PARTHEN

par R.A. Lafferty

 

« La lubricité du bouc est la bonté de Dieu », dit William Blake. Tout ici paraît lui donner raison : c’est le printemps, y a de la joie, les filles sont en fleurs, un parfum de fraîcheur virginale (parthenos : vierge) souffle dans l’air vivifiant, les mâles émus se livrent comme malgré eux à mille parades amoureuses. Ce vieux satyre de Lafferty ! Pourtant nous savons bien qu’en son for intérieur, il ne peut pas être d’accord avec William Blake. Et puis, voyez-vous, c’est de la S.-F. Donc ça cache quelque chose

 

Je crois vraiment, oui je le crois, je crois vraiment que ça se passerait exactement comme ça…

 

JAMAIS le printemps n’avait été aussi merveilleux.

Jamais les affaires n’avaient été aussi bonnes. Jamais l’Avenir du Monde n’avait paru aussi brillant. Et jamais les filles n’avaient été aussi jolies.

Il est vrai que c’était le printemps le plus froid qu’on ait vu depuis bien des décennies – glacial, mordant et éternellement brumeux – et que les sinus de Roy Ronsard se révoltaient ouvertement. Il est certain que les faillites atteignaient des records sans précédent, faillites individuelles et faillites de sociétés, mais également faillites de nations. C’est un fait que les extra-terrestres avaient débarqué (bien que leur groupe n’ait pas été identifié) et qu’ils avaient publié leur Déclaration selon laquelle la moitié de l’humanité devait être mise au rebut incontinent, et que l’autre moitié serait asservie. Les augures et autres présages étaient bien sinistres mais jamais les hommes n’avaient été d’aussi bonne humeur et aussi heureux.

Répétons-le, jamais les filles n’avaient été aussi jolies ! Et personne ne pouvait trouver à redire à cela.

Roy Ronsard lui-même envisageait tout cela avec un bonheur sans mélange. Une Échelle des Valeurs plus élevée fait merveille pour chasser tous les petits tracas quotidiens si terre à terre.

Il y aurait beaucoup à dire en faveur des printemps froids et pourris. Ils sont l’expression du temps dans toute sa vitalité. Il faut accorder au moins une chose aux sinus qui explosent : ils démontrent que l’homme a quelque chose dans la tête. Et si déjà un homme doit faire faillite, qu’il ait au moins la faillite heureuse.

Quand les filles sont aussi jolies que ça, le reste n’a pas d’importance.

Laissez-nous vous faire comprendre à quel point Eva était jolie ! C’était une fille dorée à la chevelure de miel. Ses yeux étaient bleus – ou bien ils étaient verts – ou encore violets ou dorés et avec en eux un pétillement à faire fondre n’importe quel homme sur place. Les jambes de cette créature évoquaient la poésie grecque et le mouvement de ses hanches était quelque chose qui avait disparu de ce monde en même temps que les anciens navires à voile. Le galbe de son balcon décrivait un arc gothique – son cou était la passion incarnée et la splendeur de ses épaules échappait à toute description.

Sa personne tout entière était une méditation sur les courbes célestes.

Si par malheur vous n’aviez jamais entendu le son de sa voix, vous ignoriez tout des joies de la musique. Vous n’aviez pas encore été charmé par son rire ? Alors votre vie ne connaissait pas encore sa plénitude.

Est-il possible qu’une certaine exagération se soit glissée dans cette description ? Non, cela n’est pas possible. Tout ceci concorde avec l’appréciation froide et impartiale, d’hommes tels que Sam Pinta, Cyril Colbert, Willy Whitecastle, George Goshen et Roy Ronsard lui-même – et celles de centaines d’autres qui l’avaient contemplée avec délice et stupéfaction depuis qu’elle était arrivée en ville. Tous ces hommes étaient d’un solide jugement en la matière. Et en fait elle était encore plus jolie qu’ils ne voulaient bien l’admettre.

Il faut dire aussi qu’elle n’était qu’une parmi tant d’autres. Il y avait aussi Jeannie qui communiquait une espèce de folie douce à tous ceux qui l’approchaient. Roberta qui était un rêve roux. Helen – un rayon de soleil de cent mille volts. Margaret – le clown sublime. Et faire la connaissance d’Hildegarde était en soi une folle aventure. Un homme risquait sa vue rien qu’à la regarder.

« Je n’arrive pas à comprendre comment il peut y avoir tant de jolies jeunes femmes en ville cette année, déclara Roy. Du coup le monde entier se trouve transformé. Peux-tu me passer cinquante dollars, Willy ? Je dois aller voir Eva Ellery. La première fois que je l’ai rencontrée, j’ai cru à une hallucination. Elle est pourtant bel et bien réelle. La connais-tu ?

