MÈRE
par Philip José Farmer
Nous voici donc sur le dernier rivage, au terme ultime de la quête, à l’heure où les moins altérés demandent à étancher leur soif. Ce qu’il vous faut, c’est une certitude. Nous l’avons. Toutes les fusions précédentes étaient des parodies. Celle qui nous attend maintenant sera la bonne. Monstrueuse, comme il se doit. Mais sublime. Le héros de cette histoire pourrait dire, pastichant Freud : « Là où j’étais, là ça doit advenir ». Je ne peux pas en dire davantage. La S.-F. non plus.
1
« REGARDE, mère ! La pendule tourne à l’envers. »
Eddie Fetts désignait du doigt les aiguilles de l’horloge du tableau de commande.
« Le choc de l’accident a dû inverser le mouvement, répondit le docteur Paula Fetts.
— Comment est-ce possible ?
— Je suis incapable de te le dire. Je ne sais pas tout, mon fils.
— Oh !
— Allons ! Ne prends pas cet air déçu ! Ma spécialité, c’est la pathologie, pas l’électronique.
— Ne te mets pas en colère, mère. Je ne pourrais pas le supporter. Pas maintenant. »
Eddie sortit de la cabine de pilotage. Inquiète, elle le suivit. L’inhumation des hommes d’équipage et des autres savants avait été très éprouvante pour lui. La vue du sang l’avait toujours rendu malade. Il avait eu un mal fou à réprimer le tremblement de ses mains quand il l’avait aidée à entasser dans des sacs les os et les entrailles éparpillés un peu partout..
Il avait suggéré de livrer les cadavres au four nucléaire mais elle s’y était formellement opposée. Les compteurs Geiger crépitaient à grand bruit, signalant l’invisible présence de la mort du côté de la poupe.
Le météore qui avait heurté l’astronef au moment où celui-ci, émergeant de la translation, réintégrait l’espace normal, avait probablement dévasté la salle des machines – c’était, du moins, ce que le docteur Paula Fetts avait déduit des balbutiements incohérents et suraigus qu’avait bégayés un de ses collègues avant d’aller chercher refuge dans la cabine de pilotage. Elle s’était aussitôt précipitée à la recherche d’Eddie. Elle craignait que la porte de sa cabine ne soit verrouillée car il était en train d’enregistrer l’aria du vol de l’albatros de la Ballade du vieux marin de Gianelli.
Heureusement, le système d’alerte avait automatiquement coupé les circuits de verrouillage et elle était entrée dans la cabine en hurlant le nom d’Eddie, redoutant qu’il ne fût blessé. Il gisait par terre, à moitié inconscient, mais l’accident n’y était pour rien. Un thermos d’apesanteur à suceur qui avait échappé à sa main inerte avait roulé dans un coin : ceci expliquait cela. Les pilules nodor elles-mêmes auraient été incapables de masquer la lourde odeur de rye qui imprégnait l’haleine s’échappant de la bouche grande ouverte de son fils.
Elle lui avait sèchement ordonné de se lever et de se mettre au lit. Sa voix, la première voix entendue dans sa vie, avait déchiré l’épais brouillard du Old Red Star. Il s’était maladroitement soulevé et, bien qu’elle fût plus petite que lui, elle avait mobilisé toutes ses forces jusqu’au dernier gramme de son poids pour l’aider à se mettre debout et à regagner son lit.
Elle s’était étendue à côté de lui et avait bouclé les sangles. Pour autant qu’elle le sût, l’embarcation de sauvetage était détruite, elle aussi, et c’était au commandant de bord qu’il incombait de poser sans dommage le yacht sur la surface, topographiquement relevée mais inexplorée, de la planète Baudelaire. Tous les autres avaient rejoint le commandant et s’étaient assis derrière lui, attachés dans des fauteuils antichocs, incapables de lui apporter d’autre aide que leurs encouragements muets.
Ce soutien moral n’avait pas été suffisant. Le navire avait amorcé une longue parabole mais sa vitesse était trop élevée et les moteurs mal en point n’avaient pas pu le redresser. La proue n’avait pas résisté à la brutalité du choc. Non plus que les hommes qui se trouvaient à l’avant.
Le docteur Fetts, serrant la tête de son fils contre son sein, avait supplié son dieu à haute voix. Eddie ronflait en exhalant des borborygmes. Soudain, un bruit assourdissant (on eût cru entendre claquer les portes de la mort – un bang si phénoménal que l’on avait l’impression que l’astronef était le battant d’une cloche monstrueuse annonçant le message le plus effroyable que pussent entendre des oreilles humaines), un éclair aveuglant, puis l’obscurité et le silence.
Au bout d’un moment, Eddie avait commencé à crier d’une voix enfantine :
« Mère, ne me laisse pas mourir ! Reviens ! Reviens ! »
Elle était allongée, inconsciente, à ses côtés, mais il ne le savait pas. Il pleura quelque temps, puis replongea dans l’hébétude de l’alcool – pour autant qu’il en fût sorti – et se rendormit. À nouveau, il n’y eut plus rien d’autre que l’obscurité et le silence.
Deux jours s’étaient écoulés depuis l’atterrissage en catastrophe – pour autant que le mot « jour » convienne pour décrire la clarté crépusculaire qui baignait la planète Baudelaire. Le docteur Fetts suivait son fils pas à pas, où qu’il allât. Elle connaissait sa sensibilité exacerbée et savait qu’un rien suffisait à le bouleverser. Elle le savait depuis qu’il était né et elle s’était toujours efforcée de s’interposer entre lui et tout ce qui pouvait être de nature à le perturber. Et, pensait-elle, elle y était toujours assez bien parvenue jusqu’au moment – il y avait trois mois de cela – où Eddie s’était enfui avec une femme.
La donzelle n’était autre que Polina Fameux, l’actrice aux jambes fuselées, la blonde platine dont l’image tridi en conserve faisait les beaux soirs des étoiles frontières où un mince talent de comédienne ne compte guère mais où, en revanche, une poitrine généreuse et faite au tour compte énormément. Comme Eddie était un ténor célèbre du Metropolitan, le mariage avait fait l’effet d’une grosse pierre lancée dans la mare et les ondes de choc s’en étaient propagées d’un bout à l’autre de la galaxie civilisée.
Le docteur Paula Fetts avait très mal pris cette fugue, mais elle espérait avoir fort réussi à dissimuler sa peine derrière un masque tout sourire. Elle ne regrettait pas d’avoir été forcée, de renoncer à Eddie. Après tout, il était adulte, il n’était plus son petit garçon à elle. Il n’empêche que, exception faite des saisons au Metropolitan et des tournées, il ne l’avait jamais quittée depuis l’âge de huit ans.
C’était lorsqu’elle était partie en voyage de noces avec son second mari. Et encore la séparation n’avait-elle pas été longue car Eddie était tombé malade, très malade, et elle avait dû revenir précipitamment le soigner parce qu’il affirmait avec force qu’il n’y avait qu’elle qui pouvait le guérir.
De plus, on ne pouvait pas considérer ses tournées comme une absence totale puisqu’il l’appelait tous les jours à midi et qu’ils bavardaient interminablement – sans se préoccuper des quittances de vidéophone !
Huit jours à peine après la houle soulevée par le mariage de son fils, d’autres remous, encore plus gros, suivirent ces premières vagues : Eddie et Polina avait décidé de se séparer. Quinze jours plus tard, Polina demanda le divorce pour cause d’incompatibilité d’humeur. Les papiers furent transmis à Eddie chez sa mère auprès de laquelle il était retourné le jour même où Polina et lui étaient parvenus à la conclusion que ça ne pouvait pas coller entre eux.
Naturellement, le docteur Fetts aurait bien voulu connaître les raisons de leur séparation, mais – ainsi qu’elle l’expliquait à ses amies – elle « respectait » le mutisme de son fils. Ce qu’elle se gardait d’ajouter, c’était qu’elle était convaincue qu’il finirait bien par tout lui raconter un jour ou l’autre.
Eddie avait eu sa « dépression nerveuse » peu de temps après. Il était extrêmement irritable, maussade et cafardeux, mais son état s’était encore aggravé le jour où un soi-disant ami lui avait confié que chaque fois qu’on prononçait son nom devant elle, Polina éclatait d’un rire inextinguible. Elle avait promis, avait ajouté l’ami en question, de révéler un jour la vérité sur leur brève union.
Cette nuit-là, la mère d’Eddie avait été obligée d’appeler le médecin.
Au cours des jours qui suivirent, elle avait songé à démissionner de son poste de pathologiste au centre de recherche De Kruif pour se consacrer exclusivement à l’aider à « se remettre sur pied » et le fait qu’elle n’était pas parvenue à prendre une décision au bout d’une semaine était la preuve de son déchirement. Elle qui, d’habitude, réglait les problèmes tambour battant, n’arrivait pas à se résoudre à abandonner ses chères recherches sur la régénération des tissus.
Au moment précis où elle s’apprêtait, chose à ses yeux aussi invraisemblable que honteuse, à jouer à pile ou face avec une pièce de monnaie, son patron lui avait vidéophoné pour lui annoncer qu’elle avait été désignée pour accompagner une équipe de biologistes chargés d’une mission d’enquête dans dix systèmes planétaires sélectionnés.
Elle avait alors allègrement jeté à la corbeille les papiers préparés pour faire admettre Eddie dans une maison de repos et, comme son rejeton était très célèbre, elle avait usé de son influence pour que les autorités lui permettent de participer à la mission. Officiellement, il étudierait l’évolution de l’opéra sur les planètes colonisées par les Terriens. Les administrations concernées n’avaient apparemment pas remarqué que le yacht ne devait se poser sur aucune planète civilisée. Mais ce n’était pas la première fois dans l’histoire que la main gauche du gouvernement ignorait ce que faisait sa main droite.
