CHAPITRE V
Depuis un moment, Graymes observait les guirlandes de lumière qui ponctuaient l’horizon, matérialisant les yachts stationnés au large de la marina. Une musique assourdissante s’en échappait, et des rires, et des éclats de voix. Il imaginait la joie espiègle des passagers, leur insouciance, l’ambiance de fête, toutes choses qui l’indisposaient d’une façon viscérale sans qu’il sache vraiment pourquoi. Il était né différent, d’une race différente. Sa peau était livide et son sang glacé. Ses ongles étaient noirs et ses oreilles trop longues, taillées en pointe. Ces plaisirs-là n’étaient pas pour lui. Il ne savait pas rire aux blagues qu’il entendait, et d’ailleurs, savait-il seulement rire ?
Il revint à pas lents sur la plage.
Entre-temps, des jeunes s’y étaient installés et avaient allumé un grand feu à l’aide de débris rejetés par la mer. Leur radio répandait alentour le borborygme d’une guitare en délire. Certains, à demi nus, bronzés jusqu’à la racine des cheveux, dansaient en rythme. D’autres se passaient des joints, confortablement affalés. Quand Graymes arriva près d’eux, ils tournèrent la tête. Les filles cessèrent de s’agiter, bouche bée. Il sentit leur regard glisser sur lui, mélange de moquerie et d’inquiétude. Des quolibets fusèrent à voix basse. Il eut froid, malgré la douceur du soir. Il avait pourtant conservé son manteau, lequel ondulait derrière lui tel un double ténébreux, épousant le moindre de ses déplacements.
Il passa sans s’arrêter.
À quelque distance de là, il pouvait discerner la masse confuse, enfouie sous les lierres vénéneux, de la résidence de son ennemi. Legrand-Carthasis était un adepte passionné du satanisme, et par la force des choses, son chemin avait plusieurs fois croisé celui de Graymes ; ces rencontres avaient toujours tourné au désavantage du millionnaire. La perspective de lui offrir une revanche n’enthousiasmait guère l’occultiste. Si l’autre possédait réellement un cadastre du même type que celui de Paradon, il devait, compte tenu de l’échéance prochaine, veiller attentivement sur l’objet. Déjà en temps normal, pénétrer dans le manoir de ce suppôt dévoué des puissances infernales n’était guère aisé. Graymes ne s’y était jamais risqué. Autant dire que cette nuit, en la circonstance, la tentative relevait de la gageure. D’autant que le visiteur n’osait croire en une entière loyauté de Goffon.
Mais il devait courir le risque.
Il se faufila à travers les dunes. Il se déplaçait avec une telle aisance, une telle souplesse féline qu’aucun œil humain, même exercé, n’aurait pu déceler sa présence. Puis il se glissa sous le couvert des arbres. Le sable qu’il avait foulé ne portait aucune empreinte. Les bruits de la plage s’étaient estompés. Un silence inquiétant pesait sur la campagne sauvage, rompu de temps à autre par le passage d’un oiseau de nuit ou le coassement amoureux d’un crapaud.
Graymes enfila ses gants de cuir et remonta le col de son macfarlane. Il noua autour de son visage un foulard percé au niveau des yeux, sur lequel il abaissa le rebord de son large chapeau. Pas question d’entrer en contact direct avec les lierres hypertrophiés qui cernaient la propriété. Enfin, il lança une incantation et tira sa longue épée elfique. Des minutes durant, il se fraya un passage parmi la végétation mortelle. Aucune branche ne résistait à la lame trempée dans la foudre. Lorsqu’il atteignit le mur d’enceinte, il n’avait apparemment pas attiré l’attention. Il s’accrocha aux racines aériennes d’une détente et se laissa retomber de l’autre côté sans plus de bruit qu’une feuille morte.
Là, ramassé sur lui-même, prêt à bondir, il scruta les environs. Il trouva la propriété singulièrement calme. Et si Legrand-Carthasis s’était déjà envolé pour la destination inconnue en emportant le précieux cadastre ? Graymes déploya ses cercles de perception, courant le risque de trahir son intrusion. Non. Le magicien n’avait pas encore quitté le siège de son pouvoir. Et il n’était pas seul. Il y avait des hommes à l’intérieur, des gardes du corps sans aucun doute. Il faudrait jouer serré, mais en somme, l’occultiste ne s’était pas attendu à autre chose.
Il traversa les jardins en friche, longeant les massifs foisonnant d’invisibles et grouillantes présences. L’une d’elles planta les crocs dans sa botte. Elle n’eut pour tout salaire qu’un coup de poing en plein museau, qui la fit décamper en piaillant. En trois foulées, Graymes se blottit dans l’ombre de la maison, laquelle se composait d’un bloc principal flanqué de deux tours. Il choisit celle de droite, dont émanait une hostilité moindre. À la seconde où il lançait les bras vers une saillie, deux gardes débouchèrent dans l’allée. Ils tenaient en laisse de magnifiques bergers allemands d’un blanc immaculé qui, la langue pendante, les crocs dégoulinants, semblaient en quête d’une proie à dévorer. À leur approche, la population des massifs fit entendre un grouillement de panique.
Déjà, Graymes avait escaladé la tour et s’était réfugié sur une terrasse. Retenant son souffle, il regarda les hommes s’éloigner, puis disparaître dans les ombres du parc. Une fenêtre était entrebâillée, et le courant d’air ainsi provoqué soulevait les rideaux. Le visiteur s’en rapprocha vivement.
