CHAPITRE XII

— Tout à fait prodigieux ; conclut le docteur Corman en rangeant son stéthoscope. Jamais rien vu de pareil. Je vais finir par croire aux vertus magiques des cataplasmes de bonne femme… Mais le pouls est faible, et la tension basse. C’est habituel, chez vous ?

— Je crois, répondit Graymes en boutonnant sa chemise.

— Je prendrais bien un café, Duncan.

— Tout de suite.

— Je vous accompagne, attendez…

Dès qu’ils furent seuls dans la cuisine, la jeune femme se tourna vers le médecin. Elle n’était pas dupe de la manœuvre.

— Vous voulez me dire quelque chose ?

— C’est-à-dire…

— Qu’est-ce qui se passe ? Vous semblez soucieux… Vous vous attendez à une rechute ?

Corman secoua la tête. Il avait perdu de sa jovialité coutumière.

— Ce n’est pas ça. Savez-vous seulement d’où il sort, votre lascar ?

— Nous n’avons guère eu le temps d’aborder la question.

— Du point de vue clinique, il présente des anomalies qui intéressaient sûrement nos grands pathologistes. Quand j’ai dit que son pouls était faible, c’était un doux euphémisme. On le sent à peine, et quant à la tension artérielle…

— Qu’essayez-vous de me dire ? Qu’il est malade ?

— Non. Enfin, je n’en sais rien. Mais il est différent, ça, aucun doute. Rien que la façon dont les furoncles sont disparu, ça tient du miracle. Aucune médecine, pas même votre infâme moutarde, ne peut guérir aussi vite. Et s’il est vraiment tombé du train, comment expliquer qu’il ne porte en somme que des lésions superficielles ?…

— Je ne sais pas…

— Comment était-il, cette nuit ?

— C’était horrible. J’ai cru qu’il allait mourir. Il semblait lutter contre quelque chose. Il parlait… Des choses que je ne comprenais pas. Par moments même, il chantonnait, et sa voix était différente, comme si elle ne venait pas de lui. Je… j’avoue, j’ai eu peur… Je l’ai laissé. Quand je suis revenue, il semblait plus calme. Et ce matin, à mon réveil, il était debout. Il me tenait la main…

— Rien d’autre ? insista Corman.

Son regard était soupçonneux.

Duncan trempa les lèvres dans le café. Quelque chose l’incitait à ne pas faire état du phénomène auquel elle avait assisté. Elle pensait que le vieux praticien la prendrait pour une folle, mais plus encore, elle avait le sentiment d’être dépositaire d’un secret qu’elle n’avait nul droit de révéler.

Corman, soit que sa question fût en somme insignifiante, soit qu’il eût trouvé seul la réponse, laissa un silence s’installer, avant de reprendre :

— Comprenez-moi, Duncan. Je ne veux pas nuire à cet homme. Mais certains signes me font penser qu’il pourrait représenter un danger pour vous et votre garçon.

— Vous plaisantez ?

— Avez-vous fouillé ses vêtements, trouvé des papiers ?

— Non. Je… Juste… Je n’y ai pas pensé.

— Juste quoi ?

Elle se reprit.

— Ses vêtements. Des vêtements curieux, même pour des gens de New York. Très anciens, comme ceux que l’on portait au siècle dernier, vous voyez ?

— Pouvez-vous me les montrer ?

— Ils sont dans sa chambre…

Ils jetèrent un coup d’œil furtif dans la même direction. Mais Graymes s’était esquivé sur la véranda et contemplait l’avancée du crépuscule.

— Venez, Duncan. Il faut que nous soyons sûrs…

Mécaniquement, la jeune femme emboîta le pas au médecin. Tout en prenant l’air aussi naturel que possible, ils revinrent dans la chambre.

— Où sont-ils ? s’enquit Corman.

— Je les ai rangés dans ce bahut.

Duncan n’étais pas tranquille. Ses yeux allaient de la porte au docteur, et elle ne savait quelle attitude adopter. Corman ouvrit le meuble. Elle s’approcha de lui :

— On ne devait pas fouiller ainsi. Ce n’est pas bien.