— Oui. Une jeune femme tout à fait exceptionnelle. Elle a une petite fille, Angela, qui est vraiment à vous couper le souffle. Roy, il me reste en tout et pour tout vingt dollars mais je veux bien les partager avec toi. Comme tu sais, je suis en train de plonger, moi aussi. Je ne sais pas ce que je vais faire une fois qu’ils m’auront retiré mon affaire. Mais quel bonheur d’être en vie, Roy.

— Fantastique. Ça m’ennuie beaucoup de ne pas avoir d’argent à consacrer à Eva, pourtant elle n’est pas très gourmande dans ce domaine. Elle m’a même prêté de l’argent pour arrondir les angles en ce qui concerne la liquidation de mon affaire. C’est une des femmes d’affaires les plus avisées que j’aie jamais connues car elle a trouvé le moyen de convaincre mes créanciers de me laisser un peu de répit. J’y laisserai sûrement ma chemise. Mais comme elle dit, je n’y laisserai peut-être pas ma peau. »

 

Il y avait un superbe brouillard, méchamment froid, et on se souvenait qu’un soleil éclatant (qu’on n’avait pas vu depuis bien des jours) brillait quelque part derrière. Un vent de folie soufflait sur le monde et tout le monde était amoureux de la vie.

Tout le monde excepté Peggy Ronsard et les épouses qui comme elle ne comprenaient rien aux choses élevées. Peggy était devenue pareille à un brouillard, mais sans le moindre soleil par-derrière. Roy se dit, en rentrant la voir un moment, qu’elle était devenue bien terne.

« Eh bien ? » lui demanda-t-elle avec des sous-entendus dans la voix. Il n’y avait pas d’harmoniques dans sa voix comme dans celle d’Eva. Rien que des sous-entendus.

« Eh bien quoi ? Mon-euh-amour ? fit Roy.

— Ton affaire, quelles sont les dernières nouvelles ? Comment t’en sors-tu ?

— Ah ! mon affaire. Je n’y suis même pas allé aujourd’hui. J’ai bien l’impression que c’est fichu.

— Tu vas tout perdre sans même te battre ? Tu n’étais pas comme ça autrefois. Il y a deux semaines, ta société d’expertise-comptable disait que tu avais toutes sortes d’avoirs non réalisés et que tu te tirerais facilement de ce mauvais pas.

— Et deux semaines plus tard, ma société d’expertise-comptable fait faillite elle aussi. Tout le monde fait faillite en ce moment.

— Ta société d’expertise-comptable allait très bien jusqu’à ce que cette femme Roberta y entre. Et ta société à toi allait très bien avant que tu ne te mettes à écouter cette Eva de malheur.

— Tu ne la trouves pas merveilleuse, Peggy ? »

Peggy fit un bruit avec la bouche que Roy prit pour un acquiescement, mais ces derniers temps il ne comprenait plus très bien sa femme.

« Et il y a autre chose, ajouta pernicieusement Peggy. Dans le temps, tu étais assez porté sur la chose et maintenant c’est terminé. C’est le genre de chose qui frustre une épouse. Et tes vieux coquins d’amis ont tous changé eux aussi. Autrefois Sam Pinta me grimpait sans cesse après comme un singe et je ne pouvais pas m’asseoir sans me retrouver avec Willy Whitecastle sur les genoux. Et Judy Pinta dit qu’il a tellement changé que la vie ne vaut même plus la peine d’être vécue. Vous étiez tous des maris si aimants avant ! Mais qu’est-ce qui vous est arrivé ?

— Ah ! je crois que maintenant nous avons accédé à un niveau de conscience supérieur.

— Tu ne faisais pas tout ce tintouin avec ton niveau de conscience avant l’arrivée de cette Eva. Et cette satanée Roberta ! Pourtant elle a deux petites filles vraiment adorables, je le reconnais. Et cette Margaret, c’est à cause d’elle que Cyril Colbert et George Goshen sont devenus de telles chiffes molles. Elle a cependant une très jolie petite fille.

— As-tu remarqué le nombre de femmes vraiment superbes qu’il y a en ville ces derniers temps, Peggy ?

— Roy, j’espère que ces extra-terrestres vont arracher jusqu’au dernier dollar à ce carré de choux ! Les monstres seront sûrement les premiers à mettre la main sur toutes les jolies femmes. J’espère qu’il s’agit d’une bande d’alligators sadiques et qu’ils feront à ces jolies poupées tout ce que la loi réprouve.

— Peggy, je crois bien que les extra-terrestres (et on dit qu’ils sont déjà parmi nous) seront un peu plus subtils que ne se l’imaginent les gens en général.

