CHAPITRE
XXV
Le colonel Ramtane Amari passa machinalement
le doigt sur la cicatrice de son nez. Un coup de poignard donné par
un membre du GIA. À cette époque, il n’était encore que
sous-lieutenant et on l’avait recousu grossièrement, le laissant
défiguré pour la vie.
Après avoir tendu ses filets, il attendait
patiemment. Il lui avait fallu peu de temps pour reconstituer un
réseau local capable de surveiller les deux personnes qui
l’intéressaient : l’agent de la CIA, Malko Linge et sa
maîtresse, Fatimata Tichoott.
Seulement, depuis plus de trois jours, les
deux avaient disparu.
Ses « choufs » les avaient vus pour
la dernière fois entrer dans l’hôtel Tfeila vers dix heures du
soir. Ensuite, ils avaient décroché, avec l’intention de revenir le
lendemain matin. Seulement, entre-temps, il y avait eu l’évasion de
la prison et, ni l’agent de la CIA, ni sa compagne n’avaient
réapparu.
Le colonel de la Sécurité algérienne en avait
tiré une conclusion logique : comme aucun des condamnés à mort
n’avait été repris, le couple se trouvait avec eux.
Deux hypothèses : ou ils avaient pu
quitter Nouakchott et, dans ce cas, la mission
du colonel Amari avait échoué. Ou ils se trouvaient encore en
ville, pour laisser les choses se calmer. Dans ce cas, l’officier
algérien avait encore une petite chance de parvenir à ses
fins.
À une condition : retrouver les deux, ou
un des deux. Il avait donc mis en place une surveillance
vingt-quatre heures sur vingt-quatre autour des endroits où ils
étaient susceptibles de réapparaître : l’hôtel Tfeila et la
Maison d’Hôtes.
Après trois jours de planque, il n’avait
aucun résultat.
Il était sept heures du soir et il
s’apprêtait à quitter son bureau lorsqu’un de ses portables
sonna.
C’était Habib Ould Moussauir, un de ses
« choufs ».
– Chef, fit-il, je viens de la voir.
Le colonel Amari crut que le Bon Dieu lui
léchait l’âme.
– Où est-elle ? aboya-t-il.
– Elle vient d’entrer dans la Maison
d’Hôtes.
– Ne bouge pas, j’arrive !
Le temps de rafler un pistolet dans son
tiroir, il se rua dans le garage où son chauffeur attendait.
– Tu connais l’avenue Charles de
Gaulle ?
– Oui, chef.
– On y va et fissa. Ensuite, tu tournes
devant l’hôtel Tfeila et je te dirai.

Fatimata n’arrivait pas à se défaire du
bavardage de Marina, qui lui avait posé mille questions sur sa
« disparition ». Fatimata était
restée muette comme une tombe. Finalement, elle se leva et prit son
paquet de vêtements.
– Il faut que j’y aille !
Elle sortit sur la placette, contourna le
chameau endormi et gagna le chemin menant à l’avenue Charles de
Gaulle. Là, elle trouverait un taxi qui la rapprocherait de sa
destination.
Elle avait parcouru une centaine de mètres
quand elle entendit un bruit de moteur derrière elle.
Machinalement, elle obliqua vers le bas-côté.
Le véhicule, un 4 × 4, la dépassa. Il roulait
lentement et s’arrêta après l’avoir dépassée. Deux hommes en
jaillirent et se jetèrent sur la jeune femme, la soulevant du sol.
Fatimata eut à peine le temps de se débattre. Déjà, ses agresseurs
la jetaient à l’arrière du 4 × 4. L’un d’eux s’assit littéralement
sur elle, maintenant une main calleuse contre sa bouche. Le
véhicule avait redémarré. Elle réalisa qu’ils avaient atteint le
« goudron » quand les cahots cessèrent. Elle ne se
débattait même pas, ne comprenant pas ce qui lui arrivait. La
police mauritanienne n’avait aucune raison de se conduire ainsi...
