CHAPITRE XIII
Durant tout le dîner, Hank se mura dans un silence buté, refusant de répondre aux questions pressantes de sa mère autrement que par des onomatopées boudeuses. De temps à autre, il fixait Graymes, puis se perdait à nouveau dans des rêveries moroses. Aussi ne suscita-t-il aucun étonnement lorsque, coupant court au repas, il courut dehors en claquant la porte d’entrée.
Cette attitude ne laissa pas d’inquiéter Duncan.
— Je ne sais pas ce qu’il lui prend. Il ne faut pas lui en vouloir, Ben. Vous savez, à force de vivre dans ce désert, on devient un peu sauvage. Il n’a guère d’amis de son âge, alors il est taciturne. Surtout quand il est malheureux. Et depuis la mort de son père… L’an prochain, si tout va bien, je l’inscrirai dans un vrai collège. Dans une grande ville. Où il y aura des night-clubs, des fêtes et tout ce qu’il n’y a pas ici.
— Je comprends, répondit Graymes.
— Je suppose que vous avez tout ça, à New York, et beaucoup plus, sans doute ?
— Beaucoup plus, acquiesça-t-il avec un sourire.
— New York, ça serait sans doute trop cher pour nous. Mais Richmond… Il pourrait rentrer tous les samedis.
— Oui, à son âge, l’esprit grandit parfois plus vite que le corps.
— Vous avez des enfants ?
Elle avait posé la question tout en commençant à débarrasser, pour cacher l’importance qu’elle y accordait sous des gestes simples de la vie quotidienne.
— Non. Je ne suis pas marié.
— Vous ne l’avez jamais été ?
Graymes éclata de rire. Il fut lui-même surpris par cet accès soudain d’hilarité.
— J’ai autrefois prêté un serment à une adorable jeune fille. Moi aussi, j’étais bien jeune. C’était… il y a longtemps. Ailleurs.
— Êtes-vous si vieux ? Vous en parlez comme si…
— Le temps ne se mesure pas de la même façon pour tout le monde. Mais écoutez mon conseil, Duncan. Ne vous occupez pas de moi, de ce que peut être ma vie. Nous vivons dans des mondes trop différents. Et à l’avenir, ne touchez plus à mon manteau et à ce qu’il contient…
La jeune femme venait d’atteindre le seuil de la cuisine, les bras chargés d’assiettes sales. Elle se tourna, livide.
— Vous pourriez vous blesser, ajouta-t-il.
Elle eut un sourire embarrassé. Aucun doute, il faisait allusion à la fouille entreprise par le docteur Corman, le matin même.
— Je… j’ai pris la liberté de laver votre chemise et… et… enfin, tout le reste. Je n’aurais pas dû ?
— Non. C’est très aimable de votre part.
Un sourire chassa l’ombre qui, l’espace d’un instant, avait grandi dans les yeux trop bleus de son hôte. Troublée, Duncan sourit à son tour et s’en fut dans la cuisine.
Graymes profita de son absence pour quitter la table. Il s’installa sur la véranda, humant l’air du soir. L’odeur de la terre recuite par le soleil flottait dans la brise. Au bout d’un moment, il décida de se promener autour de la maison, afin de tester ses forces. L’élasticité de ses membres laissait encore à désirer, mais il avait bon espoir que cela s’arrange assez vite. D’un pas de promeneur, il erra dans les environs, les mains jointes derrière le dos, la tête baissée, absorbé dans ses pensées.
Il le savait. Bientôt, il devrait repartir.
Par le passé, il lui était déjà arrivé de faire ainsi halte dans l’existence des autres. Cela s’était toujours soldé par un échec. Où qu’il aille, où qu’il s’arrête, sa présence n’amenait rien de bon. Cette jeune femme, tôt mariée, tôt endeuillée, solitaire dans cette contrée oubliée du monde, il savait quelle influence il pouvait étendre sur elle. D’autres avant elles s’y étaient laissées prendre. Il ne voulait pas que cela se reproduise. Duncan lui avait sauvé la vie. Il avait une dette envers elle. Il ne tenait pas à la piéger dans ses filets, elle moins qu’aucune autre. Le meilleur service qu’il pouvait lui rendre était de disparaître de sa vie avant que les événements ne tournent mal.
Demain, il partirait, ainsi qu’il l’avait dit.
Tout en réfléchissant de la sorte, il s’approcha d’une cabane adossée à la grange. Un rai de lumière filtrait entre les planches. Il n’en était plus qu’à quelques pas lorsque la porte s’ouvrit. Hank apparut. S’avisant de sa présence, il referma promptement derrière lui et s’adossa au battant comme pour lui barrer le passage vers son repaire. L’odeur de cigarette fit sourire Graymes.
