L’HOMME SANS TÊTE

par Gene Wolfe

 

Ainsi l’amour s’apprend ; peut-être même n’est-il qu’apprentissage et découverte, entrée dans un instant éternellement nouveau et retour à des sources éternellement cachées. L’âge mythique de l’amour, c’est la jeunesse ; et le moment mythique par excellence, c’est la première fois. Vous vous sentez bien seul et vaguement monstrueux ; vous vous décidez quand même… et, avec un peu de chance, vous découvrez l’autre. Il est différent et en même temps semblable, assez semblable à vous pour qu’un échange puisse se produire, et une complicité s’instaurer. Le fantasme est, dit-on, ce qui s’interpose entre le sujet et celui à qui il croit avoir affaire : le partenaire sexuel. Mais si le partenaire faisait irruption dans le fantasme ?

 

C’EST vraiment très aimable à vous de lire l’histoire d’un homme comme moi, aussi grotesquement contrefait – ou peut-être aimez-vous les individus contrefaits ? La plupart des gens détourneraient les yeux. À moins de les écarquiller. Ou d’avoir la nausée. Je n’ai pas de tête.

Non, je ne plaisante pas, et je ne vais pas vous raconter une insipide histoire de peine capitale. Je suis né sans tête.

Je ne me souviens pas, bien sûr, de ma naissance. Mais Pline – Pline l’Ancien, je crois ; vérifiez si vous voulez – nous a décrits en long et en large. Nous vivons dans l’Inde, a-t-il dit. (Moi, j’habite en Indiana ; aucun rapport, direz-vous, et pourtant je vois là un lien subtil.) Nous sommes représentés dans une illustration d’un vieux manuscrit de Marco Polo. (Si je dis nous, c’est parce que je me sens apparenté à ces personnages. C’est un tableau ravissant, une miniature ; on y voit aussi un homme – on le retrouve chez Pline – qui se protège du soleil avec son pied, et un autre qui n’a qu’un œil.) Pourtant Marco Polo n’a pas dit qu’il les avait vus lui-même. Peut-être qu’en son temps notre espèce avait disparu, abstraction faite de ma propre personne, et je n’étais pas né. Dans l’hypothèse où vous seriez toujours incapable de vous représenter mon apparence, permettez-moi de me décrire. Mes mains descendent plus bas que ma chemise et cette particularité me trahit (ainsi que l’homme de la miniature ancienne) ; je ne regarde jamais dans une glace. Mes yeux sont très grands – deux ou trois fois plus grands que les vôtres. Mes paupières ont une courbure très étudiée et s’ouvrent largement. Mes grands yeux brillants ont leur centre là où sont placés les mamelons pectoraux atrophiés qu’ont la plupart des hommes. Je pense que mes yeux sont mon plus grand avantage naturel.

J’ai une large bouche qui s’étire sur toute la largeur de mon ventre, et de grosses dents. Mes lèvres, que je puis voir en me courbant en avant lorsque je suis nu, sont plus rouges que celles de la plupart des gens, si bien qu’on pourrait les croire maquillées, ce qui serait ridicule. Ma bouche n’est pas droite ; si elle n’était pas si large et si j’étais une femme, on dirait, je crois, que sa lèvre supérieure est en arc de Cupidon. Mon nez est important mais, Dieu merci, il est assez plat pour ne pas trop bomber sous mon veston. Bien sûr il est possible qu’il ait été aplati par la pression exercée sur lui pendant tant d’années par mes vêtements.

N’ayant pas de tête, je n’ai, bien entendu, pas de cou. Tant mieux, d’ailleurs, car un moignon sans emploi se dressant entre mes épaules ferait stupide. Il s’agit, je pense, d’un cas de déformation dû à la thalidomide ou autre produit similaire. Vous vous demandez certainement comment sont distribués mes organes internes, mais à vrai dire, je n’en ai pas la moindre idée. Mettez-vous à ma place : le sauriez-vous, si vous étiez différent des autres ? Je suppose que ma bouche donne directement sur mon estomac ; et mon cerveau doit être situé à proximité de mon cœur, ce qui sans doute lui assure un bon approvisionnement en sang généreusement oxygéné – mais tout cela n’est qu’hypothèses.