Il repéra immédiatement la femme étendue sur le lit, retenue par des chaînes. Elle était nue, ou plutôt sa guêpière de cuir rouge trop voyante la rendait plus nue que nature. La clarté fragmentaire tombant d’un vitrail ouvert dans le plafond marbrait sa peau d’étranges taches colorées. L’intrus se demanda si elle était en vie. Mais la façon dont ses épaules tremblaient par intermittence ne lui laissa aucun doute à ce sujet. Elle sanglotait, de toute évidence secouée par une crise de nerfs.
Graymes pouvait maintenant capter l’émanation de sa détresse, de sa colère, de sa terreur aussi. Il se glissa dans la pièce, qu’éclairaient d’énormes trépieds de bronze surchargés de chandelles. Il se méfia des ombres qui rampaient vers lui – il savait qu’il s’agissait là d’une protection affectionnée par certains magiciens – et s’arrangea pour ne se déplacer que dans les zones de clarté. La luminescence verdâtre distillée par le vitrail scabreux qui ornait la voûte l’enveloppa.
Cyd ne sentit sa présence que lorsqu’il fut près d’elle à la toucher. À la vue de cette haute silhouette noire penchée sur elle, au visage dissimulé derrière un foulard, elle crut sans doute que de nouveaux tourments allaient fondre sur elle. Son visage se décomposa et une exclamation de refus jaillit de ses lèvres sèches.
Graymes lui saisit le menton dans sa main gantée, l’obligeant à une moue qui lui imposa le silence. Cyd émit un hoquet. Son maquillage avait coulé. Ses cheveux étaient en désordre et tout indiquait qu’elle avait subi une profonde commotion. Son corps zébré de griffures ne témoignait que trop des sévices qu’elle avait subis.
— Je ne vous veux aucun mal, murmura l’arrivant en ôtant son masque. (Sa voix grave se nuança de sympathie pour cette inconnue durement éprouvée.) Je suis ici pour mes affaires. Je passe, et je m’en vais.
Les bribes de la conversation entre Legrand-Carthasis et l’horrible gnome revinrent instantanément à l’esprit de la jeune femme.
— N’y allez pas. Je les ai entendus. Ils vous attendent et… Vous devez partir. Emmenez-moi, par pitié. Détachez-moi. Ils vont revenir, et ce nain, ce… Il va…
Elle débitait les mots comme ils venaient, sans se soucier de leur donner la moindre cohérence, signe de son hébétude. Graymes eut un geste rassurant. Il n’était pas surpris qu’on lui ait tendu un traquenard, mais cela ne modifiait en rien ses projets.
— Je vous l’ai dit. Je suis ici pour mes affaires. Je ne peux pas m’occuper de vous.
— Emmenez-moi ! répéta-t-elle d’une voix suppliante. Je vous donnerai tout ce que j’ai et…
— Tout ce que vous avez est ici devant moi, et je n’en veux pas. Plus tard, peut-être.
Une lueur ironique passa dans ses yeux.
— Vous n’êtes pas plus humain qu’eux ! cracha Cyd, furieuse.
— C’est bien mon avis. Quel est votre nom ?
— Cyd. Cyd Hanson. J’habite New York…
Prononcer son propre nom lui fit du bien, comme s’il était son dernier lien avec le monde extérieur. Graymes la considéra, hésitant. Il savait de quoi Legrand-Carthasis était capable. Le sorcier avait peut-être songé à s’amuser de la malheureuse. Ou peut-être pas. Impossible de prévoir les réactions d’un tel fanatique. Tuer était pour lui une jouissance. L’intrus était conscient qu’il y avait un risque à abandonner cette fille entre ses mains.
— Restez ici. Je reviendrai.
Elle s’accrocha à sa manche.
— Non ! Libérez-moi, emmenez-moi !
Il la repoussa avec fermeté.
— Tant que vous resterez dans cette chambre, vous ne risquerez rien. Avec moi, c’est la mort à coup sûr, vous comprenez ? Je reviendrai. Ou nous nous reverrons dans un monde meilleur.
Elle ne trouva rien à objecter. Elle comprenait vaguement que quelque chose allait se passer, qui dépassait de beaucoup sa misérable personne aux mensurations de rêve. D’ailleurs, elle n’avait pas le choix. Tous ses espoirs reposaient entre les mains de cet inconnu au visage anguleux et vaguement effrayant. Elle retomba sur le dos, silencieuse et résignée.
Sans plus s’occuper d’elle, Graymes traversa la pièce. Il écarta sèchement les lourdes tentures. Elles masquaient plusieurs passages secrets. Guidé par son instinct, il opta pour celui qui semblait conduire vers le bâtiment central. Il s’y aventura avec une prudence de reptile, longeant les murs rongés par l’humidité. Bientôt, il trouva sur sa gauche un escalier de vieilles pierres qui s’enroulait en une spirale serrée vers les hauteurs de la maison. Il n’hésita pas. Lorsqu’un relent d’encens parvint à ses narines, il sut qu’il était sur la bonne piste. Un nouveau corridor s’ouvrit vite devant lui, tendu de damas écarlate. Legrand-Carthasis avait des goûts pour le moins théâtraux.
Graymes déboucha enfin dans une vaste salle que baignait la clarté lunaire. La forme en était bizarre : un pentacle aux branches inégales, ce qui laissait certaines zones dans une obscurité totale. Sur les étagères s’égaraient des théories d’ouvrages et de reliques. Ici où là, d’étranges autels étaient dressés, voués à des entités ténébreuses dont la plupart étaient connues de l’occultiste. Il ne s’y attarda pas, par crainte d’éveiller l’une d’elles. Ses yeux naturellement habitués à la pénombre ne mirent qu’un instant à repérer ce qu’il cherchait.
Le cadastre était là, éclairé en plein par un rayon de lune qui tombait de la fenêtre…