CHAPITRE
XXIII
Malko dut attendre que « Papa
Marseille » vide coup sur coup deux coupes de Taittinger
supplémentaires avant qu’il daigne s’expliquer.
– Mon ami, Youssouf, le gardien-chef, m’a
appris que depuis quelques jours, il y avait des patrouilles de
police qui passaient régulièrement, chaque nuit, devant la prison,
à différentes heures. S’ils repèrent votre véhicule stationné en
face, ils vont venir vous contrôler.
– Quelle est la raison de ces
patrouilles.
– Toutes sortes de rumeurs folles courent en
ville. Ils ont peur que l’AQMI tente un coup de main pour libérer
ses Mudjahiddins.
Malko s’attendait à pire. Il
relativisa.
– Je ferai en sorte de n’arriver sur les
lieux que quelques minutes avant la première prière.
– Inch Allah ! soupira « Papa
Marseille ». On a eu de la chance jusqu’ici. Espérons que cela
durera jusqu’au bout.
Son ton léger montrait son détachement :
à ce moment critique, lui serait déjà à Atar...
Il souleva de son seau la bouteille de
Taittinger Comtes de Champagne Blanc de
Blancs, la fixa avec émotion et vida ce qui restait dans sa coupe.
Malko le ramena à la réalité.
– Vous êtes certain que les autorités de la
prison ne nous tendent pas un piège ?
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Qu’ils nous ont laissé préparer l’évasion
pour nous attraper en flagrant délit.
Le vieux Français secoua la tête.
– Non, ils ne sont pas assez vicieux pour
faire ce genre de truc.
– Et les trois condamnés à mort, comment
réagissent-ils ?
– Ils disent que c’est la volonté de Dieu.
Ils ont eu le cerveau lavé à l’eau de javel. Bon, j’ai encore un
truc pour vous.
Il sortit de sa poche un papier qu’il étala
sur la table.
Malko reconnut un plan sommaire de la zone
englobant la prison et le bâtiment des Douanes. Une croix avait été
tracée à l’encre bleue sur le bas-côté de la route, presque en face
du portail de la Douane.
– C’est là que le tunnel débouche, d’après
leurs calculs, expliqua « Papa Marseille ». Évidemment,
ils peuvent se tromper, mais j’ai vérifié : c’est à peu près
cela.
Malko empocha le document et « Papa
Marseille » se leva et lui tendit la main.
– Si vous passez par Atar, il faudra venir me
voir ! dit-il en riant.
Le briefing avait lieu dans la salle de
conférence de l’ambassade américaine réquisitionnée par Ira
Medavoy. Y assistaient les quatre « Iroquois » des
« Spécial Forces » qui semblaient complètement perdus,
Chris Jones, Milton Brabeck, le chef de Station et Malko. Ce
dernier termina ses explications.
– J’ai prévu deux véhicules, conclut-il. La
Land Cruiser où je serai avec Fatimata, et une seconde, garée un
peu plus loin sur le trottoir d’en face, dans l’ombre, avec Chris,
Milton et la Cavalerie.
» Je me garerai le plus près possible de
l’endroit où le tunnel doit aboutir. Tout va se jouer en quelques
minutes. J’arriverai sur place un peu avant l’heure de la prière.
Dès que je verrai le premier évadé, Chris et Milton me rejoindront.
N’oubliez pas que les gens qui vont sortir sont désormais nos
prisonniers et qu’ils auront peut-être envie de nous fausser
compagnie. Heureusement, ils ne peuvent sortir qu’un par un. La
profondeur du puits doit être de deux mètres. Il faudra donc les
cueillir au fur et à mesure, les « sécuriser » et les
mettre à l’arrière de ma Land Cruiser.
– J’ai prévu des liens en plastique, annonça
Chris Jones. C’est ce qu’on utilise en Irak et en Afghanistan.
C’est très costaud...
– Parfait, approuva Malko. Dès qu’ils seront
tous les trois entre nos mains, nous filons et la
« cavalerie » nous suit. Si nous ne rencontrons aucune
résistance, on va directement à Las Palmas. Avant, je serai passé
ouvrir la grille afin de pouvoir entrer rapidement.
» Au cas où nous serions pris en chasse, la
« cavalerie » fera en sorte de stopper les
poursuivants.
– Comment ? demanda un sergent-chef au
crâne rasé.
– Avec le moins de dégâts possibles,
recommanda Malko. Tirez dans les pneus, pas sur les occupants.
L’important est qu’ils perdent notre trace, sinon, c’est
foutu.
– Il y a une bonne méthode, fit l’Iroquois au
crâne rasé. On leur rentre dedans. Un accident...
