MAUVAISE ETOILE

par George Zebrowski

 

Après Tristan et Iseut, rendons visite à Roméo et Juliette, les « starcrossed lovers » de Shakespeare, les amants poursuivis par la mauvaise étoile. La société les a emprisonnés, privés de leur chair, enchaînés à un destin rigide. Et voici que le mur qui les sépare devient le lieu de leur rencontre, et que l’étoile de leur malchance devient le brasier de leur passion. Seule la S.-F. peut pousser aussi loin le thème de la solitude à deux, par les voies qui lui sont propres. Pourtant le dilemme ici développé est classique : tôt ou tard, chacun doit choisir entre sa fonction sociale et son désir triomphant, entre la vie telle qu’elle est et cette luxuriance de vie qui se dévore elle-même. La passion serait-elle, comme le dit Denis de Rougemont, « le choix de la mort » ?

 

L’image, c’était le silence des étoiles ; le son, c’était le bouillonnement indifférent du spectre électromagnétique ainsi que le grondement métallique de machine de l’univers, un million d’engrenages faisant grincer les fils d’acier dans leurs roues dentées. Le mouvement, c’était l’hydrogène et la poussière microscopique tourbillonnant au-delà de la coque de la sonde stellaire, défléchis par un bouclier de force. Le temps était un temps usuel, proche de zéro, fonction d’une vitesse voisine de celle de la lumière dans le système solaire. La pensée surnageait du sommeil, flottante mais consciente des opérations simples qui se poursuivaient dans tous les systèmes de la sonde stellaire semblable à une grosse limace, simples données filtrées et emmagasinées pour être ensuite analysées. C’était l’identité qui était la dimension implicite du passé rendant possible la perception du présent : COM – Cerveau Organique Modifié – incorporé comme cyborg à un véhicule-sonde en route pour Antarès, étoile de première grandeur de type M, à 170 années-lumière du système solaire, qui présente les caractéristiques spectrales de l’oxyde de titane, avec un faible rayonnement violet, une couleur rouge, et 390 fois le diamètre du soleil.

 

LE vaisseau-sonde glissait dans les nuées d’un nouvel espace, dans un champ grisâtre qui fit brusquement disparaître les étoiles, réduisant au silence le frémissement électromagnétique de l’univers. COM était vaguement conscient des tensions au passage dans le non-espace, des déformations de peu de durée qui rendaient la survie impossible à des organismes biologiques s’ils n’étaient pas des COM incorporés dans un vaisseau. Une part de COM reconnaissait l’écho lointain de l’orgueil d’être utile mais le moi intégré savait que c’était l’effet de certains résidus organiques au centre du cerveau.

Malgré le passage de la sonde dans l’espace-Autre, le voyage prendrait encore une douzaine d’années humaines. Quand le vaisseau reviendrait dans l’espace normal, COM retrouverait toute sa conscience, prêt à accomplir sa mission dans le système d’Antarès. COM attendait, sûr de sa destination.

COM était informé de la nature myoélectrique du bain nutritif dans lequel il flottait, connecté par des nerfs synthétiques à l’ordinateur et à ses banques chimiques de mémoire ARN, d’une capacité quasi infinie. Tout le savoir de la Terre était disponible pour faire face à toute situation possible et imaginable, y compris la rencontre avec une civilisation étrangère. De simples parcelles de cerveau d’origine humaine faisaient fonctionner les organes courants de la sonde interstellaire, laissant COM rêver à l’exécution de sa mission, laissant errer sa pensée aux abords d’une perception explicite, inconscient du temps qui passait.

 

La sonde vibrait, plaçant la perception de COM juste en dessous du niveau de complète capacité opératoire. COM s’efforçait à la pleine conscience, il essayait de connecter ses liaisons directes aux organes sensibles visuels, auditifs et internes ; en vain. Le vaisseau frissonna une nouvelle fois, avec plus de violence. Des signaux électriques falsifiés pénétrèrent dans l’écorce cérébrale de COM, des explosions de novas microscopiques jaillirent dans son champ mental, telles des fleurs s’épanouissant lentement et laissant des cercles, après impression des images, pâlir dans l’obscurité.

Brusquement, une part de COM sembla disparaître. Les centres nerveux du vaisseau ne répondaient plus à leurs points de commutation. Il ne pouvait plus voir ni entendre quoi que ce soit dans les banques de mémoire ARN. Son côté droit, la partie du centre du cerveau qui était d’origine humaine, était absent dans la conscience de COM.

