PROLOGUE
Quelque part dans l’État de Virginie.
L’après-midi touchait à sa fin. Les feux du couchant brossaient les éteules du blé fraîchement coupé. La terre recuite exhalait un parfum de poussière et de paille qui irritait gorge et narines. Les soubresauts du vent étaient trop faibles pour désarmer la canicule qui écrasait la campagne. Seul le bourdonnement incessant des insectes à l’ouvrage troublait le silence. Aucun oiseau n’était visible dans le ciel de plomb.
Et l’ombre hypertrophiée du voilier continuait de s’étirer démesurément vers l’est, idéogramme tourmenté griffant l’herbe sèche, comme un appel désespéré à la mer absente. Elle semblait absorber toute chose dans ses replis ténébreux, lèpre vivante, ductile et assoiffée. Avec la complicité du crépuscule, les champs environnants avaient pris l’aspect d’une houle menaçante.
Le père Nathan Sax abaissa ses jumelles.
Ses cartes ne l’avaient pas trompé. Il révisa mentalement l’itinéraire qui l’avait conduit là, tout en sachant que c’était parfaitement inutile. Il ne pouvait guère exister d’autre voilier sans nom ni âge, échoué sur le flanc au beau milieu des basses terres, vestige incongru d’une époque où, disait-on, l’océan arrivait jusqu’ici, foutaises que refusait d’admettre l’exorciste. Il n’avait trouvé trace, dans aucun livre, du fait que la mer eût jamais recouvert l’État de Virginie, à moins que ce ne fût en des époques si reculées que la présence de ce bateau aurait été tout aussi inexplicable.
Sax avait peur. Réellement peur. Et c’était la première fois depuis bien longtemps. Il n’était pourtant pas un néophyte. On faisait souvent appel à ses services particuliers dans telle ou telle situation jugée délicate par les instances religieuses. Ses supérieurs le laissaient rarement désœuvré, car aussi bizarre que cela pût paraître en cette époque marquée du sceau de la haute technologie, les affaires relatives aux envoûtements et à la superstition n’avaient jamais été aussi nombreuses.
Cette fois pourtant, les choses s’étaient passées d’une façon différente, sensiblement plus solennelle qu’à l’accoutumée. Quand le père Dwight l’avait reçu deux jours plus tôt dans son cabinet, à Richmond, il avait d’abord hésité à aborder franchement le mobile qui lui avait fait mander son collègue. Il s’était raclé la gorge à maintes reprises tout en se retranchant derrière des formules alambiquées, précautions oratoires qui n’étaient guère dans sa nature. Puis, devant la nécessité d’entrer dans le vif du sujet, il avait crispé sa main droite sur la Bible reliée qui ne quittait jamais sa table de travail. Comme un naufragé soulagé de trouver une planche de salut. Plus que tout autre, ce dernier détail avait mis le père Sax en alerte : cela l’avait convaincu sur-le-champ de l’importance inhabituelle de la mission qui allait lui être confiée.
À la fin de l’entretien, alors qu’ils se trouvaient sur le perron, Dwight avait renouvelé sa mise en garde :
« – Nathan, je vous en prie, soyez très prudent. Ce n’est pas d’hier que cette épave fait parler d’elle. Les gens de la région l’ont en horreur. Les autorités ont déjà tenté de la déplacer, mais chaque fois, des événements se sont produits… tels que le projet a dû être définitivement abandonné. Et elle est toujours là-bas, au même endroit. Dans quel but, depuis combien de temps, nous n’en savons rien. Pourtant croyez-moi, de lourdes malédictions pèsent sur elle… »
« – Est-elle hantée ? Fait-elle l’objet d’un envoûtement ? »
« – Non. Ce n’est pas ça. Plutôt… comment dire ? Elle semble former un foyer de forces… mauvaises. Je sais, cette mission est délicate ; c’est pour cette raison que nous vous l’avons confiée. Nous connaissons votre grande expérience et vos résultats passés. »
« – Pourquoi nous en préoccuper maintenant ? » avait demandé Sax avec une fausse candeur.
