MONDE BIEN PERDU

par Theodore Sturgeon

 

Eh oui, les extra-terrestres ont débarqué. Non pour capter notre faveur (comme c’était le cas précédemment), mais pour nous faire don de leur tendresse. L’homme et la femme sont deux modèles culturels, incapables de nous accueillir tous dans nos singularités respectives ; avec les extraterrestres, on peut multiplier les variantes à l’infini. Ce qui reste constant, c’est l’énergie consacrée au choix d’objet : l’amour fou, l’amour exemplaire, l’amour fusionnel, toujours prêt à faire partager son euphorie à la ronde et par là même bien propre à déchaîner les foudres de la loi sur n’importe quelle planète. Quand on a trouvé l’absolu, où peut bien s’arrêter la quête ?

 

POUR le monde entier, ils étaient les Tourtereaux ; pourtant ce n’étaient pas des oiseaux, mais des humains. Enfin, des humanoïdes. Des bipèdes sans plumes. Leur séjour sur la Terre fut bref : un prodige de neuf jours. Tout prodige qui dure neuf jours sur une Terre où règnent les orga-spectacles à la tridi, les drogues à geler le temps, les champs inverseurs de synapses qui permettent de transformer un coucher de soleil en parfums et un masochiste en fétichiste de la fourrure, et mille autres euphorisants – sur une Terre telle que celle-ci, un prodige qui dure neuf jours est vraiment un prodige.

Comme une floraison soudaine sur toute la surface de la Terre se répandit la magie particulière des Tourtereaux. Tout portait la marque des Tourtereaux : chansons, parures, breloques et bibelots, chapeaux et épingles, bracelets et pendentifs, monnaies, boissons et friandises. Car il y avait en eux ce quelque chose qui créait un profond ravissement. Il ne suffit pas d’entendre parler d’un Tourtereau pour ressentir ce charme profond. Beaucoup sont insensibles même à un hologramme. Mais regardez des Tourtereaux ne serait-ce qu’un instant, et vous verrez ce qui arrivera. C’est la même impression que, à douze ans, dans l’euphorie de l’été, celle de votre premier baiser : le souffle coupé, vous étiez sûr que cela ne pouvait se reproduire. Et, de fait, c’était impossible… à moins de regarder des Tourtereaux. Alors vous restez sous le charme quatre secondes sans un bruit ni un mouvement, et soudain votre cœur se serre, et des larmes incrédules vous piquent et ne disparaissent pas ; et le premier mouvement que vous faites ensuite, vous le faites sur la pointe des pieds, et vos premiers mots vous les chuchotez.

Cette magie passait fort bien à la tridi, et tout le monde avait la tridi : aussi, pour une brève période, la Terre fut ensorcelée.

Il n’y avait que deux Tourtereaux. Ils descendirent du ciel en un seul éclair cuivré, et sortirent de leur vaisseau main dans la main. Dans leurs yeux on lisait qu’ils étaient émerveillés, émerveillés l’un de l’autre et émerveillés du monde. Ils semblaient figés dans un instant de découverte plein à craquer ; ils s’effaçaient l’un devant l’autre avec une grave courtoisie, ils regardaient autour d’eux, et par leurs regards mêmes ils se faisaient des présents : la couleur du ciel, la saveur de l’air, la pression des choses qui se développaient, se rencontraient, se transformaient. Ils n’échangeaient pas un mot ; simplement, ils étaient ensemble. Rien qu’à les regarder, on savait qu’ils montaient avec révérence des escaliers de notes d’oiseaux, que chacun connaissait la chaleur de l’autre tandis que leur corps buvait en silence le soleil.

Ils sortirent de leur vaisseau, et le plus grand jeta dessus une poudre jaune. Le vaisseau se replia sur lui-même et s’écroula en un tas de débris, qui s’affaissa en un tas de sable brillant, qui s’effondra en poussière compacte, puis s’envola en une poudre si fine que le mouvement brownien suffisait à la mettre en mouvement et à l’emporter au loin. Tout le monde pouvait voir qu’ils avaient l’intention de rester. Tout le monde pouvait comprendre rien qu’à les regarder que, juste après le ravissement qu’ils s’inspiraient l’un à l’autre, venait l’émerveillement ravi que leur inspirait la Terre et tout ce et ceux qu’on y trouvait.

Si la culture de la Terre était une pyramide, au sommet (où se trouve le pouvoir) trônerait un aveugle, car nous sommes ainsi faits que ce n’est qu’en nous aveuglant peu à peu que nous pouvons nous élever au-dessus de nos semblables. L’homme qui est au sommet est extrêmement préoccupé de la prospérité de l’ensemble, parce qu’il le considère comme l’origine et le soutien de son ascension, ce qu’il est, et comme un prolongement de lui-même, ce qu’il n’est pas. C’est un tel homme qui, confronté à une évidence sans mesure, décida de trouver une défense contre les Tourtereaux, et fournit les matrices et coordonnées de l’idée de Tourtereau au plus merveilleux ordinateur qui ait jamais été construit. „

La machine absorba les symboles, les lança de droite et de gauche, compara, attendit, apparia et s’immobilisa pendant que sa mémoire turgide, cellule après cellule, se taisait, se taisait… et soudain, dans un coin reculé, entra en résonance. Elle saisit cette résonance dans des forceps mathématiques afin de l’extraire (tout en traduisant avec frénésie) et pointa fébrilement une langue de papier sur laquelle était tapé :

 

DIRBANU

 

Or ceci changeait complètement le problème. Car les navires de la Terre avaient parcouru le cosmos en tous sens, en rencontrant peu d’obstacles. Et de ces obstacles, tout était compréhensible, sauf pour un seul : Dirbanu, planète transgalactique qui se drapait de champs de force impénétrables toutes les fois qu’un vaisseau de la Terre approchait. D’autres mondes en étaient capables, mais dans chaque cas les équipages savaient pourquoi on le faisait. Dirbanu, une fois découverte, avait interdit tout atterrissage avant qu’un ambassadeur puisse être envoyé à la Terre ; ce qui fut fait en son temps (selon l’ordinateur, seule entité qui se rappelât cet épisode) : et il apparut à l’évidence que la Terre et Dirbanu avaient beaucoup en commun. L’ambassadeur, pourtant, montra un fort singulier dédain de la Terre, de ses pompes et de ses œuvres, fit la moue et repartit chez lui sans un mot ; et depuis lors Dirbanu restait hermétiquement close à la curiosité des Terriens.

