6.

 

La neige tombait depuis dix minutes, avec une intensité croissante. Les flocons étaient énormes, omniprésents sur l’horizon des rues de Manhattan.

Lamar Gallineo se fraya un chemin au travers de ce qui devenait un rideau cotonneux et disparut dans le parking souterrain d’un énorme building.

Il réapparut dans les étages, face au professeur Gavensoort qui portait toujours l’un des nombreux nœuds papillon de sa collection légendaire.

Gavensoort prit Lamar par la manche et le tira sans discuter au milieu d’une procession de couloirs vers une porte criblée de panneaux prévenant du danger et interdisant son accès à toute personne non habilitée. Ils pénétrèrent dans un petit stand de tir immaculé. Gavensoort entra dans l’armurerie le jouxtant et en ressortit avec un Desert Eagle à la main. Il tendit l’imposant pistolet à Lamar.

— Tenez, inspecteur.

— Qu’est-ce que…

— Allez, allez, prenez-le, et faites attention, il est chargé.

Lamar obtempéra et Gavensoort se procura deux casques et deux paires de lunettes pour qu’ils puissent se protéger.

— Vous allez me vider quelques balles vers la cible du fond, prévint le professeur en mettant son casque.

Lamar ne chercha plus à comprendre, il ajusta la protection sur ses tympans et se mit en position de tir. Il n’avait jamais ouvert le feu avec une arme aussi imposante. Il pressa la détente.

L’arme se souleva dans sa paume, elle cracha une gerbe de feu avec un bruit d’enfer. Lamar sentit l’impact du coup jusque dans son épaule. Ses oreilles sifflaient. Il avait omis de mettre des bouchons de mousse en plus du casque et il le regrettait.

Il n’avait pas touché la cible qui n’était pourtant qu’à dix mètres. Il appuya .à nouveau.

Le canon vomit sa puissance infernale à quatre reprises encore.

Trois balles dans le carton blanc, dont deux dans l’abdomen de l’homme dessiné. Lamar avait été chanceux au regard de ses performances habituelles, et il le savait.

Gavensoort applaudissait mais Lamar ne s’en rendit compte qu’en se retournant pour lui tendre l’arme.

— Pas mal ! plaisanta le professeur. Alors, que pensez-vous de ce Desert Eagle ?

— Puissant.

Gavensoort dressa aussitôt son index dans sa direction.

— Voilà ! Le moindre tir est colossal, n’est-ce pas ?

Lamar acquiesça.

— Maintenant, venez avec moi.

Gavensoort l’entraîna vers son bureau, deux pièces plus loin. Il montra une petite boîte en plastique posée sur le sous-main.

Lamar la prit et la brandit devant ses yeux pour en examiner le contenu : un minuscule morceau d’étoffe froissé, pas plus grand qu’une pointe de stylo.

— J’ai trouvé ça coincé dans la fente où entre la détente.

— De quelle arme ? interrogea l’inspecteur.

— Le Desert Eagle dont s’est servi le jeune tireur dans le massacre d’hier.

— Qu’est-ce que c’est ? Vous avez pu identifier le prélèvement ?

Gavensoort se palpa la barbe, un rictus aux lèvres.

— C’est du cuir traité. Un bout de gant, en fait.

Les traits de Lamar se crispèrent, il était contrarié.

— De gant ? répéta-t-il.

— Oui. Si je vous ai prêté une de nos armes de collection pour tirer, c’est pour que vous réalisiez la puissance dégagée par le Desert Eagle à chaque coup de feu. Ce bout de gant ne serait pas resté coincé deux fois de suite. Il a été arraché au moment où la détente revenait se positionner. Si on avait pressé celle-ci une fois de plus, le morceau de cuir serait tombé. Or, c’est moi qui l’ai trouvé.

— Ce qui signifie quoi ? Que l’arme n’a plus été utilisée après avoir tiré… Pas très concluant.

Lorsqu’il ne suivait pas le raisonnement scientifique de ses confrères, Lamar aimait insister et se faire plus bête qu’il ne l’était.

— Inspecteur ! Ça veut dire que la dernière personne qui a actionné cette détente portait des gants !

Lamar hocha la tête. Logique.