« – Je ne peux vous révéler certaines choses…, certaines informations qui nous sont parvenues… par des canaux que vous jugeriez sans doute… Mais enfin… Des signes inquiétants attestent qu’il est grand temps d’exorciser cet endroit. »
« – Que redoutez-vous précisément ? »
« – Vraiment, Nathan, je n’ai pas le droit de vous le révéler. Sachez seulement que la menace devient grande. Très grande. »
« – Une menace ? Quelque chose doit-il s’y passer ? Dites-le-moi. Cela m’aiderait de disposer de tous les éléments… »
« – Je le sais bien. Mais on a jugé en haut lieu qu’il valait mieux ne vous instruire que du minimum. Et je prends sur moi de vous dire : méfiez-vous. Méfiez-vous de ce navire. Vous risquez d’être confronté à un grand péril. »
« – Je respecte le secret, si c’est ce que souhaitent nos supérieurs. En tout état de cause, vous savez pouvoir compter sur moi. »
Cette conversation revenait sans cesse à l’esprit de Sax, à présent. Il essayait d’y découvrir une allusion cachée, quelque chose susceptible de lui révéler les véritables raisons de sa présence ici. Mais en somme, Dwight n’avait pas trahi son serment de discrétion. Restait ce mot, menace, qui laissait présumer, sans doute, que le pire était à venir et que l’exorcisme constituait une sorte de dernier recours, d’ultime rempart…
Contre quoi ?
Sax poussa un soupir et se dressa sur sa bonne jambe, celle qui ne formait pas un angle bizarre avec la hanche. Le temps allait à l’orage. Il le sentait à la douleur qui montait le long de son membre atrophié. Pourtant, il n’y avait pas le moindre nuage. Du talus où il se trouvait depuis quelques instants, l’ecclésiastique jeta un dernier coup d’œil sur les environs. Le crépuscule tombait plus vite qu’il ne l’avait pensé, mais il ne perdait pas espoir d’en avoir terminé avant qu’il fît nuit noire.
Il rajusta son sac sur son épaule, un sac de cuir retenu par une sangle usée, et claudiqua jusqu’au bas de la pente herbeuse. Malgré son infirmité, il n’était pas exempt d’une certaine agilité. Sans jamais trébucher, il enjambait les obstacles avec aisance. Devant lui, la plaine s’étirait vers le couchant, damier bigarré de champs moissonnés dont la monotonie n’était rompue que par quelques massifs d’arbustes. Et l’ombre. L’ombre toujours plus grande.
Il n’avait d’yeux que pour la silhouette menaçante échouée sur cet océan de paille. L’herbe sèche crissait sous ses semelles, au rythme de son pas syncopé. Ce son désagréable emplissait ses oreilles, emplissait le silence et, semblait-il, l’infini tout entier.
La sueur traça bientôt des rides liquides sur ses joues. Il eut soif. Il regretta de n’avoir emporté d’autre eau que celle, bénite, réservée au strict usage rituel. Il avait mésestimé la distance qui le séparait du navire, à moins qu’il n’y eût là quelque sorcellerie cachée, destinée à saper ses forces.
Le souffle court, il dut s’arrêter un instant. Il ôta sa veste et la jeta sur son épaule. Durant ce répit, il songea que le lendemain, il serait sans doute en route pour Chicago, juste à temps espéra-t-il pour fêter l’anniversaire de son petit-fils. Toute la famille l’attendait, et il n’aurait voulu manquer l’événement pour rien au monde. Il pria le ciel que le gâteau ne fût pas à la rhubarbe comme l’année précédente et l’année d’avant. Il détestait la rhubarbe. Enfin, avec un peu de chance, sa bru passerait un coup de fil au traiteur du coin – sa bru, charmante au demeurant mais si piètre cuisinière… Pourquoi diable Omer s’était-il entiché de cette Allison, cette pseudo-intellectuelle sans doute juste bonne à baiser, à ouvrir grand les cuisses comme toutes ces filles des villes, ces traînées qui…
Sax émit un grognement de mécontentement.
