CHAPITRE VIII

Quand Legrand-Carthasis sentit le convoi s’ébranler de nouveau, il tira une cigarette d’un étui d’or fin et la pinça entre ses lèvres avec soulagement. Son majordome se pencha aussitôt, pour lui offrir du feu à l’aide d’un briquet du même métal. Le magicien exhala une bouffée de fumée avec délectation, observant les lumières de Washington qui décroissaient dans l’obscurité. Le train n’y avait fait qu’un bref arrêt technique, le seul depuis leur départ de New York. Malgré cela, le milliardaire n’avait pu s’empêcher de manifester une certaine impatience. Si près de l’échéance, chaque minute comptait.

— Quelle heure peut-il être ?

— Environ quatre heures du matin, maître.

Legrand-Carthasis opina. À l’aube, ils auraient atteint Richmond. De là, il leur suffirait de louer un véhicule discret pour gagner l’arrière-pays, Equinox. Le point de jonction, si le cadastre n’avait pas menti. Et les cadastres ne mentaient pas.

— Nous avons gagné, conclut le sorcier en soufflant une volute de fumée. Un nouvel ordre va naître. Rien ne peut plus entraver la venue de celui que nous attendons. Exit le docteur Graymes ! À l'heure qu'il est, il doit souffrir l’agonie, y penser m’emplirait presque de bonté pour le genre humain. Des nouvelles des autres Cavaliers ?

— Oui, maître. Il semblerait qu’un exorciste nommé Nathan Sax ait tenté de profaner le navire…

— Un exorciste ? Quels imbéciles, ces prêtres ! Envoyer un exorciste… Comment l’information a-t-elle pu leur parvenir ?… Après tout, peu importe. Il est trop tard pour qu’ils puissent tenter autre chose. L’exorciste ?

— Il ne nuira plus.

— C’est bien. Il ne reste que trois jours. Tout devra être prêt.

— Ce sera fait, maître. Le gnome n’a pas reparu…

— Goffon ? Je préfère le savoir loin. Ces derniers temps, il m’a semblé qu’il ne limitait plus ses ambitions à me servir. Il voudrait devenir un Cavalier que je n’en serais pas surpris. Je le soupçonne d’ailleurs d’avoir jeté un œil sur le cadastre, une fois que j’avais le dos tourné.

— Que doit-on faire s’il repointe son vilain nez ?

— Il faut le punir pour sa défection. Mais pas trop sévèrement. Une créature aussi abjecte n’est pas courante, et elle peut encore rendre des services à condition qu’on sache l’utiliser. Je vais dormir un peu. Je ne veux pas être dérangé. Réveille-moi quand nous serons arrivés à Richmond.

Le majordome s’inclina et sortit discrètement. Sitôt après son départ, Legrand-Carthasis s’étendit sur sa couchette, les yeux grands ouverts. Equinox. Le nom sonnait bizarrement, surtout pour un comté où la mer n’avait probablement jamais fait la moindre apparition.

La perspective d’approcher l’Antéchrist en personne emplissait Legrand-Carthasis d’une jubilation puérile en même temps que d’une terreur sans fin. Son commerce avec la gent démoniaque ne datait pas d’hier, mais là, c’était tout autre chose. L’Être qui venait était sans aucun doute l’un des princes tout-puissants des strates infernales. La façon dont il avait brisé son exil le prouvait assez. Il avait bravé les forces fondamentales et défié le Veilleur de l’Infini. Sa venue allait bouleverser le cours du monde.

Comme à chaque fois qu’il songeait à ces conséquences, le magicien avait l’esprit en feu. Toute considération d’ordre moral ou philosophique l’indifférait totalement. Il était prêt à sacrifier ses richesses, sa vie, son âme, tous ses savoirs contre un seul. Un seul. Celui qui allait s’offrir à lui d’ici peu, quand il prêterait sa totale allégeance à l’instrument de la fin divine.

Il ne put s’empêcher d’émettre un ricanement.

Dire qu’il arrivait en train ! Il allait au-devant du Chaos en train ! Un vulgaire convoi de nuit, transportant son cortège de militaires en permission et de bonnes sœurs, de jeunes femmes songeuses et d’hommes d’affaires écrasés de fatigue. Son regard fit le tour du compartiment qu’il avait loué pour lui seul. Il n’avait emporté qu’une simple valise, suffisante pour un voyage en province, comme si son avenir devait se borner à ces deux jours et qu’ensuite…

Ensuite, il n’y aurait plus rien d’humain en lui.

L’Être viendrait et il serait son élu, son messager pour toutes choses, le général de ses armées. Sous quelle forme se présenterait-il à lui ? Il n’en savait rien. Il ne voulait pas le savoir. Car la terreur l’aurait sans doute incliné à rebrousser chemin, et il ne souhaitait pas que son grand rêve prît fin à cause d’une réaction de lâcheté. Le temps venu, il aurait peur, sans doute. Une peur mortelle qui mettrait son cerveau en danger. Peut-être même, il le devinait confusément, la folie seule pourrait-elle le rendre inconscient du sacrifice ignoble qu’il allait faire de sa personne.

