Chapitre IV : Influence de l’art contemporain
« Je serais enclin à penser qu’il ne serait jamais venu à l’idée des peintres de Lascaux qu’ils étaient en train de produire de l’art sur ces murs. »
Arthur Danto,
Philosophie analytique et esthétique.
Le Moi comme ready-made
Tant qu’il était rare, l’artiste était arrogant. Tant qu’il « était doué et que son art était complexe, l’artiste était autant admiré que jalousé. Puis vint l’art contemporain, que les plus éclairés des démocrates ont eu raison : d’encourager au moyen de sommes monétaires astronomiques et d’éthyliques vernissages. Car grâce à l’art contemporain, le Vouloir-Être-Artiste s’est libéré de la difficulté technique, qui n’était que le privilège d’une caste autoproclamée. Le ready-made, le médialisme, la vidéo, le néominimalisme, le simulationnisme, le eut, etc., ont ouvert la voie à cette découverte humaine néolibérale, celle de l’artiste-sans-œuvre-et-sans-concept, ou Homme Spontané.
L’œuvre tangible du passé, tableau, livre, concerto, n’était que la ruse inventée par les artistes classiques pour persuader les non-artistes, individus aliénés, de leur supériorité, mais aussi la ruse de l’Histoire visant à imposer la psyché artiste comme stade supérieur de l’humain. Aujourd’hui, le dur temps de l’œuvre-labeur est révolu, puisque l’humanité est finalement convaincue de la supériorité de l’Artiste sur l’Homme.
Andy Warhol est l’une des figures tutélaires de la démocratie des artistes. Le père fondateur du Pop Art a en effet dès les années 1960 donné toute sa superbe à la figure de l’hyperégoïste sans états d’âme. Gageons que sa philosophie de A à B[55] sera dans un avenir proche enseignée dans les écoles primaires, et ses phrases sculptées en lettres d’argent sur le fronton du palais de Tokyo. Comme celle-ci : « Les gens laissent parfois un même problème faire leur malheur pendant des années, alors qu’ils pourraient simplement dire : “Et alors ?”
“Ma mère ne m’a pas aimé.” Et alors ?
“Mon mari ne veut pas me baiser.” Et alors ?
“Je réussis mais je suis toujours seul.” Et alors ? »
Autre pilier de la pensée warholienne, l’harmonie entre l’Artiste et le Commerce : « L’art des affaires est l’étape qui succède à l’Art. […] Faire de bonnes affaires, c’est l’art le plus fascinant. »
Quant à la stricte équivalence et la non-hiérarchie des phénomènes, là encore, Warhol a indiqué le chemin à suivre bien mieux qu’un Baudelaire encore attaché à la souveraineté des fleurs, fussent-elles du Mal. C’est en effet, davantage qu’aux surréalistes, à l’artiste new-yorkais qu’il revient d’avoir le mieux célébré le reste, le rebut, le laid : « J’adore travailler sur des restes, faire des trucs laissés pour compte que tout le monde trouvait mauvais – j’ai toujours pensé que ces choses-là avaient précisément un grand potentiel de drôlerie. C’est comme un travail de recyclage. » On ne saurait mieux définir le capitalisme romantique : un tragicomique, total et permanent recyclage de tout.
Self mad men
À l’instar de Warhol, oublions donc la mélancolie et le drame. Avouons-nous assoiffés. Nous avons une juste revanche à prendre, une forte identité de self mad man à affirmer. Artiste ne vaut-il mieux que rat triste ?
Il serait temps d’apprécier à sa juste mesure la générosité dénuée de bondieuserie d’Andy Warhol, qui écrit plus loin : « C’est ainsi que, d’une part je crois aux espaces vides, et d’autre part je fabrique toujours de l’art, je fabrique toujours des saloperies pour que les gens les mettent dans leurs espaces qui, à mon avis, devraient rester vides, c’est-à-dire que j’aide les gens à gâcher leur espace alors qu’en vérité je voudrais les aider à vider leur espace. » À l’écoute de la sincérité désarmante de Warhol, nous séchons notre angoisse. Nous nous rendons capables d’accepter notre avidité et de jouir du journal de vingt heures au second degré.
D’autres coups d’éclats de l’art contemporain, plus ponctuels, ont aidé à cette prise de conscience populaire du Moi artiste de chacun. Ainsi en 1989, à la galerie Pailhas à Marseille, l’on procéda en public à l’ouverture d’une boîte de Merde d’Artiste[56], vendue au gramme selon la cotation journalière de l’or. Autre exemple : en décembre 1969, à la galerie Art & Project d’Amsterdam, Robert Bany organisa pendant deux semaines une exposition où rien n’était exposé : « Je leur ai demandé de verrouiller la porte et d’y clouer l’avis suivant : « Pendant l’exposition la galerie sera fermée. » » Par ce geste, la conscience populaire n’était qu’à un pas de comprendre qu’est artiste celui qui s’autoproclame tel.
En revanche, en 1993, lors d’une exposition à Nîmes, lorsque Pierre Pinoncelli a pissé dans l’urinoir (Fontaine, 1917) de Marcel Duchamp, « pour remettre l’œuvre à sa place », puis lui a asséné un coup de marteau « pour signifier son retour au statut d’urinoir », il a signé un geste rétrograde et dangereux selon les critères du capitalisme romantique. On comprend que le tribunal de grande instance de Tarascon l’ait condamné à payer près de 45 000 euros de dommages et intérêts : le programme en cours du Capital consiste en ce que chacun considère les urinoirs comme des fontaines, et non l’inverse.