Comment avait-il pu laisser une pensée aussi abjecte le traverser ? Il lança un regard venimeux en direction du voilier qui se découpait, énigmatique et sinistre, dans le clair-obscur. Il ne devait plus penser à rien le concernant, à lui ou ses proches. Il avait beau se trouver encore loin du but, il savait ne devoir offrir aucune prise sur lui-même aux forces maléfiques qui gîtaient là et le guettaient sans doute.
Il reprit sa marche, piétinant les éteules blafardes. À cause de la chaleur, les récoltes avaient eu lieu plus tôt que prévu. Dommage, Sax aimait bien le bruissement du vent dans les blés, ce frisson qui rappelait si fort les caresses des femmes d’antan sur sa peau nue…
Les caresses des femmes d’antan sur sa peau nue… Il s’ébroua comme pour déchirer une toile d’araignée qui se serait emmêlée dans sa chevelure. Voilà qu’il se mettait à délirer complètement. Néanmoins, il avait maintes fois subi ce genre de turpitudes, au cours des nombreux exorcismes auxquels il avait procédé. La provocation sexuelle, par le biais de pensées corrompues, était l’une des armes favorites de l’Ennemi.
Il n’était qu’une parade : la prière.
Mais il n’eut pas plus tôt entamé la récitation du premier psaume qu’il eut le sentiment que l’ombre du voilier s’allongeait vers lui. Elle l’enveloppa d’un coup, tel un manteau glacé, et il frissonna de tout son être. La sueur se figea sur son front, et son haleine se matérialisa sous forme de vapeur blanche. Le contraste brutal avec la chaleur de plomb qu’il venait de quitter ranima la douleur dans sa jambe malade. Presque grelottant, il s’empressa de remettre sa veste. Une subite envie de tourner les talons s’empara de lui, et il ne se domina qu’au prix d’un immense effort sur lui-même.
L’affrontement ne faisait que commencer.
Les paroles sibyllines du père Dwight lui revinrent en mémoire. À défaut de leur sens, leur poids se révélait plus clairement à mesure qu’il approchait. Une malédiction particulière pesait sur ce navire. Au cours de sa déjà longue carrière, Sax avait visité un grand nombre de ces lieux marqués par le Mal, corrompus par une lourde hérédité d’événements atroces. Mais une telle concentration de forces négatives le laissait pantois. Sur leur nature, il ne pouvait se faire une juste idée. Il pouvait seulement jauger leur vigueur, une vigueur qu’il n’avait jamais rencontrée jusqu’alors. Cela ne le rendit pas optimiste pour la suite. Des horreurs sans nom avaient dû se dérouler ici, à une époque ou une autre, et leur souvenir imprégnait cette sinistre carcasse de manière indélébile.
Il respira profondément et dut se contraindre pour aller de l’avant. Jamais sa jambe ne lui avait semblé si lourde. Enfin, il ne se trouva plus qu’à quelques pas du bateau qui maintenant occupait la totalité de son champ de vision.
Il était remarquablement conservé. La coque ventrue, rongée par les vers, dégageait une puanteur indéfinissable, tel un animal enseveli trop longtemps sous la vase. Les mâts inclinés vers le couchant semblaient vouloir labourer le ciel sombre. Les rares carrés de voilure que le vent n’avait pas emportés pendaient comme des suaires abandonnés. La quille, massive, laissait imaginer quelles sortes d’eaux, profondes et tourmentées, le bâtiment avait sillonnées dans un lointain passé. À peine si les moulures dorées et autres ornements s’étaient flétris sous l’effet du temps.
Sax passa sous la proue. Il ne put réprimer un haut-le-cœur : une forme humaine était clouée sous le beaupré, une femme nue, outrageusement maquillée, dont la pointe des seins peinte en rouge – était-ce du sang ? – semblait narguer l’arrivant. Une grimace tordait ses traits, dont on n’aurait su dire si elle était provoquée par la souffrance ou le plaisir. Ses jambes écartées formaient un angle obscène. Le prêtre détourna les yeux. Pourquoi lui trouvait-il une ressemblance avec Allison ? Ce n’était qu’une de ces figures à prétention artistique qui ornaient autrefois l’avant de certains navires. Du bois sculpté et rien d’autre.
Du bois.
Il préférait s’en convaincre.