Par là même, Dirbanu devint précieuse, et de bonne prise, mais nous ne pouvions pas même rider la placide surface de ses défenses ; et à mesure que, de façon répétée, elle s’avérait imprenable, Dirbanu passait dans notre mentalité collective par les stades habituels : la Curiosité, le Mystère, le Défi, l’Ennemi, l’Ennemi, l’Ennemi, le Mystère, la Curiosité, et pour finir Ce-qui-est-trop-loin-pour-qu’on-s’en-soucie, ou l’Oublié.

Et soudain, si longtemps après, voilà que la Terre avait à bord deux authentiques natifs de Dirbanu, qui ravissaient le peuple et ne donnaient aucun renseignement. Ce fait intolérable commença à être ressenti dans le monde entier – mais lentement, car cette fois le tapage des Aveugles était amorti et absorbé par la magie des Tourtereaux. Il aurait fallu peut-être très longtemps pour convaincre le peuple du danger qui était en son sein sans un fait nouveau vraiment surprenant :

Un message direct arriva de Dirbanu.

L’effet additionné de toutes les communications au sujet des Tourtereaux provenant d’émetteurs terrestres avait attiré l’attention de Dirbanu, qui nous informa promptement que les Tourtereaux étaient bien leurs ressortissants, que de plus c’étaient des fugitifs, et que si la Terre accordait droit d’asile aux criminels de Dirbanu, Dirbanu prendrait fort mal la chose, mais aurait au contraire beaucoup de satisfaction si la Terre jugeait bon de les lui remettre.

La profondeur de son ravissement n’empêcha pas la Terre de calculer un plan d’action. L’occasion se présentait enfin d’avoir avec Dirbanu des rapports amicaux – la grande Dirbanu qui, puisqu’elle avait des champs de force que la Terre était incapable de reproduire, devait nécessairement avoir beaucoup d’autres choses qui pouvaient servir à la Terre ; la puissante Dirbanu, devant laquelle nous pouvions nous agenouiller dans une attitude de supplication (des bombes-purement-défensives cachées dans les poches), la tête basse (masquant le couteau entre les dents) pour mendier des miettes de sa table (afin de repérer l’emplacement des cuisines).

C’est ainsi que l’affaire des Tourtereaux devint un élément de plus dans la lassante kyrielle de preuves que l’intolérance pleine de bon sens de la Terre pouvait vaincre pratiquement tout, même la magie.

Surtout la magie.

Et donc les Tourtereaux furent arrêtés, le Star-Mini 439 fut équipé en navire-prison et, avec un équipage trié sur le volet, s’élança vers les étoiles, emportant une cargaison qui nous livrerait un monde.

 

L’équipage comptait deux hommes : un petit coq haut en couleur, et un grand taureau terne ; respectivement, Rootes, qui était le commandant et l’état-major, et Gromm, qui était l’aspirant et les troupes embarquées. Rootes était sans vergogne, alerte, pâle et nerveux. Il avait les cheveux noisette, et les yeux aussi, et son regard était dur. Gromm avait la démarche traînante, les mains énormes et douces, les épaules lourdes, et larges comme la moitié de la taille de Rootes. Il aurait dû porter la cuculle et la robe à cordelière. Ou peut-être le burnous. Il ne portait ni l’un ni l’autre, mais l’effet était le même. Lui seul savait que les mots et les images, les concepts et les comparaisons tourbillonnaient sans cesse en lui comme un blizzard. Lui seul savait, et Rootes aussi, qu’il avait des livres, des livres, des livres, mais Rootes ne se souciait pas qu’il en eût ou non. Gromm lui servait de nom depuis qu’il avait appris à parler, et Gromm lui suffisait comme nom : les mots qu’il avait dans la tête refusaient de sortir à plus d’un ou deux à la fois, avec de longs intervalles entre eux ; alors il avait appris à condenser ses messages verbaux en sourds grommellements, et lorsqu’ils ne voulaient pas se condenser il ne disait rien.

C’étaient des primitifs tous les deux, ce qui revient à dire que c’étaient des hommes d’action, tandis que l’Homme Moderne est un penseur et/ou un sensitif. Les penseurs composent de nouvelles variations et de nouveaux arrangements de volupté, et les sensitifs récompensent les penseurs en réagissant à leurs trouvailles. Les vaisseaux n’offraient pas de place pour l’Homme Moderne, et l’Homme Moderne ne se souciait guère de l’usage des vaisseaux.

Les hommes d’action peuvent coopérer comme la came et le poussoir de soupape, comme le rochet et le cliquet, et une telle association crée des liens puissants. Mais Rootes et Gromm formaient un équipage unique en ce sens que ces pièces de machine n’étaient pas interchangeables. Tout bon commandant peut commander n’importe quel bon équipage, dans des conditions équivalentes. Mais Rootes ne voulait pas et ne pouvait pas s’embarquer avec un autre que Gromm, et Gromm était tout aussi dépendant. Gromm comprenait ce lien, et savait que la seule façon concevable de le rompre eût été de l’expliquer à Rootes. Rootes ne le comprenait pas, parce qu’il ne lui était jamais venu à l’esprit d’essayer, et s’il avait essayé il aurait échoué, parce qu’il n’était par essence pas outillé pour cette tâche. Gromm savait que leur lien unique était pour lui une question de survie. Rootes ne le savait pas, et aurait rejeté cette idée avec véhémence.

Donc Rootes considérait Gromm avec tolérance, et avec un amusement non sans restriction. La restriction était due à la conscience indéfinie qu’il pouvait totalement compter sur Gromm. Gromm considérait Rootes avec… eh bien, avec l’incessant tourbillon silencieux de mots dans son esprit.

Il y avait, outre l’accord fonctionnel et l’autre lien que seul Gromm comprenait, un troisième facteur qui rendait leur équipe formidablement efficace. C’était un facteur organique, lié à la propulsion stellaire.