— J’attends depuis ce matin le rapport du bureau du légiste, je l’ai eu en fin de matinée. Avec un colis scellé : la balle retrouvée qui a traversé la tête du « suicidé ». Je l’ai expertisée moi-même. C’est du .44 Magnum. Comme le Desert Eagle découvert dans la main du tireur.

— Mike Simmons, il s’appelait Mike Simmons. L’expertise confirme le suicide, donc.

— Justement, je n’ai pas dit ça ! Vous ne m’écoutez pas attentivement. Sachez deux choses, inspecteur : tout d’abord le Desert Eagle est plus couramment utilisé en .357 Magnum, le .44 est beaucoup plus rare ! Sans avoir encore procédé à la comparaison des sillons du canon sur la balle retrouvée, je peux dire sans grand risque d’erreur que c’est bien l’arme qui a servi à tirer dans le crâne de cet adolescent.

— La seconde ?

— C’est que, d’après le rapport du bureau du légiste, et vous allez pouvoir me le confirmer parce que vous étiez sur place, Mike Simmons, puisque c’est son nom, ne portait… pas de gants. Une explication ?

Lamar se tendit.

— Vous avez trouvé des empreintes sur le Desert Eagle ?

— Il m’a fallu attendre le relevé d’empreintes effectué par le légiste pour faire les comparaisons. Elles sont bonnes. Je veux dire que c’est bien celles de Mike Simmons qui sont sur l’arme.

Lamar recula jusqu’à poser une fesse sur le coin du bureau.

Mike Simmons était descendu dans cette pièce obscure avec son arsenal, il avait retourné le Desert Eagle contre lui avant de presser la détente, à main nue. Et pourtant, l’indice retrouvé coincé dans l’arme prouvait que le dernier à avoir actionné le semi-automatique portait des gants en cuir…

— Une explication ? insista Gavensoort.

— Pas pour l’instant, murmura Lamar en se redressant.

L’inspecteur ajouta d’une voix plus assurée :

— Mais je vais en trouver une.

Lorsque Lamar Gallineo sortit dans la rue au volant de son véhicule, un tapis blanc recouvrait le béton et la visibilité avait encore diminué. À ce rythme-là, on ne distinguerait bientôt plus les façades du trottoir opposé, songea-t-il.

Il pressa la touche 2 de son téléphone portable et le numéro de Doris se composa tout seul.

— Doris, c’est Lamar. Dis-moi, lorsque tu as pris les dépositions des élèves, hier, ont-ils mentionné l’apparence de Mike Simmons ?

— Plus ou moins. Ils n’ont pas vraiment fait attention à cela, ils étaient tous paniqués par ce qui se passait.

— Ont-ils parlé de gants ? Simmons portait-il des gants ?

— Je n’en sais rien. Tu sais, la plupart des gosses étaient en état de choc. Ils ne savaient même pas qui avait tiré sur eux avant que les médias ne donnent son nom !

— Comment ça ?

— Eh bien… dans le feu de l’action, ils n’ont pas vraiment fait attention. Un des leurs débarque un matin et se met à tirer sur tout le monde, ils ont paniqué, c’est tout. Au final, deux garçons ont permis de mettre rapidement un nom sur notre tireur, ils l’ont reconnu à ses vêtements, sa grande parka noire. Mais dans ce genre de situation tout le monde a cherché à courir ou à se cacher pour sauver sa peau, ils n’ont pas prêté attention aux détails ! Alors te dire si Simmons portait des gants, adresse-toi plutôt au bureau du légiste.

La réception était mauvaise et la voix de Doris était peu audible.

— J’ai déjà son rapport, ce qui m’intéresse, ce sont les témoignages de ceux qui étaient sur place.

— Je t’ai laissé une copie de ma synthèse ce midi, tout est dedans.

Il la remercia et raccrocha avant qu’ils ne soient coupés.

Tout ça prenait une tournure de plus en plus étrange. Il fallait tout reprendre depuis le début.

Lamar accéléra pour rentrer rapidement à son precinct sans pour autant prendre de risques inconsidérés sur les routes enneigées. Les voitures roulaient au pas, les phares allumés.

New York s’enfonçait peu à peu sous un manteau de poudre blanche.

