RELATIONS SPATIALES
par Randall Garrett
Décidément, l’amour et la mort ont partie liée : Tristan vient de tuer Iseut, ou peu s’en faut. Il faut faire quelque chose : la société se doit de nous proposer une vie optimisée, avec de bonnes chances d’évoluer favorablement, surtout quand il s’agit de rendre supportable un voyage interstellaire.
LA petite sphère métallique, à une vitesse sans cesse décroissante, tombait dans l’espace vers un point lumineux. Aux yeux des passagers du navire spatial, celui-ci, de jour en jour plus brillant, cesserait graduellement d’être un minuscule point de lumière pour se transformer en un petit disque qui croîtrait jusqu’à devenir le vieux soleil familial.
À bord, ils ne pouvaient « voir » réellement ce soleil que depuis quelques jours. Tant que la vitesse du petit vaisseau avait été supérieure à celle de la lumière, la présence de l’astre n’avait pu être détectée que par les instruments de bord.
Quand le navire fut à vingt-quatre heures de la Terre, James Newhouse se frotta les mains :
« Offrons-nous une petite fête ! Célébrons le retour au bercail ! Juste nous quatre ! Demain sera bien assez tôt pour nous laisser tâter, triturer, questionner, subir l’assortiment de tortures des toubibs, qui voudront savoir si notre sang est encore rouge ; des astronomes, qui nous harcèleront dans l’espoir de nous arracher quelques explications sur les photographies ! Plus une seconde de paix pendant six semaines ! Après tout, nous avons aussi droit à une récompense ! »
Roger Gundersen, dont la massive carcasse reposait dans l’un des deux fauteuils abondamment rembourrés du bord, se gratta pensivement l’aile du nez : « Je vote oui, dit-il après un temps. Nous reste-t-il quelque chose à boire ?
— Plus qu’il n’en faut. Après tout, ce serait dommage de les perdre.
— Les perdre ?
— Eh oui ! Si nous retournons sur Terre avec trois bouteilles de reste, elles seront replacées dans les stocks, et nous ne les reverrons jamais ! J’appelle ça une perte.
— D’accord, dit Gundersen. Nous ne les avons. effectivement pas volées. Et nous n’avons pas eu de vrai festin depuis longtemps. Trois ou quatre mois… au moins.
— Voilà qui tranche la question, dit fermement Newhouse, son visage bronzé s’éclairant déjà à cette agréable perspective.
— Avons-nous droit à la parole ? »
C’était la voix de Betty, douce, égale, pleine de chaleur.
Newhouse tourna la tête, toujours souriant. Il la vit, adossée à la cloison, près de la porte du dortoir, ses cheveux d’or fin légèrement ébouriffés. Elle portait la robe rose moulante que Newhouse aimait, de ce rose criard que seule une blonde sait porter.
« Pourquoi pas ? Tant que vous êtes d’accord, les filles, vous pouvez dire ce que vous voulez. Pas vrai, Rog ?
— Absolument vrai, grimaça Gundersen. Ai-je entendu une objection quelconque venant des femmes durant cette expédition ? »
Newhouse vit Evelyn passer la tête dans l’entrebâillement de la porte ; ses cheveux sombres qui tombaient en vagues suivaient la courbe de sa gorge. Deux voix dirent en chœur :
« Non, pas d’objections.
— Je suggère dans ce cas que nous nous mettions à l’œuvre séance tenante. Il s’agit de nous retrouver parfaitement sobres au moment de l’atterrissage. Pas question de la moindre G.D.B. »
Gundersen s’était levé et manipulait le modulateur de lumière.
« Lumières tamisées, musique douce et belles filles arriveraient à rendre une expédition dans l’espace presque valable.
— Toujours tes sottises, Rog ! »
Il y avait suffisamment d’humour dans le ton de Betty pour atténuer l’agressivité de la réplique.
Gundersen n’y prêta aucune attention. Il était de bonne composition pour ce genre de choses, pensa Newhouse. C’était toujours ainsi qu’il prenait les taquineries de Betty. Elle était coutumière de ce genre de remarques – remarques que Newhouse n’eût jamais faites à Gundersen, même si elles lui traversaient parfois l’esprit. Mais elle les faisait de telle façon qu’il était facile pour Gundersen de hausser les épaules et de se comporter comme s’il n’avait rien entendu. S’il arrivait – rarement – que Gundersen fit quelque chose de particulièrement agaçant – et après tout cela se produit dans les milieux les plus civilisés –, Betty lui envoyait un de ses coups de patte et Gundersen le prenait tout aussi bien.