— Juste un instant, rétorqua l’autre, absorbé par sa tâche.

Il tâta le manteau soigneusement roulé puis retira vivement la main, comme s’il venait d’être piqué par un serpent. Il resta un instant pétrifié, se massant l’avant-bras, avant de se résoudre à refermer le battant.

— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Vous avez dû le voir, Duncan.

Sous le regard pénétrant de Corman, la jeune femme avoua :

— Ça ressemblait à… une épée.

— Une épée, en effet. C’est ce qu’il m’a semblé. Voilà un homme qui n’a pas le moindre bagage mais possède une épée. Étrange…

— Docteur, peu importe qui est cet homme. Je vous assure que nous n’avons rien à craindre de lui. Il était malade. Je l’ai recueilli. Avant peu, il sera reparti.

— Il vous l’a dit ?

— Il semble avoir un rendez-vous à Equinox.

Corman resta songeur. Il finit par hausser les épaules.

— Après tout, vous avez sans doute raison, ma petite, et je me tracasse pour rien. Nous nous mêlons probablement de ce qui ne nous regarde pas. Nous n’avons pas à porter de jugement. Tout de même, ayez-le à l’œil. À bientôt.

Il sortit sur la véranda. Graymes était penché sur la barrière, tourné vers le couchant. Il dut cependant sentir la présence du praticien, car il lança sans se retourner un « Bonsoir, docteur » qui ressemblait plutôt à un congédiement.

Corman le soupçonna de les avoir observés tandis qu’ils fouillaient ses affaires. Sans répondre, il remonta dans sa voiture et démarra. Cet homme-là n’était pas ordinaire. Son arrivée ici ne pouvait rien signifier de bon pour personne.

*
* *

— Désirez-vous souper, Ben ?

Graymes se tourna lentement vers son hôtesse. Elle avait ceint un tablier où était imprimé, couronné d’une coiffure sioux : big chief. Il lui sourit.

— Non, merci. Je n’ai pas faim.

— Qu’observez-vous, là-bas ?

— Rien de particulier. Le soir.

— J’avais l’impression que vous regardiez l’horizon comme si vous attendiez quelque chose.

— Hank ne rentre pas ?

— Il ne devrait plus tarder. Il a dû traîner dans les champs, une fois de plus.

Elle s’assit à ses côtés sur le banc, se demandant par quel moyen l’interroger sans attirer son attention. Il la dévisagea avec un sourire où affleurait une certaine ironie.

— Que voulez-vous savoir de moi ? questionna-t-il.

— Oh… Vous lisez dans les pensées ?

— Parfois.

— Vous êtes magicien ?

— En tournée.

Elle éclata de rire.

— Dites-moi la vérité, Ben.

— Quelle vérité ? Je pourrais vous en conter des dizaines… Toutes vraies !

— Je ne sais pas… Quel est le but de votre voyage à Equinox, par exemple ?

— Une étude. J’enseigne à l’Université de Columbia. Une portière du train s’est ouverte au mauvais moment. J’ai eu de la chance.

— Columbia ? Waow. Et qu’enseignez-vous ?

— Les traditions anciennes. Certain cultes oubliés.

— Il y a des gens que cela intéresse ?

— Certains.

— Ce doit être passionnant. Quel rapport avec Equinox ?

— La tradition locale ne prétend-elle pas que les sorcières ayant pu fuir les chasses de Salem ont fait halte ici autrefois ?

— Comment le savez-vous ?

— Je le savais avant de venir. Et vos cataplasmes ont achevé de m’en convaincre. Vous avez utilisé une vieille recette qui existe depuis fort longtemps dans l’ouest de l’Angleterre.

— Ce ne sont pas mes cataplasmes qui vous ont guéri, et vous le savez. Comment avez-vous pu être intoxiqué par des lierres urticants ?

— C’est une longue histoire, laissa-t-il tomber en se renfrognant.

