30

Hong était assise sur la véranda du bungalow où elle devait loger pendant son séjour au Zimbabwe. La chaude nuit africaine avait remplacé l’hiver pékinois. Elle tendait l’oreille aux bruits qui emplissaient les ténèbres, en particulier le chant strident des sauterelles. Malgré la chaleur, elle portait des manches longues : on l’avait mise en garde contre les moustiques, porteurs du paludisme. Elle aurait aimé se mettre toute nue, sortir son lit sur la véranda et passer la nuit à la belle étoile. Elle n’avait jamais eu aussi chaud qu’à l’aube, à la descente de l’avion. C’était comme une libération. Le froid nous entrave tel un carcan. La chaleur nous libère.

Son bungalow était entouré d’arbres et de buissons, dans un village artificiel où l’Etat zimbabwéen recevait les hôtes de marque. Il avait été construit au temps de Ian Smith, quand la minorité blanche avait unilatéralement déclaré l’indépendance vis-à-vis de l’Angleterre et installé un pouvoir blanc raciste à la tête de l’ancienne colonie. Il n’y avait à l’époque qu’un grand hôtel avec restaurant et piscine, où Ian Smith se retirait avec ses ministres certains week-ends pour discuter des graves problèmes auxquels le pays, de plus en plus isolé, était confronté. Après 1980, la chute du régime blanc et l’arrivée au pouvoir du libérateur Robert Mugabe, on y avait construit de nombreux bungalows reliés par des sentiers et un long belvédère donnant sur le fleuve Logo, d’où l’on pouvait voir les troupeaux d’éléphants venir boire au coucher du soleil.

On apercevait un gardien sur le sentier qui serpentait entre les arbres. Hong se dit qu’elle n’avait jamais connu une nuit si compacte que la nuit africaine. N’importe quel prédateur, à deux ou quatre pattes, pouvait y être tapi.

Elle frémit à l’idée que son frère s’y cachait peut-être. Aux aguets, attendant son heure. Au cœur des ténèbres, pour la première fois, au plus profond de son être, elle avait peur de lui. Comme si elle comprenait seulement à présent qu’il était capable de tout pour satisfaire son appétit de pouvoir, de richesse, son désir de vengeance.

Cette pensée la fit frissonner. Elle sursauta en sentant un insecte sur son visage. Un verre tomba de la table en bambou et se brisa. Les sauterelles se turent un instant avant de reprendre de plus belle.

Hong déplaça son fauteuil pour ne pas risquer de marcher sur des éclats de verre. Sur la table, le programme de son séjour au Zimbabwe. Elle avait passé la première journée à assister à d’ennuyeux défilés militaires accompagnés de fanfares. Puis, dans une longue caravane de voitures escortée par des motards, la délégation avait été conduite à un déjeuner où des ministres avaient prononcé de longs discours et porté des toasts. Selon le programme, le président Mugabe aurait dû être présent, mais il ne s’était pas montré. Après l’interminable déjeuner, ils avaient enfin pu prendre possession de leurs bungalows. Le camp était situé à quelques dizaines de kilomètres au sud-ouest de Harare. Par la vitre de la voiture, Hong avait regardé défiler les paysages désolés et les villages grisâtres, en se disant que la misère avait partout le même visage. Les riches peuvent toujours se payer le luxe de la variété : des maisons, des voitures, des vêtements différents. Ou des idées, des rêves différents. Mais, pour les pauvres, il n’y a que cette grisaille obligatoire, l’expression unique de la misère.

En fin d’après-midi s’était tenue une réunion pour préparer le travail des jours suivants. Elle avait préféré rester dans sa chambre à parcourir ses dossiers. Puis elle avait fait une longue promenade jusqu’au fleuve, à regarder les lents déplacements des éléphants dans la brousse et la tête des hippopotames à fleur d’eau. Elle s’était retrouvée presque seule sur la rive, avec pour toute compagnie un chimiste de l’université de Pékin et un économiste radical formé sous Deng Xiaoping. Elle savait que ce dernier, dont elle avait oublié le nom, avait d’étroits contacts avec Ya Ru. Elle se demanda s’il n’avait pas été envoyé par son frère pour surveiller ses faits et gestes. Mais elle se dit qu’elle se faisait des idées : son frère était bien trop malin.