Elle n’avait toujours pas compris lorsque le 4 × 4 ralentit et
stoppa, donnant un léger coup de klaxon. Il redémarra aussitôt,
parcourut quelques mètres et s’arrêta à nouveau. Les portières
s’ouvrirent et on la tira dehors.
Ses ravisseurs la firent pénétrer dans un
bâtiment, puis dans une pièce éclairée d’un néon blafard. Peu
meublée. Un homme en civil se tenait derrière un bureau. Une tête
affreuse, avec un nez déformé par une cicatrice horrible.
Les deux hommes qui l’avaient enlevée la
forcèrent à s’asseoir sur une chaise en face du bureau. L’homme au
nez déformé la regarda longuement, comme un entomologiste fixe un
insecte, puis il laissa tomber d’une voix calme en arabe, avec
l’accent algérien.
– Tu t’appelles Fatimata Tichoott et tu fais
la putain avec les étrangers. Ce n’est pas pour cela que tu es ici.
Je vais te poser une seule question, à laquelle il faut que tu
répondes. Après, tu pourras t’en aller.
Fatimata avait retrouvé un peu de
courage.
– Qui étes-vous ? demanda-t-elle.
Pourquoi m’avez-vous enlevée ?
L’homme à sa gauche, la gifla si fort qu’elle
faillit tomber de sa chaise.
– Réponds au colonel ! glapit-il.
Les yeux pleins de larmes, elle entendit
l’homme derrière le bureau demander.
– Je veux savoir où se cache ton amant,
l’agent de la CIA Malko Linge. Avec les trois condamnés à mort
qu’il a fait évader. Tu me le dis et tu sors d’ici.
– Je ne sais pas ! bredouilla Fatimata,
sans soutenir son regard. Il est parti, il ne m’a pas dit où il
allait.
Le colonel secoua la tête, comme accablé, et
jeta :
– Déshabillez cette putain jusqu’à la
taille.
Fatimata sentit la lame d’un poignard se
glisser dans son dos entre sa peau et le caraco moulant. D’un seul
coup de poignet, l’homme le trancha en deux, libérant les seins
lourds.
Le colonel eut un sourire gourmand.
– Tu as de beaux seins pour une
négresse.
La tête baissée, Fatimata ne répondit pas,
terrorisée. Le colonel Amari continua de la même voix douce.
– Puisque tu ne veux pas répondre, Habib va
couper tes jolis seins. Et, tu sais, cela ne repousse pas...
Fatimata ouvrit la bouche pour hurler et son
cri s’étrangla dans sa gorge. De la main gauche, l’homme qui se
tenait derrière elle, venait d’emprisonner son sein gauche. Penché
sur elle, il glissa son poignard dessous et commença à scier la
chair fragile.
Le hurlement de la jeune femme fit trembler
les murs. Tenue aux épaules par le deuxième individu, elle était
incapable de bouger. En même temps qu’une brûlure atroce, elle
sentit un liquide chaud et visqueux couler sur son estomac.
C’était son sang.
La lame avait déjà remonté de trois ou quatre
centimètres, séparant le sein du torse.
Fatimata se mit à vomir.
Bonhomme, le colonel lui jeta.
– Courage ! Il a bientôt fini. Après, on
va passer à l’autre.
Fatimata baissa les yeux et vit que son sein
tenait encore à son torse. La panique la submergeait. Bêtement,
elle se dit qu’en arrêtant tout de suite, elle pourrait peut-être
le sauver.
– Arrêtez ! hurla-t-elle, je vais vous
dire.
Le poignard cessa de scier le sein. Sa
mâchoire tremblait, elle avait du mal à articuler. Avec des mots
hachés, elle expliqua où se trouvait la villa. Le colonel notait
soigneusement. Le sang de Fatimata continuait
à couler, elle s’affaissa brusquement, évanouie.
Habib interrogea le colonel du regard.
– Finis-la et on y va, laissa tomber
l’officier algérien.
