CHAPITRE VII

Hatto Goffon n’avait pas perdu une minute.

Comprenant que la tournure des événements ne lui était plus favorable et qu’il y avait danger à rester dans les environs alors même qu’Ebenezer Graymes s’était tiré des griffes du sataniste, il avait préféré s’éclipser par un passage dérobé. Grâce à l’obscurité et à la distraction des gardes, il était ensuite tranquillement sorti par la grande porte, en se faufilant à travers les barreaux de la grille. Tout en suivant la route, il avait prêté une oreille distraite aux détonations qui trouaient le silence. Il serait toujours temps pour lui de rejoindre Legrand-Carthasis, plus tard, au point de jonction. Depuis quelques jours, ne songeait-il pas lui aussi à offrir ses services à l’Entité ? Devenir l’un de ses Cavaliers ne lui aurait pas déplu. Il s’imaginait fort bien répandant les cataclysmes et la terreur sur son passage, et aussi suppliciant ses ennemis un par un.

À commencer par Graymes, ce bâtard de démon.

Bercé par ces savoureuses pensées, il avait suivi la côte une bonne demi-heure, cherchant le moyen de rentrer à New York. Il était tard. Les bungalows étaient fermés, la plage déserte. Le vent emportait la cendre des feux de joie. Aucun taxi en vue. Il envisageait déjà de passer la nuit dans les dunes quand il repéra une Chevy solitaire garée sur un parking à demi ensablé. Sans doute les propriétaires s’étaient-ils retirés à l’écart pour tirer un bon coup, et cette pensée rappela au gnome son émouvante rencontre avec la jeune personne que Legrand-Carthasis avait fait venir en son honneur. C’était le genre d’attentions auxquelles Goffon était particulièrement sensible. Il n’y avait pas que l’or et les dollars, dans la vie. Cette réflexion persuada le nabot qu’en somme, il avait un cœur de romantique.

S’approchant en catimini de la voiture, il inséra un ongle dans la serrure et la fit jouer en prenant une expression concentrée, sa langue pointue pincée entre ses lèvres.

— Un coup de main ?

— Merci, non.

Avant qu’il ait réalisé ce qui lui arrivait, il se sentit soulevé de terre avec une force herculéenne. Son champ de vision se borna subitement à un faciès maigre et tendu, à deux yeux bleus profonds comme des gouffres marins.

— Maître, pitié, je vous en supplie. Je n’y suis pour rien. On m’avait découvert ! J’ai dû…

— Maître-crapaud, ceci est ton dernier tour. Je vais te faire avaler assez de sable pour que demain, les gamins fassent des pâtés sur ton cadavre sans voir la différence…

— Par pitié, Maître !

Horrifié à l’idée de terminer en château de sable, Goffon pria les divinités de l’enfer pour qu’elles le tirent de ce mauvais pas. Mais il ne semblait pas y avoir d’issue. Graymes le tenait trop solidement pour qu’il songe à s’échapper, et cette fois, le démonologue semblait décidé à mettre un terme à son existence. Le gnome remarqua toutefois un changement curieux chez son tortionnaire. Son visage semblait moins pâle qu’à l’habitude. Une rougeur anormale empourprait ses joues, jusqu’à donner l’impression que ses traits étaient légèrement bouffis. Un éclair traversa l’esprit du nain.

— Maître, Maître ! Vous êtes empoisonné ! Ce sont les lierres, maître ! Les lierres empoisonnés. Et je connais l’antidote, oui, je le connais ! Ne me tuez pas !

Graymes cligna des yeux. Une nouvelle bouffée de chaleur venait à nouveau d’embraser son crâne. Il crut que le sol se dérobait sous ses pieds. Il dut consentir un terrible effort de volonté pour ne pas lâcher prise.

— Le point de jonction, sinistre laideur. Dis-moi à quel endroit cela doit se passer !

Goffon se racla la gorge, roula désespérément des yeux, cherchant à retarder l’échéance au maximum. Le temps jouait pour lui. Bientôt, la fièvre viendrait à bout de son ennemi, et puis la mort… Il rêvait de le voir tomber là, devant lui, à sa merci ! Son esprit pervers échafaudait déjà mille supplices immondes. Le temps. Si seulement le temps… Mais Graymes tenait bon, malgré la paralysie qui progressivement s’emparait de son corps tout entier. Il resserra sa poigne de fer. Le nabot s’étouffa. Il trépigna, les jambes ballant dans le vide.

— Cette nuit ! Cette nuit ! finit-il par éructer.

— Cette nuit quoi ?