Lorsqu’il arriva à son bureau avec deux gobelets de café chaud, Doris n’était pas dans le sien. Il s’installa et disposa tous les rapports en petites piles côte à côte devant lui. Analyse des laboratoires de toxicologie et de balistique, du légiste, ainsi que les différents procès-verbaux des officiers de police présents sur les lieux.

Lamar commença par la balistique du premier massacre.

Des comparaisons, des calibres, mais rien d’anormal.

Repensant à ce que Gavensoort venait de lui apprendre, Lamar passa aux fiches faites sur la scène de crime du parc, là où on avait trouvé le cadavre de Mike Simmons, le troisième suicidé. On n’avait pas découvert de paire de gants sur le sol, rien.

Lamar passa alors au rapport du légiste concernant Mike Simmons. Dans la liste des biens personnels figuraient ses vêtements et le détail de ce qui était dans ses poches. Un indice en particulier fit tiquer Lamar.

Une paire de gants.

En laine.

En laine !

Le gant qui avait été coincé par la détente du Desert Eagle était en cuir.

Quelque chose n’allait pas. Toute cette histoire n’était pas celle que l’on croyait, Lamar en était désormais certain. Il fallait débusquer d’autres incohérences, remonter vers une vraie piste.

Il relut les témoignages des élèves du lycée dans Harlem.

Rien.

Le rapport de Doris.

Les élèves avaient tous paniqué. Ils n’avaient rien remarqué de spécial. Aucun ne parlait de gants. Ni n’affirmait ne pas en avoir vu sur les mains du tireur… Lamar s’enfonça dans son siège. Il faisait froid, la plupart des élèves portaient des gants.

Comme l’avait souligné Doris, bien des élèves ne savaient même pas qui ouvrait le feu sur eux. Un « type rapide » pour certains, une « ombre terrifiante » pour d’autres. D’après quelques recoupements, Mike Simmons avait rabattu la capuche de son sweet-shirt sur sa tête, cela lui avait donné une apparence plus effrayante pendant le massacre. Un être sans visage, anonyme.

Une silhouette de mort dont les pistolets remplaçaient la faux.

Lamar porta la main à son menton.

Il parcourut à nouveau ses dossiers.

Il trouva la liasse correspondant aux témoignages des élèves de Village Academy à Harlem.

Après trois minutes à éplucher pour la énième fois ces pages, il retrouva ce qu’il cherchait.

La description du tireur, Russell Rod.

Il portait sa capuche rabattue sur le visage.

Dans le dernier coin de son bureau, Lamar attrapa la copie de l’enquête du Queens. Il vérifia les dépositions des témoins.

Le tireur avait également une capuche.

Les trois garçons avaient des armes de même provenance.

Le même passé sans histoires.

Ils avaient ouvert le feu sur leurs camarades le matin, trois adolescents en trois semaines.

Et ils arboraient tous une capuche pour se masquer, pour prendre une apparence plus mystérieuse, plus inquiétante.

À ce point-là, il ne pouvait plus y avoir de hasard.

On les avait manipulés.

Quelqu’un se jouait de ces garçons.

Lamar se massa les tempes de ses doigts de colosse.

C’était incroyable. À ne plus rien comprendre.

Qui pouvait avoir autant d’influence sur des garçons tranquilles ?

Les trois tireurs avaient le même profil : des solitaires.

Des cibles plus faciles.

Qui ?

Lamar serra le poing.

Qui ?

Ses prunelles se promenèrent sur les notes. Les phrases se mélangeaient.

Les noms des témoins et leur âge précédaient les guillemets ouvrant sur leurs dépositions.

Lamar revoyait certains visages.

Les phrases s’étiraient sous ses yeux.

Puis il se souvint de son arrivée sur les lieux du premier carnage.

Les voix qui se couvraient toutes, les gémissements. Les flics avec lui.

Les premières informations qu’il avait reçues.

Des voix…

Lamar les entendait à nouveau.

Des mots…

Un officier de police s’adressa à lui dans ses souvenirs.

« … Et des témoins affirment avoir vu le tireur y entrer, le silence est retombé pendant une minute ou deux puis il y a eu une détonation supplémentaire, et plus rien ensuite. »

Il se leva d’un bond et agrippa son anorak en se précipitant dans le couloir.