Elle ne risquait pas d’avoir menti. Son
expérience lui avait appris que les femmes résistaient très mal à
cette torture.
Habib retira la lame de son poignard de sous
le sein et l’enfonça verticalement sous la clavicule de la jeune
femme. Lorsque la pointe atteignit son cœur, elle eut un bref
sursaut mais ne reprit pas connaissance.
Habib essuya son arme sur le caraco et guetta
un ordre.
– Enterrez-la au fond du parc, ordonna
Ramtane Amari.
Périmètre diplomatique, l’ambassade d’Algérie
était à l’abri de toute investigation.
Pendant que ses deux sous-officiers
traînaient le corps hors du bureau, le colonel alla chercher sa
voiture. Avant d’exploiter ce précieux renseignement, il fallait le
vérifier et l’enrichir.

Malko n’avait rien pu avaler, tenaillé par
l’angoisse. Il était huit heures et Fatimata n’était pas
revenue.
Ou les Mauritaniens l’avaient arrêtée
ou...
Il remonta dans la chambre et appela Ira
Medavoy sur son portable crypté.
Malko, après avoir expliqué ce qui se
passait, proposa.
– La solution la plus sûre est que je me
replie immédiatement sur l’ambassade.
– C’est impossible ! affirma le chef de
Station d’une voix blanche. Je ne peux pas faire cela sans le feu
vert de l’ambassadrice et elle ne le donnera jamais.
– Alors quoi ? On fait Fort Alamo ?
Si les Mauritaniens attaquent, je vous signale que j’ai avec moi
six citoyens américains.
Le silence qui suivit se prolongea plus d’une
minute, ce qui est très long au téléphone.
– Il faut quitter la villa, dit finalement
l’Américain.
– Pour aller où ?
– Quitter Nouakchott. Aller vers l’est. Vous
avez le numéro de Thuraya de l’envoyé d’Abu Zeid. Vous pouvez
entrer en contact avec lui.
– Et les quinze millions de dollars...
– Je peux les apporter demain à la mosquée
Dadew. L’important, c’est de ne pas rester dans ce piège...
– De nuit, c’est impossible, objecta Malko.
Il faut attendre le jour.

Disciplinés, les « Iroquois »
avaient ôté les bâillons des trois évadés ainsi que le bandeau qui
les aveuglait. Malko s’assit sur un lit de camp, affrontant trois
regards noirs pleins de haine, et demanda :
– Il y en a un qui parle
français ?
– Je parle français, moi, lança Maarouf Ould
Haiba.
Malko lui expliqua posément la situation.
Lorsqu’il eut terminé, les trois évadés se concertèrent en arabe,
puis Maarouf Ould Haiba demanda.
– Ce n’est pas un piège ? Vous avez
vraiment l’intention de nous conduire jusqu’au Cheikh Abu
Zeid ?
– Pas jusqu’à lui, corrigea Malko, jusqu’à
ceux que je dois rencontrer, quelque part dans le désert. Avec nos
otages.
Nouveau conciliabule.
– Nous acceptons ! dit Maarouf Ould
Haiba, mais on ne peut pas partir ce soir. Il y a des check-points
la nuit, nous ne passerons pas. Il faut attendre le jour.
– Espérons que cela ne sera pas trop tard,
conclut Malko.
Il sortit de la pièce, sans leur remettre
leurs bâillons. Désormais, ils étaient un peu associés...
Lorsqu’il remonta dans la chambre, cela lui
fit un drôle d’effet de ne pas voir Fatimata.
Que lui était-il arrivé ?
Il redescendit et alla trouver Chris Jones et
Milton Brabeck.
– Nous avons un problème, annonça-t-il
sobrement.
Lorsqu’il eut terminé son exposé, il
conclut.
– Je pense que vous devriez regagner
l’ambassade. C’est trop dangereux pour vous.
Chris Jones eut un sursaut horrifié.
– On ne va pas laisser ces trois
« terros ». On reste. Mais il faudrait peut-être renvoyer
les Iroquois... Ils ne servent plus à rien.