Ce débat qu’elle souhaitait avoir avec Ya Ru était-il seulement possible ? Le fossé qui divisait le Parti communiste chinois n’avait-il pas atteint un point de non-retour interdisant toute réconciliation ? Il ne s’agissait pas de simples divergences de détail portant sur telle ou telle stratégie politique à un moment donné. Le conflit était beaucoup plus profond, il opposait les tenants de l’ancien idéal communiste à un courant qui n’avait plus qu’un lien très superficiel avec ce qui avait fondé la République populaire cinquante-sept ans plus tôt.

Un air de lutte finale, se dit Hong. Pas jusqu’à la fin des temps, il faudrait être naïf pour le croire. Sans cesse renaîtraient de nouveaux conflits, des luttes de classes, des révoltes. L’Histoire n’avait pas de fin. Mais cela ne faisait pourtant aucun doute : la Chine se trouvait à la croisée des chemins. Jadis, elle avait contribué à en finir avec l’ère coloniale. Les pays pauvres d’Afrique s’étaient libérés, mais quel rôle y jouerait la Chine, à l’avenir ? Celui d’ami, ou de nouvelle puissance coloniale ?

Si des hommes comme son frère l’emportaient, le dernier bastion stable de la société chinoise s’effondrerait : une vague de capitalisme sauvage balaierait ce qui restait des institutions fondées sur un idéal de solidarité. Le pays ne s’en relèverait pas de longtemps, peut-être après plusieurs générations. Hong était profondément convaincue que l’homme était un être rationnel, que la solidarité était une affaire de bon sens, et pas seulement de sentimentalisme ; le monde, malgré tous les retours en arrière, progressait vers le triomphe de la raison. Mais elle était en même temps persuadée que rien n’allait de soi, que rien dans les sociétés humaines ne se construisait automatiquement. Aucune loi naturelle ne régissait le comportement humain.

On en revenait à Mao. Comme si son visage flottait dans ces ténèbres. Il savait ce qui allait se passer, songea Hong. La question de l’avenir n’est jamais réglée une fois pour toutes. Il ne cessait de le répéter, mais personne ne l’écoutait. Sans cesse, de nouveaux groupes sociaux chercheraient à accaparer de nouveaux privilèges, de nouvelles révoltes éclateraient.

Perdue dans ses pensées, elle s’assoupit sur la véranda. Un bruit la réveilla. Elle tendit l’oreille. Le bruit recommença. On frappait à sa porte. Elle regarda sa montre : minuit. Qui donc pouvait venir la voir, si tard ? On frappa de nouveau. Quelqu’un qui sait que je ne dors pas, se dit-elle, qui m’a vue sur la véranda. Elle alla regarder par le judas. Un Africain, en uniforme de l’hôtel. Sa curiosité l’emporta, elle ouvrit. Le jeune homme lui remit une lettre. En voyant son nom sur l’enveloppe, elle comprit qu’elle était de la main de Ya Ru. Elle donna quelques dollars zimbabwéens au garçon, sans bien savoir si c’était trop ou pas assez, puis retourna sur la véranda lire le billet :

Hong,

Nous devrions faire la paix, au nom de la famille, au nom de la nation. Pardon pour la grossièreté dont j’ai parfois fait preuve à ton égard. Arrêtons de nous fuir, regardons-nous à nouveau en face. Je t’invite à passer les derniers jours avant notre retour avec moi dans la brousse, au plus proche de la nature et des animaux. Nous serons tranquilles pour parler.

Ya Ru.

Elle relut attentivement la lettre, comme si elle cherchait un message caché entre les lignes. En vain. Rien n’expliquait non plus cet envoi en pleine nuit.

Elle scruta les ténèbres en songeant au prédateur qui guette sa proie.

– Je te vois, chuchota-t-elle. D’où que tu surgisses, je te repérerai à temps. Je ne te laisserai plus jamais t’asseoir à côté de moi sans t’avoir vu arriver.

Hong se réveilla tôt le lendemain. Son sommeil avait été agité. Elle avait rêvé d’ombres qui s’approchaient, menaçantes, sans visage. A présent, elle regardait le rapide lever du soleil au-dessus de la brousse qui s’étendait à perte de vue. Un martin-pêcheur multicolore se posa sur la rambarde de la véranda, pour s’envoler aussitôt. Dans l’herbe scintillait la rosée de la nuit humide. On entendait au loin des voix étrangères, des rires. Des odeurs fortes flottaient dans l’air. Elle repensa à ce message arrivé en pleine nuit. Il fallait redoubler de prudence. D’une certaine façon, elle était bien plus seule face à Ya Ru dans ce pays étranger.