Les moteurs à réaction étaient oubliés depuis longtemps. La propulsion dite « par distorseur » n’était utilisée qu’à titre expérimental et sur certains vaisseaux de guerre d’intervention d’urgence où le coût de fonctionnement ne comptait pas. Le Star-Mini 439 était, comme la plupart des vaisseaux interstellaires, mû par une machinerie S. R. Comme le transistor, le générateur de Stase Relative est extrêmement simple à construire et vraiment très difficile à expliquer. Ses principes mathématiques confinent au mysticisme et la théorie sur laquelle il repose contient certaines impossibilités que l’on néglige en pratique. Son effet est de déplacer le lieu de stase du vaisseau et de tout ce qu’il contient d’un point de référence à un autre. Par exemple, le vaisseau au repos sur la surface de la Terre est en stase relativement au sol sur lequel il repose. Mettre le vaisseau en stase relativement au centre de la Terre revient à lui donner instantanément une vitesse de fait égale à la vitesse de rotation de la surface de la planète autour de son axe – quelque 1500 kilomètres à l’heure. La mise en stase relativement au soleil arrache la Terre de sous le vaisseau à la vitesse de révolution de la Terre. La stase M. G. –« lance » le vaisseau à la vitesse angulaire du soleil par rapport au Moyeu Galactique. La dérive de la galaxie peut aussi être utilisée, comme tout autre centre de masse simple ou complexe dans cet univers en expansion. Il y a des résultantes et des mutiplicateurs, et les vitesses de fait peuvent être énormes. Et cependant, le vaisseau est constamment en stase, ce qui supprime tout facteur d’inertie.

Le seul inconvénient de la propulsion S. R. est que les passages d’un point de référence à un autre font perdre conscience à l’équipage, pour des raisons neuropsychiques. La période d’inconscience varie légèrement entre les individus, d’une heure à deux heures et demie. Mais quelque anomalie dans la gigantesque carcasse de Gromm limitait ses périodes d’inconscience à trente ou quarante minutes, alors que Rootes était hors jeu pour deux heures ou plus. Gromm était ainsi constitué que des moments de solitude étaient pour lui une nécessité vitale ; car il faut que de temps en temps un homme puisse être lui-même, ce qui était impossible à Gromm en présence de quiconque. Mais après les changements de stase Gromm avait une heure ou deux à lui, pendant que son supérieur gisait prostré sur la couchette de récupération, et il les passait à des communions de son propre choix : quelquefois tout simplement avec un bon livre.

Tel était donc l’équipage choisi pour le navire-prison. Ces hommes étaient ensemble depuis plus longtemps que tout autre équipage du Service Spatial. Leur dossier montrait un coefficient d’efficacité et une résistance à l’usure physique et psychique inconnue jusqu’alors dans un métier où la réclusion pour de longs trajets dans un espace restreint en était venue à être considérée comme un danger. Dans l’espace, les translations se suivaient avec monotonie, et l’on se posait sur les planètes selon l’horaire et sans incident. À terre, Rootes se ruait vers les lieux de plaisir, où il se vautrait jusqu’à une heure avant le décollage, pendant que Gromm se rendait d’abord au bureau commercial puis dans une librairie.

Ils furent satisfaits d’être choisis pour le voyage vers Dirbanu. Rootes ne ressentit aucun remords d’enlever à la Terre son nouvel enchantement, étant un des rares à y être insensibles. (« Jolis », dit-il à la première rencontre.) Gromm se contenta de grogner, mais c’est ce que tout le monde faisait. Rootes ne remarqua pas, et Gromm ne commenta pas le fait évident que, si l’expression d’émerveillement révérenciel que les Tourtereaux avaient en présence l’un de l’autre s’était peut-être intensifiée encore, le plaisir extrême qu’ils prenaient à la Terre et aux choses de la Terre avait disparu. Ils furent enfermés, solidement mais confortablement, dans la cabine arrière, derrière une porte transparente toute neuve, de sorte que l’on pouvait observer leurs moindres mouvements depuis la cabine principale et le tableau de commandes. Ils restaient assis tout près l’un de l’autre, enlacés, et bien que leur joie radieuse à ce contact ne diminuât jamais, il y avait une ombre sur ce plaisir, c’était une beauté mêlée de larmes comme la musique déchirante du mur des lamentations.

La propulsion S. R. prit appui sur la Lune, et ils bondirent au loin. Gromm émergea de l’inconscience pour trouver un calme complet. Les Tourtereaux gisaient immobiles dans les bras l’un de l’autre, très humains d’apparence, à part la hauteur de la fente de leurs paupières fermées, car c’était l’inférieure qui se relevait, à la différence des Terriens. Rootes était vautré mollement sur l’autre couchette, et Gromm inclina la tête à cette vue. Il appréciait énormément le silence car Rootes avait rempli la petite cabine de propos terre à terre sur ses conquêtes au port, ne faisant pas grâce du moindre détail, du moindre poil, pendant deux heures d’affilée avant le départ. C’était un usage que Gromm trouvait particulièrement pénible, en partie à cause du sujet, qui le laissait complètement froid, mais surtout à cause de son caractère inéluctable. Gromm avait noté depuis longtemps que ces narrations, malgré leur luxe de détails, avaient le ton de la soif plutôt que de la satiété. Il avait formé ses propres conclusions à ce sujet et, de façon caractéristique, les gardait pour lui-même. Mais intérieurement, ses tourbillons de mots pouvaient très bien s’y adapter, et c’est ce qu’ils faisaient. « Ah ! mon vieux, ce qu’elle gémissait ! psalmodiait Rootes. Demander de l’argent ? C’est elle qui m’en a donné ! Et qu’est-ce que j’en ai fait ? Eh bien, je m’en suis payé une autre tranche. » Et ce que tu pourrais te payer avec un liard de tendresse, mon prince ! chantaient ses Paroles silencieuses « … d’un bout à l’autre du plancher et autour du tapis, et, bon dieu, j’ai bien cru qu’on allait grimper au mur. Bourré, mon vieux Gromm, je te dis que j’étais bourré ! » Pauvre petit, poursuivait le murmure secret, ta pauvreté est aussi grande que ta joie et le dixième du bruit que tu fais pour rien. Une des plus grandes joies de Gromm provenait de ce que cette sorte d’étalage se limitait au premier jour de voyage, et ensuite pratiquement plus un mot sur ce thème si riche jusqu’au départ suivant, quel que soit le nombre de mois d’attente. Couine pour moi sur l’amour, cher souriceau, gloussait-il sous cape ; debout sur son fromage, grignote ton rêve. Puis avec lassitude : Mais, las ! ce trésor que je porte est une charge trop lourde pour être ainsi tiraillé par ta résonnante vacuité !