C’était frappé au coin du bon sens.
Malko rappela aussitôt Ira Medavoy.
– Essayons de limiter les dégâts,
suggéra-t-il. Soyez dans une demi-heure, au croisement de l’avenue
Nouadibhou et du chemin où nous sommes. Je vous envoie les quatre
« Spécial Forces ». Inutile de les embarquer dans cette
galère...
– Formidable ! approuva le chef de
Station, j’arrive.
Malko était certain qu’il ne serait pas en
retard.

Le colonel Amari raccrocha, satisfait et
commanda au barman du El Amane une coupe de champagne. Il l’avait
bien méritée. Ses chefs allaient être contents. Grâce à
l’information qu’il venait de communiquer anonymement au directeur
de Cabinet du général Ould El Hadi il était certain que la villa où
se terrait l’agent de la CIA avec ses trois évadés, serait cernée
dès l’aube.
De cette façon, il faisait d’une pierre deux
coups : les trois condamnés à mort regagneraient leur prison
et les Américains se trouveraient dans une position impossible
vis-à-vis des Mauritaniens.
Le garçon revenait avec une bouteille de
Taittinger Brut qu’il posa sur la table dans un seau en métal. Au
moment où il allait l’ouvrir, le colonel Amari aperçut au bar une
longue fille aux cheveux tressés, ornés de coquillages, moulée dans
un boubou jaune canari.
– Va lui demander si elle veut un peu de
champagne, lança l’officier algérien au garçon.
Celui-ci s’exécuta, revenant aussitôt,
flanqué de la Noire qui arborait un sourire éblouissant. Rien qu’en
croisant son regard, le colonel Amari sentit des picotements dans
son bas-ventre.
Elle avait une bouche de salope et un regard
docile. Il y eut un « plouf » joyeux : le garçon
venait de faire sauter le bouchon de la bouteille de
champagne.
Le colonel Amari saisit la bouteille de
Taittinger et remplit les deux coupes.
– On va bien s’amuser ! lança-t-il à la
fille. Comment t’appelles-tu ?
– Malika.
Il posa une main sur sa cuisse, d’un geste
déjà possessif.
Décidément, c’était une bonne soirée.

Malko avait à peine dormi trois heures,
réveillé depuis quatre heures du matin. À six heures, il descendit
se faire. du café et se cogna à Milton Brabeck.
– On est prêts ! annonça le
« gorille ».
Les quatre « Iroquois » s’étaient
éclipsés quelques heures plus tôt sans trop comprendre à quoi ils
échappaient.
Dans la cuisine, Chris Jones était en train
de finir de remonter un M.16, deux pistolets automatiques Beretta
92 posés sur la table avec un monceau de chargeurs.
– Ils nous ont laissé du matos, fit Chris
Jones, mais ce n’est pas ce qu’il y a de mieux.
– T’aurais voulu un lance-flammes ?
ricana Milton Brabeck.
– Calmez-vous, lança Malko. J’espère que vous
n’aurez pas besoin de vous en servir. Nous ne sommes pas en guerre
avec la Mauritanie ; si tout se passe bien, nous filons d’ici
dès que le jour se lève. J’espère qu’il n’y aura personne pour nous
en empêcher.
Cela s’appelait du « wishing thinking » mais il ne pouvait se
raccrocher qu’à cela.
Après avoir bu un café infect, il remonta au
premier et se posta sur la terrasse, pour regarder le jour se
lever.

L’aube pointait lorsque Malko entendit un
bruit de moteurs. Il se rapprocha de la rambarde et aperçut cinq
pick-up bleus qui avançaient lentement sur le chemin, venant de
l’avenue Nouadibhou.
Son pouls grimpa au ciel. Qui n’avait pas
écouté ses prières.
Il traversa la terrasse en courant et, arrivé
sur le palier, se pencha dans la cage d’escalier et cria.
– Chris, ils arrivent !