À huit heures, trente personnes triées sur le volet, parmi lesquelles les maires de Shanghai et de Pékin, s’étaient rassemblées dans une salle de conférences de l’hôtel autour du ministre du Commerce. Les murs étaient ornés du portrait de Mugabe, arborant un petit sourire dont Hong n’arrivait pas à savoir s’il était méprisant ou aimable. Le secrétaire d’Etat auprès du ministre du Commerce réclama l’attention.

– Nous allons à présent rencontrer le président Mugabe. Il nous reçoit dans son palais. Nous entrons sur un rang, distance protocolaire habituelle entre le ministre, les maires et le reste de la délégation. Nous saluons, écoutons les hymnes nationaux, puis nous nous asseyons autour d’une table aux places marquées à nos noms. Le président et notre ministre échangent alors les compliments d’usage par l’intermédiaire de leurs interprètes, après quoi le président Mugabe fait un discours assez bref. Nous ne savons pas ce que cela signifie, car nous n’en avons pas reçu de copie à l’avance. Cela peut aller de vingt minutes à trois heures. Pensez à passer aux toilettes avant. Ensuite, c’est le moment des questions. Ceux qui parmi vous en ont préparé lèvent la main, se mettent debout, se présentent quand on leur donne la parole et attendent la réponse du président. Aucune question supplémentaire n’est autorisée, personne d’autre dans la délégation ne doit s’exprimer. Après cette rencontre, la plus grande partie de la délégation part visiter les mines de cuivre de Wandlana, tandis que le ministre et quelques membres de la délégation poursuivent l’entretien avec Mugabe et un nombre indéterminé de ses ministres.

Hong Qiu regarda Ya Ru, appuyé contre un pilier au fond de la salle de conférences, yeux mi-clos. Leurs regards ne se croisèrent qu’au moment de sortir. Il lui sourit, avant de s’engouffrer dans une des voitures réservées au ministre, aux maires et à certains membres de la délégation triés sur le volet.

Hong monta dans un bus qui attendait. Ya Ru a un plan, se dit-elle. Mais lequel ?

Elle avait de plus en plus peur. Il faut que je me confie à quelqu’un, se dit-elle. Elle regarda dans le bus. Elle connaissait depuis longtemps beaucoup des membres les plus âgés de la délégation. La plupart partageaient son opinion sur l’évolution politique de la Chine. Mais ils sont si vieux et las qu’ils ne réagissent même plus quand le danger menace.

Elle continua à chercher du regard, en vain. Personne à qui se confier. Après la rencontre avec le président Mugabe, elle éplucherait en détail la liste de tous les membres de la délégation. Il devait bien y avoir quelqu’un à qui s’adresser.

Le bus se dirigea à vive allure vers Harare. Par la vitre, Hong voyait les nuages de poussière rouge retomber sur les piétons qui longeaient la route.

Le bus s’arrêta brusquement. Un homme assis de l’autre côté du couloir lui expliqua :

– Nous ne pouvons pas arriver en même temps. Les voitures de tête qui transportent les personnes les plus importantes doivent avoir une certaine avance. Puis ce sera notre tour d’entrer en piste pour faire tapisserie.

Hong sourit. Elle avait oublié le nom de son interlocuteur. Mais elle savait que son statut de professeur de physique lui avait valu les pires traitements durant la révolution culturelle. Quand il était enfin revenu de ses nombreux séjours de rééducation aux champs, il avait aussitôt été pressenti pour diriger ce qui devait devenir l’Institut chinois de recherche spatiale. Hong devina qu’il partageait son opinion sur l’avenir de la Chine. Un des rares de la vieille école à n’avoir pas encore baissé les bras. Pas comme tous ces jeunes incapables de regarder au-delà de leur nombril.