— Legrand-Carthasis prendre le train pour la Virginie.

— Quelle destination ?

— Goffon pas savoir !

— C’est ton dernier mensonge…

— Non !

— Où en Virginie ?

— Equinox.

— Equinox, Virginie ?

— Aaaarrr !

— Oui, c’est ça. Beugle ! Un avant-goût si tu m’as encore menti.

— Goffon pas mentir. Toujours servir Maître !

Graymes cligna des yeux, espérant chasser les ombres cauchemardesques qui dansaient devant ses rétines, mais en vain. Au même instant, une intense douleur traversa son crâne. Un bourdonnement emplit ses oreilles. Ses jambes ployèrent sous lui. À regret, il dut relâcher son étreinte. Goffon en profita pour s’échapper. Il se laissa rouler comme une pelote sur le bitume, puis se tint hors de portée pour mieux observer le poison à l’ouvrage.

Quand Graymes tomba à genoux, le nain laissa échapper un ricanement de triomphe. Dans ses fantasmes les plus haineux, il n’avait jamais imaginé pareil moment. La souffrance de cet homme lui faisait autant d’effet que tantôt la nudité de la fille, attachée, qui hurlait et gémissait sous ses coups de boutoir. Ce fut plus fort que lui. Pas à pas, il se rapprocha. Il ne voulait pas rater une miette du spectacle, et tenait si possible à le prolonger. Il voulait se repaître de ce visage congestionné, de ce regard où vacillait la folie, de cette bouche tordue par la souffrance. Il ricana :

— Maître pas se sentir bien… Vraiment pas bien. Pourquoi n’avoir pas écouté le pauvre Goffon ? Goffon loyal serviteur. Goffon savoir antidote. Mais non. À la place, stupides questions pour savoir point de jonction ! Point de jonction, ici, pour toi, docteur Graymes !

Le démonologue lança un regard hagard au nabot. Sa voix lui parvenait déformée, comme transmise à travers une épaisseur d’eau. Tout se brouillait. Il eut conscience qu’il roulait sur le côté, qu’il se livrait pieds et poings liés à son minuscule ennemi. Tous les sacrilèges qu’il éructa ne lui servirent à rien. L’ombre grandissait en lui…

Goffon lui décocha d’abord des coups de pieds, plus vicieux à mesure qu’il s’enhardissait. Puis, quand il comprit qu’il n’avait plus rien à craindre de celui qui l’avait si souvent humilié et contraint à le servir, il exulta en borborygmes révoltants et chercha des yeux un moyen d’en finir. Il avisa une grosse cale abandonnée un peu plus loin, se dandina jusqu’à elle, la ramassa et revint aussi vite qu’il put. Il visa soigneusement le crâne, brandissant le coin de bois aussi haut que ses bras atrophiés le lui permettaient. Mais à cet instant précis, il eut l’impression d’être percuté par un avion volant à trop basse altitude. Il tourna de l’œil et tomba face contre terre.

— Saleté, tu as de la chance que…

Cyd laissa tomber le manche de pelle qu’elle avait trouvé sur le chemin et s’agenouilla auprès de Graymes. Il était encore conscient, quoique respirant avec difficulté.

— Vous n’allez vraiment pas bien. Il faut que vous voyiez un docteur au plus vite. Vous avez dû entrer en contact avec les lierres. Votre visage est tout enflé… Je ne sais pas comment vous remercier…

Elle lui glissa sa carte de visite dans la poche. Sincère.

— La voiture ! bredouilla le démonologue.

— Quoi, cette voiture-là ? Mais elle n’est pas à moi. Et les clés ne sont même pas dessus.

— Aidez-moi.

Il s’appuya sur elle pour pouvoir se remettre debout. Alors, de l’index gauche, il effleura la serrure et la portière s’ouvrit.

— Merde ! C’est drôlement fort ! Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?

— Mettez-vous… au volant.

La jeune femme obtempéra, sans bien savoir ce que serait la suite des événements. Mais après ce qu’elle venait de voir, elle était optimiste.

Graymes se pencha légèrement. Il n’eut qu’à toucher le contact pour qu’aussitôt, le moteur démarre.

— Pour piquer des caisses, c’est l’idéal, Ebenezer ! Promettez-moi de m’apprendre… Mais merde ! on est en train de piquer cette caisse, vous savez ? Bon, O.K., Pas de panique. La fin justifie les moyens. Je vous conduis à l’hôpital… On ne va pas en taule pour ça.

— Pas d’hôpital. La gare. Pour Equinox, en Virginie.