Comme je vous l’ai dit, je suis né ainsi. Ce dut être un choc épouvantable pour ma pauvre mère. Toujours est-il qu’elle prit – initiative personnelle ou démarche dictée par mon père – une tête, une tête postiche, en fait une tête de poupée, de celles qui imitent de très près la physionomie des bébés humains et qu’on trouve facilement dans le commerce, et elle l’attacha à mes épaules par des courroies. Heureusement les bébés ont des visages assez inexpressifs tandis que les poupées, du moins les articles de haut de gamme, ont des physionomies étonnamment suggestives. Lorsque l’on me couvrait le nez, la bouche et les yeux d’une robe pour m’exhiber en public, je pleurais presque continuellement, sans que fût jamais décelée la supercherie.

Mes premiers souvenirs portent sur cette tête de poupée. Je jouais avec des cubes – des cubes de bois multicolores où figuraient non seulement des lettres et des chiffres, mais divers animaux, surtout des animaux de la ferme. J’avais en main un de ces cubes, et il me parut offrir une ressemblance extraordinaire avec l’objet que je portais sur les épaules. Ne souriez pas, car je conserve un souvenir ému de cet instant. C’était un cube jaune sentant la peinture fraîche, et je crois me rappeler l’avoir ensuite mis dans ma bouche. Je m’estime heureux de ne pas l’avoir avalé. (Comment se fait-il qu’on se rappelle aussi distinctement certains moments privilégiés alors qu’on oublie les événements, souvent plus frappants, qui se situent avant ou après ces souvenirs ?)

J’étais un garçon maladif, ce qui conspira avec mon anatomie particulière à me faire dispenser de sport et à m’interdire les activités telles que le scoutisme, où l’on se complaît à cet âge. Ma mère me conduisait à l’école et me ramenait le soir à la maison, sauf pendant les dernières semaines du troisième trimestre. C’est une lettre de notre médecin de famille qui m’avait épargné le cruel embarras où m’aurait jeté la pratique des sports ; cependant l’idée me vint à l’esprit, lors de ma première année de lycée ou vers cette époque que, si j’avais eu une constitution plus robuste et la permission d’enlever ma tête, j’aurais pu faire un bon joueur de football. J’avais alors une tête perfectionnée, de celles que l’on fabrique spécialement pour les ventriloques : je pouvais en mouvoir la mâchoire, lorsque je parlais, par l’intermédiaire d’un long fil joignant sa lèvre inférieure à mon nombril.

Mes études me posaient certains problèmes. J’avais découvert – ou plutôt mes parents m’avaient trouvé, sur mon insistance – une marque de chemises très bon marché dont le tissu était si léger qu’il en était à peu près transparent. Néanmoins il me fallait être toujours au premier rang, et, pour voir le tableau, m’incliner en arrière en projetant mes hanches en avant. C’est par ce détail que vous saurez si je fus votre camarade de classe, si tant est que vous vouliez le savoir, car je n’ai pas l’intention de révéler mon nom. Si vous avez souvenance d’un garçon au visage plutôt inexpressif, assis au premier rang dans la posture que je viens de décrire, il est fort possible que vous ayez été mon condisciple. Pour vous en assurer, vous serez tenté de chercher ma photo dans l’annuaire de l’école, mais vous n’y verrez pas ce visage inexpressif. Car si mes souvenirs sont exacts, la tête que je portais à cette occasion avait des yeux du type espiègle, des taches de rousseur et un nez retroussé.

Naturellement, il me fallait changer de tête environ tous les ans au cours de ma croissance ; et je n’en ai pas fait collection. Ma tête de tous les jours est assez séduisante, et sa bouche contient un amplificateur reproduisant les mots que je murmure dans un micro ; mais si séduisante soit-elle, je suis trop heureux de m’en débarrasser dès qu’elle ne m’est plus nécessaire, dès qu’en refermant la porte de mon appartement je me retranche du monde extérieur et de ses têtes de cochon, ce monde où le Dummkopf (j’adore ce mot) est roi.