Gromm quitta sa couchette et gagna les commandes. Les caps pré-sélectionnés correspondaient bien aux données des indicateurs. Il les enregistra et régla la commande de repérage de façon à localiser un certain noyau de masse dans la nébuleuse du Crabe. Une sonnerie lui indiquerait que l’opération était faite. Il régla l’interrupteur pour que l’arrêt final puisse se faire par le bouton près de sa couchette, et se rendit à l’arrière pour attendre.

Il resta debout à regarder les Tourtereaux parce qu’il n’avait rien d’autre à faire.

Ils gisaient dans une immobilité totale, mais ils étaient tellement débordants d’amour que leurs postures mêmes l’exprimaient. Leurs corps flasques se tendaient l’un vers l’autre, et la main du plus grand semblait se couler vers les doigts de son bien-aimé, puis revenir, comme les lambeaux épars d’un tissu déchiré aspirant à retrouver l’unité. Et comme dans leur cœur il y avait une tristesse aussi, leur posture, à chacun et à tous deux, ensemble et séparément, l’exprimait, et chacun de son côté parlait en silence à travers l’autre de la perte qu’ils avaient subie et des pertes pires encore qu’elle promettait. Lentement cette vision envahit la pensée de Gromm, et ses Paroles intérieures s’en emparèrent, l’assemblèrent et l’égalisèrent, et enfin murmurèrent : Balayez la poussière de la tristesse de l’avenir, êtres de clarté. La tristesse du moment présent vous suffit. La peine ne doit vivre qu’après être vraiment née et non pas avant.

Ses Paroles chantaient :

 

Viens t’en remplir la coupe, et au feu du printemps

Jette après cet hiver ton manteau de remords :

Il n’a qu’un bref parcours, le bel oiseau du temps,

À voler, et déjà il a pris son essor.

 

Elles ajoutèrent : Omar Khayyam, né vers 1073, car telle était aussi une des fonctions de ses Paroles.

Puis il fut pétrifié d’horreur ; ses grandes mains se levèrent spasmodiquement et griffèrent la prison de verre…

Ils lui souriaient.

Ils lui souriaient, et sur leurs visages et leurs corps, et dans leurs corps, il n’y avait pas de tristesse.

Ils l’avaient entendu !

Son regard se tourna convulsivement vers la forme prostrée du commandant, puis revint aux Tourtereaux.

Qu’ils reprennent si vite leurs esprits, c’était à tout le moins pour lui une intrusion : ses moments de solitude étaient précieux, plus que précieux, et lui seraient inutiles sous le regard scrutateur de ces yeux de joyaux. Mais ce n’était là qu’une question mineure à côté de cet autre fait, cette terrible réalité : ils entendaient.

Les races télépathes n’étaient pas très répandues, mais il y en avait. Et son expérience actuelle, c’était ce qui arrivait immanquablement quand des humains en rencontraient une. Il pouvait seulement émettre ; les Tourtereaux pouvaient seulement capter. Et il ne fallait pas qu’ils captent ses pensées. Personne ne devait le faire. Personne ne devait savoir ce qu’il était, ce qu’il pensait. Si quiconque y parvenait, ce serait un désastre irrémédiable. Cela signifierait la fin des vols avec Rootes. C’est-à-dire la fin des vols avec quiconque. Et comment pourrait-il vivre, où pourrait-il aller ?

Il se retourna vers les Tourtereaux, les lèvres pâles et retroussées en un rictus de panique et de fureur. Pendant un instant de tension épaisse à couper au couteau, son regard retint le leur. Ils se serrèrent plus étroitement l’un contre l’autre, et ensemble lui adressèrent un radieux regard d’amitié et d’inquiétude, qui le fit grincer des dents.

C’est alors qu’au tableau de commande le repérage sonna.

Gromm tourna lentement le dos à la porte transparente et alla à sa couchette. Il s’étendit et mit son pouce en position sur le bouton.

Il haïssait les Tourtereaux, et il n’y avait aucune joie en lui. Il appuya sur le bouton, le vaisseau passa à une nouvelle stase, et il s’évanouit.

 

Le temps passa.

« Gromm !

— ?

— Tu les as nourris à ce passage ?

— Nan.

— Au passage précédent ?

— Nan.

— Mais, bon dieu ! qu’est-ce qui te prend, espèce de grand couilloune ! De quoi tu veux qu’ils vivent ? »

Gromm décocha vers l’arrière un regard de haine dévastatrice. « D’amour, dit-il.

— Nourris-les », aboya Rootes.

Sans un mot, Gromm vaqua à la préparation d’un repas pour les prisonniers. Rootes, debout au milieu de la cabine, ses petits poings serrés sur les hanches, sa tête aux brillants cheveux noisette inclinée d’un côté, observait ses moindres mouvements. « Avant, j’avais pas besoin de rien te dire, gronda-t-il, mi-querelleur mi-inquiet. T’es malade ? »

Gromm secoua la tête. Il tordit le couvercle de deux boîtes de conserve et les posa pour qu’elles chauffent toutes seules ; puis il descendit les becs à eau.

. « T’en veux à mort à ces jeunes mariés ou quoi ? »

Gromm détourna les yeux.

« On va les ramener à Dirbanu en bonne forme, tu m’entends ? S’ils en pâtissent, tu en pâtiras aussi, fais-moi confiance. Me cause pas d’ennuis, Gromm, je te les revaudrais. Je t’ai jamais donné les verges, mais je le ferai. »

Gromm porta le plateau à l’arrière. « Tu m’entends ? » glapit Rootes.