— J’espère que ce sont tous des Jack l’Éventreur. Et d’ailleurs, ces jours-ci, je me dis que je me laisserais bien faire par Jack l’Éventreur. Ça contrasterait agréablement avec ce qu’on connaît ces derniers temps. »

 

Peggy avait mis le doigt sur la question. Car les belles jeunes femmes qui apparemment pullulaient en ville en ce printemps avaient un curieux effet sur les hommes qui tombaient sous leur charme. Les vieux boucs se transformaient en agneaux et les grands méchants loups en louveteaux.

Jeannie avait un physique si renversant qu’on avait presque envie de hurler. Mais l’émoi qu’elle suscitait chez ses galants amis était d’un genre un peu éteint en dépit des brûlantes ardeurs qu’elle semblait capable de provoquer. On eût dit Artémis en personne et les hommes la vénéraient au niveau supérieur. Il était merveilleux de la regarder et de lui parler. Mais qui aurait été assez rustre pour se permettre d’y toucher ?

Eva produisait un effet similaire – ainsi d’ailleurs que Roberta et Helen (celle-ci avait trois petites filles qui lui ressemblaient telles trois pommes dorées) et Margaret et Hildegarde. Comment un homme pouvait-il ne pas vouloir accéder aux sphères supérieures quand tant de créatures aussi merveilleuses et aussi divines peuplaient la ville ?

Mais quand les hommes revenaient chez eux auprès de leur femme insipide en comparaison, avec cette histoire de sphères supérieures dans la tête, le mal était déjà fait. Les hommes n’étaient plus les maris pleins d’amour qu’ils auraient dû être. Les rapports les plus intimes cessaient. À la longue, cela risquait d’avoir une incidence sur les statistiques.

Pourtant les préoccupations de ce bas monde se glissaient parfois quand même dans les conversations des hommes qui avaient accédé aux sphères supérieures.

« Je me suis posé la question, dit Roy à George Goshen, de savoir à qui vont aller toutes nos affaires quand nous les aurons lâchées.

— Nous sommes nombreux à nous l’être posée, répondit George. Apparemment, elles sont reprises en main par des personnes anonymes ou bien par des compagnies sans personnel apparent. Pourtant il y a bien quelqu’un qui regroupe toutes ces sociétés. D’après une théorie, il s’agirait des extra-terrestres.

— Le gouvernement dit que les extra-terrestres sont déjà parmi nous, mais personne ne les a encore vus. Ils publient leurs programmes et leurs résultats par le biais d’intermédiaires qui en toute sincérité ne connaissent pas ceux qui les emploient. Les extra-terrestres disent cependant toujours qu’ils mettront au rancart la moitié de l’humanité et qu’ils asserviront l’autre moitié.

— Et Jeannie dit – as-tu déjà vu son amour de petite fille ? – que nous voyons les extra-terrestres tous les jours mais que nous ne savons pas que ce sont eux. Elle dit que l’invasion des extra-terrestres aura probablement atteint son objectif avant même que nous ayons compris en quoi elle consiste. Quelles sont les dernières nouvelles du reste du pays et du monde ?

— Pareil. Toutes les affaires tombent à l’eau et tout le monde est heureux. Sur le papier, jamais la situation n’a été aussi bonne. Il y a eu un énorme apport de capitaux frais d’origine inconnue et toutes les affaires se mettent à prospérer aussitôt qu’elles ont changé de mains. Les nouveaux propriétaires – et personne ne sait de qui ou de quoi il s’agit – doivent être satisfaits de la tournure que prennent les événements. Toutefois, je ne crois pas qu’il puisse y avoir quelqu’un de plus heureux que moi. Peux-tu me passer cinquante cents, George ? Je viens de m’apercevoir que je n’ai pas encore mangé aujourd’hui. Peggy travaille maintenant pour le compte de mon ex-société, mais elle tarde un peu à me donner de l’argent de poche. À propos, Peggy s’est mise à se comporter bizarrement ces temps derniers.

— Il me reste en tout et pour tout quarante cents, Roy. Prends la pièce de vingt. Ma femme aussi travaille à présent, mais j’ai bien l’impression qu’il n’y aura plus jamais de travail pour nous. Te serais-tu jamais douté que nous verrions un jour des panneaux disant « HOMMES SABSTENIR » sur tous les bureaux d’embauche du pays ? Enfin – quand on est heureux, le reste ne compte pas.

— George, il y a un détail amusant qui revient fréquemment dans l’actualité internationale, ces temps derniers. Notre ville ne serait apparemment pas la seule où l’on aurait remarqué un nombre inhabituel de jolies jeunes femmes cet été. Il y en aurait aussi à Téhéran et à Lvov ainsi qu’à Madras, Lima, Boston. Partout.

. – Non ! Des jolies filles à Boston ? Tu veux rire. Il faut vraiment que cette année ait été biscornue pour que de telles choses arrivent. Cependant, as-tu déjà vu un été aussi splendide, Roy ?