Ce genre de « sortie » cependant ne s’exerçait jamais sur Newhouse. Pour lui, la voix de la jeune femme était toujours douce et suave.
« Je t’aime, lui glissa-t-il tendrement, tout en sortant les bouteilles de brandy du coffre à liqueur.
— Comment ? » dit Gundersen. Il tripotait les boutons de contrôle de l’électrophone, à la recherche d’un programme musical.
« Pas toi, ballot ! dit Newhouse. Je parlais à la plus jolie blonde de tout l’univers connu.
— Merci, bon seigneur… murmura Betty d’une voix câline.
— Oh !… » dit Gundersen, l’air absent… Il pressa un bouton et la mélodie caressante de Promeneur des Nuages, de Velanda, emplit la pièce.
« Ça vous va ? demanda-t-il.
— Parfait, répondit Newhouse, juste ce qu’il nous faut, n’est-ce pas, Betty ?
— J’ai toujours adoré cet air-là, Jim. » Le son de sa voix appartenait au rêve. Elle lui effleura l’épaule, caressante, aussi voluptueuse que la musique. « C’est l’air que nous écoutions, lors de notre première nuit dans l’espace, il y a trois ans, te rappelles-tu ? »
Il se rappelait. « Trois ans ! » pensa-t-il. On ne l’aurait pas cru. Quelle eût été la réelle durée du temps, sans la présence de Betty ? Comment cela se serait-il passé, si Gundersen et lui s’étaient trouvés enfermés, seuls, tous les deux, à bord du navire, pendant trois années ? Il y a beau temps qu’ils se seraient pris à la gorge.
Les psychologues, pensa-t-il, avaient parfaitement composé l’équipage. Il s’entendait bien avec Gundersen. Evelyn était très discrète, et…
Et il était tombé amoureux de Betty.
Il prit quatre verres dans le placard., de la glace dans le congélateur et une bouteille d’eau gazeuse dans le réfrigérateur.
« Je vous sers, les enfants ?
— Vas-y, dit Gundersen. Qui veut des sandwiches ?
— Pas moi, dit Newhouse. Betty ?
— Non, ça fait engraisser. Je dois surveiller ma ligne en vue de nos futures noces. » Son visage se trouva soudain devant celui de Newhouse, ses yeux bleus levés vers lui souriaient, quoique sa bouche demeurât inexpressive. « Pense donc, mon chéri, dans vingt-quatre heures, tu vas pouvoir faire de moi une honnête femme. »
Il ne répondit pas, il l’embrassa. Il pouvait sentir la chaleur et la douceur veloutée de ses lèvres, et la souple résistance de son corps dans ses bras. Ils dansèrent. Leurs pieds glissaient gracieusement en mesure. Newhouse ne s’était jamais vraiment pris pour un bon danseur mais, avec Betty, il se sentait un as. Leurs mouvements s’harmonisaient si parfaitement qu’elle semblait ne peser plus rien dans ses bras.
Les derniers accords de Promeneur des Nuages s’égrenèrent lentement, puis s’éteignirent. L’appareil resta un moment silencieux avant d’attaquer un air plus ancien, un échantillon d’un de ces airs de jazz étincelants du XXe siècle, que Newhouse ne put reconnaître.
« Asseyons-nous un instant, proposa-t-il, j’ai soif. Me feras-tu l’honneur de partager mon verre de brandy et soda ?
— Un verre sera-t-il assez plein pour nous deux ? »
Ils rirent. C’était une vieille plaisanterie, pas géniale, mais qui les amusait tous deux.
Ils ignoraient Gundersen apparemment très occupé à murmurer de douces choses à l’oreille d’Evelyn.
En ce qui concernait Newhouse, cette petite fête était une vraie réussite. C’était merveilleux d’être simplement près de Betty, et la perspective des moments à venir, plus merveilleux encore, ajoutait aux mille feux de l’enchantement.
Newhouse termina le premier verre, s’en versa un second et le troqua pour celui de Betty. C’était une de leurs coutumes. Un de ces petits riens qui jalonnaient leur vie en commun. Trois années de vie, c’est long, pour une petit groupe d’êtres humains condamnés à vivre les uns sur les autres dans un navire spatial conçu pour que deux personnes seulement puissent s’y mouvoir à l’aise. Mais, grâce au choix judicieux des sujets et aux efforts des psychologues en vue d’assurer une balance harmonieuse des personnalités, les occasions de friction avaient été pratiquement nulles pendant le long voyage vers Procyon, l’examen du système planétaire et le retour. Tout bien considéré, cela avait été trois années de bonheur.