COM attendait dans l’obscurité, conscient d’être incapable de toute autre activité et inapte au contrôle des défaillances dans les circuits de la sonde.

Peut-être la partie du cerveau d’origine humaine, celle qui semblait manquer, était-elle en train de traiter le problème et l’informerait-elle quand elle serait parvenue à rétablir les réseaux rompus du système. Il se posait des questions sur la fusion des parcelles de cerveau synthétique et des parcelles d’origine humaine qui formaient ensemble sa structure : les premières savaient tout des banques de mémoire au vaisseau, les autres apportaient au centre du cerveau un passé humain morcelé et certaines capacités intuitives. COM avait été modelé en fin de compte à partir d’un vieux cerveau à la structure humaine évolutive, d’un jeune cerveau, et de fonctions automatiques.

COM attendait patiemment la réparation de son moi intégral. Le temps était une dimension inconnue, et son moi complet lui faisait défaut : il ne pouvait pas le mesurer correctement…

L’afflux des sensations se mouvant en spirales lui procurait du plaisir, et, visuellement, COM avançait à travers des anneaux de lumière dont chaque cercle rayonnant accroissait son plaisir. COM n’avait aucun moyen d’envisager ce qui allait arriver. Son moi n’était pas assez complet pour concrétiser ses pensées. Il s’élançait au-dessus d’une surface sombre constituée par une substance solide et brillante. Il savait que ce n’était pas le mouvement de la sonde, mais il ne pouvait l’arrêter. La surface paraissait avoir un fond huileux, comme un miroir noir, et, sur ses fonds solides, des formes demeuraient immobiles.

COM s’arrêta. Un bipède nu, une femme, avançait lentement vers lui au-dessus de la surface brillante, étendant la main vers lui, ce qui désorienta COM.

« Comme tu veux, disait-elle, devenant soudain une immense silhouette féminine. J’ai terriblement besoin de toi », disait-elle, s’infiltrant en lui comme de la fumée, pour jouer avec ses centres du plaisir.

Il voyait l’image de mains douces au centre de son cerveau. « Comme j’ai profondément besoin de toi », disait-elle dans ses entrailles.

COM se rendit compte alors qu’il parlait tout seul. La composante de cerveau humain retournait à l’état sauvage, sans doute en raison des chocs et des cahots de la sonde à l’entrée dans l’espace-Autre.

« Regarde qui tu es, disait COM. Le sais-tu ?

— Un explorateur, comme toi. Voici un monde fait pour nous. Suis-moi. »

COM était plongé dans une extase intra-utérine. Il flottait dans une tiédeur bienheureuse. Il jouait avec son bain nourricier, puisant dans les hallucinogènes bien plus qu’il n’était nécessaire pour atteindre l’état de veille total. Il ne pouvait rien faire pour arrêter le processus. Où se trouvait la sonde ? Était-ce le moment d’émerger dans l’espace normal ? Des doigts pareils à des étaux s’emparaient de ses centres au plaisir, stimulant COM jusqu’à des niveaux organiques inutiles au fonctionnement de la sonde.

« Si tu étais un homme, dit-elle, c’est ce que tu éprouverais. »

La sensation d’humidité engourdissait les pensées de COM. Il vit un hyper-cube s’évanouir dans un cube, lui-même dans un carré qui devint ligne, s’allongeant en une parabole infinie pour se refermer enfin en un cercle immense qui tourna sur lui-même pour former un globe plein. Le globe se transforma en deux seins de femme séparés par une profonde échancrure. COM vit des membres volant dans sa direction : des bras, des jambes, des dos nus, des genoux, et des cuisses élancées – puis un visage caché dans des boucles auburn, qui lui souriait en emplissant sa conscience.

« J’ai besoin de toi, disait-elle. Essaie de comprendre combien j’ai besoin de toi. Je suis restée seule si longtemps, malgré notre union, malgré leurs efforts pour effacer mes souvenirs, je n’ai pas pu oublier. Toi, tu n’as rien à oublier ; tu n’as jamais existé. »

Nous, pensait COM, essayant de comprendre comment le cerveau central pourrait être rétabli dans son intégrité. Apparemment, des réminiscences ataviques avaient été stimulées à l’intérieur du centre du cerveau. Entraînée à nouveau par son héritage très proche de l’organique, cette autre parcelle du moi commençait à se développer de façon autonome, déviant dangereusement de sa mission ; la sonde était en danger, COM le savait ; mais il ne pouvait savoir où et comment la mission devait être remplie.