En fait, Eddie serait « reconstruit » par sa mère, qui s’estimait bien autrement capable de le guérir que toutes les thérapeutiques A, F, J, R, S, K ou H en honneur. Certes, quelques-uns de ses amis avaient parlé au docteur Fetts des résultats stupéfiants obtenus grâce à certaines techniques de « chasse aux symboles ». Deux de ses intimes, en revanche, qui les avaient toutes essayées, n’en avaient rien retiré de positif. Elle était la mère d’Eddie, elle pouvait faire beaucoup plus pour lui que ces « alphabétises », comme elle disait, il était la chair de sa chair, le sang de son sang. D’ailleurs, il n’était pas si malade que ça. Simplement, il avait parfois de terribles crises de cafard durant lesquelles il menaçait théâtralement, mais en toute mauvaise foi, de se suicider ou se contentait de rester immobile, les yeux perdus dans le vague. Mais elle était capable de s’en débrouiller.
2
Aussi le suivit-elle lorsqu’il tourna le dos à la pendule (qui marchait à l’envers) pour regagner sa cabine. Il en franchit le seuil, jeta un coup d’œil à l’intérieur et fit volte-face, les traits défaits.
« Neddie est démoli, mère. Totalement démoli. »
Elle regarda le piano. Le choc l’avait arraché de la cloison et projeté sur le mur opposé contre lequel il s’était écrasé. Pour Eddie, ce n’était pas simplement un piano : c’était Neddie. Il donnait des noms familiers à toutes les choses en contact un peu prolongé avec lui, comme pour sauter d’une appellation à la suivante : un vrai marin de jadis, tout perdu dès qu’il se trouvait loin des sites familiers et répertoriés de la côte. Sans ces noms, Eddie, donnait l’impression de dériver, désemparé, au milieu d’un océan chaotique, anonyme et amorphe.
Ou, et c’était là une image qui le caractérisait mieux, il était semblable au noctambule qui sombre, qui se noie s’il ne quitte pas une table pour une autre, un groupe de têtes connues pour un autre en s’écartant des mannequins sans visage et sans nom des tables étrangères.
Il ne versa pas une larme sur Neddie. Sa mère aurait préféré le voir pleurer. Pendant toute la traversée, il était resté apathique. Rien ne l’avait exalté bien longtemps, pas même la splendeur sans égale des étoiles nues ou l’ineffable dépaysement des planètes inconnues. Si seulement il avait pu pleurer, rire aux éclats ou réagir violemment d’une manière ou d’une autre devant l’événement ! Elle n’aurait pas demandé mieux qu’il la frappe ou la traite de tous les noms.
Mais non. Même lorsqu’ils avaient ramassé les cadavres mutilés et qu’elle avait cru qu’il allait vomir, il s’était retenu de toute manifestation physique. Pourtant, le docteur Fetts était convaincue que, s’il avait cédé, cela l’aurait considérablement soulagé. Une bonne partie de ses tourments psychiques auraient disparu par le même chemin que ses tourments organiques.
Il n’avait pas vomi. Il avait continué d’enfourner les lambeaux de chair et les fragments d’os dans les grands sacs de plastique, le masque figé dans une expression rancunière et boudeuse.
Sa mère espérait que la destruction du piano ferait jaillir les pleurs de ses yeux, que des sanglots allaient secouer ses épaules. Alors, elle le prendrait dans ses bras et le consolerait. Il serait à nouveau le petit garçon qui avait peur du noir, peur du chien écrasé par une voiture et qui cherchait dans le giron maternel la sécurité et l’amour.
« Ça ne fait rien, mon tout petit, lui dit-elle. Quand on nous aura secourus, on t’en achètera un neuf.
— Quand !… (Ses sourcils se haussèrent et il s’assit au bord du lit.) Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? »
Elle recouvra tout son dynamisme et toute son efficacité :
« L’ultraradio s’est automatiquement déclenchée à l’instant où le météore nous a heurtés. Si elle a survécu à l’atterrissage, elle émet toujours des S.O.S. Dans le cas contraire, il n’y a rien à faire. Ni toi ni moi ne sommes capables de la réparer. Néanmoins, il est possible que depuis que cette planète a été localisée, il y a cinq ans, d’autre expéditions s’y soient posées. Venues non pas de la Terre mais d’une colonie quelconque ou même de Mondes non humains. Qui sait ? C’est une chance à courir. Allons voir. »
Un seul regard suffit à réduire leurs espoirs à néant. L’ultraradio, faussée et démantibulée, n’avait plus rien de commun avec l’appareil qui lançait à travers le non-éther des ondes plus rapides que la lumière.
« Eh bien, nous sommes fixés, dit le docteur Fetts sur un ton faussement enjoué. Mais bah ! Ça ne fait que simplifier les choses. On va aller au magasin et on verra bien ce qu’on y trouvera. »
Eddie haussa les épaules et lui emboîta le pas.
Elle exigea qu’ils se munissent chacun d’un panrad. S’ils devaient se séparer pouf une raison ou une autre, ils pourraient toujours communiquer et, grâce aux gonios incorporés, chacun serait en mesure de déterminer la position de l’autre. Ayant déjà utilisé ces instruments, ils en connaissaient les capacités et savaient à quel point ils étaient indispensables quand on faisait une reconnaissance ou une randonnée.
C’étaient de légers cylindres de soixante centimètres de long sur vingt de diamètre contenant des mécanismes permettant deux douzaines de types d’opérations différentes. Leurs batteries pouvaient durer un an sans être rechargées, ils étaient pratiquement indestructibles et fonctionnaient quasiment dans toutes les situations.
Ils sortirent du navire éventré avec les panrads. Eddie explora la bande des ondes longues tandis que sa mère manipulait le sélectionneur ondes courtes. Ni l’un ni l’autre ne s’attendaient réellement à capter quoi que ce fût mais mieux valait se livrer à cet exercice que de ne rien faire.
Comme les fréquences modulées demeuraient muettes, abstraction faite des parasites, Eddie essaya les ondes continues. Et il eut la surprise de recevoir un signal composé de points et de traits.
« Eh, maman ! J’accroche quelque chose sur 1 000 kilocycles ! Ce n’est pas modulé.
— Évidemment, mon fils, fit-elle avec un rien d’exaspération malgré son soulagement. Comment un signal de radiotélégraphie pourrait-il l’être ? »
Elle se mit à l’écoute de la fréquence indiquée. Eddie lui décocha un regard dépourvu d’expression et reprit :
« Je n’y connais rien en radio mais, en tout cas, ce n’est pas du morse.
— Quoi ? Tu fais sûrement erreur.
— Je… je n’ai pas l’impression que ce soit du morse, insista-t-il.
— En est-ce ou n’en est-ce pas ? Au nom du Ciel, mon fils, seras-tu un jour certain de quelque chose ? »
Elle augmenta le volume du son. Comme ils avaient tous les deux appris le galacto-morse par la méthode hypnopédique, elle fit amende honorable :
« Tu as raison. Que déduis-tu de ça ? »
Il analysa rapidement les impulsions.
« Ce ne sont pas simplement des séries de traits et de points. Il y a quatre périodes différentes. (Il écouta encore.) Oui, il existe indiscutablement un certain rythme. Ah ! C’est la sixième fois que je reçois cette série-là. Encore une. Et encore une. »
Le docteur Fetts secoua sa tête blonde. Elle ne distinguait rien de plus, quant à elle, que des salves de zzt-zzt-zzt.
« Cela vient de l’est-nord-est, dit Eddie après avoir consulté le cadran du gonio. Est-ce qu’on essaie de localiser la source de l’émission ?
— Bien entendu. Mais mangeons d’abord. Nous ne savons ni à quelle distance elle est située ni ce que nous trouverons là-bas. Occupe-toi du matériel pendant que je fais cuire quelque chose.
— O. K. », répondit Eddie avec plus d’enthousiasme qu’il n’en avait manifesté depuis longtemps.
Quand il revint, il dévora jusqu’à la dernière miette du copieux repas que sa mère avait préparé sur la cuisinière intacte de la cambuse.
« Personne ne réussit le ragoût aussi bien que toi, fit-il.
— Merci. Je suis contente de te voir manger à nouveau. Et j’en suis surprise. Je pensais que tout cela t’aurait coupé l’appétit. »
Il fit un geste vague mais néanmoins énergique.
« C’est le défi de l’inconnu. J’ai comme l’impression que les choses vont tourner mieux que nous ne le croyions. Beaucoup mieux. »
Elle s’approcha de lui et flaira son haleine. Elle ne sentit rien. Une haleine innocente qui ne fleurait même pas le ragoût. Autrement dit, Eddie avait pris du nodor. Autrement dit, il avait fait une descente dans sa réserve clandestine de rye. Sinon, comment expliquer ce mépris du danger qu’il affichait ? Pareille insouciance n’était pas son genre.
Elle ne dit rien, sachant que s’il essayait de dissimuler une bouteille sous ses vêtements ou dans son sac à dos, elle ne mettrait pas longtemps à la découvrir. Et à la confisquer. Il ne protesterait même pas. Il la laisserait la lui prendre des mains sans résister, en faisant sa lippe.
3
Ils se mirent en marche, sac au dos et panrad en bandoulière. Eddie avait un fusil à l’épaule et sa mère avait emporté sa petite trousse de médicaments et de matériel de laboratoire.