Gromm inclina la tête sans le regarder. Il toucha une commande et un petit guichet s’ouvrit dans la cloison de verre. Le plus grand des Tourtereaux s’avança et prit le plateau avec empressement et grâce, et adressa à Gromm un radieux sourire de remerciement. Gromm gronda au plus profond de sa gorge comme un carnassier. Le Tourtereau emporta la nourriture vers la couchette, et tous deux commencèrent à manger, en s’offrant l’un à l’autre des morceaux de choix.

 

Une nouvelle stase. Gromm se dépêtra pour émerger du noir. Il se mit brusquement sur son séant et parcourut le vaisseau des yeux. Le commandant était vautré en travers des coussins, avec dans son corps ramassé et son bras étendu l’abandon, le relâchement et l’élasticité d’acier que l’on ne voit habituellement qu’aux chats qui dorment. Les Tourtereaux, même au plus profond de l’inconscience, gisaient comme des parties à peine séparées d’un tout, le petit sur la couchette, le grand sur le pont, prostrés, tendus et suppliants.

Gromm eut un reniflement de mépris et se mit sur ses pieds. Il traversa la cabine et, dominant Rootes, le regarda.

L’oiseau-mouche, comme une guêpe, disaient ses Paroles, bourdonne et fonce, siffle et disparaît, vif et cuisant… cuisant…

Il resta debout là un long moment, les muscles de ses épaules jouant l’un contre l’autre, et la bouche tremblante.

Il regarda les Tourtereaux, encore immobiles, et ses yeux se rétrécirent lentement.

Ses Paroles dégringolèrent et remontèrent, et se mirent en place :

 

J’ai reçu de l’amour une triple leçon :

Le chagrin, le péché et la mort sont ses dons.

Et cependant mon cœur jour après jour affronte

Le chagrin et la mort, le péché et la honte.

 

Consciencieusement il ajouta : Samuel Ferguson, né en 1810. Il jeta un regard brûlant aux Tourtereaux, et frappa du poing sa paume avec le bruit d’un coup de gourdin dans une fourmilière. Ils l’avaient entendu cette fois encore, mais au lieu de sourire ils se regardèrent dans les yeux, puis se tournèrent ensemble vers lui en hochant gravement la tête.

 

Rootes parcourait les livres de Gromm, les feuilletant et les jetant de côté. Il n’y avait jamais touché. « Tas de merde, fit-il, railleur. Jardin du Plynk ; Vent dans les Saules ; Ver Ourobore : c’est bon pour les gosses ! »

Gromm s’approcha de son pas pesant et patiemment ramassa les livres que le commandant avait jetés, pour les remettre en place un par un, en les caressant comme s’ils avaient été meurtris. « Il n’y a rien d’illustré là-dedans ? » Gromm le regarda en silence un moment, puis sortit du rayon un volume de grand format. Le commandant le saisit et le feuilleta. « Des montagnes, grogna-t-il. Des vieilles maisons. » Il tourna es pages. « Des foutus bateaux. » Il jeta le livre sur le pont. « Tu n’as vraiment rien de ce que je veux ? »

Gromm attendait, attentif.

« Faut que je te fasse un dessin ? beugla le commandant. J’ai la bonne vieille démangeaison. Tu connais pas ça, toi. J’ai envie de regarder des gravures, tu voix ce que je veux dire ? »

Gromm le regarda fixement, sans la moindre expression, mais tout au fond de lui la panique montait. Le commandant ne se conduisait jamais comme ça au milieu d’un voyage. Jamais. Ça allait être pire, il s’en rendait compte. Être bien pire. Et très bientôt.

Il jeta aux Tourtereaux un regard mauvais, chargé de haine. S’ils n’étaient pas à bord…

On ne pouvait pas attendre. Pas maintenant. Il fallait faire quelque chose. Quelque chose…

« Allons, voyons, Godfrey, disait Rootes. Bon dieu, même un amorphe comme toi doit bien avoir quelque chose d’excitant. »

Gromm se détourna de lui, ferma les yeux en serrant les paupières pendant une seconde de tourment, puis se reprit. Il passa la main sur les livres, hésita, et finalement en sortit un, grand et lourd. Il le tendit au commandant, et se rendit à l’avant, devant le tableau de commandes. Il s’affala devant la série de bandes sortant de l’ordinateur, et fit semblant de travailler.

Le commandant se vautra sur la couchette de Gromm et ouvrit le livre. « Michel-Ange ? Merde, alors ! grogna-t-il, un peu à la façon de son équipiez Des statues ! » dit-il, presque dans un murmure, avec un mépris cinglant. Mais il se mit enfin à lorgner et à feuilleter le livre, et se tint tranquille.

Les Tourtereaux le regardèrent avec tristesse et tendresse, puis envoyèrent ensemble des regards implorants à Gromm, qui leur tournait le dos avec hargne.

La matrice de l’itinéraire vers la Terre passa entre les doigts de Gromm, et il déchira brusquement la bande, et la redéchira. Un sale coin, la Terre. Il n’y a rien, pensa-t-il, d’aussi conservateur que la licence. Prenez une société de sybarites disposant d’un choix infini d’excitations mécaniques, et vous avez un peuple aux préjugés étriqués et inébranlables, un peuple aux tabous rares mais sans failles, un peuple intolérant, borné et compassé, respectueux des règles – y compris les règles de ses perversions organisées – et gardant jalousement les interdits très précis qu’il chérit. Dans un tel groupe social, il y a des mots qu’on ne doit pas utiliser par crainte de son rire mordant, des couleurs qu’on ne doit pas porter, des gestes et des intonations dont on doit s’abstenir, sous peine de se faire mettre en pièces. Les règles sont complexes et absolues, et dans un tel lieu on ne doit pas laisser son cœur chanter, de peur que dans son allégresse libre et chaude, il ne vous trahisse.

