Au poste de police, Alice Morrison s’efforce de ne
pas rêver. Elle est éveillée, maintenant, elle vient de s’en
apercevoir, ce qui ne change rien, car les rêves continuent
d’affluer, même quand elle se tient tête basse, les mains appuyées
contre le mur, les yeux grand ouverts. Elle a toujours eu peur de
ce qui est en train d’arriver, peur qu’un jour la tremblote ne
passe pas au bout de quelques heures, ou même d’un jour ou deux,
qu’elle reste là avec elle, en permanence, sa compagne constante,
vigilante. À présent, des visages surgissent du plancher et
montent vers elle, ou sortent du mur pour venir la lorgner, visages
morts mais moqueurs, moqueurs et désespérés à la fois, yeux et
bouches affreux, inconnus, fondent vers elle où qu’elle se tourne.
Mais, pires encore, les bruits dans sa tête – pas des voix, plus
des voix, jamais, juste un bruit comme de meubles qu’on déplace,
pieds de table en bois grinçant sur un sol, couvercles de
casseroles dégringolant à grand fracas sur du carrelage, ou
peut-être le bruit de cordes de piano résonnant dans le noir,
pendant que quelqu’un en secoue, secoue le cadre d’avant en
arrière. Ou bien ce sont des cloches au loin, un son qui devrait
être paisible, un beau son si les cloches étaient là-bas, dehors,
dans le monde, et non à l’intérieur de sa tête. Puis, à travers
tout ça, à travers de soudains instants de calme trompeur, vient un
bruit d’enfant, le même enfant, sans cesse, inlassablement, assis
ou agenouillé quelque part dans un coin, qui pleure et murmure tout
seul, garçon ou fille, elle n’en sait rien, elle n’arrive pas à
discerner les mots que prononce l’enfant. La seule chose qu’elle
entend, c’est cet effroyable murmure.
Elle sait
que Morrison est quelque part dans la maison. Quelque part en bas.
Il la laisse se débrouiller seule, parce qu’il est arrivé
quelquefois qu’elle lui dise de la laisser tranquille, si bien que
maintenant il la laisse tranquille, maintenant il a renoncé et elle
a la solitude qu’elle a toujours voulue. Sauf que maintenant, elle
n’en veut plus. Elle ne peut pas la supporter. Elle s’est dit que
ça n’allait pas durer, parce que c’est l’enfer, et elle n’a rien
fait pour mériter l’enfer. Smith, Jenner et les autres de
l’Extraville le méritent bien plus qu’elle. Morrison le mérite.
Elle ne sait pas ce qu’il a fait, mais elle sait qu’il a fait
quelque chose. Personne travaillant pour Smith n’est innocent. Cela
dit, l’enfer n’est pas pour les coupables. Il est pour les gens
comme les O’Donnell, qui n’ont rien fait de mal. C’est le hic avec
l’enfer, le hic qu’on n’évoque jamais en instruction religieuse, le
fait qu’en enfer, ce ne sont pas les coupables qui souffrent, ce
sont les innocents. C’est ce qui en fait un enfer. Un principe
aléatoire se balade de par le monde, choisit les gens sans la
moindre raison et les précipite en enfer. Chagrin pour un enfant.
Maladie épouvantable. Bruits et visages surgissant de nulle part,
ponctués de terribles instants de lucidité, juste assez longs pour
qu’on se rende compte où on est. Et on est en enfer.
Enfer, enfer, enfer, enfer,
enfer. Le bruit enfle dans sa tête et quelque chose se
crispe tout le long de ses bras et de ses jambes – comme des
crampes, mais bien pire –, elle a l’impression que son corps est
sur le point d’éclater, les tendons et muscles claquent et se
déchirent, les os se brisent. Elle sait tout ça depuis toujours,
elle en était au seuil depuis bien longtemps et voilà que ça finit
par arriver. Morrison est en bas, en train de préparer le dîner ou
de lire le journal, sans se soucier d’elle. Elle n’a pas besoin de
lui, mais elle a besoin de quelque
chose. Elle a besoin d’aide. D’un médicament, peut-être. Ça
pourrait être aussi simple que ça. On pourrait venir lui faire une
toute petite injection et cet enfer prendrait fin. La seule chose
qu’il lui faut, c’est quelqu’un pour passer le coup de téléphone.
Elle ne peut pas le faire.
Elle ne peut pas lui demander. Son corps tout entier a envie de
hurler de douleur, son esprit de supplier qu’on lui donne quelque
chose qui la libère, et elle ne peut pas émettre un son. Elle est
en enfer, et l’enfer c’est pour l’éternité.
La première fois qu’elle voit l’homme, elle ne
comprend pas. Elle le prend pour un visage de plus, qui s’adresse à
elle en hurlant depuis l’entrée au moment où elle se tourne pour
chercher une issue. Un fantôme. Elle sait, bon sang, que ce sont
des fantômes, elle sait que ces choses sont des hallu-cinations, ou
elle le sait la plupart du temps en tout cas, et ça n’y change
rien. C’est là que vivent les fous, et elle ignore comment elle y
est arrivée. Quelques verres, quelques cachets ? Sûrement pas.