C’était la fin de l’automne et, en plein midi, un pâle soleil rouge parvenait difficilement à percer la double couche de nuages qui enveloppaient la planète. Le second soleil, une tache lilas encore plus petite, se couchait au nord-ouest. La mère et le fils avançaient dans une espèce de crépuscule brillant : c’était tout ce qu’on pouvait demander à la planète Baudelaire, Pourtant, malgré cette lumière chiche, la température était douce. C’était là un phénomène propre à certaines planètes situées derrière la Tête de Cheval, et qui demeurait encore inexpliqué en dépit des recherches faites à ce sujet.
Le paysage était accidenté, coupé de nombreux et profonds ravins. Ici et là se dressaient des éminences assez hautes et assez abruptes pour être qualifiées de montagnes embryonnaires. Compte tenu de la rudesse du sol, pourtant, la profusion de végétation ne manquait pas de surprendre. Des buissons, des plantes grimpantes et de petits arbres vert pâle, rouges ou jaunes s’accrochaient à la moindre parcelle du sol, horizontalement ou verticalement. Et ils avaient tous des feuilles relativement larges qui se tournaient vers le soleil pour s’abreuver de lumière.
Tandis que les deux Terriens s’enfonçaient non sans bruit à travers la forêt, des sortes d’insectes multicolores et des sortes de mammifères jaillissaient de temps en temps d’une cachette pour se précipiter dans une autre. Eddie jugea préférable de garder son fusil dans la saignée du coude. Mais un peu plus tard, quand ils furent obligés d’escalader le flanc des ravins et des collines en se servant des pieds et des mains, quand ils se virent forcés de se frayer leur chemin à travers des fourrés inextricables, il le remit en bandoulière.
Malgré leurs efforts, ils n’éprouvaient guère de fatigue. Ils pesaient une dizaine de kilos de moins que sur la Terre et si l’air était raréfié, il était plus riche en oxygène.
Le docteur Fetts marchait au même rythme que son fils. Bien qu’elle eût cinquante-trois ans et qu’Eddie n’en eût que vingt-trois, on l’aurait prise pour sa sœur aînée, même en l’examinant avec attention. C’était l’avantage des pilules de longévité. Cela n’empêchait nullement Eddie de la traiter avec toute la courtoisie et la galanterie que l’on doit à sa mère et de l’aider à gravir les pentes escarpées ; encore ces ascensions n’essoufflaient-elles pas le docteur Fetts de façon sensible.
Ils s’arrêtèrent au bord d’un ruisseau pour faire le point.
« Les signaux ont cessé, annonça Eddie.
— Manifestement. »
Au même instant, le radar de détection incorporé au panrad se mit à lancer des bip-bip et tous deux levèrent automatiquement les yeux.
« Il n’y a pas de fusée dans le ciel. »
Le docteur Fetts tendit le bras.
« Cela ne peut pas non plus venir de ces deux collines. Il n’y a que des rochers en haut. Des rochers énormes.
— Je crois quand même que ça vient bien de par là. Oh ! As-tu vu la même chose que moi ? On aurait dit une espèce de grande tige qui se rétractait derrière ce gros bloc. »
Elle scruta la pénombre.
« J’ai l’impression que c’est ton imagination qui te joue des tours, mon fils. Je n’ai rien vu. »
Les bip-bip continuaient et, brusquement, les zzt-zzt reprirent. Après une rafale de bruits, les uns et les autres s’interrompirent.
« Allons voir ça de plus près, dit le docteur Fetts.
— Je ne sais pas ce qu’on va trouver, mais ce sera sûrement quelque chose de bizarroïde. »
Elle ne fit pas de commentaires.
La mère et le fils franchirent le ruisseau à gué et commencèrent à grimper. À mi-chemin du sommet, ils s’arrêtèrent avec stupéfaction pour renifler l’odeur méphitique que leur apportait une bouffée de vent.
« Ça sent comme une cagée de singes.
— De singes en chaleur », ajouta-t-elle.
Si Eddie avait l’ouïe plus fine qu’elle, elle avait l’odorat plus affûté que lui.
Ils poursuivirent leur ascension. Le détecteur radar se remit à cracher ses petits bip frénétiques et Eddie, interloqué, s’immobilisa. Selon les indications du gonio, ces impulsions ne venaient pas, comme tout à l’heure, de la cime de la colline vers laquelle ils progressaient mais du second piton, de l’autre côté de la vallée. Brusquement, le panrad se tut.
« Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
— On termine ce qu’on a commencé. Quand on sera arrivé en haut de cette colline, on ira explorer la deuxième. »
Eddie haussa les épaules et pressa le pas pour rattraper la haute et mince silhouette de sa mère engoncée dans sa combinaison. Elle suivait littéralement une piste chaude et rien ne pouvait l’arrêter. Il la rejoignit juste avant qu’elle fût parvenue au bloc de rocher haut comme un chalet qui dominait la colline. Elle avait fait halte pour consulter son gonio dont l’aiguille oscillait avec affolement. L’odeur de zoo était extrêmement intense.
« Crois-tu qu’il pourrait s’agir d’un minéral quelconque émettant des ondes radio ? demanda le docteur Fetts d’une voix déçue.
— Non. Ces groupes de signaux étaient de nature sémantique. Et cette odeur…
— Mais alors, qu’est-ce que… »
Eddie ne savait pas s’il devait se réjouir ou s’affliger que sa mère se soit si ostensiblement et de façon si impromptue déchargée sur lui du fardeau de la responsabilité et de l’action. Il éprouvait à la fois de la fierté et comme une curieuse timidité. Mais il se sentait exalté. Presque comme s’il était sur le point de découvrir ce qu’il cherchait depuis si longtemps. Il était incapable de dire de quoi il était en quête mais il était surexcité et il n’avait pas très peur.
Il empoigna son fusil à double canon. Le panrad était toujours muet.
« Ce rocher sert peut-être de cache à du matériel d’espionnage. »
Il eut lui-même conscience de la niaiserie de cette hypothèse.
Derrière lui, sa mère poussa une exclamation et un cri. Il fit volte-face en épaulant mais il n’y avait rien sur quoi tirer. Du doigt, elle désignait la colline de l’autre côté de la vallée en prononçant des mots incohérents. Elle tremblait comme une feuille.
Eddie parvint à distinguer une longue et mince antenne qui paraissait se dresser au-dessus du monstrueux rocher couronnant l’éminence. Deux pensées se firent jour en même temps dans son esprit en se bousculant : premièrement ce n’était pas une simple coïncidence si les deux collines étaient surmontées de masses rocheuses presque –identiques ; deuxièmement, l’antenne avait surgi depuis peu de temps car il était sûr qu’elle n’était pas là la dernière fois qu’il avait regardé l’autre piton.
Il ne put jamais faire part de ses conclusions à sa mère car quelque chose de filiforme et de flexible, doté d’une force irrésistible, s’enroula autour de lui par-derrière, le souleva dans l’air et le tira. Il lâcha son fusil et, empoignant à pleines mains les rubans ou les tentacules qui l’enserraient, il s’efforça de dénouer leur étreinte. En vain.
Il entrevit une dernière fois sa mère qui dévalait la colline à toutes jambes. Puis un rideau tomba et les ténèbres l’engloutirent.
4
Eddie, toujours entre ciel et terre, sentit qu’il tournait. Il ne pouvait évidemment pas en être certain mais il eut l’impression qu’il avait pivoté de 90°. Simultanément, les tentacules qui emprisonnaient ses bras lâchèrent leur emprise. Seul son buste était encore maintenu et la pression était si violente qu’il poussa un cri de douleur.
Finalement, la pointe de ses bottes entra en contact avec une surface souple et il fut entraîné en avant. Quand il s’arrêta, en face de Dieu seul savait quel monstre horrible, il fut brutalement assailli – non par un bec acéré ni par des crocs, des couteaux ou quelque instrument tranchant, mais par un épais nuage émettant des relents de singe.
En d’autres circonstances, il aurait peut-être vomi. Mais son estomac n’eut pas le loisir de décider s’il convenait ou non de faire place nette : le tentacule le souleva et le projeta contre quelque chose de mou et d’élastique qui évoquait la chair féminine et dont la consistance, le poli, la tiédeur et le bombé à peine indiqué faisaient penser à un sein.
Il lança ses mains et ses pieds en avant pour s’arc-bouter, songeant fugitivement qu’il allait s’enfoncer, s’enliser, se faire absorber, avaler. L’idée qu’une sorte de titanesque amibe était embusquée au fond d’un creux de rocher – ou d’une coquille simulant le rocher – le galvanisa : il se mit à se tortiller en hurlant et à lancer des coups de pied à cette substance protoplasmique.
Mais il ne se passa rien de tel. Il ne fut pas immergé dans une gelée écumante et gluante qui eût dissous sa peau, sa chair et ses os. Il se sentit simplement poussé à plusieurs reprises contre la molle protubérance. Chaque fois, il la martela de ses poings ou de ses talons. L’opération apparemment aberrante se renouvela une douzaine de fois. Enfin, il se sentit tiré en arrière comme si son comportement déroutait l’entité, quelle qu’elle fût, qui le traitait de la sorte.
Il avait renoncé à crier. Les seuls sons qui lui parvenaient étaient son souffle haché, les zzt-zzt et les bip-bip du panrad. Et au moment même où il en prenait conscience, le rythme des zzt-zzt changea, se transforma en une série d’impulsions identifiables : trois signaux sans cesse recommencés :
« Qui es-tu ? Qui es-tu ? »
Certes, cela aurait aussi bien pu être : « Qu’est-ce que tu es ? » ou « Crénom de crénom » ou « Tagada-tsoin-tsoin ».