Et si vous voulez goûter une joie de cette nature, libérer votre personnalité opprimée, alors en route pour l’espace… pour les solitudes noires et scintillantes. Laissez les jours s’écouler, laissez le temps passer, blottissez-vous sous votre carapace impénétrable, et attendez, attendez, et une fois de temps en temps vous aurez droit à cet instant de conscience solitaire où il n’y a personne pour vous voir ; alors vous pouvez éclater, vous pouvez danser, ou pleurer, tordre vos cheveux jusqu’à ce que vos yeux flamboient, faire tout ce que votre nature non conformiste exige.

Il avait fallu à Gromm la moitié de sa vie pour trouver cette liberté. Aucun prix ne serait trop élevé à payer pour la conserver. Ni des vies, ni la diplomatie interplanétaire, ni la Terre même ne valaient une perte aussi effroyable.

Il la perdrait si quiconque savait, et les Tourtereaux savaient.

Il serra ses lourdes mains l’une contre l’autre jusqu’à faire craquer les articulations. Dirbanu qui lirait cela dans l’âme ardente des Tourtereaux ; Dirbanu qui répandrait la nouvelle parmi les étoiles ; le rugissement de la réaction ; et puis Rootes, Rootes, quand l’énorme et hideux ressac l’atteindrait…

Alors, que Dirbanu soit offensée ; que la Terre accuse cet équipage de maladresse, voire de trahison – tout plutôt que l’accablante révélation surprise par les Tourtereaux.

 

Encore une stase, et la première pensée de Gromm en reprenant vie dans le vaisseau silencieux fut : Il faut que ce soit bientôt.

Il roula à bas de sa couchette et lança un regard brûlant aux Tourtereaux inconscients. Aux Tourtereaux sans défense.

Leur briser le crâne.

Et puis Rootes… que dire à Rootes ?

Que les Tourtereaux l’avaient attaqué, avaient essayé de s’emparer du vaisseau ?

Il secoua la tête comme un ours dans une ruche. Rootes ne voudrait jamais croire une chose pareille. Même si les Tourteraux pouvaient ouvrir la porte – ce qui leur était impossible – il était plus que ridicule d’imaginer que ces deux créatures belles et frêles attaquent quiconque, et surtout un adversaire aussi rude et massif.

Le poison ? Non, il n’y avait rien, dans les réserves de nourriture, distribuant leurs bienfaits sans erreur ni défaillance, qui pût faire l’affaire.

Ses yeux tombèrent par hasard sur le commandant, et il retint son souffle.

Bien sûr !

Il se précipita vers les casiers personnels du commandant. Il aurait dû penser qu’à un petit roquet outrecuidant comme Rootes, il était impossible de vivre, de se rengorger et de se pavaner comme il le faisait, à moins d’avoir une arme. Et si c’était la sorte d’arme que, selon sa nature, un tel homme devait choisir…

Un mouvement attira son regard pendant qu’il fouillait.

Les Tourtereaux étaient réveillés.

Ça n’aurait aucune importance.

Il leur rit au nez, d’un vilain rire brûlant de haine. Ils se serrèrent l’un contre l’autre, les yeux brillant très fort.

Ils savaient.

Il se rendit compte qu’ils s’activaient soudain beaucoup. Autant que lui. Puis il trouva l’arme.

C’était un petit objet très maniable, poli, qui se nichait agréablement dans la main. C’était exactement ce qu’il avait deviné, ce qu’il avait espéré – exactement ce dont il avait besoin. Ça ne faisait pas de bruit, ça ne laisserait pas de marque. Il n’y avait même pas besoin de viser avec soin. Rien qu’un jet de ses cruelles radiations, et dans tout le corps les axones refusent soudain de transmettre les impulsions nerveuses. Aucune pensée ne quitte plus le cerveau, pas la moindre contraction du cœur ni des poumons ne se produit plus, jamais. Et par la suite, il ne reste aucune trace prouvant qu’une arme a été utilisée.

Il gagna le passe-plat, le pistolet à la main. Quand il se réveillera, vous serez mort, pensa-t-il. Victimes de la syncope due à la stase. Quel malheur ! Mais la faute à qui, hein ? On n’avait jamais eu de passagers de Dirbanu auparavant, alors comment aurait-on pu savoir ?

Les Tourtereaux, au lieu de reculer, se pressaient contre l’ouverture, avec une expression implorante, faisant de leurs mains délicates des signes frénétiques pour tenter de faire comprendre quelque chose.

Il pressa le bouton et le panneau coulissa.

Le plus grand des Tourtereaux levait un objet comme si ça devait le protéger. L’autre montrait cet objet en agitant la tête de façon pressante, et en adressant à Gromm un de ces maudits sourires à la douceur obsédante.

Gromm leva la main pour envoyer promener l’objet. Il se retint au dernier moment.

Ce n’était qu’un morceau de papier.

Toute la cruauté de l’humanité envahit Gromm. Une espèce incapable de se protéger ne mérite pas de vivre. Il leva l’arme.

C’est alors qu’il vit les dessins.

Avec économie et précision, et, malgré leur sujet, avec toute la grâce ineffable de leurs auteurs, ils représentaient trois silhouettes : Gromm lui-même, impassible, balourd, avec ses yeux brûlants, ses jambes en tronc d’arbre et ses épaules voûtées ; Rootes, dans une pose si caractéristique et si bien rendue que Gromm en eut le souffle coupé – vif et net, un pied sur une chaise, les deux coudes sur le genou ainsi levé, la tête à demi détournée, les yeux étincelants même sur le papier ; et une femme.

Elle était belle. Debout, les bras derrière le dos, les pieds légèrement écartés, le visage un peu penché en avant, elle avait un regard profond et pensif, et en la voyant on ne pouvait que se taire et attendre que ces paupières baissées se soulèvent pour rompre le charme.

Gromm fronça les sourcils et hésita. Il leva un regard étonné de ces tracés délicats à leurs auteurs, et croisa le leur, persuasif, pressant, ardent et confiant.

Un second papier fut tendu devant la fenêtre.

C’étaient les trois mêmes silhouettes, identiques aux précédentes à tous égards, à un détail près : toutes trois étaient nues.

Il s’étonna de leur connaissance détaillée de l’anatomie humaine.

Avant qu’il pût réagir, une troisième feuille apparut.