Ils avaient tourné autour de l’étoile, pris des photos de ses sept planètes, accordant une attention spéciale à celle qui occupait la quatrième place en partant de l’étoile, car elle donnait l’impression d’être assez semblable à la Terre. Mais ils n’avaient pas atterri. Ce serait pour plus tard, après vérification par les savants terrestres des informations rapportées. L’humanité dirigeait pour la première fois ses antennes vers les étoiles. Et, selon l’expression de Gundersen, mieux valait, pour l’instant, « regarder sans toucher ».
Ils étaient à présent sur le chemin du retour et c’était leur dernier jour dans l’espace. Cela paraîtrait bizarre, pensait Newhouse, de voir d’autres gens après tout ce temps, d’entendre d’autres voix que celles auxquelles il était accoutumé.
Ils ne vinrent pas à bout des trois bouteilles de brandy. Une leur suffit. À mi-bouteille, Newhouse baignait dans une très agréable euphorie, et lorsqu’ils en virent le fond, la conversation était devenue joyeusement incohérente.
Quand la fête prit fin, Newhouse se retrouva dans sa chambre, mais Betty était dans ses bras. Il lui murmurait des mots d’amour qui se fondaient dans une légère brume alcoolisée, puis il se laissa anéantir, dans l’abandon total d’une passion violente et tendre.
Au matin, Newhouse avait une G.D.B. légère, mais suffisante pour que le déclenchement de la sonnerie du réveil produisit sur ses tympans un effet désastreux. Gundersen marmonnait entre ses dents lorsqu’il pénétra dans la chambre de contrôle.
Le fonctionnement du navire était presque entièrement automatique. Comme il approchait du Soleil, la luminosité croissante de l’astre en train de grossir fournissait à l’auto-pilote ses données de distance et de vitesse. Si tous, à bord, avaient été morts, ou inconscients, ou incapables, d’une façon ou d’une autre, de contrôler la marche de l’astronef, celui-ci, au lieu d’atterrir, se serait placé de lui-même sur une orbite située entre l’orbite de la Terre et celle de Mars, d’où il aurait émis un puissant signal susceptible d’être capté de partout à une distance d’un demi-milliard de kilomètres. D’autres vaisseaux auraient été envoyés dans l’espace à la rencontre de l’explorateur interstellaire de retour au port.
Mais ce ne fut pas nécessaire. Newhouse et Gundersen se trouvaient tous deux assis à la table de contrôle, ramenant le navire vers la planète mère.
Le temps de placer l’appareil sur une orbite de stationnement située à un million de milles au-dessus de la surface de la Terre, et les vapeurs dues à la nuit précédente s’étaient dissipées.
Gundersen avait contacté le terrain d’atterrissage du Centre Sahara, et ils se souriaient en complices lorsque la voix d’Ed Wales retentit dans le haut-parleur.
« Bienvenue au foyer, bohémiens ! Tout va bien ?
— Tout va très bien, dit Gundersen. On ne peut mieux. C’est formidable d’entendre votre voix…
— Pour nous aussi ! Les faisceaux d’atterrissage sont maintenant verrouillés. Débranchez votre auto-pilote. Nous allons vous faire descendre. »
La sphère commença sa descente en spirale vers la surface terrestre. Quand elle fut bien calée sur son réceptacle d’atterrissage, ce fut une bousculade effrénée vers la porte du sas. Ed Wales les attendait : au-dehors. Avant qu’ils aient pu prononcer quoi que ce soit d’autre que des « hello » délirants, il leur dit :
« Voici le bout du voyage, les gars, suivez-moi. Les filles seront dirigées vers le bâtiment X. »
Quand il entendit ceci, Newhouse se sentit violemment repris par sa G. D. B. Son cerveau s’alourdissait, devenait douloureux, son esprit se paralysait. Il secoua la tête et fit un effort pour retrouver quelque clarté de pensée.
Il lui semblait être submergé par une nausée généralisée et sa raison s’embrumait. Il songea à Betty, à ses cheveux d’or, à sa bouche tendre, comme au seul élément solide dans un monde devenu soudain irréel. Il avala sa salive et se sentit mieux.
Il entendait bien Gundersen dire quelque chose, mais il ne pouvait attacher aucun sens aux mots.
« Venez, les gars, dit Wales, le choc va s’atténuer très rapidement. Allons-y. »
Il suivit Wales dans la voiture qui démarra en direction d’un groupe de bâtiments proche.
Quinze minutes plus tard, Newhouse était assis sur une chaise dans le bureau du psychologue, et lui souriait.
« Alors, Ed, nous sommes en bon état ?
— Vous semblez raisonnablement sain d’esprit, répondit aimablement Wales. Comment Gundersen s’est-il comporté durant le voyage ?