Ou rien du tout – sémantiquement parlant.
Mais cette dernière hypothèse ne vint pas à l’esprit d’Eddie. Et lorsqu’on l’étendit doucement sur le sol et que le tentacule se rétracta dans l’obscurité Dieu seul savait où, il eut la conviction que la créature communiquait – ou tentait de communiquer – avec lui.
Ce fut cette pensée qui le retint de hurler et de tourner stupidement en rond dans cette fosse obscure et sans aération à la recherche d’une issue. Maîtrisant sa panique, il ouvrit d’un coup sec le petit volet que comportait l’un des flancs du panrad et enfonça son index droit dans la cavité. Il posa le doigt sur la clef et, dès que la chose eut cessé d’émettre, il répéta de son mieux les signaux qu’il avait captés. Il n’était pas nécessaire d’allumer le témoin pour régler le sélecteur sur la bande des 1 000 kilocycles : l’appareil se synchronisait automatiquement sur la dernière fréquence reçue.
Le plus étonnant était que tout son corps était secoué de tremblements quasiment irrépressibles, à l’exception de son index. Lui seul semblait avoir une fonction précise à remplir dans cette situation par ailleurs délirante. Il était l’élément qui aidait Eddie à survivre – le seul qui savait comment s’y prendre pour le moment. Son cerveau même paraissait coupé de son index. Cet index était Eddie tout entier, et le reste de son corps n’y était rattaché que parce que cela se trouvait comme ça.
Lorsqu’il lâcha le manipulateur, les signaux recommencèrent à crépiter. Cette fois, leurs groupements n’étaient pas identifiables. Ils avaient un certain rythme mais Eddie était incapable d’en saisir le sens. En même temps, le radar crachotait ses. bip. Quelque part dans l’obscur alvéole, quelque chose braquait sur lui un faisceau de balayage.
Il actionna l’un des boutons qui saillaient sur le couvercle du panrad et la torche incorporée s’alluma, révélant juste devant lui une paroi d’aspect caoutchouteux, d’un gris rougeâtre, comportant une protubérance gris pâle, grossièrement circulaire, d’environ 1,20 mètre de diamètre, ceinturée de douze tentacules enroulés, très longs et très minces, qui lui donnaient l’apparence d’une méduse.
Il craignait que, s’il tournait le dos, ces tentacules ne le happent à nouveau, mais la curiosité l’emporta : il fit demi-tour pour examiner les lieux à la lumière de la torche. Il se trouvait à l’intérieur d’une sorte de niche ovoïde, mesurant approximativement 9 mètres de long sur 3,5 de large et dont la plus grande hauteur était, au centre, de 2,5 à 3 mètres, faite d’une substance du même gris rougeâtre et entièrement lisse, à l’exception de tubes bleus ou rouges irrégulièrement espacés. S’agissait-il de veines et d’artères ?
Une section de la paroi, de la taille d’une porte était percée d’une fente verticale frangée de tentacules. Eddie songea que c’était une espèce d’iris qui s’était ouvert pour l’attirer. D’autres faisceaux de tentacules, semblables à des étoiles de mer, étaient disséminés çà et là sur la paroi ou pendaient de la voûte. Face à l’iris, il y avait une longue tige flexible dont l’extrémité libre s’ornait d’une collerette cartilagineuse. Lorsqu’Eddie bougeait, elle se déplaçait de concert, sa pointe vrillée sur lui à l’instar d’une antenne de radar traquant la cible qu’elle localise. Et c’en était une. En outre, s’il ne se trompait pas, la tige était un émetteur-récepteur à ondes continues.
Il promena le faisceau lumineux de la lampe tout autour de lui et une exclamation étouffée lui échappa quand le pinceau éclaira le fond de l’alvéole en face de lui : une dizaine de créatures étaient pelotonnées là ! Grosses comme des porcelets, elles ressemblaient, ni plus ni moins, à des escargots extraits de leurs coquilles : elles étaient dépourvues d’yeux et le pédoncule dont le front était agrémenté était la reproduction en miniature de la tige de la paroi. Elles n’avaient pas l’air dangereuses. Leur bouche béante était petite et démunie de dents et leur vitesse de déplacement devait être faible car elles se mouvaient à la manière des gastéropodes en rampant à l’aide d’un large disque charnu – un muscle faisant office de pied.
Néanmoins, s’il s’endormait, elles pourraient avoir raison de lui du fait de leur supériorité numérique et de leurs bouches d’où suintait peut-être un acide qui le digérerait, à moins qu’elles ne soient armées d’un invisible dard empoisonné.
Ses réflexions prirent brutalement fin quand il se sentit soudain happé, soulevé et pris en charge par un autre groupe de tentacules qui le dirigèrent par-delà la tige-antenne vers les pseudo-limaçons. Un peu avant qu’il les eût atteints, les tentacules l’immobilisèrent face à la paroi. Un iris, jusque-là dissimulé, s’ouvrit. La torche éclairait ce qu’il y avait derrière mais Eddie ne distingua rien d’autre que des replis de chair.
Le panrad se mit à crépiter mais les séquences de brèves et de longues étaient différentes maintenant. L’iris se distendit jusqu’au moment où son ouverture fut assez large pour engloutir son corps si on l’y engouffrait la tête la première. Ou les pieds devant. C’était sans importance. Les circonvolutions charnues se résorbèrent pour se transformer en une sorte de conduit. Ou de gorge. De milliers de petits trous jaillirent des dents minuscules, tranchantes comme des rasoirs. Presque aussitôt, elles réintégrèrent leurs fourreaux mais avant qu’elles disparaissent, d’innombrables pointes acérées pernicieuses émergèrent à leur tour.
Un hachoir à viande.
Derrière cet arsenal meurtrier, au fond du gosier, il y avait une sorte d’outre énorme d’où sortait de la vapeur et qui exhalait une odeur semblable à celle du ragoût maternel. Des objets noirs, vraisemblablement des bouts de viande et des fragments de légumes, flottaient à la surface de ce brouet bouillonnant.
L’iris se referma et les tentacules obligèrent Eddie à se retourner. L’un deux lui administra avec douceur – mais il n’était pas possible de se méprendre sur la signification de ce geste – une claque sur les fesses. Et le panrad émit une série de zzt d’avertissement.
Eddie n’était pas un idiot. Il savait maintenant que les dix créatures devant lesquelles il était planté n’étaient pas dangereuses aussi longtemps qu’il ne leur ferait pas de mal. Mais s’il les molestait, il venait de voir ce qu’il adviendrait de lui pour peu qu’il ne soit pas sage.
À nouveau, les tentacules le soulevèrent et l’entraînèrent vers la protubérance gris clair contre laquelle ils le poussèrent. L’odeur de singes qui s’était dissipée revint à la charge. Eddie en identifia la source : un tout petit orifice qui s’était formé dans la paroi.
Comme il ne réagissait pas – il n’avait pas la moindre idée de ce qu’on attendait de lui –, les tentacules le lâchèrent si brusquement qu’il tomba à la renverse. Il se releva sans une égratignure, la chair molle faisant coussin.
Dans l’immédiat, que faire ? Procéder à l’inventaire de ses ressources. Le panrad. Un sac de couchage dont il n’aurait aucun besoin tant que la température actuelle, trop élevée, se maintiendrait. Un flacon de capsules d’Old Red Star. Un thermos d’apesanteur à suceur. Un paquet de ration A-2-Z. Un fourneau pliant. Des cartouches pour son fusil – qui se trouvait, pour l’heure, à l’extérieur de la coquille rocailleuse de la créature. Un rouleau de papier hygiénique. Une brosse à dents. De la pâte dentifrice. Du savon. Une serviette. Des pilules : pilules nodor, pilule hormonées, pilules vitaminées, pilules de longévité, pilules de stimulation des réflexes, pilules somnifères. Plus un mince fil de métal mesurant trente mètres une fois déroulé, dans la structure moléculaire duquel étaient emmagasinés une centaine de symphonies, quatre-vingts opéras, un millier de compositions musicales différentes et deux mille livres majeurs allant des tragédies de Sophocle au dernier best-seller en passant par l’œuvre de Dostoïevski. Tout cela, le panrad permettait de l’écouter.
Eddie introduit la bobine dans son logement, appuya sur une touche et dit à haute voix :
« L’enregistrement par Eddie Fetts de Che gelida manina de Puccini, s’il vous plaît. »
Tout en écoutant avec satisfaction sa voix merveilleuse, il fit sauter le scellement d’une boîte de conserve trouvée au fond du sac. Sa mère y avait mis le reste du ragoût qui avait constitué leur dernier repas à bord du vaisseau.
Dans l’ignorance totale de ce qui allait se passer, mais mystérieusement convaincu que, pour l’instant, il était en sécurité, il se mit à jouer allègrement des mâchoires. Parfois, Eddie passait sans transition, ou presque, du dégoût à l’appétit.
La boîte nettoyée, il grignota quelques biscuits secs et une barre de chocolat en guise de dessert. Pas question de se rationner. Tant que ses provisions dureraient, il mangerait à satiété. Après, si rien ne se produisait, il… Mais non, se rassura-t-il en se léchant les doigts : sa mère était libre et elle trouverait le moyen de le tirer d’affaire.
Elle l’avait toujours fait !
5
Le panrad, qui était demeuré muet depuis quelque temps, recommença d’émettre. Eddie remarqua que l’antenne était pointée vers les créatures escargoïdes auxquelles, selon son habitude, il avait déjà donné le nom familier de mollussons.
