CHAPITRE X

Hank était levé. Il attendait sa mère sur le pas de la porte, visiblement inquiet de son retard. Quand il vit la traînée de poussière longer anormalement vite le grillage de leur propriété, il sut qu’un événement s’était produit. Il ne songea pas à une panne, ni à aucun des incidents qui auraient pu émailler les quelques kilomètres du trajet jusque chez Mac Cormack. Il laissa son beignet entamé sur le rebord d’une fenêtre et courut instinctivement vers la barrière. Le vieux Pickford ralentit à peine dans la boucle. Néanmoins, Hank parvint à grimper sur le marchepied. Quand il avisa l’homme évanoui, il ne put retenir un flot de questions. Par la vitre baissée, Duncan y coupa court :

— Plus tard, si tu veux bien. Il faut nous occuper de lui. Tu vas m’aider.

— Et mon car ?

— Laisse ton car pour aujourd’hui, je ferai un mot à M. Stevens.

Elle ne put en dire plus car la poussière soulevée par les roues l’asphyxiait presque. Elle se rangea devant le perron et, sans prendre le temps de couper le moteur, s’occupa de décharger le blessé. Il avait sombré dans une sorte de torpeur inquiétante. Hank observait la scène avec un drôle d’air, comme si cette présence inattendue le paralysait. Duncan le sermonna :

— Qu’est-ce que tu attends ? Donne-moi un coup de main !

— Mais, maman, il est couvert de boutons ! On ne devrait pas le faire entrer.

— Bon ! Et on en fait quoi, petit futé ? On le laisse là dehors ? Oh ! bon sang, excuse-moi ! Vite, aide-moi.

— On devrait appeler Mac Pherson, préconisa Hank en prenant les pieds.

Duncan hocha la tête. Les Mac Pherson étaient leurs plus proches voisins, ils habitaient à trois kilomètres de là.

— Pas le temps, répondit-elle, catégorique. D’ailleurs, Mac Pherson a déjà dû partir. La chambre du fond.

Elle trouva que l’homme était moins lourd que tout à l’heure, sur le chemin. C’était stupide, mais elle songea que la vie le quittant peu à peu, il était allégé d’autant…

— Tu l’as renversé ? demanda Hank en peinant pour grimper les marches du perron.

— Non…, haleta sa mère. Il était… sur la route. Près de la voie ferrée.

Ce détail peignit un étonnement incrédule sur le visage du garçon. Il avait beau n’avoir que douze ans, il en paraissait bien davantage. Ses traits, déjà formés, laissaient entrevoir quel homme il serait plus tard, un gars rude et décidé, assidu au travail. Un gars comme son père, regard bleu et mèches rousses. Oui, comme son père.

Ils portèrent l’inconnu dans la chambre du fond, celle qu’ils réservaient aux amis de passage. Aucun son ne s’échappait de ses lèvres bouffies, mais la souffrance se lisait sur son visage rongé comme par l’acide. Il brûlait de fièvre, aussi. Enfin, au moins, il était encore vivant. Quand un rayon de soleil tomba sur lui, il se tordit en tous sens, semblant éprouver une brûlure intolérable. Duncan se hâta d’abaisser le store.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? interrogea Hank.

C’était la même question qui trottait l’esprit de la jeune femme.

— Va me chercher une bassine d’eau chaude, la trousse à pharmacie, des serviettes, enfin tout ce que tu trouveras… Je vais le déshabiller.

— Ça ne serait pas mieux d’appeler le docteur ?

— On verra plus tard. Dépêche-toi, s’il te plaît…

Elle ferma la porte derrière son fils. Dans un scrupule né sans doute de son éducation puritaine, elle ne tenait pas à ce qu’il la voie en train de dévêtir un homme, un étranger de surcroît. Elle commença par retirer au malade son macfarlane, dans lequel il s’était frileusement enroulé. Le manteau était étrangement lourd. Elle en comprit la raison quand elle sentit sous ses doigts un objet oblong et métallique qui semblait inséré dans la doublure. À son contact, elle éprouva un grand froid qui lui traversa tout le corps, comme une décharge électrique. Poussée par la curiosité, elle mit à nu le pommeau de ce qui semblait être une longue épée, gravée d’étranges symboles. Par crainte superstitieuse autant que par hâte, elle ne voulut pas aller plus loin dans ses investigations. Elle enroula le vêtement autour de l’arme et le rangea dans un bahut. Ensuite, elle déboutonna veste et chemise, qui paraissaient d’une autre époque, puis défit la cravate. Ce faisant, elle remarqua que l’homme semblait mieux respirer. Cela la convainquit d’aller plus avant. Le pantalon suivit.