L’idiotie comme salut
On a tort, à cette question que suscite l’art contemporain : comment distinguer l’authentique artiste du mystificateur ?, de répondre par de réactionnaires postures. La seule réponse démocratique est : il n’y a aucune différence. L’artiste est un bluffeur qui finit par croire à son propre bluff, n’est-ce pas ? Mystifier son quotidien, c’est être poète. Comprenons les gestes d’un Duchamp ou d’un Warhol comme autant d’invitations à rejeter les définitions platoniciennes ou kantiennes du Beau. Rien ne plaît universellement. L’artiste ne peut plus être compris comme celui qui créé de la beauté dans un monde par ailleurs laid. On l’a vu, dans la société des artistes-sans-œuvre, tout ce qui est produit est beau par le seul fait que cela est.
Pierre Bourdieu a montré, dans L’Amour de l’art[57], que la Beauté brandie par les spécialistes au nom de l’universalité n’est qu’une stratégie de domination, mise en place par les tenants du goût hiérarchisant afin de préserver leurs privilèges de clercs. Pour la conscience populo-romantique, la Beauté Rare que chacun devrait savoir reconnaître ne relève que d’un monopole arbitraire et arrogant. Il semblerait que la querelle sur l’art contemporain soit bel et bien consommée. Prévaut désormais une attitude bienveillante vis-à-vis de ceux qu’on qualifiait encore il y a peu, avec sévérité, de charlatans, comme l’illustre l’article de presse suivant[58] :
« Rêver ses propres œuvres au lieu de les faire. Et au lieu de les faire, publier leur description. Voilà comment, à 36 ans, Édouard Levé se trouve être, en un livre, le dépositaire de plus de cinq cents photos ou installations non réalisées. Ni planning de créations à venir ni cimetière de projets ratés, Œuvres[59] est une compil mixée sur les airs de l’OuLiPo et écrite dans le style des « minutes juridiques ». Un ovni, une facétie, une imposture de plus à mettre au compte de cet adepte de l’absurde déjà « escroc » dans l’âme à l’époque où, jeune diplômé de l’Essec, il travaillait comme consultant financier. L’humour de ce beau parleur dilettante suffisait alors à faire illusion. Aujourd’hui, fini de rire : photographe et écrivain, Édouard Levé fait poser ses proches en tenue de ville mais dans des poses ultra-hot. Part en Dordogne photographier un petit village… nommé Angoisse. Et élève l’idiotie au rang des beaux-arts. »
Quand l’avant-garde devient une pratique de l’idiotie à l’œuvre imaginaire, on est à deux pas de l’artistocratie-pour-tous. Le peuple est près de la délivrance et de la fin de l’Histoire. Le projet libéraliste du consommateur-artiste, ultime avancée du Capital, est l’ennemi de l’Histoire en ce que celle-ci est désormais interprétée comme un tissu de conflits absurdes, d’injustes et vaines souffrances, d’aliénation et de frustration de l’Individu-Roi.
Le gagnant solipsiste
Un autre précurseur de la démocratie des Hommes Échappés : Francis Picabia, peintre d’abord impressionniste, puis dadaïste et surréaliste mais surtout flambeur « facétieux » et « rastaquouère » arriviste, aimant à répéter en personnage dostoïevskien que « rien n’est vrai, tout est permis ». Picabia, qui roulait en Rolls et se déclara pétainiste, fut esthétiquement, financièrement et politiquement « incorrect ». Il n’est donc guère étonnant qu’une grande rétrospective vienne de lui être consacrée et que le public ait découvert ses aphorismes le sourire aux lèvres : « Toute conviction est une maladie », ou encore : « Je me déguise en homme pour n’être rien. »
On le comprend à méditer l’absence d’émotivité très second degré de Picabia, l’artistocrate ne saurait être ce créateur ultrasensible et vulnérable dont les vrais Romantiques (avant d’être récupérés) ont exagéré le mythe. Exit l’homme affectif. L’autartiste qui actuellement tente de prendre la place de l’homme moderne angoissé par la mort est, répétons-le, une forme sans fond. Il est la conséquence de la société de compétition. L’humain ne pouvant plus échapper à l’impératif du gagnant, mais comprenant chaque jour davantage que les dés sont truqués et que le motif du win-win vanté dans les écoles de commerce est une impossibilité globale dans le monde du marché, il recherche désormais ce motif dans le domaine de la psyché. Or le seul esprit qui puisse se dire toujours gagnant, sans contradiction possible, est celui, schizonévrotique, de l’ego tripé.
Le programme de l’artistocratie-pour-tous se présente comme le projet de production d’un individu à la fois singulier et naturel, appartenant à la génération des trois P. : positif, pop et pionnier. Positif, l’artiste-sans-œuvre l’est en tant que fils du New Age. Pop, l’artiste-sans-œuvre l’est en tant que rejeton des sixties. Pionnier, l’artiste-sans-œuvre l’est en tant qu’enfant de l’underground.
Bref, l’Homme Échappé ne veut plus connaître la mauvaise conscience et la culpabilité. Il a supprimé les tares du passé : sujétion au jugement d’autrui, identification avec son corps et son existence. Il tente de concentrer toute son âme dans son être-ailleurs.