Il poussa un profond soupir et s’assit sur le rebord de la couchette. Il avait les nerfs à vif. Il disposa une ligne de coke sur la tablette de nuit à l’aide d’une lame de rasoir, tira sa paille en or d’une poche et sniffa un bon coup, terminant par un frottement machinal de l’index sous les narines. Cela apaisa un peu sa nervosité, mais pas autant qu’il l’aurait souhaité.

Il faillit appeler son majordome, puis se dit qu’il ne devait trahir ses craintes secrètes devant personne. Les autres Cavaliers étaient-ils eux aussi étreints par la panique, à cette heure ? Ou rêvaient-ils des grandes choses à accomplir ? Il eut envie d’une femme et songea à la charmante personne qu’il avait recrutée pour satisfaire le gnome. Elle avait pu prendre la fuite, mais dans le fond, que savait-elle ? Rien. Sinon que sa maison accueillait des visiteurs peu communs et que des coups de feu y étaient parfois tirés. Elle irait peut-être raconter sa cuisante aventure à l’agence, mais il était fort peu probable qu’on s’y émeuve outre mesure. Souci de la discrétion et sens des affaires. Il avait payé un tarif très au-dessus de celui réclamé. Un tarif donnant droit de vie et de mort…

Il s’étira, bercé malgré lui par le roulis ferroviaire. Il ne voulait pas succomber au sommeil. Trop de cauchemars l’agitaient ces temps-ci, qui le faisaient hurler de terreur au cœur de la nuit, l’empêchant ensuite de fermer l’œil. Sans doute, à force de sonder le cadastre, son cerveau avait-il été infecté par des visions subliminales échappées des profondeurs… Le milliardaire s’approcha de la fenêtre, pour tenter de discerner les formes de la campagne qu’ils traversaient à toute vitesse. Comme quand il était enfant, il plaqua son nez contre la vitre, en mettant ses mains en œillères. Des points brillants défilaient à toute allure, blancs, bleus, blancs, blancs, blancs.

Rouges. Comme deux yeux injectés de sang.

Tout se passa en une fraction de seconde.

La vitre explosa comme sous l’impact d’un projectile. Une longue main aux ongles noirs saisit Legrand-Carthasis à la gorge. Son hurlement dément resta bloqué dans ses cordes vocales. Le sataniste se débattit comme un damné, cherchant à rompre l’étreinte mortelle qui l’aspirait au-dehors. Déjà, la moitié de son corps flottait dans le vide. Il perçut vaguement du remue-ménage dans le couloir. Sans doute ses hommes, attirés par le bruit, avaient-ils accouru. Mais ils ne pouvaient venir à bout de la porte, fermée de l’intérieur. Dans une seconde, ils allaient faire sauter le verrou d’une balle. Une seconde seulement…

Mais il s’asphyxiait. Il avait beau se cramponner au bras gainé de noir, rien ne semblait devoir faire lâcher prise à son terrible agresseur. Il fut tiré dehors tout entier. Un voile sombre tomba devant ses yeux. Il eut l’impression que les ténèbres l’avalaient. Il se retrouva les pieds dans le vide, les rails luisants défilant sous lui telle une lame d’acier interminable. Le vent glacé giflait sa figure. Il n’était plus retenu par rien d’autre que ce bras, cette main dont les doigts s’enfonçaient profondément dans les chairs de sa gorge.

Dans un éclair de lucidité, il découvrit le visage affreux, couvert de pustules, qui était penché au-dessus du sien, et il comprit. Ses lèvres dessinèrent le nom de son ennemi.

— Graymes…

— Tu es mort pour le monde, salopard ! gronda la noire silhouette en lâchant prise.

Le corps du magicien fut avalé par la nuit, et son cri avec lui. Il disparut sous les wagons, comme un leurre brutalement ramené par un pêcheur. À bout de forces, Graymes se rétablit sur le toit. Il se laissa rouler sur le dos. Son corps tout entier hurlait de souffrance. La fièvre dévorait son cerveau. Imperceptiblement, il glissa. À peine s’il eut le courage de se rattraper à une poignée métallique. Le poison des lierres faisait son effet. Il se savait condamné. Mais au moins, il s’était auparavant vengé. La mort. Elle n’avait jamais été aussi proche. Il gémit. Enfin. N’était-ce pas ce qu’il avait toujours secrètement souhaité ? Finir ainsi, dans le noir, sans être vu de personne… Maintenant que l’échéance était proche, il ne savait plus. S’était-il trompé ? Était-il plus humain qu’il ne l’avait toujours pensé ?

Le train ralentit à l’approche d’un signal lumineux.

Graymes fut pris d’un rire douloureux. Il entendait le vent qui lui chuchotait des choses mystérieuses à l’oreille. Le souvenir d’une mélodie du passé traversa son cerveau en feu. Il revit des êtres et des choses qu’il avait cru oubliés à jamais. Il glissa encore un peu vers le vide, ne se retenant plus que d’une main. Il invoqua une dernière fois le nom de John Neery, son vieux maître.

Et il se laissa emporter.