Lorsque Hank revint avec le matériel qu’elle lui avait demandé, elle avait placé tous les habits au fond du meuble.

— Mets tout ça ici. L’eau est bien chaude ?

— Brûlante.

— Veux-tu m’allumer la vieille lampe à pétrole, là ?

— On devrait plutôt laisser le soleil entrer.

— Ce n’est pas bon pour la fièvre, décréta Duncan en guise d’explication.

Hank porta la lampe au chevet de l’étranger. En la posant, il ne put réprimer un sifflement de surprise devant l’aspect effrayant des bubons qui lui couvraient le visage.

— Nom de Dieu ! C’est horrible, on dirait la lèpre !

— Raison de plus pour ne pas parler grossièrement.

— Mais t’as vu ?

— Oui, j’ai vu. Ça ressemble à des piqûres d’insectes. Ou de plantes, peut-être…

— Les plantes comme celles dont papa parlait ? Qu’il avait vues au Viêt-nam ?

— Peut-être, chéri.

— Il devrait aller à l’hôpital, maman.

— Il restera ici, répondit Duncan nettement sans trop s’interroger sur la raison précise qui lui faisait écarter cette éventualité.

Hank n’insista pas.

— D’ailleurs, il ne supporterait peut-être pas le voyage, ajouta sa mère en guise d’alibi.

Elle mouilla les serviettes et nettoya l’inconnu autant que la décence le permettait. Par chance, les furoncles avaient épargné le corps. Cette localisation laissait supposer qu’il s’agissait d’un accident et non d’une infection. Tout en procédant à la toilette de l’homme, elle nota la beauté de son corps élancé, sans muscles apparents mais dont émanait une grande vigueur ; et aussi les incalculables cicatrices qui zébraient sa peau trop blanche, certaines pénibles à fixer. Elle n’osait imaginer quels êtres cruels, quels animaux féroces avaient pu les lui infliger. L’espace d’une seconde, elle abandonna ses linges humides pour effleurer celle qui courait sur son thorax et se terminait par une goutte d’or solidifiée. C’est à cet instant qu’il lui saisit le poignet. Elle poussa un cri de surprise. Il la dévisagea un instant, et son regard était aussi dur qu’un cristal. Puis, presque aussitôt, il retomba en arrière, tressaillant sous les coups de boutoir de la douleur.

La gorge sèche, Duncan se recula. L’étranger lui faisait peur. Des questions commençaient à l’assaillir. D’où venait-il ? De quoi souffrait-il au juste ? Et que pouvait signifier son curieux accoutrement et cette épée cachée dans son manteau ?

Elle passa dans la pièce voisine, d’où elle téléphona au docteur. Comme elle s’y attendait, il était déjà parti, et elle dut se contenter de laisser le message à sa femme.

Un peu plus tard, ce devait être vers midi, elle parvint à faire avaler un peu d’eau à l’inconnu. Puis elle partit à la cuisine préparer une décoction à base d’argile, de moutarde, et d’ingrédients qu’elle conservait en pots comme toutes les femmes de la région, qui servaient en maintes occasions. C’étaient des secrets qu’on se transmettait ici depuis plusieurs générations, certains remontant à l’époque lointaine, presque légendaire, où les sorcières, disait-on, avaient trouvé refuge à Equinox au temps des chasses fanatiques de Salem.

Elle appliqua ses cataplasmes sur la face gonflée avec une rigueur quasi professionnelle. La mixture guérissait aussi bien les morsures de vipères que les piqûres d’insectes ou la varicelle. Ou rendait du désir à un conjoint blasé. À défaut, on pouvait l’appliquer également sur les chevaux boiteux. Hank la regardait faire avec une curiosité mâtinée d’inquiétude. L’état de l’homme ne s’améliorait guère. Il semblait même empirer d’heure en heure. Au fil des spasmes et des gémissements, Duncan se sentit prise de découragement. Si elle s’était trompée ? S’il s’agissait d’une maladie infectieuse, contagieuse ?…

Elle massa nerveusement son poignet droit, que le malheureux avait étreint tantôt, guettant sous ses doigts une boursouflure suspecte. Mais elle ne remarqua rien, sinon la marque rouge de cinq doigts. Toutefois, elle recommanda à Hank de s’éloigner du lit. Inutile de tenter le diable. Elle confectionna de nouvelles compresses, qui remplacèrent les précédentes sur le front, les yeux, le cou de son hôte. À un moment, ses yeux tombèrent sur le meuble où elle avait rangé les effets de l’étranger. Elle n’avait même pas songé à regarder ses papiers. À présent, elle n’avait pas le courage de fouiller à nouveau. Qu’importait, après tout ? Il n’était qu’un homme au bord de la mort, qu’il convenait de sauver par tous les moyens.