Les Tourtereaux cette fois, le grand et le petit, main dans la main ; et près d’eux, une troisième silhouette, assez semblable, mais petite, ronde, les bras ridiculement courts.

Gromm regarda fixement les trois feuilles, l’une après l’autre. Il entrevoyait quelque chose… mais quoi ?

Et puis le Tourtereau leva le quatrième croquis, et lentement, lentement, Gromm commença à comprendre. Dans ce dernier dessin, les Tourtereaux étaient représentés exactement comme avant sauf qu’ils étaient nus, ainsi que l’être plus petit qui se tenait à côté d’eux. Gromm n’avait jamais vu de Tourtereaux nus auparavant. Non plus que personne peut-être.

Lentement il se mit à baisser son arme, et à rire. Il tendit une main par le guichet et prit celle des deux Tourtereaux, et ils rirent avec lui.

 

Rootes s’étira calmement, les yeux fermés, appuya son visage sur la couchette et l’y enfouit, et se retourna. Il laissa tomber ses pieds sur le pont, se tint la tête dans les mains et bâilla. C’est alors seulement qu’il se rendit compte que Gromm se tenait juste devant lui.

« Qu’est-ce que t’as ? »

Il suivit la direction de son regard maussade.

La porte de verre était ouverte.

Rootes se redressa d’un bond comme si la couchette était brusquement chauffée à blanc. « Quoi… où… »

La figure massive de Gromm était tournée vers la cloison tribord. Rootes pivota vers elle, sur la pointe des pieds comme un boxeur. Son visage lisse brilla à la lueur de la lampe rouge surmontant le sas.

« La chaloupe… tu veux dire qu’ils ont pris la chaloupe ? Ils se sont barrés ? »

Gromm fit oui de la tête.

Rootes se prit la tête dans les mains. « Splendide ! » gémit-il. Il se retourna vers Gromm en coup de fouet : « Et où diable étais-tu quand c’est arrivé ?

— Ici.

— Eh bien, au nom du Ciel, qu’est-il arrivé ? » Rootes tremblait, au bord de la crise d’hystérie écumante.

Gromm se frappa du poing la poitrine.

« Tu ne veux tout de même pas me dire que c’est toi qui les a laissés partir ? »

Gromm hocha la tête, et attendit… mais peu de temps.

« Je vais te réduire en cendres ! fulminait Rootes. Je vais te foutre si bas que t’auras à regrimper pendant dix ans avant d’avoir une caserne à balayer. Et quand j’en aurai fini avec toi, je vais te livrer au Service. Qu’est-ce que tu crois qu’on va te faire ? Qu’est-ce que tu crois qu’on va me faire ? »

Il bondit sur Gromm et lui envoya un coup sur la joue, dur et sec. Gromm garda les mains baissées et ne fit aucun effort pour éviter son poing. Il resta impassible, à attendre.

« C’étaient peut-être des criminels, mais c’étaient des ressortissants de Dirbanu, beugla Rootes quand il retrouva son souffle. Comment va-t-on expliquer ça à Dirbanu ? Tu te rends compte que ça pourrait mener à la guerre ? »

Gromm secoua la tête.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu sais quelque chose. Tu ferais mieux de parler pendant que tu peux. Allez, gros malin : qu’est-ce qu’on va dire à Dirbanu ? »

Gromm montra la cellule vide : « Morts, dit-il.

— À quoi ça nous servira de dire qu’ils sont morts ? Ils ne le sont pas. Ils reparaîtront un jour, et… »

Gromm secoua la tête. Il montra la carte urano-graphique. Dirbanu apparaissait comme le corps céleste le plus proche. Il n’y avait pas de planète habitable à des milliers de parsecs.

« Ils ne sont pas partis pour Dirbanu ?

— Nan.

— Bon dieu, c’est pas commode pour te tirer les vers du nez ! Dans cette chaloupe, soit ils vont à Dirbanu, mais ils veulent pas, soit ils piquent vers les étoiles de la périphérie, et ils en ont pour des années. C’est tout ce qu’ils peuvent faire. »

Gromm fit oui de la tête.

« Et tu crois que Dirbanu les dépistera pas, les rattrapera pas ?

— Pas de navires.

— Mais si, ils en ont !

— Nan.

— C’est les Tourtereaux qui te l’ont dit ? »

Gromm acquiesça.

« Tu veux dire que leur propre navire, qu’ils ont détruit, et celui que l’ambassadeur a utilisé, étaient les seuls.

— Ouais. »

Rootes arpentait le pont de long en large. « Je saisis pas. Mais alors, pas du tout ! Pourquoi que t’as fait ça, Gromm ? »

Gromm resta un moment à regarder Rootes en face. Puis il gagna la console de navigation. Rootes était bien obligé de le suivre. Gromm y étala les quatre dessins.

« Keksekça ? Qui a fait ces dessins ? Eux ? Ça alors, ça m’en bouche un coin. Merde ! Qui c’est, la pépée ? »

Gromm montra patiemment l’ensemble des dessins d’un geste large de la main. Rootes le regarda, perplexe, regarda un des yeux de Gromm puis l’autre, secoua la tête, et retourna aux dessins.

« C’est beaucoup plus à mon goût, murmura-t-il ; si seulement j’avais su qu’ils savaient dessiner comme ça ! » De nouveau Gromm s’efforça d’attirer son attention sur l’ensemble des dessins, de la détourner du seul qui le fascinait.

« Ça c’est toi, ça c’est moi, non ? Puis la pépée. Et là, on y est tous de nouveau, mais à poil. Bon dieu, quel châssis ! Bon, bon, d’accord, je passe à la suite. Alors là, c’est nos prisonniers, oui ? Et qui c’est, le petit dodu ? »

Gromm lui mit sous les yeux la quatrième feuille. « Oh ! dit-il, là ils sont tous déshabillés aussi. Hum ! »

Il poussa soudain un glapissement, et se pencha plus près. Puis il parcourut rapidement du regard les quatre feuilles de suite. Il se mit à rougir. Il soumit la quatrième à un long et minutieux examen. À la fin, il mit le doigt sur le petit extra-terrestre replet : « C’est un… une… Dirb… »

Gromm inclina la tête : « … anienne.