Vous comprendrez donc pourquoi, lors d’une brève rencontre, je priai instamment la fille d’éteindre les lumières et de baisser les stores. Je voulais enlever ma tête ; j’étais déjà assez tendu comme ça, et je savais que je n’arriverais à rien si je ne pouvais m’en débarrasser. Je pensais qu’elle accepterait parce que ce n’était pas, m’avait-il semblé, une professionnelle – vous voyez ce que je veux dire. Pourtant elle m’objecta qu’il faisait chaud, et c’était vrai ; il faisait très chaud. Son appartement, lacune regrettable, n’était pas climatisé. Les locataires, me dit-elle, devaient s’équiper de climatiseurs à leurs frais ; et elle avait eu l’intention, avant les grosses chaleurs, d’économiser suffisamment pour faire face à cette dépense, mais il y avait eu tant d’autres achats à faire… Je connaissais la musique. Une fille comme celle-là, rencontrée dans un parc d’attractions, s’attend à recevoir un petit quelque chose. Je ne veux pas dire qu’elle agit en vraie professionnelle, et sans doute faut-il qu’un homme lui inspire une certaine sympathie pour qu’elle en fasse son partenaire après un examen attentif. N’empêche qu’elle sait par expérience qu’elle peut en tirer un profit substantiel. Je lui demandai si elle avait un ventilateur électrique, et sa réponse fut négative.

« On peut en avoir un très bien pour une dizaine de dollars, lui dis-je.

— Vingt-cinq », rétorqua-t-elle, mais elle était souriante et bon enfant.

Une fois les lumières éteintes, malheureusement, celles de la rue, les stores levés, étaient suffisantes pour éclairer son sourire dans l’obscurité.

« Il faut compter au moins vingt-cinq dollars pour un bon ventilateur, dit-elle, je me suis renseignée.

— Quinze », répliquai-je.

Et je lui donnai le nom d’un magasin vendant ce genre d’article à prix réduit. Victime des structures de distribution traditionnelles, elle payait les choses, lui expliquai-je, deux fois plus cher.

« Bien, dit-elle. Voulez-vous me retrouver demain vers six heures dans ce magasin ? Nous verrons ce qu’ils ont et, si je trouve quelque chose d’aussi bon marché, je l’achète.

— Entendu », lui dis-je.

Comme c’était étrange, pensais-je, de m’offrir une fille comme ça pour le prix d’un ventilateur au rabais. Et puis je pouvais toujours lui poser un lapin, mais elle devait savoir que je n’en ferais rien parce que j’aurais envie, probablement, de la revoir sans trop tarder. D’ailleurs ce serait assez intéressant de la piloter dans le magasin en pensant à ce que j’allais lui acheter et au pourquoi de cet achat, et en observant à travers ma chemise et de très bas, sans qu’ils s’en doutent, tous les autres clients parfaitement conscients de la situation. Enfin nous aurions peut-être envie de passer ensuite à un autre genre de distraction, c’est pourquoi je lui dis : « Entendu. » Je n’avais pas renoncé à baisser le store, mais il se trouvait de l’autre côté du lit et la fille était là qui m’empêchait, pour le moment, d’y accéder.

« Pourquoi veux-tu qu’il fasse si sombre ? Au moins, avec le store levé on a un peu d’air.

— Je ne suis pas habitué à me déshabiller devant quelqu’un, voilà tout.

— Je sais pourquoi, tu n’as pas de poils sur la poitrine ! »

Avec un petit rire nerveux, elle glissa une main sous ma chemise. Heureusement ses doigts rencontrèrent un de mes sourcils.

« Non, ce n’est pas pour ça, dit-elle en retirant la main.

— Je souffre d’une malformation grotesque.

— Tu n’es pas le seul. Qu’est-ce que c’est ? Une marque congénitale ? »

J’allais répondre non mais, à la réflexion, n’était-il pas exact que j’avais été en quelque sorte marqué congénitalement ? Je m’apprêtais donc à répondre oui lorsque la pièce se fit soudain beaucoup plus sombre.

« Tu as baissé le store ? lui dis-je.