— Qu’est-ce que vous voulez ? lança le gamin d’un ton rogue.
L’occultiste ne bougea pas de l’endroit où il se tenait. Il ne lui tenait pas rigueur de son hostilité. Il se contenta de répondre :
— Je me promène. Je ne voulais pas te déranger.
— C’est fait. Quand partirez-vous ?
— Bientôt. Veux-tu que nous parlions ?
— Pour quoi faire ?
— Pour mieux nous connaître, le cas échéant.
— Je n’en vois pas l’intérêt.
— Je te fais peur ?
— Non. Qu’est-ce que vous croyez ? Mais il vaudrait mieux que vous nous laissiez tranquilles, ma mère et moi.
— Tu ne m’aimes pas, hein ?
— Allez-vous-en.
Graymes ne répondit rien. Il scruta la pénombre qui les encerclait. Son regard déborda le périmètre de la ferme pour aller se perdre au loin, de l’autre côté de la route. En ce moment même, il le savait, quelqu’un se trouvait là, à couvert, qui les épiait. Qui pouvait-ce bien être ? Mais ce n’était pas la seule chose, non. L’espace d’un instant, une émanation familière l’avait atteint, puis elle s’en était allée. Il renifla à la façon d’un animal, cherchant à retrouver sa trace. En vain. Peut-être n’était-ce qu’un effet de la fatigue. Le poison des lierres avait profondément perturbé son organisme, mais plus encore ses facultés secrètes. Quand il baissa à nouveau les yeux, Hank avait disparu, et il n’y avait plus de lumière dans la cabane.
Il décida qu’il était temps de rentrer.
Duncan était montée se coucher, Hank sans doute aussi. Le silence de la maison n’était troublé que par le tic-tac d’une pendule, quelque part.
Graymes s’arrêta devant l’image que lui renvoyait le miroir de la salle de bains, image d’un homme sans âge, taciturne, au profil aigu, aux pommettes creusées, au teint cadavérique, avec dans le regard un monde de souvenirs enfouis, des souvenirs terrifiants que nul autre que lui, jamais, ne pourrait contempler…
Il se lava avec soin, arrachant de sa peau toute la crasse, la mauvaise sueur accumulées ces deux derniers jours. Il se sentit mieux après et regagna sa chambre en silence. Sur une chaise trônaient ses vêtements repassés, ainsi que Duncan l’avait dit. Cette attention lui alla droit au cœur. Il alla ouvrir le bahut. Son manteau était là, enroulé avec soin autour de l’épée. Il rangea dessus le reste de ses effets et referma le meuble comme s’il ne devait jamais plus y toucher.
New York. Son appartement de Montague Street, dans ce vieil immeuble rongé par les siècles qu’il habitait seul, à l’écart. Toujours à l’écart. Il n’avait nulle attache, nulle part. New York n’était qu’un port, où pour un temps il avait fait relâche. Un jour, il le savait, il en partirait. Pour l’Orient, sans doute, le berceau des civilisations. Pour s’y enfouir, s’y noyer à jamais. Retrouver le néant. À moins… à moins qu’il ne prenne racine dans un coin perdu comme celui-ci, où plantes et gens semblaient pousser si facilement malgré l’éloignement des grandes villes et l’indifférence du siècle.
Il s’étendit. Un rayon de lune tombait sur son lit.
Les bras croisés derrière la tête, les yeux grands ouverts fixés sur le cours sinueux d’une lézarde qui marquait le plafond, il rêva d’une autre vie, loin des ténèbres, loin des profondeurs où grouillaient les entités, loin des pactes, et de la magie, et des combats sanguinaires…
Combien de temps restait-il avant la venue de l’Être ? Il ne savait au juste, mais il sentait l’échéance proche. Si proche. Pourquoi ne pas l’ignorer ? N’y avait-il pas des milliards d’autres personnes qui l’ignoraient sans que cela change en rien leur vie ? Pourquoi lui ? Lui seul ? Avait-il la vanité de se prendre pour le rédempteur du monde ? Pourquoi encore affronter l’enfer ?
Il pouvait rester ici, au moins un temps. Il lui suffisait d’en exprimer le désir. Cette femme pouvait être à lui. Et l’enfant pourrait même l’aimer. Parce qu’il avait un tel pouvoir en lui.
Ces réflexions troubles s’ensevelirent peu à peu dans une curieuse léthargie. Un décor de sombres montagnes émergea de l’obscurité devant ses yeux entrouverts. Un chemin se dessina sur le glacier. Il perçut l’appel lointain du Veilleur.
Mais cette fois, il refusa d’y répondre…