Ils s’étaient arrêtés au niveau d’un petit marché qui s’étendait le long de la route. Hong savait que l’économie du Zimbabwe était au bord de la faillite. C’était d’ailleurs une des raisons de la présence de la délégation chinoise. Même si personne n’accepterait de le reconnaître, c’était le président Mugabe lui-même qui avait supplié le gouvernement chinois d’investir pour aider le pays à sortir du marasme. Avec les sanctions occidentales, les structures fondamentales du pays étaient en train de s’effondrer. Quelques jours avant son départ, Hong avait lu dans un journal que l’inflation au Zimbabwe avoisinait les cinq mille pour cent. Les gens au bord de la route marchaient lentement. Hong se dit qu’ils étaient affamés ou fatigués.

Soudain, Hong vit une femme se laisser tomber à genoux. Elle avait un enfant sur le dos et un tour de tête en tissu tressé. Deux hommes unirent leurs forces pour soulever un lourd sac de ciment dont ils la chargèrent. Puis ils l’aidèrent à se redresser. Hong la vit repartir d’un pas mal assuré le long de la route. Sans réfléchir, elle se leva et s’approcha de l’interprète :

– Suivez-moi.

La jeune femme ouvrit la bouche pour protester. Hong ne lui en laissa pas le temps. Le chauffeur avait ouvert la porte avant pour aérer le bus où régnait déjà une chaleur étouffante, car l’air conditionné était en panne. Hong entraîna l’interprète de l’autre côté de la route, où les deux hommes s’étaient assis à l’ombre pour fumer une cigarette. La femme avait déjà disparu dans la brume de chaleur avec son lourd fardeau sur la tête.

– Demandez-leur le poids du sac dont ils ont chargé cette femme.

– Cinquante kilos, traduisit l’interprète.

– Mais c’est énorme. Son dos sera brisé avant qu’elle ait trente ans.

Les deux hommes se contentèrent de rire, goguenards.

– Nous sommes fiers de nos femmes. Elles sont très fortes.

Hong ne vit dans leurs yeux que de l’incompréhension. La condition des femmes est la même ici que chez les paysans pauvres en Chine, songea-t-elle. Elles portent toujours d’énormes fardeaux. Mais le plus lourd est le poids des traditions.

Elle regagna le bus qui repartit aussitôt. L’escorte motocycliste était revenue. Par la vitre baissée, Hong tendait son visage au vent.

Elle n’oublierait pas cette femme avec son sac de ciment.

La rencontre avec le président Mugabe dura quatre heures. En le voyant entrer, elle trouva qu’il ressemblait à un simple instituteur. Quand il lui serra distraitement la main, il la regarda sans la voir, comme s’il vivait dans un autre monde, qui ne faisait que frôler le sien. Il ne se souviendrait pas d’elle. Hong songea que ce petit homme qui dégageait une impression de force malgré son âge et son apparente fragilité avait souvent été décrit comme un tyran sanguinaire qui martyrisait son propre peuple, détruisait les villages, expropriait à tour de bras selon son bon plaisir. D’autres le considéraient pourtant comme un héros menant une lutte tenace contre les restes du colonialisme qu’il s’obstinait à dénoncer en tant que cause unique de tous les problèmes du Zimbabwe.

Et elle ? Elle était trop peu informée pour se forger une opinion personnelle. Pourtant, par bien des aspects, Robert Mugabe forçait l’admiration et le respect. Même si tout n’était pas rose, il avait cette ferme conviction que le colonialisme avait des racines profondes dont on ne se débarrassait pas une fois pour toutes. Les attaques violentes et continuelles qu’il subissait de la part des pays occidentaux l’incitaient tout particulièrement à le respecter. Hong se doutait bien que ces cris d’orfraie étaient une façon de se voiler la face et de ne pas reconnaître les plaies du colonialisme dont le pays souffrait encore.

Le Zimbabwe et Robert Mugabe étaient en état de siège. Mugabe avait suscité un fort émoi en Occident quelques années auparavant, lorsqu’il avait déclenché un mouvement pour chasser les gros fermiers blancs qui dominaient toujours le pays en privant de terre des centaines de milliers de Zimbabwéens pauvres. La haine contre Mugabe croissait à chaque confrontation au cours de laquelle un fermier blanc était blessé par des jets de pierres ou un coup de feu.

Mais Hong savait aussi que, dès 1980, après avoir libéré le pays de la junte fasciste de Ian Smith, Mugabe avait convié les fermiers blancs à discuter librement d’une solution pacifique à la question décisive de la terre. Sa proposition était restée lettre morte. Pendant quinze ans, il avait réitéré son invitation, sans recevoir d’autre réponse qu’un silence méprisant. La situation n’avait bientôt plus été tenable, et un certain nombre de parcelles avaient été redistribuées aux paysans sans terre. La condamnation de la communauté internationale avait été immédiate et le chœur des protestations unanime.

