CHAPITRE
XIX
Le colonel Smain Abu Khader plissait les yeux
de satisfaction, glué devant le petit écran du cybercafé. Isolé
dans son box, il s’était branché comme tous les matins sur son site
pornographique préféré et se remplissait les yeux d’une blonde
potelée, assaillie par deux Noirs aux membres gigantesques, qui lui
faisaient subir méthodiquement tous les outrages imaginables.
Sous son pantalon de toile, son sexe s’était
raidi et, de temps en temps, il l’effleurait subrepticement comme
pour se soulager, n’osant quand même pas aller jusqu’à une franche
masturbation.
Certes, Moussa, le Sénégalais exploitant le
café, aurait fermé les yeux, mais il se serait senti humilié.
Le quart d’heure était terminé. Il allait en
reprendre un lorsqu’il se souvint qu’il avait rendez-vous avec le
patron de la gendarmerie mauritanienne, pour aplanir un problème
d’infiltration d’anciens membres du Polisario en territoire
mauritanien.
Il sortit du cybercafé et se dirigea vers sa
Cherokee bleue garée sur le bas-côté de la rue, actionnant son « bip », tout en marchant, afin de
déverrouiller les portières.
Encore perdu dans son rêve érotique, il
ouvrit sa portière et se glissa derrière le volant.

Malko s’était garé entre le cybercafé et
l’hôtel Hatima. Après avoir vu le colonel de la Sécurité Algérienne
pénétrer dans le cybercafé, vers dix heures.
Réveillé très tôt, il avait tourné et
retourné dans sa tête les possibilités d’agir, sans se déterminer
complètement. Il lui manquait encore trop de paramètres. Une partie
de ses interrogations avait disparu en voyant le colonel Smain Abu
Khader arriver seul. Apparemment très décontracté, en civil, avec
une chemise et un pantalon de toile beiges.
C’est pendant qu’il se trouvait à l’intérieur
du cybercafé qu’il avait échafaudé un plan. Qu’il ne pourrait
peut-être pas réaliser.
Il ne quittait pas des yeux la porte de
l’établissement où le colonel algérien nourrissait ses fantasmes. À
dix heures dix-sept à sa Breitling, il vit l’officier algérien
réapparaître et se diriger sans se presser vers sa Cherokee.
C’était le moment.
Sa Land Cruiser se trouvait garée à la droite
de la Cherokee. Il attendit que le colonel Abu Khader soit en train
d’ouvrir sa portière pour se glisser hors de la Land Cruiser.
De son volant, tourné vers le cybercafé, le
colonel ne pouvait le voir.
Malko arriva à la hauteur de la Cherokee
juste comme le colonel algérien lançait son moteur. Les portières
étaient encore déverrouillées. Il tira sur la poignée de la
portière conducteur et se hissa dans le véhicule.

Le colonel Smain Abu Khader tourna
brusquement la tête en voyant la portière passager s’ouvrir et un
homme se glisser sur le siège passager, à côté de lui.
Sa surprise ne dura que quelques secondes...
Il venait de reconnaître l’intrus. L’Agent de la CIA, qu’il avait
déjà tenté de faire assassiner deux fois. En dépit de l’adrénaline
qui se ruait dans ses artères, il parvint à garder son sang-froid
et lança en arabe.
– Qu’est-ce que vous voulez ? Sortez
immédiatement !
L’intrus avait déjà sorti un petit revolver
au canon très court, qu’il braqua sur lui.
– Démarrez et roulez, ordonna-t-il d’un ton
sans réplique. Sinon, je vous abats ici, tout de suite. J’ai besoin
de vous parler.
Smain Abu Khader sonda le regard de son
adversaire et conclut très vite qu’il devait obéir.
Marche arrière, puis son
« visiteur » ordonna :
– Vous prenez la route de Nouadibou, jusqu’à
l’avenue Nasser.
Il obéit. Déjà, son cerveau cherchait à
évaluer le risque réel. De l’analyse de la situation, il ne retint
que la dernière phrase : « Je veux vous parler ».
Concluant que les Américains avaient découvert son rôle dans le meurtre de Brian Kennedy et voulaient
une explication.
Cela le rassura.
Après tout, l’homme qui venait de monter dans
sa Cherokee faisait aussi partie d’un Grand Service où on arrive
généralement à aplanir les différends d’une manière
civilisée.
La circulation était, comme toujours,
cahotique et le colonel algérien se demanda quand même s’il
n’allait pas provoquer volontairement un accident pour déclencher
une intervention extérieure.
Comme s’il avait lu dans ses pensées, l’agent
de la CIA lança.
– Si vous essayez d’attirer l’attention,
d’une façon ou d’une autre, je vous tue.
Ils mirent vingt minutes pour atteindre
l’avenue Nasser. Le carrefour était comme toujours un magma
incontrôlable de véhicules enchevêtrés les uns aux autres et
l’agent de la CIA le fit passer par une station d’essence sous le
regard blasé d’un policier impuissant, qui leur adressa quand même
un geste de reproche.
– Maintenant, vous prenez la route du port de
pêche !
Ils traversèrent le quartier Sebakha. Plus un
seul feu rouge mais des dizaines de charrettes à âne, livrant une
eau déjà polluée. Vingt minutes plus tard, ils atteignirent le
« goudron » longeant la ville à l’ouest, reliant le port
des Pêcheurs et celui des containers.
Malko désigna à l’officier algérien une piste
qui s’enfonçait dans les dunes en direction de la mer. Celle qu’il avait empruntée la veille avec Fatimata
pour gagner l’hôtel abandonné.
– Tout droit !
Très vite, ils se perdirent dans un entrelacs
de pistes jonchées de débris divers, traversant des fondrières, des
marécages, dans une puanteur atroce... Le colonel algérien se
tourna vers Malko, soudain inquiet.
– Où voulez-vous aller ?
Malko ne répondit pas.
Ils n’étaient plus loin de la mer ; dans
le lointain, derrière eux, défilaient des camions se rendant au
port des containers. Le colonel Abu Khader commença à se dire que
ce n’était pas l’endroit idéal pour une conversation et à
échafauder un Plan B. Lui aussi, était armé. Un Glock glissé sous
sa chemise flottante, mais il n’y avait pas de cartouche dans la
chambre.
Il se concentra sur la conduite, rebondissant
de fondrière en fondrière.
Désormais, ils zigzaguaient entre deux dunes,
invisibles de la route goudronnée et même de la dernière dune
surplombant l’océan.