— Non. Le drugstore ferme à présent et c’est lui surtout qui nous éclairait. »

Sur ce, j’entendis fonctionner une fermeture éclair et pendant une minute je me creusai stupidement la cervelle pour savoir d’où ce bruit pouvait bien venir. D’elle, bien sûr – elle ouvrait sa robe dans le dos. À mon tour…

J’enlève ma chemise et j’essaie d’ôter ma tête. Impossible. Une boucle de courroie coincée ou quelque chose dans ce goût-là. Mais je ne m’en inquiète pas trop, ce dont je suis le premier étonné. Je me dis que ça va simplifier les choses : si je garde ma tête, je serai sûr de ne pas la remettre à l’envers lorsque je me rhabillerai dans le noir. En tout cas, mes yeux s’habituent à l’obscurité et je devine ma partenaire. Et elle, me voit-elle ?

« Me vois-tu ? » lui dis-je.

J’enlève mon pantalon. Garder ma tête, d’accord, mais ni mes sous-vêtements, ni mes souliers.

« Pas du tout », répond-elle.

Pourtant son petit rire me dit qu’elle me ment.

« Je fais sans doute un complexe d’infériorité.

— Ce serait injustifié. Tu es beau garçon. Tu as les épaules larges, du coffre.

— J’ai un visage de bois.

— C’est vrai que tu ne souris pas beaucoup. Et ta marque, où est-elle ? Sur ton ventre ? »

Je sens sa main me palper dans le noir, mais contrairement à mon attente son exploration ne va pas jusqu’à mon visage – mon vrai visage.

« Oui, sur mon ventre.

— Écoute », me dit-elle…

Je vois maintenant son corps à la peau blanche, mais sa tête, plongée dans une ombre plus épaisse, semble avoir disparu.

« … tout le monde se tourmente pour une chose comme ça. Sais-tu ce que j’imaginais quand j’étais petite ? Je croyais avoir un visage à l’intérieur de mon nombril. »

J’éclate de rire. Trop drôle. Humoristique, même. Les voisins doivent trouver mon hilarité excessive. Car je ris à ventre déboutonné, et je dois être le seul homme au monde à pouvoir le faire.

« Non, ne ris pas, c’est vrai. »

Mais elle rit, elle aussi.

« Il faut que je voie ça.

— Tu ne peux rien voir, il fait trop sombre. C’est un petit trou noir, c’est tout. Et de toute façon, il n’y a pas de visage à l’intérieur.

« Je veux le voir. »

Je me rappelle avoir repéré des allumettes sur sa table de nuit, à côté des cigarettes. Je les trouve.

« C’est une histoire que je me racontais toute seule : j’avais en moi-même une sœur jumelle qui n’avait jamais grandi et il n’en était resté qu’un minuscule visage dans mon ventre. Hé là ! que fais-tu ?

— Je te l’ai dit, je veux voir. »

J’ai enflammé une allumette, et j’en protège la flamme au creux de la main.

« Non, tu ne peux pas faire ça ! »

Elle essaie de se retourner tout en gloussant de plus belle, mais je la maintiens sur le dos avec ma jambe.

« Tu vas me brûler.

— Ne crains rien. »

Je me penche sur elle pour examiner son nombril à la lueur vacillante de l’allumette. Tout d’abord je ne vois rien. Rien que les petits plis et circonvolutions habituels. Et au moment où l’allumette va s’éteindre, je vois.

« À mon tour de voir le tien, dit-elle, et elle essaie de me prendre les allumettes, sans succès.

— Je vais regarder le mien moi-même, lui dis-je, frottant une seconde allumette.

— Tu vas mettre le feu à tes poils.

— Non. »

Ce n’est pas facile à voir, mais en me pliant à la taille j’y parviens. Là aussi je vois un visage. Et aussitôt je souffle sur l’allumette.

« Alors, me dit-elle avec son petit rire nerveux, tu as trouvé ? »

Son buste, comme le mien, est un visage, mais avec des yeux protubérants. La bouche se trouve là où son corps se plie, car elle est à moitié assise sur les oreillers empilés ; le nez épaté est entre les côtes. Nous sommes tous ainsi, pensé-je, et cette pensée me pénètre tout entier. Nous sommes tous ainsi.

Les deux petits visages contenus dans nos nombrils s’unissent en un baiser.

 

Traduit par JEAN BAILLACHE.

The Headless Man.

 

 

 

© Jerry Carr, 1972.
© Librairie Générale Française, 1985, pour la traduction.