À cet instant, un nuage de poussière s’éleva de la route, annonçant un visiteur. Son arrivée détourna opportunément l’attention de la jeune femme.

— C’est sans doute Clayton qui ramène Hank.

De fait, un grand gaillard gara sa voiture devant le perron et Hank en jaillit. Il embrassa sa mère, adressant un simple signe de tête à Graymes avant de monter se changer. Clayton dévisagea également l’étranger, sans aménité particulière. Les gens du pays n’étaient pas volontiers confiants. Clayton Mac Pherson était le fils du Mac Pherson qui dirigeait la coopérative. C’était un homme aux traits burinés par les travaux au grand air, l’œil perçant et naturellement inquisiteur. Il ôta machinalement son chapeau avec cette politesse un peu maladroite de ceux qui ne sont guère habitués aux protocoles.

— Bonsoir, dit-il.

Ce bonsoir était manifestement adressé à Duncan seule, aussi Graymes fit-il mine de se tourner à nouveau vers le soleil qui jetait ses derniers rayons mordorés sur les champs.

— Bonsoir, Clayton, répondit la jeune femme. C’est gentil d’avoir ramené le garçon.

— Je l’ai croisé en venant.

— Tu entres un instant ?

— Non, non. Mon père m’attend pour l’inventaire. Tu n’as pas oublié, pour demain soir ?

— Demain soir ?

Clayton Mac Pherson sembla atterré.

— Le bal de la coopérative, Duncan !

— Oh, c’est vrai. Je suis désolée. J’avais oublié.

À la dérobée, l’arrivant jeta un coup d’œil en direction de Graymes, comme s’il le tenait pour responsable de cette coupable négligence.

— Tu viendras, n’est-ce pas ? Sinon, mon père m’obligera à servir de cavalier à ma sœur, et ça ne ferait plaisir ni à elle, ni à moi.

Duncan hésita :

— C’est-à-dire que…

Graymes comprit ses scrupules.

— Ne vous en faites pas pour moi. Je serai déjà loin.

Sans doute grandit-il dans l’estime de Clayton, car celui-ci daigna s’adresser à lui :

— J’espère que vous allez mieux, monsieur.

L’occultiste le dévisagea, narquois.

— Grâce aux bons soins de votre amie.

— Tant mieux. Bon. Alors je passerai te prendre à huit heures demain soir, Duncan, O.K. ?

Ravi de ce qu’elle acquiesçait, il retourna à sa guimbarde, exécuta un demi-tour et repartit.

— Votre fiancé ? s’enquit Graymes.

— Dans un sens, oui. Il est gentil avec nous, depuis que mon mari…

— Il a l’air d’un brave garçon.

— Mais j’y pense, vous devriez venir aussi, demain soir, si vous vous sentez suffisamment remis.

— Ça ne serait pas sage. D’ailleurs, je vous l’ai dit, je serai parti.

— Est-ce que vous ne vous amusez jamais ?

— Parfois. À ma façon.

— Que diriez-vous d’une entrecôte saignante ? Ça vous rendrait des couleurs.

— Ça marche, conclut Graymes.

Duncan disparut à l’intérieur. Quelques minutes plus tard, une odeur de viande grillée se répandait aux alentours. Graymes contempla sans bouger l’ombre qui rampait sur les champs alentour. L’air était lourd, chargé de menaces. Pourtant, une sensation de bien-être inconnue s’emparait de lui. Était-ce cela qui l’avait fait lutter contre la mort ? L’espérance secrète qu’un jour enfin il puisse mener l’existence d’un homme ordinaire avec une femme et un foyer ? Trouver un corps près du sien au réveil, sentir une odeur de café dans une petite maison perdue quelque part, comme celle-ci…

Quand Duncan donna un coup sur le triangle qui pendait dans l’entrée, pour signifier que le repas était servi, il se leva comme s’il ne devait plus jamais faire autre chose de sa vie, les mains enfoncées dans les poches de son jean trop court…