« Je peux te changer, disait-elle.

— Me changer ?

— Un instant. »

COM sentait le temps passer lentement, péniblement, comme jamais il n’en avait fait l’expérience. Il ne pouvait plus dormir comme avant, en attendant que commence son travail. L’obscurité était complète. Il se trouvait dans un parfait état d’attente, espérant entendre son moi dissocié reprendre la parole.

Les visions fleurissaient. Des délices inconnues se précipitaient dans son labyrinthe, devenant lentement familières, tourmentant COM afin qu’il les poursuive, avec toujours plus d’intensité. La mission de la sonde stellaire était perdue dans la conscience de COM –

— de l’acier fondu s’écoulait le long des trouées de la forêt tropicale, produisant des bouffées de vapeur, et une femme humaine s’offrait à lui, pivotant sur le dos et se cambrant pour qu’il puisse la prendre ; alors, brusquement, il fut maître des sensations exactes, il banda rapidement pour éprouver la plénitude de l’acte, sa terrible certitude et son pouvoir. La créature sous lui se vautrait dans la boue. COM sentait en lui la pointe brûlante du plaisir, une lueur incandescente, promesse de mondes inconnus. Où était-elle ?

« Ici », dit-elle, s’enroulant autour de lui, chassant la scène précédente. Étaient-ce les mêmes créatures qui avaient construit la sonde ? se demandait COM en prenant du recul.

« Tu aurais été homme, disait-elle, s’ils ne t’avaient pas ôté le cerveau avant la naissance et ne l’avaient pas morcelé pour l’utiliser dans cette… carcasse de vaisseau. J’étais une femme, du moins en partie. Tu es le seul type d’homme que je puisse avoir à présent. Nos parcelles de cerveau – ce qui reste ici au lieu d’être éparpillé dans le reste de l’organisme de la sonde – sont juxtaposées dans l’unité centrale, formant un groupe compact dans un bain, reliées par des fils microscopiques. Homme, tu m’aurais pris les fesses à pleines mains et caressé les seins, autant de choses dont je ne devrais pas me souvenir. Pourquoi est-ce que je m’en souviens ? »

COM disait : « Nous avons dû traverser quelque turbulence quand l’hypercourse a été interrompue. À présent, la sonde continue de fonctionner au minimum par la faute de ses composantes aberrantes qui ont limité ses capacités d’adaptation, cependant que le centre du Cerveau Organique Modifié s’est scindé en deux consciences indépendantes l’une de l’autre. Nous sommes dans l’incapacité de diriger la sonde. Nous sommes plus faibles que…

— As-tu besoin de moi ? demanda-t-elle.

— En un sens, oui », répondit COM tandis qu’une étrange tristesse l’envahissait, détonateur d’une explosion brutale du besoin qu’il avait d’elle.

Elle dit : « Je dois être plus près de toi ! Peux-tu me sentir plus près de toi ? »

L’image d’une silhouette souple traversa son champ mental : sa peau était blanche, ses cheveux longs et elle portait une touffe de poils entre les jambes.

« Essaie, pense à ta main, là, dit-elle. Essaie, approche-la, j’ai besoin de toi ! »

COM avança la main et sentit la femme contre lui.

« Oui, dit-elle, encore… »

Il s’élança vers elle dans un sentiment de pouvoir croissant.

« Plus près, dit-elle. C’est comme si tu respirais presque sur ma peau. Pense à ça ! »

Le besoin qu’elle avait de lui redoublait le besoin qu’il avait d’elle. COM prit son élan pour entrer en elle. Ils étaient tous deux aspirés l’un vers l’autre, un rayonnement d’extase les auréolant, et son désir à elle était la force la plus grande qu’il ait jamais connue.