Les mollussons s’approchèrent en rampant de la paroi devant laquelle ils s’immobilisèrent. Leurs bouches, placées au sommet de leurs têtes, béaient. On aurait dit une nichée d’oisillons affamés. L’iris s’écarta et deux lèvres en forme de groin se formèrent. De ce conduit jaillit un jet d’eau fumante charriant des morceaux de viande et de légumes. Du ragoût ! Un ragoût qui se déversait avec précision dans chacune des bouches alignées.
Ce fut ainsi qu’Eddie apprit la seconde phrase du langage de Mère Polyphème. La première fois, elle lui avait demandé : « Qu’est-ce que tu es ? » Le second message signifiait : « Venez manger. »
À titre d’expérience, il composa au manipulateur le même signal. Aussitôt, tous les mollussons – sauf celui qui était en train de prendre sa becquée – se tournèrent vers lui comme un seul homme et avancèrent de quelques dizaines de centimètres avant de s’arrêter, désorientés.
Ils devaient posséder un organe agissant à la manière d’un goniomètre qui localisait la source de l’émission. Sinon, ils n’auraient pas fait la différence entre les signaux qu’émettait Eddie et ceux de leur Mère.
Presque instantanément, un tentacule cingla Eddie en travers des épaules, le renversant, et le panrad lança un troisième message intelligible : « Ne recommence jamais plus ! »
Le quatrième suivit – et les dix jeunes y obéirent en retournant à leur place : « Par ici, les enfants. »
Oui, ils étaient la progéniture qui vivait, mangeait, dormait, jouait et apprenait à communiquer dans la matrice de leur Mère – de la Mère. Ils étaient le naissain mobile de la monumentale et immobile entité qui avait gobé Eddie comme une grenouille happe une mouche. Elle avait commencé par n’être, elle aussi, qu’un mollusson et, ayant atteint la taille d’un porcelet, avait été expulsée de la matrice. Roulée en boule, elle avait alors dévalé le flanc de sa colline natale, s’était à nouveau étirée lorsqu’elle était arrivée en bas pour gravir la colline suivante, l’avait redescendue de la même façon et avait recommencé inlassablement de colline en colline jusqu’à ce qu’elle eût retrouvé la coquille vacante d’une adulte morte. À moins que, voulant être une citoyenne de première classe dans sa société et non une occupante sans prestige, elle ne se fût installée sur la cime nue d’une éminence suffisamment élevée pour commander un large territoire.
Et là, elle avait projeté une multitude de vrilles minces comme des fils dans le sol et les fissures des rochers, des vrilles qui se nourrissaient de la graisse de son corps, qui s’allongeaient, qui s’enfonçaient toujours davantage et se ramifiaient pour en former de nouvelles. Ces radicelles opéraient souterrainement une chimie instinctive. Elles cherchaient – et trouvaient – l’eau, le calcium, le fer, le cuivre, l’azote, les carbones, caressaient les vers, les asticots, les larves, leur arrachant les secrets de leurs lipides et de leurs protéines, décomposaient les substances nécessaires en infinitésimales particules colloïdales qu’elles pompaient et refoulaient vers le corps blême et gluant qui gisait à même le sol au faîte d’une crête, d’une colline, d’un pic.
Là, grâce à la programmation inscrite dans les molécules du cervelet, l’organisme s’emparait des matériaux disponibles et les façonnait pour construire une très fine coquille, une carapace suffisamment spacieuse pour que la Mère pût la remplir entièrement en grossissant tandis que ses ennemis naturels – les prédateurs acharnés et affamés rôdant dans le crépuscule de la planète Baudelaire – s’useraient en vain et les griffes et les crocs.
Et quand sa masse proliférante se trouvait à l’étroit, elle résorbait cette coriace carapace. Si aucune dent acérée ne la découvrait pendant les quelques jours que prenait ce processus, elle en fabriquait une autre, plus grande, et ainsi de suite. Une douzaine de fois ou davantage.
Jusqu’au moment où elle se métamorphosait en une monstrueuse créature adulte, très modifiée – une femelle vierge. À l’extérieur, il y avait cette substance qui ressemblait à un bloc erratique et qui était, en fait, de la roche : granit, diorite, marbre, basalte, voire simple calcaire. Ou, parfois, du fer, du verre ou de la cellulose.
Au centre, le cerveau, probablement aussi gros que celui d’un homme, et tout autour, des tonnes d’organes : le système nerveux, un ou plusieurs cœurs puissants, les quatre estomacs, les générateurs micro-ondes et grandes ondes, les reins, les intestins, les trachées, les organes olfactifs et gustatifs, l’usine à parfums qui fabriquait les odeurs destinées à attirer les animaux et les oiseaux suffisamment près pour qu’ils puissent être capturés, et la colossale matrice. Ainsi que les antennes – la petite antenne intérieure servant à éduquer et à surveiller les jeunes, et la grande et puissante antenne externe plantée en haut de la coquille et qui s’escamotait en cas de danger.
La dernière étape était le passage de la virginité à la maternité, de l’état inférieur à l’état supérieur désigné dans son langage à base de trains d’ondes par une pause prolongée avant l’énoncé d’un mot. Ce n’était qu’après avoir été déflorée qu’elle pouvait occuper un rang élevé dans la société. Impudique et sans vergogne, c’était elle qui faisait les avances, les propositions et qui capitulait.
Après quoi, elle dévorait son partenaire.
Ce fut le trentième jour de sa captivité, selon le chronomètre de son panrad, que ce petit détail parvint à la connaissance d’Eddie, et cela l’indigna. Non que la chose offusquât son sens moral, mais parce qu’il avait personnellement été sélectionné comme partenaire. Et comme dîner.
Il tapota : « Dis-moi ce que tu entends par là, Mère. »
Il ne s’était pas demandé jusque-là comment une espèce ne comportant pas d’individus mâles pouvait assurer sa reproduction et il apprit que, pour les Mères, toutes les créatures autres qu’elles-mêmes étaient des mâles. Les Mères étaient immobiles et femelles. Les mobiles étaient des mâles. Eddie était mobile. Donc, c’était un mâle.
Il était tombé sur cette Mère-là en pleine saison des amours, c’est-à-dire pendant qu’elle élevait une portée. Elle l’avait repéré alors qu’il longeait le ruisseau au fond de la vallée. Quand il avait atteint le pied de la colline, elle avait détecté son odeur. C’était une odeur inconnue. Ce qu’elle put trouver de plus adéquat en fouillant sa banque mémorielle fut un animal qui ressemblait à ce spécimen et d’après la description qu’elle fit de ce modèle, Eddie déduisit que ce devait être un singe anthropoïde. Elle avait alors sélectionné dans son répertoire d’odeurs celle des singes en rut et l’avait émise. Quand Eddie avait paru donner dans le panneau, elle l’avait capturé.
En principe, il aurait dû s’attaquer à la papille de conception, la protubérance gris clair qui saillait sur la paroi. Lorsqu’il l’aurait eu suffisamment lacérée et déchirée pour que s’amorçât le mystérieux phénomène de la gestation, l’iris stomacal l’aurait englouti.
Heureusement, il ne possédait ni bec aigu, ni crocs, ni griffes. Et la Mère avait capté l’écho de ses propres signaux que lui renvoyait le panrad.
Eddie ne comprenait pas pourquoi il était nécessaire que l’union ait lieu avec un mobile. Une Mère était assez intelligente pour crever elle-même la papille de conception à l’aide d’une pierre pointue.
Elle lui laissa entendre que la conception ne démarrait que si elle s’accompagnait d’un certain titillement des nerfs – d’une transe qui devait être apaisée. Pourquoi cet état émotionnel était-il nécessaire ? Mère n’en savait rien.
Eddie essaya de lui expliquer ce qu’étaient les gènes et les chromosomes, pourquoi leur présence était indispensable chez les espèces hautement évoluées.
Mère n’y comprit rien.
Le nombre de déchirures et de lacérations que subissait la papille correspondait-il au nombre des naissances ? se demanda-t-il. À moins que les rubans chromosomiques, siège des facteurs héréditaires, qui s’étiraient sous le revêtement extérieur de la papille comportent une grande quantité de possibilités ? Et que l’irritation aveugle et la stimulation consécutive des gènes soient l’équivalent de leur combinaison au moment de la conjonction du mâle et de la femelle dans l’espèce humaine ? Dans ce cas, les caractères des descendants résulteraient du mélange de ceux des parents.
Mais peut-être le sacrifice alimentaire inévitable du mobile après la copulation représentait-il quelque chose de plus qu’un simple réflexe émotionnel et nutritif ? Signifiait-il que le mobile recueillait dans son bec, en même temps que des lambeaux de peau, des nodules génétiques épars, telles des graines enkystées, que ces nodules n’étaient pas détruits par l’ébullition dans l’estomac où se cuisinait le ragoût et étaient ultérieurement évacués en même temps que les fèces ? Que les animaux et les oiseaux les récupéraient dans leurs becs, leurs dents, leurs pattes et que, capturés par d’autres Mères lors de ce viol indirect, ils transmettaient les agents porteurs de l’hérédité à la papille de conception au moment où ils la lacéraient, que ces nodules se détachaient, s’implantaient alors dans la muqueuse, étaient captés par le sang, irriguant la protubérance alors même que d’autres étaient moissonnés ? Les mobiles étaient-ils par la suite mangés, digérés et évacués au cours de ce cycle sans fin, énigmatique mais ingénieux ? Était-ce ce mécanisme qui assurait la redistribution continuelle, encore qu’aveugle, des gènes, des variations dues au hasard, de la progéniture, des possibilités de mutation, etc. ?