– Pourquoi pas ? Vous serez seuls juges.
Même si on vous tire dessus, essayez de ne pas rafaler comme des
fous... Vous avez compris ?
– Yes, sir, firent-ils en chœur.
Le chef de Station intervint.
– Au cas malheureux où vous seriez obligés de
vous rendre, vous prétendrez être partis en balade pour trouver des
filles. Comme la zone est considérée dangereuse, vous avez pris vos
armes.
» Ensuite, on fera de notre mieux pour vous
sortir de la merde.
» Aucune question ?
Devant le silence général, il conclut.
– Reposez-vous toute la journée et soyez
opérationnels à partir de cinq heures du matin. Ici.
Malko resta seul avec le chef de Station qui
demanda aussitôt.
– Pourquoi embarquez-vous votre amie Fatimata
dans cette galère ? C’est un sacré risque de sécurité. Cela va
contre toutes les règles.
Malko sourit.
– Vous savez, Ira, les règles dans cette
opération... On passe notre temps à les violer. Fatimata sait déjà
tellement de choses que, si elle avait voulu trahir, ce serait déjà fait. En plus, j’ai une
raison précise de l’emmener.
Il expliqua à l’Américain le risque
supplémentaire qu’il allait éventuellement courir.
– Si une patrouille de police repère un homme
seul dans un véhicule devant la prison, cela peut se passer mal. Si
c’est un couple, les chances de s’en tirer sont plus grandes.
– OK, faites comme vous voudrez ! se
résigna Ira Medavoy. Moi, j’ai obtenu de Langley un ordre écrit
pour ma participation à « Blackbird ». Vous imaginez les
conséquences si les Mauritaniens arrivent à faire un lien entre la
Station et ce truc de fou...
– Vous imaginez les conséquences si je prends
une balle dan la tête ? rétorqua Malko.
Ira Medavoy préféra ne pas répondre.

Fatimata et Malko avaient dîné au
« Méditerranéen ». La jeune femme babillait gaiement.
Ravie de déguster des langoustes.
– J’ai commandé des romibeyes1 superbes, avec
Marina, annonça-t-elle, mais je ne les aurai que demain ou
après-demain.
» Tu verras, ça te plaira beaucoup.
Malko eut un sourire un peu absent. Il ne lui
avait encore rien dit du rôle qu’il entendait lui faire jouer et
encore moins de la date : dans quelques heures.
Fatimata sembla ravie de voir qu’il prenait
la direction du Tfeila et non de la Maison
d’Hôtes. C’était, en quelque sorte, une promotion.
À peine dans la chambre, elle se coula contre
Malko comme à son habitude... Ce dernier la repoussa
doucement.
– Avant, il faut que je te dise quelque
chose. C’est pour cette nuit.
– Ah ! Cela ne t’empêche pas de...
– Non, bien sûr, mais je voulais te demander
si tu voudrais venir avec moi.
La jeune femme sembla stupéfaite.
– Pourquoi faire ? Je ne suis pas une
guerrière.
– Je vais t’expliquer, dit Malko. Tu n’es pas
obligée d’accepter car cela peut te faire courir des risques.
Elle l’écouta sans l’interrompre et revint se
presser contre lui.
– Ça, je crois que je peux le faire.
– Tu risques une balle au cas où....
– Tu me protégeras ! Qu’est-ce qu’on va
faire jusqu’à quatre heures du matin ?
Son ventre pressé contre le sien suggérait la
réponse.
– Attends, je me repose un peu, dit
Malko.
Ils s’installèrent sur le lit et il sentit la
fatigue l’envahir d’un coup. Trop de tension nerveuse depuis trop
longtemps. Ces dernières heures étaient décisives. Jusque-là, il
n’avait été que dans la préparation. Désormais, c’était
l’action.
Fatimata s’était allongée à côté de lui,
respectant sa fatigue. Ils avaient éteint la lumière et seule la
lueur de l’écran lumineux de la télévision diffusait une faible
luminosité. Malko s’assoupit.
Réveillé par une sensation de chaleur au
niveau de l’abdomen, il ouvrit les yeux et vit que Fatimata,
allongée en travers du lit, lui léchait le ventre !
– Tu es trop tendu, murmura-t-elle, je vais
te jeter un sort, que tu sois bien dans ta peau.
Il avait pensé être incapable d’avoir une
érection, mais Fatimata lui prouva qu’il s’était trompé.
Finalement, il se laissa aller dans sa bouche, avec
recoin-naissance ; ensuite, elle demeura immobile, dans la
même position. Lui ne pouvait s’empêcher de consulter les aiguilles
lumineuses de sa montre tous les quarts d’heure.