Instantanément, l’image de libérateur de Mugabe s’était transformée en celle d’un tyran africain classique : on traîna sans vergogne dans la boue l’honneur de cet homme qui avait mené son pays à la libération. Personne pour rappeler qu’il avait laissé les anciens dirigeants, à commencer par Ian Smith lui-même, continuer à vivre tranquillement dans le pays. Il ne les avait pas expédiés au gibet après un procès sommaire, comme le faisaient les Britanniques avec les Noirs qui se révoltaient dans leurs colonies. Entre Blancs et Noirs, il y avait clairement deux poids, deux mesures.

Elle écoutait le discours de Mugabe. Il parlait lentement, d’une voix douce, évoquait sans hausser le ton les sanctions internationales qui avaient entraîné l’augmentation de la mortalité infantile, l’extension de la famine et l’exode massif de ses compatriotes vers l’Afrique du Sud où ils allaient grossir les rangs des millions de travailleurs clandestins. Mugabe parla ensuite de l’opposition qui existait dans le pays.

– Il y a bien eu des incidents, souligna-t-il. Mais, dans les médias occidentaux, on n’a jamais fait état des attaques dirigées contre moi et mes partisans. C’est toujours nous qui jouons le mauvais rôle, avec nos pierres et nos bâtons, jamais les autres qui lancent leurs bombes incendiaires, mutilent et battent à mort.

Un discours long, mais éloquent. Hong songea que cet homme avait quatre-vingts ans. Comme beaucoup d’autres dirigeants africains, il avait passé plusieurs années en prison, quand les forces coloniales pensaient encore pouvoir repousser les attaques contre leur domination. Elle savait parfaitement que le Zimbabwe était un pays corrompu. Le chemin était ardu. Mais il était trop facile de tout mettre sur le dos de Mugabe. La réalité était plus complexe.

Hong Qiu voyait Ya Ru à l’autre bout de la table, plus près du ministre du Commerce et du pupitre de Mugabe. Il griffonnait sur un carnet. Il le faisait depuis qu’il était petit : dessiner des petits bonshommes tout en réfléchissant ou en écoutant, le plus souvent des diablotins qui sautillaient au milieu des flammes de l’enfer. C’est pourtant sans doute celui qui écoute le plus attentivement, se dit Hong. Il s’imbibe du discours et l’analyse pour voir quel avantage il pourra en tirer dans ses affaires futures. Car tel était bien le but de ce voyage : quelles matières premières le Zimbabwe pouvait-il nous fournir ? Comment se les procurer au plus bas prix ?

La rencontre achevée, le président sorti, Hong et Ya Ru se retrouvèrent nez à nez sur le seuil de la grande salle. Ils tenaient chacun son assiette d’amuse-gueules servis au buffet. Ya Ru buvait du vin rouge, Hong se contentait d’un verre d’eau.

– Pourquoi m’envoyer une lettre en pleine nuit ?

– Sur le moment, cela m’a semblé d’une importance capitale. Il fallait que je le fasse, sans attendre.

– Comment l’homme qui a frappé à ma porte savait-il que j’étais réveillée ?

Ya Ru haussa un sourcil étonné.

– On frappe différemment chez quelqu’un qui dort.

– Ma sœur est très maligne.

– N’oublie pas que je vois dans le noir. Je suis longtemps restée sur ma véranda cette nuit. Les visages se devinent au clair de lune.

– Mais il n’y avait pourtant pas de lune, la nuit passée.

– La lueur des étoiles me suffît.

Ya Ru la considéra, l’air pensif.

– Tu veux te mesurer à moi ? C’est ça ?

– Ce n’est pas ce que tu cherches toi-même à faire ?

– Nous devons nous parler. Au calme. Tranquillement.

De grands bouleversements se préparent ici. Nous abordons l’Afrique avec une armada considérable, mais bienveillante. Nous devons à présent nous occuper du débarquement.