— Très bien, autant que je puisse en juger. Aucun ennui. »
Il savait que, dans un autre bureau, Gundersen subissait le même genre d’interview avec Larry de Vernier. Il se demanda comment les filles se tiraient de leur propre examen.
« Naturellement, poursuivit Wales, nous ne pourrons l’affirmer de façon absolue qu’après vous avoir soumis à toute une batterie de tests. Nous allons nous y mettre dans un instant.
— Ouais ! Je savais bien que nous finirions par y passer ! Ah ! qu’est-il devenu, le bon vieux temps où un honnête homme, tant qu’il ne se prenait pas pour Napoléon ou qu’il n’avait pas une légère tendance à courir tout nu dans les rues, était considéré comme étant sain d’esprit ! »
Wales sourit de bon cœur.
« Et que sont devenus les cochers de fiacre ?… Sérieusement, comment vous sentez-vous ? Soyez subjectif. Quelle est votre opinion ?
— Mon opinion ? J’ai une légère G. D. B. Nous avons festoyé hier soir. »
Wales rit.
« Cela n’a rien d’inhabituel. Dites-moi, le choc a-t-il été très pénible, lorsque vous avez compris que c’était une soirée d’adieu ?
— Une soirée d’adieu ? » Newhouse eut, un instant, l’air déconcerté, puis son visage s’éclaira : « Adieu à l’espace ? Oui, bien sûr. Naturellement, je ne volerai plus. Betty et moi allons nous marier aussitôt débarrassés de ces chinoiseries administratives. Qu’est-ce que vous pensez de ça ? »
Le visage de Wales revêtit une expression étrange. Après un instant, il se pencha en avant et dit, tout à fait posément :
« Voici le bout du voyage, les gars, suivez-moi. Les filles seront dirigées vers le bâtiment X. »
Une vague nauséeuse envahit à nouveau Newhouse, puis cela s’apaisa…
« Vous avez déjà dit ça, Ed. Pourquoi le répéter ? »
Le psychiatre retrouva son sourire. Mais l’expression bizarre qu’avait reflétée son visage quelques secondes auparavant ne s’effaça pas tout à fait.
« Pour rien. Que me disiez-vous au sujet de… Betty ? »
Newhouse le regarda intrigué. « Je disais que j’allais l’épouser. Et j’ai dans l’idée que Rog et Evelyn vont en faire tout autant. Qu’y a-t-il d’étrange à cela ? N’est-il encore jamais arrivé à un de vos couples d’explorateurs de tomber amoureux ?
— C’est-à-dire que… » Le psychologue choisissait ses mots avec soin. « Jamais aucun d’eux ne m’a déclaré vouloir convoler en justes noces en remettant les pieds sur Terre… »
Discrètement, son pied gauche chercha un bouton dissimulé dans le parquet, derrière le bureau. Il se déplaça légèrement et appuya dessus.
« Je ne comprends pas très bien ce qui est arrivé, dit Roger Gundersen. Voulez-vous dire que vous avez tenu Jim enfermé ces dernières semaines comme fou ?
— Non, dit Wales, catégorique, pas fou dans le sens psychologique généralement admis. Dire qu’il est fou actuellement équivaudrait à dire que tous deux avez été fous pendant trois ans.
— Eh bien, dit Gundersen, têtu, ne l’étions-nous pas ?
— Du point de vue psychologique, il y a une différence entre l’hallucination provoquée par suggestion hypnotique, et une psychose.
— La différence est grande ?
— Hmmm. La limite est difficile à établir, admit le psychologue, mais c’est une question de contrôle.
— Et j’ai l’impression que Jim a échappé à votre contrôle.
— En un sens, oui. » Il s’assombrit. « Nous pensions avoir trouvé une solution. Jusqu’à présent, les ingénieurs ne sont pas parvenus à construire un vaisseau interstellaire capable de transporter confortablement plus de deux personnes, pour un temps indéterminé. Et ce n’est pas tout. Deux hommes en arriveraient très vite à ne plus pouvoir se supporter. De même deux femmes. Un homme et une femme tiendraient un peu plus longtemps, mais, un jour ou l’autre, s’abandonneraient à la violence. Or, vivre en compagnie et avoir des relations sexuelles s’avère être d’une absolue nécessité. Il nous semblait avoir résolu le problème : implantation hypnotique. Suggérer aux deux membres de l’équipage que deux femmes se trouvent à bord avec eux. Solution apparemment idéale. Votre Evelyn, par exemple, était votre création personnelle, la femme même de vos rêves. Si Newhouse disait ou faisait quoi que ce soit qui vous irritât, Evelyn pouvait l’injurier ou le remettre au pas, et votre agressivité se trouvait ainsi satisfaite. Newhouse, naturellement, ne pouvait pas l’entendre. Quant à lui, son amie lui rendait le même service. Vous me suivez ?