La nuit était longue. Il se leva et alla
regarder les étoiles.
Fatimata semblait aussi insouciante qu’une
enfant.
À deux heures, il n’y tint plus.
– On va aller rejoindre les autres,
dit-il.
Le rendez-vous avait été fixé devant le
Flamingo qui avait une boîte de nuit très fréquentée. Leurs
véhicules passeraient inaperçus.

Pour se détendre, ils avaient été prendre un
jus de fruit au bar. Le reste de l’équipe n’était pas encore
arrivé. Quand ils ressortirent, Malko examina les véhicules garés
en face du restaurant et repéra une Land Cruiser châssis long, un
peu à l’écart. Lorsqu’il s’en approcha, le conducteur lui fit un
appel de phares.
C’était bien eux.
La silhouette massive de Chris Jones se
laissa glisser hors du véhicule.
– Pas de contrordre ?
demanda-t-il.
– Non, vous êtes tous là ?
– Oui, Milt est au volant et les Iroquois
sont derrière.
– OK, conclut Malko, on y va dans une
demi-heure. Vous me suivez. Nous passerons d’abord devant la
mosquée et je tournerai à droite, le long du bâtiment des Douanes
pour ensuite revenir sur mes pas. Jusqu’à une station Star qui sera
fermée. Vous vous arrêterez là et moi je continuerai encore une
trentaine de mètres pour m’arrêter sur le bas-côté gauche, en face
du portail des Douanes. Ce seront nos positions définitives.
» Jusqu’à l’appel du muezzin de la première
prière, personne ne bouge. Quand l’évasion commencera, vous et
Milton me rejoindrez, les autres restant dans le second
véhicule.
» Ensuite, vous savez ce qu’il faut
faire.
– Roger ! fit simplement le
« gorille » avant de remonter dans sa Land Cruiser.
Malko regagna la sienne, où Fatimata
attendait en fumant une cigarette.
Les gens entraient et sortaient de la boîte,
gais et parfois éméchés.
Loin de se douter de ce qui se
préparait.

Lorsque sa montre avait indiqué quatre heures
trente, Malko avait démarré, vérifiant d’un coup d’œil que le
second véhicule suivait.
Au croisement de l’avenue du général de
Gaulle, une voiture de police était embusquée, tous feux éteints.
Des policiers surveillaient le carrefour mais ne les arrêtèrent
pas. Soudain, il réalisa qu’il serrait le volant à le broyer.
Encore une dizaine de minutes, le temps de stopper à un des rares
feux en fonctionnement et il déboucha dans l’avenue Nasser, passant
devant la mosquée à gauche, et la prison à droite, puis continuant
comme prévu. Chris et Milton étaient toujours derrière.
Il accomplit son demi-tour et s’arrêta
quelques instants sous l’auvent de la station Star déserte.
Le second véhicule s’y arrêta à son tour et y
resta, après avoir éteint ses phares.
Malko repartit, parcourut une vingtaine de
mètres et sortit du « goudron » pour monter sur le
bas-côté sablonneux, cherchant à se positionner par rapport à
l’endroit où les prisonniers devaient émerger.
Il s’arrêta et regarda autour de lui. À
gauche, les grilles fermées du bâtiment des Douanes. En face, un
bâtiment non éclairé et, de l’autre côté de l’avenue, le minaret de
la mosquée mauritanienne.
Deux Mercedes passèrent sans ralentir, puis
un camion. Il y avait très peu de circulation et il faisait encore
nuit noire. Le jour ne se lèverait que dans une heure, au
moins.
Il regarda le sol autour de lui. Où les
prisonniers allaient-ils émerger ?
Cela paraissait irréel. À côté de lui,
Fatimata avait de nouveau allumé une cigarette, pour dissimuler sa
nervosité. Malko avait du mal à maîtriser les battements de son
cœur. Tant de choses pouvaient arriver !
L’appel du minaret appelant à la prière le
prit par surprise.
Il se raidit. Normalement, les trois évadés
n’allaient pas tarder à émerger de leur tunnel. Soudain, il aperçut
les phares d’un véhicule derrière lui.
Ils se rapprochèrent et, tout à coup, il
réalisa que le véhicule inconnu venait de s’arrêter derrière lui.
Il attendit, le pouls filant vers le ciel.
Les phares éclairaient l’intérieur de la Land
Cruiser et le véhicule derrière lui ne semblait pas vouloir
repartir.
Alors que les évadés risquaient de surgir du
sol d’une minute à l’autre.
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très sexy : caraco et longue jupe ajustée.