L’ancre gisait à demi enfouie sous les herbes. Ses pointes acérées luisaient d’un éclat sinistre dans la pénombre. Sax la contourna avec un coup d’œil méfiant et s’engagea sur l’échelle de coupée. Le froid devint plus vif. Il savait ce que cela signifiait. Il avait bien souvent affronté pareil phénomène. Il lança de nouvelles prières en latin, mais ses paroles n’allèrent pas plus loin que le rebord de ses lèvres, comme si un vent contraire tentait d’étouffer sa voix.
Le pont résonna sourdement sous son pied. Il regarda autour de lui. Un immense sentiment de solitude l’envahit, une détresse sans nom… Tant d’hostilité, tant de haine se massaient autour de lui, le pressant de repartir… L’air était si étouffant, le froid si intense…
Il ouvrit son sac d’un geste mécanique.
Il en extirpa une poignée de crucifix armés de pointes qui pouvaient s’enfoncer dans la roche la plus dure et planta le premier à la base du grand mât en récitant les versets consacrés. Le bois se fissura avec un gémissement, laissant échapper un sang noir, épais comme celui d’un animal. L’exorciste ne se laissa pas désarçonner. Il poursuivit son œuvre, tenant d’une main un goupillon d’eau bénite, dont il aspergeait les environs, de l’autre, les redoutables crucifix forgés par des moines du Wyoming selon des rites séculaires.
Un vent glacé se leva, faisant frissonner les débris de voilure. Indifférent à tout, Sax continua à aller de l’avant à l’arrière, de bâbord à tribord, débitant ses exhortations sans reprendre son souffle. Sur son passage, le bois saignait ou se couvrait de cloques purulentes. Des poulies, des émerillons, toutes sortes d’objets s’écrasèrent à ses pieds. Mais le nez dans sa Bible, une Bible toute simple qui semblait brûlée à l’acide et portait maintes traces de griffures, il ne se laissa pas distraire.
Il s’efforçait de ne tenir aucun compte de ces incidents. Sans cesser de psalmodier, il se dirigea vers l’escalier qui menait au pont inférieur, bien décidé à ne pas laisser un pouce de charpente échapper à ses bénédictions. Là, pourtant, il stoppa. Une double porte barrait le passage, basse et sombre. Il voulut s’approcher mais fut subitement pris d’un malaise. Les marches dansèrent devant ses yeux. Il dut se retenir à la rampe pour ne pas tomber. Une soudaine envie de vomir lui tordit le ventre. Il se pencha pour vider son estomac. Au-dessus de sa tête, un éclair déchira le ciel assombri.
Il essuya sa bouche du revers de sa manche. Rassemblant ses forces, il parvint à se remettre d’aplomb. Il tendit une main désespérée vers les battants énigmatiques qui semblaient le narguer. Mais l’énergie lui manqua. Le goupillon lui échappa et roula au sol avec un tintement métallique. Les paroles consacrées se figèrent sur sa langue. Il tomba à genoux, sans cesser de fixer la porte.
La porte ouverte sur l’Enfer.
Là se trouvait le passage qui permettrait à l’Être de se matérialiser. Tout ce qu’il avait fait jusque-là ne servait à rien. Ce n’était pas en s’attaquant à l’écorce que l’on pouvait détruire l’arbre. Il devait condamner la porte, empêcher qu’elle puisse livrer accès aux ténèbres. Oui, mais il n’avait plus la force. Il était à bout. Il avait inconsidérément usé son énergie. Pourquoi le père Dwight ne lui avait-il rien dit ? Pourquoi lui avoir caché… cela ?
Sax comprenait tout, à présent. Il voyait ce qui devait arriver. Et il était le seul à pouvoir l’empêcher. Pourtant, déjà, il se savait vaincu. Il se contorsionna pour atteindre son sac. Il lui restait un dernier crucifix. S’il parvenait à le planter dans les battants, peut-être pourrait-il au moins bloquer provisoirement l’issue. Comme si le navire avait pu suivre le cheminement de sa pensée, des craquements terribles parcoururent la charpente. Des lambeaux de voilure fouettèrent cruellement l’exorciste au visage, dessinant des virgules sanglantes sur ses joues. Il éleva la croix armée de pointes au-dessus de sa tête. Il devait bien viser. Il n’aurait pas de seconde chance.