Mère émit qu’elle était complètement dépassée.
Eddie renonça. Après tout, quelle importance cela avait-il ?
Il décida que cela n’en avait aucune et se leva pour demander de l’eau. L’iris de la Mère se plissa et fit couler environ un litre d’eau tiède dans son thermos. Eddie laissa tomber une pilule dans le récipient qu’il agita jusqu’à ce qu’elle fût dissoute et s’offrit une rasade d’une imitation passable d’Old Red Star. Il préférait le rye quand il était brutal et puissant, encore qu’il eût pu s’accommoder de l’alcool le plus moelleux. Ce qui comptait, c’était la rapidité du résultat. Le goût lui était indifférent : n’importe comment, il avait horreur de la saveur de l’alcool, quel qu’il fût.
Aussi but-il ce que les clochards buvaient en frissonnant et en maudissant le sort qui les avait fait tomber si bas qu’ils étaient forcés d’ingurgiter une pareille cochonnerie.
Le rye lui embrasa les tripes et ne tarda pas à irradier ses membres et à lui échauffer la tête. Le seul point noir était que sa réserve de pilules diminuait vite. Quand il serait au bout de ses provisions… C’était dans ces moments-là que sa mère lui manquait le plus.
La pensée de celle-ci fit perler de grosses larmes à ses yeux. Il renifla, but encore une gorgée et quand le plus gros des mollussons se frotta contre lui pour qu’il lui grattât le dos, il lui donna à la place un petit coup d’Old Red Star en se demandant nonchalamment quels effets l’amour du rye aurait sur l’avenir de la race quand ces vierges deviendraient Mères.
Alors, brusquement, jaillit dans son esprit une idée qui lui sembla être le salut : ces créatures pouvaient extraire de la terre les éléments voulus et reproduire les complexes structures moléculaires. À condition de disposer d’un échantillon de la substance désirée qu’elles disséqueraient dans quelque mystérieux organe.
Quoi de plus simple que de confier à la Mère une de ses chères capsules ? Elle en ferait des petits en nombre incalculable. Cela plus les quantités illimitées d’eau que les vrilles iraient pomper dans le ruisseau voisin… il y avait de quoi faire verdir de jalousie un maître distillateur !
Eddie fit claquer sa langue mais lorsqu’il s’apprêta à lui exprimer sa requête, le message que Mère était précisément en train d’émettre à cet instant s’enregistra dans son esprit.
Elle disait (non sans une certaine dose de fiel) que sa voisine était toute faraude parce qu’elle avait capturé, elle aussi, un mobile capable de communiquer.
6
La société des Mères était aussi hiérarchisée que la cérémonial des banquets protocolaires de Washington ou qu’un poulailler. Seul comptait le prestige et le prestige était déterminé par la puissance d’émission, la hauteur de l’éminence sur laquelle était installée la Mère et qui conditionnait l’étendue de territoire que balayait son radar, l’abondance, l’originalité et l’esprit de ses papotages. Celle qui s’était emparée d’Eddie était une reine. Elle avait le pas sur une trentaine de ses semblables : toutes devaient la laisser émettre la première et aucune n’avait l’audace de rompre le silence tant qu’elle n’avait fini. Alors, c’était au tour de la seconde, puis de la troisième et ainsi de suite dans l’ordre de préséance. La Mère numéro 1 pouvait à tout moment interrompre tout le monde et si une Mère de rang inférieur avait, d’aventure, quelque chose d’intéressant à communiquer, elle était autorisée à couper celle qui parlait pour demander à la reine la permission de raconter sa petite histoire.
Eddie connaissait cette coutume mais il ne pouvait écouter directement les causettes des collines : l’épaisse coquille de pseudo-granit le lui interdisait et il ne pouvait compter que sur le pédoncule matriciel pour obtenir des informations de seconde main.
De temps en temps, Mère ouvrait la porte et laissait sortir sa nichée rampante. Une fois dehors, les jeunes s’entraînaient à dialoguer par ondes dirigées avec les mollussons de la Mère d’en face. À l’occasion, cette Mère daignait s’adresser aux petits et la geôlière d’Eddie rendait la pareille à sa propre progéniture.
Retour en arrière.
La première fois que les enfants avaient franchi l’iris de la sortie, Eddie avait essayé, tel Ulysse, de se faire passer pour l’un d’eux : il s’était glissé au milieu de la portée. Mais Mère avait lancé un tentacule et l’avait obligé à rentrer.
C’est à la suite de cet incident qu’il l’avait baptisée Polyphème.
Il n’ignorait pas que le fait d’être propriétaire de cette chose unique en son genre, un mobile émetteur, avait accru le prestige, déjà extraordinaire, dont elle jouissait. L’importance qu’elle avait acquise était telle que toutes les Mères riveraines de son territoire avaient transmis la nouvelle aux autres. Avant même qu’Eddie eût appris son langage, le continent tout entier était à l’écoute. Polyphème était devenue une véritable chroniqueuse de la rubrique des potins. Des dizaines de milliers d’habitantes des collines suivaient avec passion les épisodes de ses relations avec ce paradoxe ambulant : un mâle sémantique.
Ç'avait été merveilleux. Jusqu’au jour – il y avait très peu de temps – où la Mère de l’autre côté de la vallée avait capturé une créature identique. D’un seul coup, elle avait été promue Numéro 2 et, au moindre faux pas de Polyphème, elle usurperait la première place.
Cette nouvelle avait surexcité Eddie. Il pensait souvent à sa mère et se demandait ce qu’elle faisait. Chose bizarre, il sortait fréquemment de ses rêveries en bougonnant, lui reprochant presque à haute voix de l’avoir abandonné et de ne pas chercher à venir à son aide. Quand il s’en rendait compte, il avait honte. Néanmoins, il avait le sentiment d’une désertion.
Lorsqu’il apprit que sa mère était en vie et avait été faite prisonnière, probablement en tentant de lui porter secours, il sortit de l’état de léthargie où il était plongé depuis quelque temps et qui lui faisait faire le tour du cadran. Il demanda à Polyphème si elle voulait bien ouvrir la porte pour qu’il puisse s’entretenir directement avec l’autre créature captive. Polyphème avait répondu par l’affirmative. Si grand était son désir d’être partie prenante à une conversation entre deux mobiles qu’elle s’était montrée des plus coopératives. De ce qu’ils diraient, elle tirerait une montagne de potins. Il n’y avait qu’une seule ombre à sa joie : l’autre mère serait également à l’écoute.
Mais, se rappelant qu’elle était toujours le Numéro 1 et que, à ce titre, ce serait elle qui répercuterait la première les informations recueillies, elle fut prise d’un tel frisson d’orgueil et d’extase qu’Eddie sentit le sol trembler sous lui.
L’iris s’ouvrit. Eddie sorti et examina la vallée. Les collines étaient toujours aussi vertes, aussi rouges et aussi jaunes, car la végétation de la planète Baudelaire ne perdait pas ses feuilles en hiver. Seules quelques taches blanches indiquaient que l’on était déjà entré dans la mauvaise saison. La morsure de l’air glacé sur sa peau nue le faisait grelotter. La chaleur de la matrice rendait le port de vêtements insupportable. De plus, en être humain qu’il était, il lui fallait évacuer ses excréments et Polyphème, en Mère qu’elle était, faisait périodiquement le ménage à grande eau. Chaque fois que le flot tiède jaillissait de l’un de ses quatre estomacs pour expulser les déchets par l’iris, Eddie était inondé. Il avait quitté ses vêtements et ceux-ci avaient été entraînés par le courant. Ce n’était qu’en s’asseyant sur son paquetage qu’il parvenait à lui éviter le même sort.
Ensuite, de l’air chaud provenant de la puissante batterie de poumons de la Mère et passant par les mêmes trachées les séchait, les mollussons et lui. Il ne manquait pas de confort – il avait toujours aimé les douches – mais la disparition de ses vêtements était l’une des choses qui l’avait dissuadé de s’évader. Il mourrait de froid s’il ne retrouvait pas le yacht assez rapidement. Il n’était pas sûr de se rappeler le chemin.
Aussi, quand il émergea à l’air libre, recula-t-il d’un pas ou deux afin que l’air chaud soufflé par Polyphème l’enveloppât comme une cape. Puis il scruta les quelque nuit cents mètres qui le séparaient de sa mère. Mais il ne la voyait pas. La pénombre crépusculaire et l’obscurité qui régnait dans les profondeurs de sa ravisseuse la dissimulaient aux regards.
Il tapa en morse :
« Branche le talkie sur la même fréquence. »
Paula Fetts obéit. Elle commença par lui demander avec inquiétude s’il allait bien.
« Très bien, répondit-il.
— Est-ce que je t’ai terriblement manqué, fils ?
— Oh ! Beaucoup. »
Tout en prononçant ces mots, il se demandait vaguement pourquoi sa propre voix sonnait aussi creux. Probablement parce que l’idée qu’il ne reverrait jamais plus sa mère le mettait au désespoir.
« J’ai cru que j’allais devenir folle, Eddie. Quand tu t’es fait capturer, je me suis mise à courir aussi vite que je pouvais. J’ignorais ce que pouvait être l’horrible monstre qui nous attaquait. Mais avant d’arriver en bas de la colline, je suis tombée et je me suis cassé la jambe…
— Oh ! non, mère !
