2.
Lamar se cala bien en appui sur ses deux jambes, prêt à parer à toute situation.
— Sortez doucement de là, dit-il. Ça ne sert à rien de vous cacher.
Comme il ne se passait rien, Lamar fit un pas en avant.
Un des officiers de police entra à son tour, projetant une ombre sur tout le local. Lamar n’y voyait plus grand-chose.
Il avança une main vers les blouses et les tabliers qui pendaient sur une tringle et d’un geste brusque en repoussa une bonne partie pour découvrir le fond du renfoncement. Son pistolet prolongeait son bras droit, prêt à faire jaillir l’enfer de sa bouche froide.
Un adolescent sursauta, le regard terrorisé.
Il s’était replié sur lui-même, cherchant à occuper le moins de place possible contre ce mur. Il claquait des dents.
Une immense auréole tachait le devant de son jean.
Il tremblait.
Lamar réalisa alors que l’odeur d’excrément provenait de l’adolescent.
Lamar s’était constitué un quartier général dans le bureau du gardien, la grande fenêtre donnant sur le hall lui permettait d’avoir un œil sur les allées et venues. Le téléphone n’arrêtait plus de sonner.
On en était à quatorze morts et beaucoup de blessés.
Le directeur de l’établissement, Allistair McLogan, un quinquagénaire aux cheveux blancs et à la moustache grise, était effondré dans un fauteuil dans l’angle de la pièce. Il se massait les joues en secouant la tête.
Le tireur avait été identifié assez rapidement. D’abord par quelques témoins qui avaient cru reconnaître un élève du lycée malgré sa capuche, et ensuite grâce au cadavre qui, malgré l’absence de la portion supérieure du visage, avait été comparé sans aucun doute possible avec une photo prise dans les dossiers de l’administration.
Il s’appelait Russell Rod et avait dix-sept ans.
En moins de dix minutes, il avait vidé une demi-douzaine de chargeurs d’Uzi, soit environ deux cents balles.
Lamar avait rassemblé toutes les dépositions, il venait tout juste de finir de les lire. Plusieurs officiers étaient encore en train de prendre les témoignages de quelques personnes mais déjà on pouvait retracer l’essentiel des faits.
Russell Rod avait dû arriver assez tôt, personne pour l’instant ne se souvenait de l’avoir croisé ce matin-là avant le drame – il restait cependant énormément d’adolescents à interroger. Il était descendu au sous-sol, près des vestiaires, pour se préparer. C’est là qu’il avait entamé sa folle traversée.
Il avait abattu un garçon qui était dans le couloir avant de remonter et d’ouvrir le feu dans le hall, sur tout ce qui bougeait. Puis il avait continué à l’étage, entrant dans plusieurs classes où s’étaient réfugiés des élèves. Il les avait traqués jusque derrière les tables pour les tirer comme des lapins. Certains à bout portant, le canon presque dans l’œil.
A mesure que son arme crachait du plomb en fusion dans les salles de cours, certains tentèrent de s’enfuir en courant dans le couloir. Russell Rod avait, aussi souvent que possible, essayé de les abattre. Non sans un certain sadisme, d’après un professeur de mathématiques qui avait assisté à la scène. Selon lui, Russell avait plutôt cherché à tirer dans les jambes des fugitifs pour ensuite venir les achever à bout portant, si possible dans le visage.
Un carnage.
Russell avait tout fait pour laisser le moins de témoins possible.
Puis il était entré dans ce local de maintenance… Un coup de feu avait retenti avant que ne retombe le silence. Les pleurs, les gémissements et les cris de douleur n’étaient venus qu’après plusieurs secondes.
Lamar posa la pile de rapports manuscrits sur le bureau et la recouvrit d’un porte-tampon pour qu’elle ne se disperse pas dans un courant d’air, puis il passa dans la pièce attenante : l’infirmerie.
Sur le premier des quatre lits était allongé l’adolescent découvert dans le local, un certain Chris DeRoy, emmitouflé dans une couverture de survie dorée. Il était châtain aux yeux marron, avec des taches de rousseur et quelques boutons d’acné. Le garçon baignait dans ses propres déjections en attendant que ses parents arrivent avec des vêtements propres. Il se remettait très lentement de sa terreur.
Il avait parlé à Lamar, très doucement. Il avait vu Russell monter les marches avec son pistolet-mitrailleur à la main. Il avait clairement distingué le crâne d’une fille exploser. Alors il s’était jeté dans ce réduit et il s’était enfoncé dans un coin, pour se cacher. Là, il avait entendu les coups de feu, ils n’arrêtaient pas. Des gens couraient. Au début, il y avait eu des hurlements, ensuite tous ceux qui n’étaient ni morts ni dehors avaient compris que vivre c’était se taire pour ne pas attirer le cinglé.
Les minutes avaient passé jusqu’à ce que la porte s’ouvre sur Russell.
Il l’avait reconnu. Ses vêtements habituels : pantalon de l’armée et gilet à capuche au nom d’un groupe de métal.
Chris l’avait vu entrer. Il lui semblait qu’il avait murmuré quelque chose sans parvenir à comprendre quoi exactement. Après quoi il avait pris son Uzi d’une main pour le pointer derrière son crâne et tirer. La moitié de sa tête s’était volatilisée pour se répandre en liquide sur le mur opposé.