– Arrêtez-vous là ! lança soudain
Malko
Ils n’avaient pas tellement le choix :
la piste s’arrêtant, se perdant dans une mare nauséabonde où
surnageaient des cadavres de petits animaux.
Le colonel Abu Khader obéit et se tourna vers
l’agent de la CIA.
– Que voulez-vous ?
Ce qu’il lut dans le regard de son adversaire
lui donna la réponse et il se dit qu’il avait très peu de temps
devant lui pour sauver sa peau. Il s’était trompé.
Sans quitter l’agent de la CIA des yeux, il
appuya sur la poignée de la portière, donna un coup d’épaule et
plongea à terre.
Se relevant immédiatement, il arracha son
Glock de sous sa chemise. Aussi vite qu’il le put, il ramena la
culasse en arrière, pour l’armer.
Ce fut son dernier geste.
Il perçut la première détonation, mais pas
les suivantes, le cerveau explosé par le projectile de
9 mm.
Il gisait, le visage dans la fondrière,
lorsque celui qui l’avait abattu sauta à terre à son tour.

Malko regarda la nuque de l’homme qu’il
venait de tuer. Le remerciant mentalement d’avoir cherché à se
défendre. Le meurtre planifié qu’il avait envisagé se transformait
en légitime défense. Certes, en amenant le colonel algérien
jusque-là, il avait bien l’intention de l’exécuter, mais c’était
mieux comme cela.
Il n’éprouvait rien, sinon un grand
soulagement. La satisfaction du devoir accompli et de se dire que,
s’il n’avait pas tiré, le colonel Abu Khader n’aurait pas hésité à
le tuer, lui.
Il regarda les murs de sable qui avaient
étouffé le bruit des détonations.
La partie la plus délicate de l’opération
commençait. Il remonta dans la Cherokee et enclencha la marche arrière, le moteur tournant toujours. Au prix
de quelques manœuvres, il arriva à faire demi-tour et à repartir
d’où il était venu.
Jusqu’au centre, il n’y avait pas de
problème. Les Mauritaniens ne prêtaient aucune attention aux
énormes 4 × 4 circulant en ville, et, de jour, il n’y avait aucun
check-point de police.
Il traversa de nouveau le quartier Sebakha,
débouchant dans l’avenue Nasser. Il hésitait à poursuivre jusqu’au
cybercafé lorsqu’il aperçut, face à face, dans l’avenue, l’hôtel
Mahraba et la Poste. Il se gara en face de l’hôtel, au milieu d’une
douzaine d’autres 4 × 4, prit quelques secondes pour essuyer le
volant et le pommeau du levier de vitesse avec son mouchoir. La
police judiciaire mauritanienne ne devait pas s’occuper beaucoup
des empreintes digitales mais il ne fallait pas tenter le
diable.
Il laissa la clef sur le contact et pénétra
dans l’hôtel, demeurant quelques instants dans le lobby, et
ressortit. Un taxi débarquait trois grosses Mauritaniennes gavées à
la pulpe de dattes. Il se glissa à leur place et lança en français
au chauffeur.
– Je vais à l’ambassade américaine.