Elle toucha à peine au déjeuner, laissant à Hank le soin de se faire une omelette à sa façon. Tout son après-midi se passa à surveiller l’évolution du mal.

Au crépuscule, le docteur Corman arriva, et sa présence la réconforta un peu. C’était un brave homme à la moustache tombante, vêtu avec une élégance toute provinciale, encore vif et solide bien qu’il ait atteint la soixantaine. Il était le seul médecin du coin. Quel jeune de la ville aurait eu envie de passer sa vie ici, parmi les champs qui s’étendaient à perte de vue, au milieu de bouseux sans éducation ? Corman, lui, était un enfant du pays. Il ne l’avait pour ainsi dire jamais quitté.

Il examina le patient avec une mine grave, tandis que Duncan racontait les circonstances qui lui avaient permis de le recueillir. Le vieillard acquiesça.

— Tu as bien fait. À mon avis, ce sont des lierres urticants qui ont provoqué ça. Mais il n’y en a pas dans la région, alors je suppose que ce gaillard vient de loin. Près de la voie ferrée, dis-tu ? Il sera tombé d’un train… Il faut d’abord faire tomber la fièvre…

— Il ne semble pas sensible aux médicaments.

— Je vais lui faire une piqûre. Ne t’inquiète pas. Il m’a l’air d’un gaillard solide. Sans quoi, le cœur aurait aussi bien pu lâcher. Jamais vu un truc pareil en quarante ans.

Le praticien établit une ordonnance pour la forme, mais il laissa une boite de comprimés sur la table.

— Deux toutes les quatre heures. Si d’ici à demain il n’y a aucune amélioration, alors il faudra se résoudre à le conduire à Richmond.

Ce qui signifiait au bas mot cent kilomètres de routes mal bitumées. Duncan fit la moue. Le docteur Corman refusa le café qu’elle lui offrait, arguant qu’il avait une autre visite après celle-ci, la petite fille des Van Klinn ayant trouvé fort à propos d’attraper les oreillons. La jeune femme sourit aux boutades habituelles qu’il lui lança tout en regagnant sa voiture. Avant que de retourner tête basse dans la petite chambre qui sentait la sueur et la fièvre.

Elle en avait oublié Hank. Il n’avait pas reparu de tout l’après-midi. Elle ne s’en alarma pas. Le garçon était comme son père, un peu taciturne et secret. Il n’était pas rare qu’il parte en de longues expéditions à travers la campagne, ou qu’il s’enferme à double tour dans la vieille remise qui constituait sa salle de jeux. Les distractions ici étaient si rares. L’année suivante, Duncan devrait se résoudre à l’envoyer dans une véritable école. L’enseignement de M. Stevens ne pouvait plus suffire à son éducation. Elle voulait qu’il devienne quelqu’un, et si possible qu’il parte d’ici. Elle n’avait nulle envie qu’il finisse en vieux bougon comme Mac Pherson ou encore son propre père, ou…

Elle avait pensé : en vieux solitaire, comme elle.

Mais elle refusa de l’admettre. Pourtant… Elle fit mine de remonter les couvertures sur l’inconnu, qui se tournait et se retournait en articulant des mots incompréhensibles.

Hank revint pour le dîner. Elle le trouva sombre et pensif. La présence de l’étranger semblait le préoccuper. Elle décela même un soupçon d’hostilité dans sa voix quand il demanda des nouvelles. Peut-être était-ce le fait que cela bouleversait leurs petites habitudes. Ils voyaient si peu de monde, et toujours les mêmes figures. Il était vraiment temps que Hank aille tâter de la ville.