Elle n’a jamais cru à ce genre d’injustice. Elle a cru à la faute,
aux horreurs intimes, aux gestes honteux commis derrière des portes
closes. Elle ne s’est pas imaginé que les fous méritent leur
souffrance, mais elle a cru à un che-min, une voie empruntée, ou un
passé de douleur et de solitude, se déployant à partir du plus
sombre secret de l’enfance jusqu’à l’asile, où les médecins vont et
viennent armés d’aiguilles, où les fous s’allongent pour dormir
dans l’oubli, pendant quelques heures précieuses. Mais quelle a été
sa voie personnelle ? Nul n’a abusé d’elle enfant. Nul ne lui
a volé son innocence ou n’a fait d’elle le témoin de vérités
insoutenables. Elle ignore comment elle en est arrivée là. Elle
ignore comment sa vie est devenue insupportable.
Cela dit, rien n’est insupportable. La première
fois qu’elle le voit, ce n’est qu’un fantôme parmi tant d’autres,
mais au bout d’un moment elle prend conscience d’une véritable
présence, d’une chaleur qui emplit la pièce, alors elle regarde du
fond de son enfer et le voit là, debout dans son propre îlot de
lumière et pourtant à quelques mètres à peine. Il a une silhouette
d’homme mais quand elle discerne son visage, c’est celui d’un jeune
garçon. Un garçon doux, serein, qui la regarde, calme, indulgent,
silencieux. Elle sait qu’il ne veut pas lui parler, mais elle a besoin de briser cette
chaîne de bruit et de douleur dans sa tête et, quand elle finit par
le voir là, elle est obligée de demander. Il ne répond pas ;
elle ne s’attendait pas à ce qu’il le fasse, mais elle répète quand
même sa question.
– Qui es-tu ? dit-elle. C’est une
question plutôt simple.
Il ne répond pas, mais il s’approche et tend la
main – et ce geste, pendant un instant terrible, est la chose la
plus douloureuse qu’elle puisse imaginer. La main qui se tend,
l’instant avant le contact. Mais quand il la touche – la main posée
à plat sur son visage, lui couvrant les yeux et la bouche –,
elle accède en titubant à un nouvel état, à une clarté inconnue. Il
garde la main sur son visage et elle laisse ses yeux se fermer, et
les bruits cessent. Les bruits cessent et la douleur dans ses bras
cesse. La douleur reflue, comme une vague. Les bruits cessent et sa
tête est silencieuse, fraîche, vide. La gratitude est presque
insupportable, mais elle sait, d’un autre côté, qu’il n’est pas
venu ici pour lui apporter sa bénédiction. Elle est quelqu’un qu’il
a trouvé en chemin ; sa clémence est à ce point immense que la
guérir ne lui coûte rien. C’est comme si elle avait rencontré
l’Ange du Seigneur dans quelque vieille histoire biblique, qu’il
l’ait effleurée un instant et guérie, mais elle sait que, depuis le
début, l’intention qu’il nourrit est ailleurs. Elle tombe alors,
par terre, tombe loin de cette main qui guérit et tombe en
elle-même, la personne qu’elle était avant, la personne qu’elle a
oubliée dans tout ce bruit, cette douleur, cette frayeur. Si bien
que quand elle lève la tête, il est déjà parti, une ombre se
dissipant, en route vers son rendez-vous divin. Mais ça lui est
égal. Elle est calme. Son corps est silencieux. Elle est en mesure
de dormir.
Quelques minutes plus tard, peut-être davantage,
elle entend quelque chose au rez-de-chaussée, dans l’une des pièces
en dessous. La voix de Morrison appelle, peut-être effrayée,
peut-être en colère, elle ne saurait dire, d’ailleurs elle ne
distingue pas ce qu’il dit. Elle n’est que moyennement intéressée,
de toute façon, et au bout d’un moment le silence revient. Le silence de son épuisement. Dehors,
quelque part dans les arbres, un couple de chouettes chasse, et
plus proche, près de la fenêtre, elle entend une bouffée de vent.
Des sons neufs, des sons qui proviennent du delà de sa souffrance.
Elle entend une chose, puis en entend une autre, mais les bruits
s’éteignent au moment où ils se produisent, parce qu’elle est en
train de se frayer un chemin vers un lieu où le sommeil est total,
et sur l’autre rive, une nouvelle vie. Elle s’appelle Alice. Son
père l’adorait et elle a eu une enfance heureuse, en majeure
partie. Ce sommeil, elle le mérite et le prend, avec gratitude et
soulagement, en s’inquiétant à peine, alors qu’elle glisse et
sombre dans ce lieu sans rêve, du fait que la dernière chose
qu’elle remarque, la dernière infime étincelle de conscience, c’est
que Morrison est parti et qu’elle est au poste de police,
seule.