L’hiver de 96 à 97 fut assez tranquille.
Jourdan, mis en déroute à Wurtzbourg, avait été destitué. Beurnonville, déjà connu par sa campagne de Trêves en 92, et par son emprisonnement à Olmutz après la trahison de Dumouriez, le remplaçait à l’armée de Sambre-et-Meuse. Il la nettoyait de ses filous, cassait les commissaires, chassait les fournisseurs, fusillait les pillards, et nommait pour la première fois des officiers payeurs. Malheureusement les désertions redoublaient ; tous les officiers attachés à Jourdan donnaient leur démission ; cela devenait grave.
Les Autrichiens passèrent le Rhin à Mannheim, ils envahirent le Hundsrück à quelques heures de chez nous, et furent battus près de Kreutsnach. Nous entrions en novembre ; une suspension d’armes fut conclue et les armées prirent leurs quartiers d’hiver depuis Mannheim jusqu’à Düsseldorf.
Mais du côté de l’Alsace tout continua d’être en mouvement ; Moreau, avant de repasser le Rhin, avait jeté quelques bataillons dans le fort de Kehl, sur la rive droite, pour conserver un pied en Allemagne ; Desaix les commandait ; l’archiduc Charles les assiégeait avec toute son armée. Il ouvrit trois lignes de tranchées devant cette poignée de terre ; on entendait de Strasbourg et même de chez nous le canon gronder jour et nuit. Les Autrichiens perdirent là de vingt-cinq à trente mille hommes ; ils assiégeaient aussi la tête du pont de Huningue ; finalement, après des sacrifices immenses d’hommes et d’argent, ils furent heureux d’accorder les honneurs de la guerre aux défenseurs. Les Français rentrèrent en Alsace avec leurs canons, leurs armes et leurs bagages, riant, chantant, levant leurs drapeaux déchirés, et battant le tambour.
On parlait aussi beaucoup dans ce temps d’une expédition sur les côtes d’Irlande, commandée par Hoche ; – mais il paraît qu’une tempête dispersa nos vaisseaux ; – et puis du mouvement de Bonaparte vers le Tyrol ; du départ de l’archiduc Charles, pour aller prendre le commandement des Autrichiens en Italie, et d’un détachement de vingt mille hommes de notre armée du Rhin, en route dans la même direction, sous les ordres de Bernadotte.
Ces choses intéressaient notre pays ; mais le père Chauvel ne s’en moquait pas mal ; c’étaient les élections, – le renouvellement du tiers des Cinq-Cents, –qui l’enthousiasmaient, car avec de bonnes élections il espérait regagner le temps perdu.
– La république n’a plus rien à craindre des étrangers, disait-il, les trois quarts des despotes sont à terre : ils ne demanderont pas mieux que de conclure la paix, si nous voulons ; mais les conditions de cette paix doivent être débattues par les représentants du peuple, et non par des royalistes, qui céderont tous nos avantages à leurs amis du dehors. C’est donc des élections prochaines que va dépendre le sort de notre révolution.
Les réunions préparatoires venaient de commencer à Sarrebourg, Droulingen, Saverne, etc., et ce pauvre vieux, tout gris, s’était remis en campagne. Tous les matins, entre quatre et cinq heures, il se levait ; je l’entendais descendre à la cuisine, ouvrir l’armoire et se couper une tranche de pain. Avec cela le brave homme partait ; il relevait fièrement la tête, et courait à quatre, cinq lieues dans la montagne, prononcer des allocutions, encourager les patriotes, et dénoncer les réactionnaires. Le curé Christophe et ses deux grands frères du Hengst l’accompagnaient par bonheur, car sans cela les aristocrates l’auraient assommé. Maître Jean, Collin, Létumier, tous nos amis venaient me dire :
– Mais au nom du ciel ! Michel, tâche donc de le retenir ; les royalistes ont le dessus dans tout l’ancien comté de Dagsbourg ; tu le sais, ce sont de demi-sauvages, et c’est là justement qu’il va les défier, contredire l’ancien moine Schlosser et l’ancien ermite du Léonsberg, Grégorius. Les gendarmes nationaux eux-mêmes ont peur d’aller dans ces coupe-gorge, où les gens ne connaissent que les coups de couteau en fait de raisons ; il se fera bien sûr massacrer ; un de ces quatre matins on le rapportera sur le brancard.
Je comprenais qu’ils n’avaient pas tort, et, sachant un jour que les fanatiques et les royalistes de la montagne avaient promis d’exterminer les républicains qui se présenteraient dans leur district, je me permis seulement de faire une petite observation au beau-père, en le priant de ne pas aller là, parce que ce serait inutile.