— Si, j’ai quand même réussi à me traîner jusqu’au navire. J’ai réduit la fracture et me suis fait des injections BK. Seulement, mon organisme n’a pas réagi comme il l’aurait dû. Il y a des gens comme ça, tu sais, et la guérison a demandé deux fois plus de temps que prévu. Mais quand j’ai été à nouveau capable de marcher, j’ai pris un fusil et un paquet de dynamite dans l’intention de faire sauter ce que je croyais être une forteresse enfouie sous les rochers, un avant-port utilisé par je ne sais quels extra-terrestres. Je n’avais pas la moindre idée de la nature de ces bêtes. Cependant, j’ai pensé qu’il valait mieux commencer par reconnaître le terrain. Mon intention première était de surveiller l’antre rocheux de l’autre côté de la vallée. Mais cette créature m’a faite prisonnière. Écoute-moi, fils. Avant que le contact avec toi soit coupé, laisse-moi te dire de ne pas perdre espoir. Je sortirai d’ici avant peu et je volerai à ton secours.
— Comment feras-tu ?
— Si tu te rappelles, j’ai dans ma trousse de laboratoire un certain nombre de carcinogènes pour les expériences sur le terrain. Or, tu sais que, parfois, la papille de conception d’une Mère, lorsqu’elle se déchire au moment de l’accouplement, devient cancéreuse au lieu d’engendrer des petits. L’inverse de la gestation, quoi. J’ai injecté un carcinogène dans la papille de ma geôlière et un superbe carcinome s’est développé. Elle sera morte d’ici quelques jours.
— Maman ! Tu seras enterrée sous cette masse de chair décomposée !
— Non. Cette créature m’a dit que lorsque ses congénères meurent, un réflexe fait s’ouvrir les lèvres de la vulve. Pour permettre aux petits – s’il y en a – de s’échapper. Écoute-moi. Je… »
Un tentacule s’enroula autour d’Eddie et le tira à l’intérieur. L’iris s’obtura.
Il passa sur ondes continues et entendit :
« Pourquoi n’as-tu pas communiqué ? Qu’est-ce que tu as fait ? Réponds-moi ! Réponds-moi ! »
Eddie lui expliqua ce qui s’était passé. Le silence qui suivit ne pouvait être que celui de la stupéfaction. Quand Polyphème eut recouvré ses esprits, elle émit :
« Désormais, tu ne parleras plus avec l’autre mâle que par mon intermédiaire. » De toute évidence, elle enviait et maudissait en même temps la capacité qu’avait Eddie de changer de bandes d’ondes et peut-être avait-elle du mal à accepter le fait.
« Je t’en prie, insista-t-il sans se douter qu’il marchait sur un terrain dangereux, je t’en prie, laisse-moi parler directement à ma mère…
— Co… co… comment ? C’est ta M-M-M-Mère ? »
C’était la première fois qu’elle bégayait.
« Oui, bien sûr. » : Le sol s’arqua brutalement sous lui. Avec un cri, il s’arc-bouta pour garder son équilibre et alluma la torche. Les parois tremblotaient comme de la gelée et les conduits vasculaires rouges et bleus avaient viré au gris. L’iris béait, flasque, semblable à une bouche inerte et l’atmosphère commençait à se refroidir. La température interne de Mère baissait : il le sentait sous la plante de ses pieds.
Il lui fallut un moment pour comprendre.
Polyphème était en état de choc.
Il ne sut jamais ce qui serait advenu si cela s’était prolongé. Peut-être aurait-elle péri et aurait-il alors été expulsé dans le froid hivernal avant que sa mère eût pu s’évader. Alors, s’il n’avait pas retrouvé le navire, il serait mort. Pelotonné sur lui-même dans le recoin le plus tiède de la cavité ovoïde, Eddie songeait à cette perspective et les frissons qui l’agitaient n’étaient pas dus totalement au froid qui s’engouffrait à l’intérieur de la matrice.
7
Toutefois, Polyphème avait sa méthode personnelle de récupération. Celle-ci consistait à restituer le contenu de son estomac garde-manger, lequel s’était sans aucun doute gorgé des toxines que son organisme avait sécrétées sous l’effet du choc. Ce vomissement était la manifestation physique d’un catharsis psychologique. Le torrent brûlant était si impétueux qu’il faillit entraîner son fils adoptif mais, réagissant instinctivement, elle avait enroulé ses tentacules autour de lui et des mollussons. Après le premier renvoi, elle vida ses trois autres poches stomacales. La seconde était simplement pleine d’eau chaude, la troisième d’eau tiède et la quatrième, qui venait de se remplir, d’eau froide.
Cette douche glacée arracha un hurlement à Eddie.
Les iris de Polyphème se refermèrent. Le sol et les parois cessèrent peu à peu de trembler, la température remonta, les veines et les artères reprirent leur coloration normale. Polyphème avait récupéré. C’était du moins ce qu’il semblait.
Mais quand, après avoir patienté vingt-quatre heures, Eddie aborda précautionneusement le sujet, non seulement elle ne voulut, pas entrer dans la discussion mais elle refusa même d’admettre l’existence de l’autre mobile.
Renonçant à l’arracher à son mutisme, Eddie s’absorba dans ses pensées. La seule conclusion à laquelle il parvint, et il était sûr d’avoir suffisamment pénétré la psychologie de Mère pour que l’explication fût valable, était que le concept de mobile femelle était totalement inacceptable. L’univers de Polyphème était antinomique : il y avait, d’un côté, le mobile et, de l’autre, sa propre espèce, l’immobile. Le mobile, c’était la nourriture, et la copulation. C’était le mâle. Les Mères étaient… femelles.
La méthode de reproduction des mobiles était une notion qui n’avait probablement jamais effleuré l’esprit des habitantes des collines. Leur science et leur philosophie se situaient au niveau de l’instinct corporel. Attribuaient-elles le maintien des disponibilités en mobiles à un quelconque phénomène de reproduction spontanée ou de scissiparité de type amibien, ou considéraient-elles tout simplement sans se poser de questions que les mobiles « poussaient », et voilà tout ? Eddie ne le détermina jamais. Les Mères étaient le principe féminin et le reste du cosmos protoplasmique était masculin.
Un point, c’est tout. Tout autre concept était plus que répugnant, obscène et blasphématoire : il était… impensable.
Ce que lui avait révélé Eddie avait profondément traumatisé Polyphème et bien qu’elle semblât remise du choc, une cicatrice demeurait, enfouie quelque part sous ces tonnes de chair d’une inimaginable complexité, qui s’épanouissait, fleur secrète et sombre, dont l’ombre masquait un certain souvenir, un certaine filière du plan de conscience. Cette ombre au violet d’ecchymose recouvrait une période de temps et un événement que, pour des raisons échappant à un être humain, Mère jugeait nécessaire de déclarer zone interdite.
Aussi, quoique Eddie ne formulât pas cette pensée, les cellules de son corps devinaient, il pressentait et savait, comme si son cerveau refusait d’entendre ce que sa chair et ses os prophétisaient, ce qui allait se passer.
Soixante-six heures plus tard selon l’indication de l’horloge du panrad, l’iris d’entrée de Polyphème s’ouvrit. Ses tentacules jaillirent comme des traits. Quand ils se rétractèrent, ils maintenaient captive la mère d’Eddie qui se débattait en vain.
Eddie, qui était assoupi, se réveilla. Frappé et paralysé d’horreur, il vit la prisonnière lui lancer sa trousse de laboratoire et l’entendit pousser un cri inarticulé avant de disparaître la tête la première dans l’iris stomacal.
Polyphème avait choisi la méthode la plus sûre pour détruire la preuve.
Eddie était prostré, le nez écrasé contre la chair chaude et palpitante du sol. De temps en temps, ses poings se nouaient convulsivement comme s’il essayait de saisir quelque chose que quelqu’un tenait juste à sa portée pour l’éloigner aussitôt.
Il ne savait pas depuis quand il était là car il ne regardait pas la pendule.
Enfin, dans l’obscurité, il se dressa sur son séant et gloussa niaisement.
« Mère faisait du bon ragoût. »
Cela lui fit l’effet d’un déclic. Il se laissa retomber en avant, rejeta la tête en arrière et se mit à hurler comme un loup à la pleine lune.
Polyphème était évidemment sourde comme un pot mais elle pouvait grâce à son radar détecter la position d’Eddie et ses narines subtiles déduisirent de l’odeur de son corps qu’il avait terriblement peur et était dans un état d’affreuse angoisse.
Un tentacule se déroula et se lova doucement autour de lui. Le panrad crépita :
« Que se passe-t-il ? »
Eddie appuya sur le manipulateur.
« J’ai perdu ma mère.
— ?
— Elle est partie et ne reviendra plus jamais.
— Je ne comprends pas. Je suis là. »
Les pleurs d’Eddie se tarirent et il tordit le cou comme s’il écoutait une voix intérieure. Il renifla trois ou quatre fois, essuya ses larmes, se dégagea délicatement de l’étreinte du tentacule qu’il caressa et alla chercher dans son sac, fourré dans un coin, ses capsules d’Old Red Star. Il en fit tomber une dans le thermos et donna l’autre à Polyphème en la priant de la reproduire si la chose était possible. Puis, il s’allongea sur le flanc, appuyé sur un coude comme un Romain en pleine orgie et commença à téter le rye en écoutant un pot-pourri de Beethoven, de Moussorgski, de Verdi, de Strauss, de Porter, de Feinstein et de Waxworth.