À l’instant précis où il tendait le bras, une secousse se produisit, si violente qu’on aurait pu croire que le voilier, ballotté par la houle, roulait sur les flots. Déséquilibré, Sax roula sur le côté. Le crucifix lui échappa, glissant hors de sa portée. Il marmonna un juron, étirant tout son corps pour tenter de le rattraper. Cette jambe, cette fichue jambe…
Soudain, deux paires de souliers entrèrent dans son champ de vision : la première, des escarpins de ville noirs, lustrés avec soin ; la seconde, de simples tennis parées de bandes fluo. Il poussa un geignement. Sous son nez, une main gantée ramassa posément l’objet sacré.
— Bel instrument. Mais vous n’en aurez plus besoin, mon père.
Sax leva les yeux. Il distingua deux hommes. L’un, celui aux escarpins, portait un costume de ville, avec une cravate-ruban à l’ancienne mode ; l’autre, plus petit, plus frêle, des vêtements de fermier et un chapeau qui dissimulait son visage. Les tennis, « escarpins » et « tennis » le considéraient de haut avec un calme effrayant.
— Sauvez-moi, murmura Sax.
— Ce n’est pas notre intention. En fait, nous vous attendions.
— Ce navire est maudit, ne comprenez-vous pas ?
— Nous comprenons parfaitement. À la vérité, nous sommes ici pour y veiller.
— Qui êtes-vous ?
— Vous allez devoir réparer les dommages causés.
— Vous êtes fous.
— Il faut rembourser le sang versé. Le vôtre conviendra tout à fait. Le sang d’un prêtre. Nous n’attendions pas mieux. C’est presque une aubaine…
Sax lut dans ses yeux que l’homme aux escarpins allait le tuer. Il tenta de rouler sur le côté. Mais il manqua de vivacité. Le crucifix, son propre crucifix, s’enfonça entre ses omoplates avec un vilain bruit de cartilages broyés. Un ruban pourpre jaillit de l’affreuse blessure. L’ecclésiastique émit un gargouillis pitoyable, battit des bras comme pour prendre un essor désespéré et s’abattit sur le pont. Un instant, il resta là, luttant contre la mort. Puis, malgré la souffrance, il leva le front et trouva les ressources pour ramper jusqu’au bastingage, laissant derrière lui une traînée sanglante que le plancher pourri semblait boire telle une éponge. « Escarpins » et « tennis » ne firent rien pour l’en empêcher. Ils semblaient attendre.
Sax n’avait plus qu’une idée : ne pas mourir ici, à bord. Il ne voulait pas que son corps fût dévoré puis digéré par cette chose monstrueuse. Il ne voulait pas devenir le bateau. Dans un effort suprême, il se remit sur pied. Il lui semble que la Terre entière tournait autour de lui, qu’il était en quelque sorte devenu le centre de l’univers. Sa dernière pensée fut qu’il n’arriverait jamais à temps pour l’anniversaire de son petit-fils et qu’il ne saurait jamais si le gâteau était à la rhubarbe.
Il bascula par-dessus bord sans un cri. Sa chute se conclut par un bruit spongieux.
« Escarpins » et « tennis » s’approchèrent à leur tour de la rambarde, le premier entourant fraternellement les épaules de l’autre. Ils se penchèrent pour vérifier que tout était bien fini. En avisant le cadavre de l’exorciste empalé sur l’ancre rouillée, ils surent qu’ils n’avaient plus de soucis à se faire de ce côté.
— C’est fini. Il ne nous ennuiera plus. Ce n’est pas qu’il était sérieusement dangereux, mais on ne peut prendre aucun risque. Quand Celui que nous attendons viendra, la place ne devra pas être souillée par l’un de ces stupides colifichets. ( « Escarpins » jeta un regard de dégoût sur les taches d’eau bénite qui avaient blanchi le pont comme de l’acide sulfurique.) Il sera bientôt parmi nous. Alors Il désignera ses Cavaliers, et l’Apocalypse pourra commencer.