— Jamais, sur ma vie. »

Une épaisse brouillasse avait sévi tout l’été. Mais c’était une brouillasse merveilleuse. Et lorsqu’on est en harmonie avec la beauté intérieure des choses, l’aspect extérieur importe peu. Et l’important, c’était que tout le monde était heureux.

Oh ! bien sûr, il y avait de temps en temps de petits malentendus. Comme cette épouse – cela s’était passé à Cincinnati mais peut-être aussi ailleurs – qui, un soir, s’était approchée et avait touché la main de son mari en se laissant aller à une démonstration d’affection démodée. Évidemment son mari avait retiré sa main brutalement, car il était clair que sa femme n’avait pas encore comme lui accédé aux sphères supérieures. Le lendemain matin, il était parti et n’était plus jamais revenu.

En ces temps-là, les hommes abandonnaient le domicile conjugal en grand nombre. En fait, la plupart des hommes. Car quelle qu’ait pu être l’origine de ce vieux mode de cohabitation, il ne présentait désormais plus aucun attrait. Quand on a communié avec la lumière en personne, que peut-on trouver à une chandelle de suif ?

La plupart des hommes devenaient des clochards et des fainéants. Ils se contentaient de leur illumination intérieure. Chaque matin, les éboueurs ramassaient à la pelle ceux qui étaient morts et les emportaient dans leur benne à ordures. Et chacun de ces hommes mourait heureux. Et c’est cela qui était si plaisant. Pour qui était parvenu au niveau de conscience supérieur, la mort n’était qu’un passage.

 

C’était une merveilleuse journée d’automne. Roy Ronsard et Sam Pinta venait de terminer leur tournée infructueuse de ce qu’on appelait autrefois les poubelles mais qui à présent portait un nom plus élégant. Leur ventre était toujours aussi creux mais leur cœur débordait de joie car c’était vraiment une merveilleuse journée d’automne.

La neige était arrivée tôt, il est vrai, et un grand nombre d’hommes avait péri de ce fait. Mais ce n’était pas parce qu’on avait une vie heureuse qu’elle devait forcément être longue. Ces derniers temps les hommes ne vivaient plus trop dans ce monde-ci mais plutôt dans leur tête. Toutefois ils se parlaient encore de temps en temps.

« Ils disent ici – Roy Ronsard se mit à lire un vieux morceau de journal qui avait servi à envelopper des os –, que le professeur Elmer, juste avant de mourir de malnutrition, avait émis l’opinion que les extra-terrestres ne supporteraient pas la lumière du soleil. D’après lui, ce serait la raison pour laquelle ils auraient modifié notre atmosphère et rendu notre monde ténébreux. Peux-tu croire une chose pareille, Sam ?

— Difficilement. Quelle idée de dire que notre monde est ténébreux ? À mon avis, c’est une bonne chose que nous soyons débarrassés de ce satané soleil.

— Et ils ajoutent que d’après lui, une des armes employée par les extra-terrestres consisterait à insuffler aux hommes à leur insu un sentiment général d’euphor…, le reste du journal est déchiré.

— Roy, j’ai aperçu Margaret, aujourd’hui. De loin, bien sûr. Je ne pouvais évidemment pas approcher une créature aussi incandescente dans l’état misérable ou je me trouve en ce moment. Pourtant, te rends-tu bien compte, Roy, de tout ce que nous devons à ces jolies filles ? Je me dis que sans elles, jamais nous n’aurions eu la moindre idée de ce que sont les sphères supérieures ou la lumière intérieure. Comment font-elles donc pour être si jolies ?

— Sam, il y a une chose à leur sujet qui m’a toujours sidéré.

— Tout chez elle me sidère. Mais de quoi veux-tu parler ?

— Elles ont toutes des filles, Sam. Et aucune d’elles n’a de mari. Comment se fait-il qu’aucune d’elles n’ait jamais eu de mari ni de fils ?

— Je n’y avais jamais pensé. Quelle splendide année nous avons eue, Roy. Mon unique regret, c’est que je ne verrai pas l’hiver qui promet pourtant d’être l’apothéose de cet automne radieux. Mais nous avions déjà tant reçu : on ne peut espérer tout avoir. Ne trouves-tu pas sublime d’être recouvert d’une épaisse couche de neige ?

— On dirait l’édredon du Paradis, Sam. Et quand le dernier d’entre nous aura disparu – et maintenant ça ne saurait trop tarder – crois-tu que les filles se rappelleront à quel point elles ont illuminé notre vie ? »

 

Traduit par BERNARD RAISON.

Parthen.

 

 

 

© VPD Publishing Corp., 1973.
© Librairie Générale Française, 1985, pour la traduction.