– J’ai vu aujourd’hui deux hommes charger un sac de cinquante kilos de ciment sur la tête d’une femme. Je veux te poser une question très simple : que voulons-nous faire de cette armada avec laquelle nous débarquons ? Voulons-nous aider cette femme en allégeant son fardeau ? Ou voulons-nous nous aussi lui charger des sacs sur la tête ?

– C’est une question très importante, dont je discuterais volontiers avec toi. Mais pas maintenant. Le président attend.

– Moi, il ne m’attend pas.

– Tu n’as qu’à passer ta soirée sur la véranda. Si, à minuit, je ne suis pas venu frapper à ta porte, c’est que je ne viendrai pas.

Ya Ru posa son verre et la quitta, un sourire aux lèvres. Hong remarqua que cette brève conversation avait suffi à la mettre en sueur. Une voix annonça que son bus partait dans trente minutes. Elle alla de nouveau remplir son assiette au buffet. Une fois rassasiée, elle se dirigea vers l’arrière du palais, où attendait le bus. Il faisait très chaud, le soleil se réfléchissait contre les pierres blanches du bâtiment. Elle chaussa ses lunettes de soleil et mit un chapeau blanc qu’elle avait dans son sac. Au moment où elle allait monter dans le bus, on l’appela. Elle se retourna.

– Ma Li ? Toi, ici ?

– Je remplace le vieux Zu. Il a eu une attaque cérébrale. On m’a appelée pour partir à sa place. C’est pour ça que je ne suis pas sur la liste des participants.

– Je ne t’ai pas vue ce matin dans le bus.

– Le responsable du protocole s’est aperçu que j’avais été par erreur transportée en voiture. Mais me revoici à ma place.

Hong attrapa les deux bras de Ma Li. C’était justement elle qu’elle cherchait, quelqu’un à qui parler. Ma Li était son amie depuis leurs années d’études, juste après la révolution culturelle. Hong se souvenait du matin où elle avait trouvé Ma Li endormie sur une chaise, dans une salle de l’université. A son réveil, elles avaient engagé la conversation.

Elles étaient faites pour s’entendre. Hong se rappelait encore une de leurs premières discussions. Ma Li avait déclaré qu’il était grand temps d’arrêter de « bombarder le quartier général ». Un des mots d’ordre de Mao pendant la révolution culturelle : même les rangs les plus élevés de la direction du Parti communiste ne devaient pas échapper à la nécessaire critique. Ma Li avait dit qu’il était plutôt grand temps de « bombarder l’ignorance crasse de nos cervelles vides ».

Ma Li était devenue analyste économique, employée par le ministère du Commerce au sein d’un groupe d’experts financiers chargés de surveiller jour et nuit les mouvements de devises dans le monde. De son côté, Hong Qiu avait un poste de conseillère au ministère de la Sûreté, habilitée à coordonner les actions du haut commandement militaire pour la sécurité intérieure et extérieure du pays, en particulier pour la protection des responsables politiques. Hong avait assisté au mariage de Ma Li, mais, après la naissance de ses deux enfants, elles ne s’étaient plus vues que de façon sporadique.

Et voilà qu’elles se retrouvaient devant un bus, près du palais de Mugabe. Elles parlèrent pendant tout le trajet du retour. Hong remarqua que Ma Li se réjouissait au moins autant qu’elle de ces retrouvailles. Une fois arrivées à destination, elles décidèrent d’aller se promener sur le long belvédère qui surplombait le fleuve. Elles n’avaient ni l’une ni l’autre d’impératif précis avant le lendemain, où Ma Li devait visiter une ferme expérimentale et Hong s’entretenir avec des militaires zimbabwéens près des chutes Victoria.

Elles descendirent jusqu’au fleuve sous une chaleur étouffante. Des éclairs zébraient le ciel, suivis de roulements de tonnerre au loin. Pas un animal près du fleuve. Comme si le terrain venait d’être abandonné. Hong sursauta quand Ma Li lui attrapa le bras.

– Tu vois ? demanda-t-elle en pointant le doigt.

Hong regarda, sans parvenir à déceler le moindre mouvement dans les épais fourrés de la rive.

– Derrière cet arbre dont l’écorce a été arrachée par des éléphants, à côté de ce rocher pointu qui sort de terre.

Alors, Hong le vit. Le lion fouettait doucement la terre rouge de sa queue. À travers les feuillages, on apercevait par intermittence ses yeux et sa crinière.

– Tu as une bonne vue, dit Hong.