Ils mangèrent un sandwich dans la cuisine, l’un en face de l’autre, parlant peu. Dans un coin, la télévision déversait son flot habituel d’inepties. Malgré tout, son bavardage monotone leur était nécessaire. Le soir venu, le silence prenait ici un poids presque étouffant. Surtout en saison sèche, comme à présent. Quand les rares touristes traversaient Equinox, ils étaient surpris par la qualité du silence mais plus encore par cette étrange pesanteur, si particulière au pays, que personne ne s’expliquait. Ce phénomène était surtout sensible après le coucher du soleil, quand la nuit, la nuit noire des campagnes désertes, ensevelissait tout, tel le gros ventre d’un animal écrasant sa couvée.

Dès qu’ils eurent débarrassé, Duncan retourna auprès du malade. Il lui sembla que les pustules avaient doublé de volume et cela lui donna un coup au moral. Elle se fit à l’idée de se rendre à Richmond le lendemain dès l’aube. Lorsque Hank fut venu l’embrasser avant de monter se coucher, elle rapprocha son fauteuil du lit et s’installa aussi confortablement qu’elle put, une pile de magazines à son côté. Certains étaient vieux de deux ans, et elle les connaissait par cœur, courrier des lecteurs compris, mais cela n’avait aucune importance. L’essentiel était de se tenir éveillée.

Du temps passa. La maison était silencieuse. Dehors, le vent mélancolique murmurait dans les blés. Bercée par cette rumeur caressante, Duncan ne put résister bien longtemps au sommeil qui la gagnait. Vaincue par la fatigue, elle finit par s’assoupir. Elle n’entendit pas la pendule marquer minuit. Ni une heure. Ni deux. Sur le coup de trois heures, elle fut traversée par un grand froid, le même qui l’avait saisie lorsqu’elle avait touché l’épée. Elle s’éveilla d’un coup.

Une étrange clarté baignait la chambre, comme un rayon de lune surgi de nulle part. Un courant d’air faisait claquer les rideaux. Elle se redressa à demi. L’homme ne bougeait plus. Il était plus pâle que jamais. Sa respiration était devenue ample et profonde. Paralysée, la jeune femme ne pouvait détacher le regard de l’étranger. Elle savait qu’il allait mourir. Seuls les derniers instants pouvaient entraîner une telle apparence de calme. C’était la fin. Elle attendit, impuissante, n’osant remettre en place les cataplasmes qui avaient glissé. À quoi bon.

Soudain, l’inconnu se tendit comme un arc, les poings serrés, et dans l’étrange clarté, les os de son visage se dessinèrent au point de le faire ressembler à un cadavre. Ses yeux s’ouvrirent tout grands et des paroles incompréhensibles tombèrent de ses lèvres tuméfiées. Alors l’incroyable se produisit. Il fut parcouru d’un frémissement de la tête aux pieds puis s’éleva dans les airs avec lenteur. Duncan pouvait à peine croire ce qu’elle voyait. Mais il n’y avait aucun doute. Le lit portait encore l’empreinte du corps qui s’y trouvait étendu un instant auparavant, ce corps qui flottait maintenant près du plafond, immobile.

Au bord des larmes, elle ne put en supporter davantage et s’enfuit dans la cuisine. Dehors, une violente rafale de vent secoua les arbres. Il s’écoula une demi-heure, peut-être plus, avant qu’elle ose enfin émerger de sa retraite. Elle se heurta presque à Hank, qui se tenait au bas de l’escalier.

— Il est mort ? questionna-t-il.

— Je n’en sais rien. Je n’en sais vraiment rien.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien, chéri. Rien. Il a seulement… beaucoup de fièvre…

— M’man, ce type n’est pas normal. Tu le sens pas, toi ?

— Il te fait peur ?

— Pas seulement peur. Il me dégoûte.

— Ne dis pas de bêtises. Remonte te coucher. Dors. École, demain.

Elle attendit que le garçon ait refermé sa porte avant de se résoudre à retourner dans la chambre. La gorge serrée, elle jeta un œil à l’intérieur. Il faisait sombre, hormis pour la lumière de la lampe. L’homme était couché. Il semblait dormir profondément, bien que ses paupières ne fussent qu’à demi closes. Ses yeux paraissaient fixés sur un point par-delà le monde réel. Duncan s’approcha de lui à petits pas prudents. Elle dut cligner des paupières pour réaliser ce qu’elle voyait.

Le visage de l’inconnu était redevenu lisse. Nulle part elle ne put déceler la moindre trace des abcès purulents qui l’avaient défiguré. Ils s’étaient comme volatilisés…