre. Il y eut un sifflement. Graymes n’eut que le temps de rouler hors du lit. Le crucifix à pointes se planta profondément dans l’oreiller, à l’endroit précis où sa tête venait de quitter. Un second vola à travers la pièce, et termina sa course dans le bois de la penderie, juste derrière lui. Comprenant qu’il avait perdu le bénéfice de la surprise, le tueur bondit dans la pièce, résolu à en finir au corps à corps.
Il brandit un nouveau crucifix et chargea l’occultiste. Celui-ci ne chercha pas à l’esquiver. Il le reçut de front, stoppant net son élan. Il ne put éviter qu’une des pointes creuse un sillon écarlate le long de son bras gauche, mais aussitôt, il rejeta son adversaire en arrière. L’homme bascula sur la couche. D’un bond, Graymes fut sur lui. La douleur, tout autant que l’odeur de son propre sang, l’avait galvanisé. Ses doigts d’acier se refermèrent sur le poignet de son assaillant et lui imprimèrent un bref mouvement de torsion. L’os se brisa net. L’intrus laissa échapper un cri. Le crucifix meurtrier tomba au sol avec un bruit sourd. Le magicien remit son agresseur debout et, sans lui donner le loisir de reprendre ses esprits, le frappa deux fois du coude en plein visage, lui faisant exploser le nez et la pommette. Au bord du K.O., le tueur vacilla. Graymes le redressa d’une seule main passée sous sa gorge et, avec une force surhumaine, le souleva du sol. À la faveur d’un éclair, il découvrit les traits ensanglantés du docteur Corman.
— Tard pour une visite, docteur.
— Vous… démon… Je vous tuerai… Vous n’empêcherez pas, non… non, jamais…
— Je ne connais qu’une personne utilisant ces crucifix. Et ce n’est pas vous…
— L’Apocalypse… est déjà… en route… Vous serez brisé…
— On verra qui brisera, Cavalier.
Il resserra sa prise et brisa d’un coup sec les cervicales du praticien. Le corps ne fut plus qu’une poupée de chiffons entre ses bras, qu’il laissa glisser à ses pieds avec une moue haineuse. Sur ces entrefaites, Duncan fit irruption dans la chambre, donnant de la lumière. Elle dut mordre son poing pour ne pas crier.
— Mon Dieu ! Qu’est-ce que vous lui avez fait ? Que s’est-il passé ?
— Il souhaitait me dire bonsoir. Une dernière fois.
— Mais… il est mort !
S’épargnant la peine de répondre, Graymes ouvrit le buffet d’un coup de pied. Sans hésitation, il enfila chemise blanche, gilet et veste noirs. Il prit le temps de nouer sa cravate avec soin. Puis il déploya son manteau à collerette comme une aile de chauve-souris et le jeta sur ses épaules avec aisance. D’une de ses poches, il tira son grand galurin qu’il planta sur son crâne, laissant l’ombre du rebord couvrir son front et ses yeux.
Duncan l’avait regardé faire sans un mot, pétrifiée par la métamorphose. Elle demanda d’une voix blanche :
— Et maintenant, qu’allez-vous faire ?
— Je pars. Mais auparavant, je dois faire une dernière vérification.
Il l’écarta sans ménagement de son passage et sortit. Une fois dehors, il huma quelques secondes l’air pluvieux puis fit le tour de la maison, se dirigeant à grands pas vers la remise où Hank avait coutume de s’isoler. La porte était fermée par un cadenas, mais l’objet tomba au sol dès qu’il l’eut pincé entre deux doigts. Il poussa sèchement le battant et se mit en devoir de fouiller le réduit. Il ne lui fallut guère de temps pour trouver ce qu’il cherchait. Sous une vieille couverture, il repéra une caisse en bois gravée de signes ésotériques. Un coup de poing en brisa le couvercle. L’occultiste ne put s’empêcher d’émettre un sifflement.
La caisse renfermait un cadastre.
Tout pareil à celui de Legrand-Carthasis. C’était sa présence qu’il avait sentie le soir où il avait surpris le gamin sortant de là. Mais il y avait eu cette odeur de cigarette qui avait distrait son attention, et la présence du père Dwight caché de l’autre côté de la route…
Hank faisait partie de la confrérie, au même titre que le docteur Corman, Angus Paradon ou Legrand-Carthasis… et combien d’autres encore ?
— Non, Hank ! Non ! Par pitié !
Graymes avait déjà perçu le tintement de la faux que l’on décrochait du mur. Il se tourna d’un bloc, tirant Shör-Gavan. Le regard fou, Hank se ruait sur lui. La grande lame courbe fendit l’air. Graymes fit un pas de côté et terrassa le garçon d’une gifle retentissante. Puis, sans la moindre hésitation, il visa la gorge avec la pointe de son épée. Le tonnerre ébranla la campagne.
— Oh, Ben, non ! Mon fils, je vous en supplie !
Le magicien dut faire un prodigieux effort pour retenir son bras. Son visage était blême et ses yeux injectés de sang. La loi voulait que l’ennemi meure, quel qu’il soit. La loi des Commandeurs, celle que lui avait enseignée John Neery. Et cet adolescent s’était livré à l’Ennemi. Peu importait si c’était par désœuvrement ou ignorance, ou s’il avait été influencé par d’autres. Il était à son tour un ennemi. Et Graymes devait l’abattre comme un chien. Pourtant…
Il se tourna légèrement vers Duncan qui venait de s’affaisser, broyée par la douleur.
— Mon fils, Ben. Par pitié. Je n’ai plus que lui. Mon fils…
Graymes émit un grondement à peine humain. Il pivota d’un bloc et abattit sa lame sur le cadastre, qui vola en éclats. Les yeux agrandis par l’épouvante, Hank, pétrifié, n’osait remuer un sourcil. L’occultiste abaissa sur lui un regard de feu.
— Pour cette fois, garçon. Pour cette fois seulement. Mais ne te retrouve plus sur mon chemin, que jamais ton nom n’arrive jusqu’à moi. Ni demain. Ni plus tard dans la vie. Il y a en ce monde des Gardiens qui veillent à ce que certaines portes ne soient pas ouvertes, à ce que certains rites ne soient pas accomplis. Je suis l’un de ces Gardiens. Demain, tu partiras d’ici avec ta mère. Ce pays n’est pas sain pour vous.
Il rengaina son arme et tourna les talons. Le visage baigné de larmes, Duncan se précipita sur son fils, lui faisant un rempart de son corps. Avant de sortir, Graymes lui lança :
— Une vie contre une vie. Je ne te dois plus rien.
Puis il s’éloigna dans la nuit, pour affronter Celui Qui Venait.