– J’ai appris à observer. Même en ville, dans une salle de réunion, le paysage peut être plein de pièges prêts à se refermer sur vous à l’improviste si on ne fait pas attention.

Silencieuses, presque recueillies, elles regardèrent le lion descendre jusqu’à la rive et se mettre à laper. À bonne distance, au milieu du lit du fleuve, des têtes d’hippopotames affleuraient. Un martin-pêcheur de la même couleur que celui que Hong avait vu le matin sur sa véranda vint se poser sur la rambarde, une libellule dans le bec.

– Le calme, dit Ma Li. J’y aspire de plus en plus avec l’âge. Peut-être est-ce un des premiers signes de la vieillesse ? Personne ne souhaite mourir au milieu de bruits de voitures et de radios allumées. Les progrès techniques sont en train de nous priver du silence. Peut-on vivre sans connaître un silence comme celui-ci ?

– Tu as raison, dit Hong. Mais que faire des menaces invisibles suspendues au-dessus de nos têtes ?

– Tu veux parler de la pollution ? Des produits toxiques ? Des épidémies qui ne cessent de muter ?

– D’après l’OMS, Pékin est aujourd’hui la ville la plus sale du monde. On a récemment mesuré jusqu’à 142 microgrammes de particules polluantes par mètre cube d’air. A New York il y en a 27, à Paris 22. Nous savons bien que le diable se manifeste toujours dans les détails.

– Pense à tous ces gens qui, pour la première fois de leur vie, ont les moyens de s’acheter une mobylette. Comment les en empêcher ?

– En renforçant le rôle du Parti dans l’orientation du développement économique. Qu’il contrôle la production des biens et des idées.

Ma Li effleura de la main la joue de Hong.

– Je me réjouis chaque fois que je vois que je ne suis pas un cas isolé. Je n’ai pas honte d’affirmer que seul le Baoxian yundong peut sauver notre pays de l’éclatement et de la ruine.

– « Une campagne pour conserver au Parti communiste le droit de diriger », dit Hong. Je suis d’accord avec toi. Mais, en même temps, tu sais aussi bien que moi que le danger vient aussi de l’intérieur. Souviens-toi de l’époque où la femme de Mao était la taupe de la bourgeoisie réactionnaire, alors qu’elle était la première à agiter le drapeau rouge. Aujourd’hui, certains se cachent au sein du Parti mais font tout pour le saper de l’intérieur et substituer à la stabilité du pays un capitalisme sauvage incontrôlable.

– La stabilité n’existe déjà plus, dit Ma Li. Comme je suis au courant dans le détail des flux de devises qui circulent dans le pays, je sais beaucoup de choses que toi ou d’autres ignorent. Mais je suis tenue au devoir de réserve.

– Nous sommes seules. Le lion n’écoute pas.

Ma Li la dévisagea. Hong Qiu savait exactement ce qu’elle pensait : puis-je ou non lui faire confiance ?

– Ne dis rien si tu n’es pas sûre, dit Hong. Si l’on se trompe en choisissant la personne à qui se confier, on abat toutes ses cartes et on se met à sa merci. C’est dans Confucius.

– Je te fais confiance, dit Ma Li. Mais on ne peut pas s’empêcher d’avoir les habituels réflexes de prudence.

Hong fit un geste vers le fleuve.

– Le lion n’est plus là. Nous ne l’avons même pas vu partir.

Ma Li hocha la tête.

– Cette année, le gouvernement propose une augmentation des dépenses militaires de presque quinze pour cent, continua Hong. Comme la Chine n’a pas d’ennemi direct, le Pentagone et le Kremlin s’interrogent, bien sûr. Leurs analystes n’ont pas à chercher bien loin pour conclure que le régime se prépare à une importante menace intérieure. Nous dépensons en outre plus de dix milliards de yuans pour la surveillance de l’Internet. Ces chiffres sont impossibles à cacher. Mais il y a d’autres chiffres que très peu connaissent. Combien d’émeutes et de manifestations de masse y a-t-il eu dans notre pays l’an dernier, à ton avis ?

Ma Li réfléchit.

– Je ne sais pas, cinq mille, peut-être.

Hong secoua la tête.