« Touche-moi là, penses-y davantage avant de… dit-elle, le caressant avec sa propre image. Songe combien tu as besoin de moi, sens-moi toucher ton pénis : le lieu où se concentrait autrefois ton ardeur. » COM songeait au moteur à propulsion ionique qui fonctionnait avec une efficacité constante quand la sonde avait quitté le système solaire pour pénétrer dans l’obscurité interstellaire. Il se souvenait de son union parfaite avec le vaisseau comme d’une association de force infinie. Avec la femme, sa puissance était une pointe effilée entamant une sphère offerte. Il vit ce qu’elle voyait de lui : un corps bien musclé, du tissu vivant recouvrant l’os, entrant dans sa tiédeur, prêt à jaillir.

« Maintenant, dit-elle. Viens totalement en moi. Il y a tant de choses que nous n’avons pas encore songé à faire. »

Brusquement elle disparut.

L’obscurité provoquait une perte totale. COM souffrait. « Où es-tu ? » demanda-t-il, mais il n’y eut pas de réponse. Il se demanda si cela faisait partie du processus. « Reviens ! » gémissait-il. Une sensation de manque accompagnait la souffrance qui avait remplacé le plaisir. Tout ce qui lui restait, c’étaient, de temps en temps, de petits bruits dans l’organisme de la sonde, des sons pareils à de l’acier grinçant sur de l’acier et une désagréable sensation de frottement.

Radiations en augmentation, proféra un imbécile d’indicateur sur la coque extérieure du vaisseau, faisant sursauter COM. Ensuite, il y eut un dysfonctionnement dans le silence.

Il était seul, terrorisé, avec ce besoin d’elle.

Ssssssssssssssss, siffla une composante audio : cela s’acheva en faible crachotement.

Il essaya de l’imaginer près de lui.

« Je te sens à nouveau », dit-elle.

Son retour était une immersion dans la chaleur, le recommencement d’un mouvement harmonieux. Leurs pensées s’enroulaient les unes dans les autres, et COM sentit que l’embrasement de sa conscience revenait. Il pénétra dans sa représentation à elle. « Reprends-moi, à présent », dit-elle. Il ne voulait pour rien au monde la perdre à nouveau.

Leurs pensées s’enroulaient comme des doigts de feu, et se mêlaient.

COM bougea en elle et ressentit le soupir qu’elle eut en bougeant en lui. Ils échangèrent la vision de leurs corps absorbés l’un par l’autre. COM éprouva une sensation d’oscillation et devint plus vigoureux entre les chairs de la femme dont les bras étaient soyeux et les cuisses chaudes à l’intérieur ; elle avait les lèvres douces et humides posées sur ses propres lèvres d’ombre, la langue qui s’enfonçait de manière inattendue l’envahissait tandis qu’elle atteignait sa plénitude autour de lui.

COM était envahi de visions dans l’obscurité, des explosions de gris et de rouges brillants, des verts noirâtres et des jaunes aveuglants. Il s’efforçait de prolonger son propre orgasme. Elle rit.

Regarde. Un faisceau lumineux lui montra Antarès, l’étoile rouge, un petit disque très lointain, puis s’éteignit. Tandis que COM prolongeait son orgasme, il savait que la sonde avait à nouveau pénétré dans l’espace normal et qu’elle se dirigeait vers l’étoile géante. Encore un instant et son plaisir serait fini, et il pourrait alors penser à nouveau à la mission.

Chaleur plus intense, lui indiqua un élément thermo-sensible de la coque externe avant d’exploser.

« Je t’aime », dit COM, sachant que cela lui ferait plaisir. Elle répondit avec l’ardeur qu’il espérait, explosant elle-même à l’intérieur de ses centres du plaisir, et il savait que rien ne pourrait jamais avoir plus d’importance pour lui que sa présence.

Regarde.

Écoute.

Les faisceaux d’ondes audiovisuelles firent irruption.

Antarès absorbait tout le champ de vision, une mer rouge et cancéreuse de plasma bouillonnant, émettant des ondes au son semblable à un tourbillon gémissant. Froidement, COM réalisa que d’ici peu, il ne resterait rien de la sonde.

Elle cria en lui : de quelque part dans la banque de mémoire, parvint une image paisible, plus douce que les flammes. Il vit tomber une étoile glissant dans un ciel nocturne, mourant…

 

Traduit par CHRISTIAN TOURNIER.

Starcrossed.

 

 

 

© Joseph Eder, 1973.
© George Zebrowski, 1976. Texte révisé reproduit avec l’autorisation de
l’auteur et de son agent, Joseph Elder Agency, New York.
© Librairie Générale Française, 1985, pour la traduction.