— Je me rappelle… dit Gundersen. En un certain sens, elle me manque.
— Bien sûr. Mais la phrase clef, celle où j’annonçais que je renvoyais les filles dans le bâtiment X, a dissipé pour vous l’illusion. Elle vous a complètement libéré de l’emprise hypnotique. Pas de séquelles, pas de regrets. Nous sommes d’accord ?
— Tout à fait d’accord. Mais votre formule n’a pas opéré sur Jim ? »
Wales hocha la tête.
« Non. Il y avait chez lui, profondément enraciné, bien enfoui, un narcissisme que nous n’avions pas détecté. La psychologie n’est pas encore une science parfaite, il s’en faut de beaucoup.
— Vous voulez dire qu’il est amoureux de lui-même ?
— Dans une certaine mesure, oui. Il refuse de croire que la femme idéale qu’il s’est composée pour lui-même n’était pas réelle.
— Je ne vois pas ce qu’il lui trouvait, dit Gundersen. Je me rappelle une blonde genre boniche, très ordinaire. » Il eut un petit rire mi-figue, mi-raisin.
Wales lui sourit.
« Naturellement, cela faisait partie de la suggestion hypnotique. Votre Evelyn ne l’impressionnait pas particulièrement non plus. Nous ne pouvions guère vous suggérer des chassés-croisés avec vos amies respectives, n’est-ce pas ?
— Et pourtant, nous étions tous deux obligés de percevoir les deux filles pour entretenir la farce, dit Gundersen. Il nous arrivait de nous tenir les coudes lors de discussions qui n’avaient même pas lieu !… Je le répète, il s’agit de folie provoquée. »
Wales haussa les épaules.
« Appelez ça comme vous voudrez. C’est le résultat qui compte. Cela a permis qu’un équipage de deux hommes puisse partir et revenir avec un minimum d’accrochages. Et cela rend l’auto-érotisme… dirons-nous, plus complètement satisfaisant ?
— Disons-le, bien sûr, fit sèchement Gundersen. Peut-être est-ce là ce dont Jim ne peut plus se passer.
— En partie, oui. Comme vous le savez, la vision est criante de vie.
— Et vous ne pouvez obtenir de Jim qu’il s’arrache de tout ça ?
— Jusqu’à un certain point… Il veut bien admettre que Betty n’était qu’une hallucination imposée sous hypnose. Mais il affirme que cette hallucination ne jouait qu’en ce qui concerne l’apparence physique. Il continue à prétendre qu’il avait des relations avec un être humain de chair et de sang.
— Je vois, dit Gundersen. Il pense que nous avions installé à bord une petite bourgeoise, mais qu’au moyen de l’hypnotisme nous lui avons suggéré qu’elle possédait le corps et le visage d’Hélène de Troie. Écoutez, Ed, pourquoi ne me laissez-vous pas lui parler ? Je le connais très bien, et je crois que je pourrais peut-être l’aider à retrouver son bon sens. »
Le psychologue secoua emphatiquement la tête.
« Je crains fort que ce ne soit pas précisément le bon moyen. Pas encore. Vous comprenez, maintenant, il réalise qu’il n’y avait que deux personnes : vous et lui, à bord de cet appareil. Et il ne pense pas que nous ayons introduit., euh… une petite bourgeoise à bord… »
L’œil fixe, Gundersen finit par comprendre.
« Vous ne voulez pas dire ?… » commença-t-il.
Wales haussa les épaules, appuya sur une manette placée sur le côté de l’écran 3 D de son poste émetteur-récepteur.
Newhouse était assis dans sa chambre d’hôpital, l’air renfrogné. Quand il aperçut son ancien camarade de l’espace, il lui lança un coup d’œil torve et paillard. Il agita la main en jouant du poignet et cria « Hou ! Hou ! » d’une petite voix haut perchée et pleine de mépris. Wales, d’un geste sec, coupa l’image.
« Je crains fort, dit-il judicieusement, que Jim Newhouse n’ait pas très bonne opinion de vous pour le moment… »
Traduit par RÉGINE VIVIER.
Spatial Relationship.
© Mercury Publications, Inc.,
1956.
Publié avec l’autorisation de l’Agence Ackerman (Hollywood)
et de l’Agence
Renault-Lenclud (Paris).
© Éditions Opta, pour la traduction.