– Presque quatre-vingt-dix mille. Compte combien ça en fait par jour. C’est une épée de Damoclès au-dessus du bureau politique. Il y a quinze ans, l’initiative de Deng de libéraliser l’économie avait réussi à calmer les esprits. Maintenant, cela ne suffit plus. Surtout aujourd’hui que les villes ne peuvent plus offrir du travail aux centaines de millions de paysans pauvres qui attendent impatiemment la part de prospérité dont chacun rêve.

– Et que va-t-il se passer ?

– Je ne sais pas. Personne ne sait. Le sage est inquiet et pensif. La lutte qui se livre au sein du Parti n’a jamais eu d’équivalent, même sous Mao. Personne ne sait quelle forme cela prendra. Les militaires craignent l’installation d’un chaos incontrôlable. Toi et moi, nous savons que la seule chose qu’on puisse faite, qu’on doive faire, est de revenir aux principes fondamentaux.

– Baoxian yundong.

– C’est la seule voie. Il n’y a pas de raccourci vers le futur.

Une horde d’éléphants s’approcha lentement du fleuve pour boire. Quand un groupe de touristes occidentaux descendit vers le belvédère, elles s’en retournèrent vers le foyer de l’hôtel. Hong allait lui proposer de dîner avec elle, mais Ma Li la devança en lui annonçant que sa soirée était occupée.

– Nous sommes ici pour quatorze jours, dit Ma Li. Nous aurons l’occasion de reparler de tout ça.

– De tout ça et de l’avenir, dit Hong. Tout ce devant quoi nous demeurons sans réponse.

Hong regarda Ma Li disparaître de l’autre côté de la grande piscine. Demain, je lui parlerai, se dit-elle. Juste quand j’en avais le plus besoin, je tombe sur une de mes plus vieilles amies.

Hong dîna toute seule ce soir-là. Une partie importante de la délégation chinoise s’était rassemblée sur deux longues tables, mais Hong avait préféré rester de son côté.

Des papillons de nuit dansaient autour de la lampe, au-dessus de sa table.

Après dîner, elle alla boire un thé au bar, près de la piscine. Quelques membres éméchés de la délégation chinoise se mirent à harceler les très jeunes serveuses. Choquée, elle s’en alla. Dans une autre Chine, cela n’aurait jamais été toléré, pensa-t-elle, hors d’elle. Des agents des services de sécurité seraient déjà intervenus. Les auteurs de l’esclandre n’auraient jamais plus été autorisés à représenter la Chine, On les aurait même peut-être condamnés à des peines de prison. Mais aujourd’hui, tout le monde laisse faire.

Elle s’installa sur sa véranda en songeant à l’arrogance de ceux qui prétendaient benoîtement qu’une économie de marché plus libre favoriserait le développement. Deng avait voulu mettre au plus vite le pays sur de bons rails, mais la situation était maintenant différente. Nous risquons la surchauffe, pas seulement dans l’économie, mais aussi dans nos cerveaux. Nous ne voyons pas le prix à payer : fleuves empoisonnés, air étouffant, millions de désespérés fuyant leurs villages.

Hier, nous avons soutenu la libération de ce qu’on appelait la Rhodésie. Nous voilà presque trente ans plus tard revenus en colonisateurs mal déguisés. Mon frère est un de ceux qui bradent nos idéaux. Il ne reste chez lui plus rien de cette foi sincère dans le peuple qui avait jadis permis la libération de notre propre pays.

Hong ferma les yeux, tendant l’oreille aux bruits nocturnes. Le souvenir de sa conversation avec Ma Li s’estompa peu à peu.

Elle s’était presque endormie quand elle entendit un bruit qui se distinguait du chant des sauterelles. C’était une branche qui craquait.

Elle ouvrit les yeux et se redressa. Les sauterelles s’étaient tues. Soudain, elle sentit une présence, tout près.

Hong se précipita à l’intérieur de son bungalow en verrouillant derrière elle la porte vitrée. Elle éteignit toutes les lampes.

Son cœur s’emballa. Elle avait peur.

Quelqu’un s’était approché dans le noir. Volontairement, il avait fait craquer une branche sous son pied.

Hong s’affala sur le lit, terrorisée à l’idée que quelqu’un fasse irruption.

Mais personne ne sortit des ténèbres. Elle attendit presque une heure. Puis elle tira les rideaux, s’installa au bureau et rédigea la lettre qu’elle avait formulée dans sa tête au cours de la journée.