Et le temps s’écoula ainsi – si tant est que le temps existât en ce lieu. Quand il était las de la musique, des jeux ou des livres, il se branchait sur le réseau intérieur. Lorsqu’il avait faim, il se levait et s’approchait – parfois en rampant – de l’iris alimentaire. Il y avait des boîtes de rations dans son sac et il avait décidé de s’en contenter jusqu’à ce qu’il soit sûr… il y avait quelque chose qu’il lui était interdit de manger. Un poison ? Quelque chose dont Polyphème et les mollussons s’étaient repus. Mais cela, il l’avait oublié durant son orgie musicale. À présent, il dévorait le ragoût de bon appétit sans penser à autre chose qu’à satisfaire ses besoins.
Parfois, l’iris-porte s’ouvrait et Billy le Marchand de légumes entrait d’un bond. Billy ressemblait au produit d’un croisement entre un grillon et un kangourou. De la taille d’un colley, il possédait une poche marsupiale pleine de légumes, de fruits et de noix qu’il entreprenait d’extraire à l’aide de ses griffes chitineuses d’un vert mordoré pour les donner à Mère en échange d’une portion de ragoût. Symbiote heureux, il sifflotait joyeusement tandis que ses yeux à facettes autonomes se tournaient, l’un vers les mollussons, l’autre vers Eddie.
Pris d’une subite impulsion, celui-ci avait abandonné la bande des 1 000 kilocycles et exploré d’autres fréquences. C’est ainsi qu’il avait découvert que Polyphème et Billy émettait sur 108 kc. C’était apparemment là leur signal naturel.
Quand Billy avait une livraison à faire, il émettait, et si Polyphème avait besoin de ravitaillement, elle lui répondait. Ce n’était pas là une manifestation d’intelligence de la part de Billy : simplement, son instinct le poussait à émettre. Et la Mère était limitée à cette unique bande, abstraction faite de la fréquence « sémantique ». Mais cela fonctionnait à merveille.
8
Tout allait bien. Qu’est-ce qu’un homme peut désirer ? De la nourriture gratuite, de l’alcool en abondance et sans restriction, un lit confortable, la climatisation, des douches, de la musique, des œuvres intellectuelles (enregistrées sur bandes), des conversations intéressantes (dont il était le principal sujet), l’intimité et la sécurité.
S’il ne l’avait pas déjà surnommée Polyphème, il l’aurait baptisée Maman Gratis.
Et il n’y avait pas que les commodités que lui dispensait la créature. Elle avait répondu à toutes ses questions. À toutes…
Sauf une…
Une question qu’il n’avait jamais exprimée explicitement. Il aurait été, en vérité, incapable de le faire. Il ne se doutait d’ailleurs probablement pas qu’une telle question couvait en lui.
Mais Polyphème l’exprima le jour où elle lui demanda de lui rendre un certain service.
Eddie réagit comme sous le fouet de l’insulte.
« Ça ne se fait pas ! Ça ne se fait pas… »
Il s’en étranglait. Puis il se dit que c’était le comble du ridicule ! Elle n’était pas…
« Mais si… elle est », murmura-t-il, l’air déconcerté.
Il se leva et ouvrit la trousse de laboratoire. Comme il y cherchait un scalpel, il tomba sur les carcinogènes. Il les lança de toutes ses forces par le méat labial entrouvert et ils roulèrent jusqu’au bas de la colline.
Alors, il se retourna, le scalpel à la main, et se rua sur la protubérance gris clair saillant sur la paroi. Il s’immobilisa, le regard braqué sur elle. L’instrument lui échappa. Il le ramassa, en frappa mollement la papille qui n’en fut même pas égratignée et le laissa à nouveau tomber.
« Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? » crépita le panrad qui se balançait à son poignet.
Brusquement, d’un conduit voisin lui parvint une lourde odeur humaine, une odeur de sueur qui l’assaillit en plein visage.
« ???? »
Il était à moitié ramassé sur lui-même, comme paralysé. Des tentacules en furie s’enroulèrent soudain autour de lui et l’entraînèrent vers l’iris stomacal béant dont l’ouverture avait les dimensions d’un homme.
Eddie poussa un hurlement et, tout en se contorsionnant, il appuya sur le pressoir du manipulateur et tapa :
« D’accord ! D’accord ! »
De retour devant la papille, il se jeta brutalement sur elle avec une joie sauvage et se mit à la taillader férocement en braillant :
« Tiens, prends ça ! Et encore ça, p… » Le reste fut noyé dans une vocifération inintelligible.
Il continuait de jouer du scalpel sans trêve ni répit et peut-être aurait-il fini par trancher entièrement la papille si Polyphème n’était pas intervenue. Elle le hala une nouvelle fois jusqu’à son iris stomacal et il resta suspendu dix secondes au-dessus de celui-ci, réduit à l’impuissance et sanglotant de peur et de fierté.
Les réflexes avaient presque évincé la raison de Polyphème. Heureusement, une froide étincelle de lucidité illumina un recoin du vaste gouffre, obscur et brûlant, de sa frénésie.
Le conduit aboutissant à la poche fumante où mitonnait la viande fumante se referma et les circonvolutions charnues qui le tapissaient se déplissèrent. Un jet d’eau tiède venu de ce qu’il appelait l’estomac « sanitaire » inonda Eddie. L’iris s’obtura. Les tentacules le reposèrent sur le sol. Le scalpel réintégra la trousse.
Mère resta longtemps secouée par l’idée de ce qu’elle aurait pu faire à Eddie et elle ne recommença à émettre que lorsque ses nerfs furent calmés. À ce moment, elle ne fit aucune allusion au sort auquel il avait échappé de justesse. Et Eddie n’en parla pas davantage.
Il était heureux. Il avait l’impression qu’un ressort qui lui comprimait le ventre depuis que sa femme et lui s’étaient séparés s’était brusquement détendu. Le vague et douloureux sentiment de perte et d’insatisfaction qui l’habitait, la légère fièvre, l’étau qui lui serrait les entrailles, cette apathie qui, parfois, l’envahissait, tout cela avait disparu. Il se sentait bien.
En même temps, quelque chose qui s’apparentait à un sentiment de profonde affection était né en lui tel un cierge minuscule qui s’allume et luit sous la voûte immense d’une cathédrale où s’engouffrent les vents. La carapace de Mère n’abritait plus seulement Eddie. À présent, elle recelait aussi une émotion inconnue de son espèce. Un autre événement qui remplit Eddie d’effroi en fut la preuve manifeste.
En effet, la papille lacérée se cicatrisa et la protubérance grossit, devint une sorte de sac qui, finalement, creva, libérant dix mollussons pas plus gros que des souris qui tombèrent sur le sol. Le choc eut le même effet que les claques de l’accoucheur sur les fesses d’un nouveau-né : leur première bolée d’air fut mêlée de terreur et de souffrance et ils emplirent l’éther de S.O.S. débiles et affolés.
Quand Eddie ne parlait pas avec Polyphème, qu’il ne prenait pas l’écoute, qu’il ne buvait pas, qu’il ne dormait pas, qu’il ne mangeait pas, qu’il ne procédait pas à ses ablutions, qu’il ne se gorgeait pas de musique en conserve, il jouait avec les mollussons. En un sens, il était leur père. À mesure que ces derniers engraissaient et ressemblaient de plus en plus à des porcelets, leur génitrice avait de la peine à le distinguer de sa progéniture. Comme Eddie marchait de moins en moins et qu’il se mêlait souvent à eux en se mettant à quatre pattes, elle avait du mal à l’identifier au radar. En outre, peut-être à cause de l’atmosphère lourde et humide ou de son régime alimentaire, il perdit tout son système pileux. Et devint obèse. Il ne se distinguait pas, somme toute, des bébés mollussons. Il était aussi pâle, aussi lisse, aussi rondelet et aussi imberbe qu’eux. Un air de famille, en quelque sorte.
Pourtant, il y avait une différence. Quand le moment fut venu pour les vierges d’être expulsées, Eddie se réfugia en geignant dans le recoin le plus éloigné de la matrice et il y demeura jusqu’à ce qu’il fût sûr et certain que Mère ne l’éjecterait pas, ne le lâcherait pas dans l’univers extérieur glacial, cruel et affamé.
Cette dernière crise passée, il revint au centre de la matrice. La panique qui le faisait haleter s’était évanouie mais ses nerfs étaient encore frémissants. Il remplit son thermos et s’écouta chanter de sa voix de ténor son air favori, l’aria du Vieux Marin de l’opéra de Gianelli. Soudain, n’y tenant plus, il s’accompagna lui-même en contre-chant. Jamais les dernières paroles du livret ne l’avait autant ému :
Et l’albatros de mon cou se détacha.
Comme un plomb qui dans la mer s’engloutit.
Et puis, silencieux mais la musique au cœur, il coupa pour se brancher sur la fréquence de Polyphème.
Mère était troublée. Elle ne parvenait pas à décrire exactement au continent qui l’écoutait les sentiments inconnus et presque indéfinissables que lui faisait éprouver le mobile. C’était là un concept qui ne pouvait s’exprimer dans son langage. Et les litres d’Old Red Star que charriait son sang n’étaient pas faits pour arranger les choses.
Eddie, suçotant la tétine, hochait nonchalamment la tête, de tout cœur avec elle, tandis qu’elle cherchait les mots. Bientôt, le thermos lui échappa des mains.
Il s’endormit, couché en chien de fusil, les genoux ramenés contre la poitrine, les bras croisés, la tête penchée en avant. Comme le chronomètre du tableau de bord qui s’était mis à tourner à l’envers après l’accident, son horloge biologique repartait en arrière, en arrière, en arrière…
En arrière dans l’obscurité humide, la sécurité, la chaleur. Bien nourri. Aimé.
Traduit par MICHEL DEUTSCH.
Mother.
© P. J. Farmer,
I960.
© Éditions J’ai lu, 1976, pour la
traduction.