La porte, équipée d’un groom, s’était refermée automatiquement à ce moment-là et Chris était resté dans le noir jusqu’à l’arrivée des policiers.
Lamar vint à son chevet.
— Tes parents seront là d’une minute à l’autre. Tu… es sûr que tu ne veux pas passer par la salle de bains ? insista-t-il en espérant que l’adolescent préfère être dévêtu mais propre sous sa couverture de survie.
Chris secoua la tête.
— Bon…
Lamar allait lui proposer une boisson chaude lorsque la porte s’ouvrit sur un quinquagénaire brun bien coiffé, rasé de près, et arborant un costume trois-pièces. Newton Capparel.
— Lamar ! s’exclama Capparel. Fais-moi le topo, on n’a que quelques minutes avant la conférence de presse. Ils grouillent dehors et s’impatientent.
Lamar croisa les bras sur la poitrine.
— Tu prends l’enquête ? demanda-t-il.
— Je préfère le terme « coordonner ». C’est le grand manitou qui le veut.
Lamar acquiesça. Bien sûr. Capparel savait s’exprimer, il savait comment brosser le poil des journalistes dans le bon sens, et il présentait mieux que lui, un géant noir approchant la quarantaine, avec ses chemises immenses et son anorak des années quatre-vingt. Et encore, il leur avait épargné son bonnet en laine beige et marron, oublié ce matin dans la précipitation.
— Lamar, enchaîna Capparel, tu seras avec moi devant les caméras. En… euh, en retrait.
Pour représenter la couleur locale, devina Lamar. Il serait le quota nécessaire au politiquement correct.
— Mouais, maugréa-t-il.
Il se tourna vers Chris.
— Courage, mon grand, tes parents arrivent.
Et il sortit en compagnie de Newton Capparel qui se concentrait déjà pour bien choisir les mots qu’il emploierait devant les objectifs.
Les bouches noires des caméras burent tout ce qu’il y avait à boire et Lamar put retourner dans l’ombre. Il détestait ces coins d’immeuble qu’on abreuvait de lumière pour filmer, ces nids de micros pointés sous leur menton ; après quelques minutes, les projecteurs finissaient par chauffer malgré le vent d’automne qui clapotait dans les écharpes et tout cela créait une sorte de scène surréaliste que Lamar trouvait trop abstraite. Cela manquait de tenue, de respect, pensait-il non sans savoir qu’il n’était pas en phase avec le monde actuel et ses besoins médiatiques.
Capparel en coordinateur signifiait qu’il allait profiter du boulot des uns et des autres sans se déplacer pour dresser le rapport final et récolter les lauriers. Lamar avait l’habitude de ces méthodes, courantes de la part des requins du NYPD qui visaient des postes politiques à moyen et long terme.
Lamar quitta le lycée avant onze heures pour rejoindre le precinct 13 où il travaillait, dans le sud de Manhattan, sur la 21e Rue. Il sortit de son véhicule et alla s’acheter un grand gobelet de café avant d’entrer dans l’immeuble de la police. Lamar partageait son bureau avec l’une des équipes du squad homicide de Manhattan. Lorsqu’il entra dans la grande pièce, deux hommes échangeaient leurs informations en chuchotant au-dessus d’un dossier et le reste des chaises était vide à l’exception de celle en face de Lamar. Doris Kennington. Elle était le binôme favori de Lamar. Aussi petite que lui était grand, une blonde fluette, tout en nerfs et en muscles, adepte des sports de combat et unique femme que Lamar connaissait qui ne manquât pas une retransmission télé d’« Ultimate fighting ».
— Tu n’es pas sur la tuerie de Harlem ? s’étonna Doris.
— Capparel a repris le flambeau.
Elle haussa un sourcil qui en disait long sur ce qu’elle pensait de Capparel.
— Mme Pathrow a appelé de l’hôpital Bellevue, rapporta-t-elle en consultant ses notes. Son mari vient de mourir. La tentative de meurtre a été classée en homicide, le procureur veut te voir à ce sujet.
Lamar acquiesça.
— C’est tout ?
— Yes. Maddox et Rod sont partis dans le West Side, on a retrouvé un macchabée sur une terrasse d’appartement. La journée commence plutôt bien pour les affaires.
Lamar consulta rapidement ses mails avant d’attraper son fameux bonnet de laine pour foncer chez le procureur.
Doris regarda le géant d’ébène quitter la salle de sa démarche penaude, ses interminables bras tombants sur ses flancs minces, son anorak orange dans une main. Lamar était un phénomène, aussi singulier dans son apparence que sensible à l’intérieur. Un colosse qui vivait seul, qui ne ménageait pas son temps à enquêter. Doris eut un peu de peine à le voir partir.
Ses yeux se reportèrent sur l’écran de télé au son coupé qui diffusait en boucle des images du lycée meurtri.
Village Academy était le point de départ de l’infection.
Le foyer de l’épidémie.
À présent le mal se répandait dans la ville.
Il allait éclater au grand jour dans un avenir proche.
Et tuer, encore et encore.
Doris se pencha pour éteindre le prédicateur cathodique.