1.

 

Lamar Gallineo conduisait nerveusement.

Sa vieille Pontiac remontait la Troisième Avenue en direction de Harlem, le gobelet de café fraîchement acheté menaçant de se renverser sur le tableau de bord.

Lamar se tenait penché en avant, trop grand pour être confortablement installé dans une voiture normale. Il mesurait un peu plus de deux mètres.

Sa taille lui avait causé beaucoup d’ennuis pour entrer dans la police. Il ne correspondait pas aux standards. Mauvais point.

Diplômé de droit à l’université, il avait voulu entrer dans la police par la grande porte : il souhaitait être détective. Deuxième mauvais point. Parce qu’il était noir. Afro-Américain, fallait-il dire désormais.

Pour une partie de l’administration new-yorkaise en place depuis le crétacé, un Noir de deux mètres devait jouer au basket, pas devenir détective de police.

Douze ans plus tard, Lamar portait fièrement le badge.

Mieux, il travaillait au service central des homicides du NYPD [1] . Quelques bons coups de flair l’avaient propulsé aux commandes de plusieurs affaires importantes qu’il avait résolues sans faire de vagues. Il était monté en grade rapidement. Lieutenant. La nouvelle politique de discrimination positive l’avait aidé, il ne se leurrait pas. Tant mieux, songeait-il. C’était toujours ça de gagné.

En douze ans d’expérience, il s’était fait à tout. Aux mauvaises blagues racistes de ses partenaires. Aux horaires insoutenables qu’il fallait assumer au détriment d’une vie privée. Aux cadavres en décomposition.

Mais jamais il n’avait pu s’habituer à conduire vite dans Manhattan.

La tête penchée au-dessus du volant pour que le haut de son crâne ne frotte pas contre le toit de l’habitacle, il grimaçait, s’efforçant d’anticiper le trajet des véhicules qui étaient susceptibles de lui couper le chemin. Le gyrophare de la Pontiac tourbillonnait, sans sirène – Lamar détestait l’idée de saturer cette ville de sirènes, elles donnaient trop d’importance aux crimes et aux accidents, disait-il – tandis qu’il tentait de se frayer un chemin au milieu d’une circulation chargée.

On venait de l’appeler en urgence.

Un carnage, lui avait-on dit.

C’étaient les flics du 25e precinct [2] qui l’avaient contacté. Un individu non identifié avait ouvert le feu au milieu d’un lycée, moins d’une demi-heure auparavant. Homicides. Harlem. Affaire sensible. La formule tragique pour faire surgir Lamar Gallineo.

Le ciel blanchissait à peine lorsqu’il arriva devant le lycée emmitouflé de rubans jaunes et couvert du nimbe des gyrophares rouges et bleus. Deux officiers de police vinrent aussitôt à sa rencontre tandis que des camionnettes de télévision se garaient brusquement en faisant crisser leurs pneus.

— Venez, inspecteur, c’est à l’intérieur, fit le premier officier engoncé dans un uniforme trop petit pour sa bedaine imposante. Les secours ont évacué les blessés les plus touchés, les autres reçoivent des soins dans les salles. On a commencé à recueillir quelques témoignages.

— Le tireur n’est plus dans le bâtiment, vous en êtes sûr ? interrogea Lamar de sa voix de baryton.

— On l’a localisé, lança sèchement le second officier de police.

Lamar fronça les sourcils, surpris de ne pas voir plus d’activité. Si le tireur était encore à l’intérieur, c’était une évacuation immédiate qu’il fallait opérer, et le SWAT [3] devait boucler les issues avant d’intervenir.

— Eh quoi ? insista Lamar. C’est tout ce que vous me dites ? Il est localisé, ça veut dire quoi ? Il est encore ici ?

— Oui. D’après ce qu’on nous a dit, il est entré dans une pièce du premier étage et il n’en est pas ressorti.

— Comment pouvez-vous en être sûr ? Il y a une caméra devant cette porte ?

Lamar pressait le pas, de plus en plus nerveux à l’idée qu’un psychopathe armé puisse se terrer dans un lycée encore plein d’élèves.

— C’est un local de service, il ne s’ouvre que de l’extérieur, expliqua l’officier. Et des témoins affirment avoir vu le tireur y entrer, le silence est retombé pendant une minute ou deux puis il y a eu une détonation supplémentaire, et plus rien ensuite.

Ils arrivèrent aux portes de l’établissement, des pompiers et plusieurs ambulanciers entraient et sortaient par les portes battantes.

— Vous êtes monté voir à l’intérieur ? questionna Lamar, une main sur la porte.