— Alors, ces deux-là, c’étaient… »

Nouveau signe de tête de Gromm.

« Alors, c’est donc ça ! » Rootes hurlait presque de rage. « Tu veux dire que tout ce temps-là on a navigué avec deux foutues tapettes ? Ben, si j’avais su ça, j’les aurais tués !

— Ouais. »

Rootes leva les yeux vers Gromm avec un respect croissant et un air assez amusé : « Alors tu t’en es débarrassé pour que je gâche pas tout en les tuant ? » Il se gratta la tête. « Eh ben, que le diable me patafiole ! t’as quand même de la cervelle dans le crâne. S’il y a quelque chose que je peux pas sentir, c’est les tantouses. »

Gromm acquiesça.

« Bon dieu, dit Rootes, ça se tient. Ça tient vraiment debout. Leurs femelles ne ressemblent pas du tout aux mâles. À côté de ça, les nôtres ont l’air d’être exactement comme nous. Alors, quand leur ambassadeur s’est pointé, il a eu l’impression d’une planète peuplée de pédés. Il savait que c’était pas vrai, mais il pouvait pas supporter de voir ça. Alors il est retourné à Dirbanu, et la Terre s’est fait snober. »

Gromm fit oui.

« Du coup ces deux pédales se barrent sur Terre en se disant qu’ils y seront peinards. Et ils ont bien failli réussir. Mais Dirbanu les rappelle, ne voulant pas que la planète soit représentée par des gars comme ça. Je comprends ça : quel effet ça te ferait si le seul Terrien sur Dirbanu était un inverti ? Tu voudrais pas le jeter de là à la vitesse grand V ? »

Gromm ne répondit rien.

« Et maintenant, dit Rootes, on ferait mieux de transmettre à Dirbanu la bonne nouvelle. »

Il s’avança vers le télécom.

La rapidité avec laquelle la planète interdite put être contactée fut surprenante. Dirbanu accusa réception et envoya en code un message de bienvenue. Le téléscripteur de la console le décoda. Ils lurent :

SALUT À STAR-MINI 439. MISE EN ORBITE. POUVEZ-VOUS LARGUER PRISONNIERS SUR DIRBANU ? PAS BESOIN DE PARACHUTE.

« Fichtre ! dit Rootes. Quels gens charmants ! Dis, t’as vu, ils ont dit « Entrez donc ! » Ils n’ont jamais eu l’intention de nous laisser atterrir. Alors, qu’est-ce qu’on leur raconte pour leurs deux mignons parfumés ?

— Morts, dit Gromm.

— Ouais, dit Rootes. D’ailleurs c’est ce qu’ils veulent. » Et il transmit rapidement le message.

Quelques minutes plus tard l’appareil se mit à claquer :

RESTEZ À DISPOSITION POUR SONDAGE TÉLÉPATHIQUE. VÉRIFICATION NÉCESSAIRE. PRISONNIERS POURRAIENT FAIRE LE MORT.

« Aïe-aïe-aïe ! fit le commandant. Ça, ça fout tout par terre.

— Nan, dit Gromm impassible.

— Mais leur détecteur va repérer… Oh ! je vois ce que tu veux dire : pas de vie, pas de signal, comme s’ils n’étaient pas là du tout.

— Ouais. »

Le décodeur crépita :

DIRBANU VOUS REMERCIE. MISSION ACCOMPLIE. PAS BESOIN DES CORPS. POUVEZ LES MANGER.

Rootes eut l’estomac soulevé. Gromm dit : « Usage. »

L’appareil continuait à claquer :

ACCORD MUTUEL MAINTENANT POSSIBLE AVEC TERRE.

« On va rentrer en apothéose », jubila Rootes. Il transmit :

TERRE D’ACCORD. QUE SUGGÉREZ-VOUS ?

Le décodeur marqua un temps d’arrêt, puis tapa : ^

QUE LA TERRE RESTE À L’ECART DE DIRBANU ET DIRBANU RESTERA À L’ÉCART DE LA TERRE. CE N’EST PAS UNE SUGGESTION : EFFET IMMÉDIAT :

« Foutue bande de salauds ! »

Rootes martela le téléscripteur.

Ils tournèrent autour de la planète à distance respectueuse pendant près de quatre jours, sans recevoir d’autre réponse.

 

La dernière chose que Rootes avait dite avant la première stase du retour, c’était : « En tout cas, j’ai au moins le plaisir de penser à ces deux lopettes en train de s’en aller comme des limaces dans la chaloupe. Ils peuvent même pas mourir de faim ! Ils vont rester claquemurés là-dedans pendant des années avant de trouver un endroit où poser les fesses. »

Ces mots résonnaient encore dans l’esprit de Gromm lorsqu’il se dépêtra de l’inconscience. Il jeta un regard en arrière vers la cloison de verre et sourit à son souvenir. « Des années ! » murmura-t-il. Volutes de Paroles, tourbillons de Paroles, et puis :

 

Oui, il faut à l’amour concentrer ses rayons

Au prisme de l’espoir ou bien de la mémoire

Avant de mesurer sa propre dimension :

Trop tôt avec la mort vient la révélation

D’un amour plus profond que nous pouvons le croire.

 

Puis, bien sagement, vinrent les mots Coventry Patmore, né en 1823.

Il se leva lentement et s’étira, jouissant de son précieux moment d’intimité. Il s’approcha de l’autre couchette et s’assit au bord.

Pendant quelque temps, il contempla le visage inanimé du commandant, y lisant avec une grande tendresse et une extrême attention, comme une mère pour un petit enfant.

Ses Paroles disaient : Pourquoi faut-il que nous aimions là où frappe la foudre et non à notre choix ?

Et puis : Mais je suis heureux que ce soit toi, petit prince, je suis heureux que ce soit toi.

Il tendit son énorme main et, avec la légèreté d’une plume, caressa les lèvres endormies.

 

Traduit par GEORGE W. BARLOW.

The World Well Lost.

 

 

 

© Bell Publications, Inc., 1953.
© Librairie Générale Française, 1985, pour la traduction.