Ira Medavoy leva un regard interrogateur sur
Malko et demanda presque timidement.
– Vous avez pensé à notre conversation
d’hier ?
– C’est fait, répondit Malko d’une voix
égale. Tenez, vous devriez garder ceci, c’est plus prudent.
Il posa sur le bureau du chef de Station le
Colt Deux Pouces que lui avait donné Brian
Kennedy et raconta à l’Américain ce qu’il venait de faire.
Ce dernier semblait transformé en
statue.
– My God ! souffla-t-il.
You really did it !1
– Il n’y avait pas d’autre solution, répliqua
Malko, et vous le savez.
Ira Medavoy attrapa le petit revolver et le
glissa dans un tiroir.
– Il faut que je vous donne une autre arme,
avança-t-il.
– Je n’en ai pas besoin, rétorqua Malko. Je
ne pense pas que les Algériens vont remettre ça de sitôt et je n’ai
rien à craindre des Salafistes. Quant aux Mauritaniens, ils peuvent
m’arrêter, pas m’assassiner.
» Vous avez l’argent pour « Papa
Marseille » ?
Comme un automate, le chef de Station sortit
de son tiroir l’enveloppe quotidienne des 100 000 ouguiyas.
– Nous sommes dans la dernière ligne droite,
conclut Malko. Faisons le point en fin de journée. Faites-moi
ramener à ma voiture par un de vos véhicules. Je suis en
retard.

« Papa Marseille » arriva d’un air
guilleret, tête nue sous le soleil, sortant de El Amane. Avec son
teint brique, il ressemblait à un vétéran de l’armée des
Indes.
– Tout va bien ! annonça-t-il dès qu’il
fut dans le 4 × 4. La partie de tunnel déjà
creusée a tenu le coup, ça va aller plus vite que prévu...
Malko tendit au vieux Français l’enveloppe
des 100000 ouguiyas et eut soudain une idée.
– Est-ce que cela prendrait beaucoup de temps
de prolonger le tunnel sur une dizaine de mètres
supplémentaires ?
– Pourquoi ? demanda, soupçonneux,
« Papa Marseille ».
– Parce que si les évadés émergent à
l’intérieur de la cour des Douanes, il va
falloir leur faire franchir la grille. Même la nuit, il y a des
vigiles. Tandis que s’ils sortent de l’autre côté du mur, sur le
bas-côté de la rue, on pourra les récupérer directement.
« Papa Marseille » hocha la
tête.
– Ça va allonger les délais, mais on peut
tenter le coup. Il va falloir que j’amène du bois pour étayer. Cela
coûtera un peu plus cher.
– Aucune importance. Rien
d’autre ?
Le vieux Blanc sourit.
– Ça commence à se savoir dans la
prison ! Ces cons de Salafistes, comme ils sont paresseux, ont
demandé à d’autres détenus de les aider à creuser leur tunnel. Les
autres ont accepté, évidemment, mais ils demandent à s’en servir
aussi.
Malko sentit monter la chair de
poule...
– Vous voulez dire qu’on va vider la
prison...
« Papa Marseille » sourit.
– Ce ne serait pas impossible... Mais
qu’est-ce que cela peut vous faire ?
Malko venait de se dire, qu’au fond, ce
n’était pas une mauvaise idée : l’évasion
des trois condamnés à mort serait noyée dans celle des autres
prisonniers.
– Rien, reconnut-il, mais, du coup, il faut
impérieusement prolonger le tunnel.
– Ça va coûter plus cher, répéta « Papa
Marseille », mais on va faire avec...
– Combien de temps faut-il pour qu’ils soient
prêts à sortir ?
« Papa Marseille » réfléchit
quelques instants, puis leva la main droite, les doigts
écartés.
– Cinq nuits de travail, Inch Allah.
Malko sentit un picotement d’excitation
descendre le long de sa colonne vertébrale. Il n’arrivait pas à
croire qu’il touchait au but.
Du coup, lui qui, par superstition, n’avait
pas voulu penser à la dernière partie de l’opération, était face à
un sérieux problème. Une fois sortis de leur trou, les trois
Salafistes n’auraient qu’une idée : lui échapper. C’étaient
des gens dangereux, qui haïssaient les Américains.
Il fallait donc trouver une solution pour les
« gérer » entre le moment où ils émergeraient de leur
tunnel et celui où aurait lieu l’échange avec les cinq otages
américains.
Une période à haut risque, pour laquelle
Malko ne voyait pas de solution dans l’immédiat.
Or, il avait au maximum cinq jours pour en
trouver une.
1. Vous
l’avez vraiment fait !