Les deux officiers échangèrent un bref regard gêné.

— Non, répondit l’homme au ventre proéminent. On a préféré vous attendre.

Lamar plissa les lèvres.

— Je vois…

Il porta la main à son arme et entra dans le bâtiment d’où s’échappaient des gémissements et des pleurs.

Des dizaines de silhouettes occupaient le hall, assises par terre, allongées ou recroquevillées, elles recevaient des soins ou répondaient à la demi-douzaine d’officiers de police qui avaient accouru à l’annonce du massacre.

Un grand escalier en bois faisait face à l’entrée, Lamar s’y élança.

Un palier intermédiaire avant le premier étage servait à afficher les petites annonces des élèves. Un soleil pourpre avait éclaté par-dessus, un mètre de diamètre. Son noyau était constitué de petites particules de cervelle fondue et maintenant collées au liège du tableau, et ses rayons d’hémoglobine brillaient sous l’éclairage cru. Des traînées de sang dessinaient des tourbillons sur le linoléum, étalées vers les marches où des flaques stagnaient en gouttant doucement.

Une couverture beige recouvrait un corps affalé là, dont une main dépassait.

Une main avec des doigts courts, potelés, et plusieurs bagues. Les ongles vernis.

Lamar enjamba le corps, son Walter P99 à la main, les deux officiers de police sur les talons. Ils gravirent les dernières marches et débouchèrent sur un long couloir donnant sur des salles de classe.

De grandes quantités de sang s’étaient répandues sur le sol, des adolescents et des professeurs paniqués avaient patiné dedans, étalant ces fleurs macabres vers l’escalier.

Lamar remarqua aussitôt les trois cadavres. Deux garçons et un adulte.

Une large partie de leurs fluides se trouvait à présent tout autour d’eux, encore tiède.

Le géant noir posa sur eux un regard blessé sans pour autant se déconcentrer de son objectif prioritaire.

Un des officiers s’approcha prudemment d’une porte en bois sans aucune inscription. Il pointa son canon vers la serrure.

— Le gardien nous a assuré qu’on ne pouvait pas ressortir, murmura-t-il, il n’y a pas de poignée de l’autre côté, c’est juste un placard.

Les deux officiers prirent place de part et d’autre du chambranle.

Une odeur fraîche, mélange de fer et de celle qu’on respire dans une boucherie – celle du sang –, se mêlait au parfum piquant qu’avaient laissé les coups de feu. Il avait fallu en brûler, des cartouches, pour imprégner à ce point le corridor, s’étonna Lamar.

L’inspecteur hésita. Il pouvait encore appeler l’unité d’intervention pour régler le problème. Il n’avait pas à aller là-dedans lui-même.

Trop tard.

D’après les témoignages, le tireur était entré dans cette voie sans issue et une détonation avait retenti. Lamar savait que, dans les cas de tuerie comme celle-ci, les auteurs retournaient presque toujours leur arme contre eux. Tout concordait. A priori, il n’y avait plus qu’un cadavre dans ce réduit.

Lamar posa une main sur le bouton doré en braquant son semi-automatique vers l’ouverture. Sa paume était moite. Il pressa la crosse jusqu’à s’en faire blanchir le bord de la main.

Il tira d’un coup sec en s’écartant brusquement pour éviter d’offrir une cible trop facile.

Le local n’était pas éclairé, la lumière du couloir l’inonda en entier.

Une fragrance écœurante s’en échappa.

Un individu en treillis militaire et gilet à capuche était effondré parmi les seaux et les flacons de produits de nettoyage. Un sac plein de munitions était couché à ses pieds. Un Uzi renversé à côté.

Lamar fit un pas vers l’intérieur.

L’homme avait la tête renversée en arrière, Lamar dut s’avancer encore un peu pour distinguer son visage.

Menton pointu, lèvres fines, petite moustache d’adolescent sous un nez plus grossier.

Puis un magma confus de viande et d’esquilles d’os au milieu de trous béants.

Il s’était bien suicidé. Aucun doute là-dessus.

L’odeur pestilentielle se fit plus présente encore. Lamar se mit instinctivement à regarder où il avait marché.

De la merde. Ça sent la merde !

Il fouilla tout autour de lui le minuscule renfoncement dans lequel il avait pénétré.

Un chariot était parqué sur sa gauche, sous une enfilade de blouses et de tenues de nettoyage.

Une chaussure était rangée en dessous.

Lamar tiqua.

C’était une basket.

Il releva doucement le canon de son arme devant lui.

Puis s’approcha précautionneusement.

La basket tressauta.