Alors il me dit des choses très dures sur l’égoïsme des parvenus. Le feu de la colère me montait à la tête ; je sortis. Marguerite courut après moi ; je voulais m’en aller et tout abandonner. Chauvel partit, et Marguerite me retint par ses larmes. Mais ce même jour, vers quatre heures de l’après-midi, la nouvelle arriva que la bataille s’était engagée à Lutzelbourg, et qu’un grand nombre étaient restés sur place. Aussitôt, malgré mon indignation contre mon beau-père, le souvenir de tout le bien qu’il m’avait fait, de tous les bons conseils qu’il m’avait donnés et de la confiance qu’il avait eue en moi, me retourna le cœur. Je partis en courant ; comme j’arrivais à la nuit dans le vallon, tout grouillait et fourmillait sur la place du village, au milieu des torches de résine qui brillaient sur le Zorn. Les patriotes avaient eu le dessus ; mais les deux frères de monsieur le curé Christophe étaient tout mâchurés, avec une quantité d’autres. Chauvel, par un bonheur extraordinaire, s’était tiré de la bagarre, et je l’entendais parler au milieu de cette assemblée innombrable d’hommes et de femmes venus de trois et quatre lieues ; sa voix claire s’étendait au loin, malgré le grand murmure de la foule et le bruit de l’eau tombant de l’écluse du moulin ; il criait :
– Citoyens, la nation c’est nous ! Nous sommes les seuls vrais souverains, nous, les bûcherons, les paysans, les ouvriers et artisans de toute sorte ; nous sommes le peuple, et c’est pour le peuple qu’on doit gouverner, parce que c’est lui qui nomme, c’est lui qui travaille, c’est lui qui paye, c’est lui qui fait vivre tous les autres. Si la race des fainéants et des intrigants, après avoir appelé l’Autrichien, le Prussien et l’Anglais à son secours, après avoir été battue cent fois dans les rangs de nos ennemis, parvient maintenant à se faire nommer nos représentants, ce sera comme si nous n’avions rien fait : nos directeurs, nos généraux, nos juges, nos administrateurs, tous seront des traîtres, parce que des traîtres les auront nommés, non pour nous, mais contre nous ; non pour notre bien, mais pour nous voler, pour nous gruger, pour nous imposer et nous remettre en servitude. Prenez-y garde ! ceux que vous allez nommer représentants seront vos maîtres. Ainsi, que chacun pense à sa femme et à ses enfants. C’est déjà bien malheureux qu’un grand nombre d’entre vous aient perdu le vote, par le cens ; les anciennes élections en sont cause. L’ennemi marche en dessous, lentement, prudemment ; soyez donc méfiants et ne choisissez que des gens de bien, connus pour ne vouloir que votre intérêt.
Chauvel continua longtemps de la sorte, des murmures de satisfaction l’interrompaient à chaque minute.
M. le curé Christophe et plusieurs autres parlèrent ensuite et, vers neuf heures, la gendarmerie étant arrivée, sans aucune sommation on se dispersa : hommes, femmes, enfants, par bandes, remontèrent les uns du côté de Garrebourg, les autres du côté de Chèvrehoff et du Harberg. C’est une des dernières grandes réunions électorales que j’ai vues. En m’en retournant, je rencontrai Chauvel, qui ne pensait déjà plus à notre dispute et me dit tout joyeux :
– Tu vois, Michel, que ça marche. Pourvu que mes vieux camarades de la Convention fassent comme moi, chacun dans son pays, nous aurons une nouvelle majorité. Notre Directoire n’est pas si mauvais, il faut le relever, lui donner du nerf, il faut qu’on le craigne comme autrefois le Comité de salut public ; et cela ne peut arriver que si le peuple se montre franchement républicain dans les nouvelles élections. D’où viennent ces désordres, ces brigandages, ces filouteries, ce découragement du peuple et cette insolence des réactionnaires ? Tout cela vient des mauvaises élections de l’an III. Quand le peuple n’a plus le droit de nommer ses représentants ; quand les contributions directes passent avant l’homme et lui donnent seules le droit de voter, alors les intrigants se mettent à la place de la nation ; ils arrangent tout dans leur intérêt particulier ; ils se vendent pour avoir des places, de l’argent, des honneurs et vendent la patrie avec eux.
C’est ce que nous devions à ces fameux girondins qu’on plaignait tant quand ils étaient en fuite, à ces Lanjuinais, Pastoret, Portalis, Boissy-d’Anglas, Barbé-Marbois ; à ce Job Aymé, qui dans le temps avait essayé de soulever le Dauphiné ; à ces de Vaublanc, de Mersan et de Lemerer, reconnus depuis comme agents secrets de Louis XVIII. Ces gens se servaient de la république pour écraser les derniers républicains ; ils profitaient de la conspiration d’un fou comme Babœuf, qui voulait partager les terres, pour exterminer encore des centaines de patriotes, en soutenant qu’ils étaient de la bande. Mais ils laissaient conspirer ouvertement les royalistes Brottier, Duverne et Lavilleurnois ; ils laissaient les assassins du Midi continuer leurs crimes, les émigrés rentrer librement, les évêques former des associations dans le genre des jacobins, en vue de bousculer la nation et de proclamer un roi. Ces gens refusaient au Directoire tout moyen de se soutenir, enfin que voulez-vous ? les traîtres étaient à la tête du pays et forçaient les républicains eux-mêmes à tourner les yeux vers les armées pour chercher un général capable de mettre les royalistes à la raison. Voilà le malheur ! Depuis le premier jour jusqu’au dernier, jamais ces gens n’ont lâché prise : tantôt par la force, tantôt par la ruse, et le plus souvent par la trahison, ils ont fatigué les plus courageux citoyens ; c’était la conspiration permanente des fainéants avec les despotes étrangers, pour remettre le peuple sous le joug et le faire travailler à leur profit.