Chapitre II : Mort de l’artiste classique

« Quand, fouillant un marécage, on découvre, comme c’est arrivé parfois, un morceau de bois taillé, on ne dit pas que c’est un produit de la nature, mais de l’art. »

Emmanuel Kant,

Critique de la faculté de juger.

 

 

La fin de la Postérité

 

Lecteur, lectrice, permets-moi cette question : comment te sens-tu ? Il te faudra répondre de vive voix, car mes oreilles ne me rendent plus qu’un service minimal, faute peut-être de n’avoir par le passé été assez sollicitées, car on n’écoute jamais avec l’attention nécessaire les rumeurs du monde, surtout lorsqu’on est enivré de l’illusoire musique du Beau. À cette question que je te pose, ne réponds pas : « Bien. » On ne saurait mentir à un vieillard que tout a quitté, et qui lui-même a cru – ce jour est lointain comme un rêve de jeune péteux – devoir  précocement se dépouiller de toute aspiration à profiter de la vie pour épouser un mythe promis à disparaître – dans les profondeurs de la terre, celui de l’Artiste porté par une Œuvre.

Longtemps, je n’eus pour maître qu’une morgue avide de postérité, sans entrevoir qu’elle n’était plus, à la faveur de cet esprit du temps que l’on nomme parfois postmodernisme, qu’une naïveté s’agitant de ses dernières convulsions. Le plus ironique est que, malgré toute la foi, la sueur et la souffrance que j’ai employé à sculpter ma propre statue, mon nom ne te dise rien. Sache seulement qu’il y a bien longtemps maintenant, j’ai quitté toute velléité de réussite sociale pour me vouer corps et âme – l’expression, galvaudée, est ici cruellement juste – à mon Art.

Bref, pour être prosaïque, j’ai représenté la branche la plus radicale des déjà minoritaires 4 % d’artistes déclarant une activité indépendante parmi les anciens élèves des écoles d’art, selon les chiffres du ministère de la Culture. Songeons que trente mille naïfs essayent encore aujourd’hui en France de vivre de leur seul art…

 

 

La mort par asphyxie du gardien du Beau

 

Te dire que je n’attendais rien de mes sacrifices serait mentir. J’en espérais tout. Du haut de ma colline d’ascète, je me drapai d’un altier et ridicule à nous deux Paris ! tout en méprisant les Parisiens. Il faut dire que j’ai suivi en cela une pente naturelle : il m’a toujours été impossible, lors d’un vernissage par exemple, d’échanger la moindre phrase avec mon prochain. D’année en année, méticuleusement, je m’appliquai à refuser toute compromission. L’un de mes impératifs consista à chasser systématiquement du revers de la main toute proposition qui eût pu, dans les arcanes de mon inconscient, être motivée par quelque basse sujétion aux lois de l’argent, de la gloire ou de la populace. Ainsi m’attelai-je à travailler patiemment dans le silence de mon atelier, jetant parfois en pâture à quelques happy few le résultat de mon labeur obsessionnel tout en critiquant avec force sarcasmes ce qui émanait des créateurs contemporains, y compris mes frères de mauvais sang. Avec cela, je décelai dans les mœurs de ce temps partout de la décadence et de la prostitution.

Je vécus pauvre, comme il se doit. On vit pendant des années mes jambes frêles enrobées du même pantalon de velours côtelé. Mes joues creusées et barbues témoignaient de mon abnégation. Je voulus être Ailleurs, tandis que j’aurais dû en concevoir de la honte. Car à mesure que je travaillais à être un artiste à l’ancienne manière, la société, que je n’entrevoyais qu’à travers le miroir déformé de mon orgueil, déplaçait ses fondements et remplaçait ses idoles. Je n’y vis que du feu jusqu’aujourd’hui, où – à quelques mois probablement d’être dans la mort oublié de la poignée de bonnes âmes qui affectent d’admirer mon travail malgré ma féroce idiosyncrasie – le destin, non content de me confiner dans la solitude pataude de l’éléphant à l’ivoire usé, a la perversion de me prêter une dernière lucidité, celle de la vanité de toute mon entreprise. En somme, j’ai raté ma vie en souffrant pour la réussir sublimement, m’accrochant au dernier des privilèges caducs, celui du Génie Créateur.

 

 

Le virus de l’auto-affirmation

 

Je vais donc te parler de ce que certains nomment la démocratisation de la psyché artiste, ce phénomène qui me vaut aujourd’hui d’être un pantin. Ne va surtout pas croire que les lignes qui suivent soient ironiques ou motivées par l’aigreur. C’est la sincérité du raté qui les anime. Mes mots visent si possible à t’épargner toute culpabilité, toute honte à l’égard de ce qui pourrait te paraître supérieur, car rien ne l’est plus.

Pour que la psyché artiste se popularise, nous verrons que ce sont – bien avant cette Téléréalité dont je comprends que tu te divertisses (non sans un brin de perversion, n’est-ce pas ?) – le philosophe Nietzsche (certes assez mal compris[19]) et le pop artist Andy Warhol qui ont le mieux œuvré. Aujourd’hui, c’est jusqu’à la lectrice de magazines féminins qui n’ignore pas l’équation : Zarathoustra = Jésus2. « Traite ton prochain comme toi-même », élevé au carré, cela se dit : ne contredis pas son narcissisme de façon à ce que le tien puisse préserver sa force ludique. Et qui oserait encore s’élever contre ce mieux-être des ego malicieux s’auto-affirmant ?

N’aie donc aucune honte à ce que des mantras vivifiants inspirés, entre autres, de l’intempestif auteur de l’Ecce Homo irriguent tes veines, hydrocarburent ton soda (« N’écoute que toi », te conseille aujourd’hui une boisson à bulles), sulfatent tes pilules de jouvence. Des formules du penseur de Sils Maria, tu connais d’ailleurs par cœur au moins la plus fameuse : « Deviens ce que tu es » (version moderne de l’antique et fatigant « Connais-toi toi-même », injonction à laquelle ta pétulance pourra répondre : « Connais-moi toi-même »). Cet impératif catégorique récemment démocratisé par la publicité d’une marque de sport à logo reptilien forge à bon escient ta fraîche inconscience. Ne rougis surtout pas d’être à l’aise dans tes baskets volontaristes autant que pneumatiques (pneuma, en grec ancien, ne signifie-t-il pas « souffle spirituel » ?). Tous lesdits Grands Hommes qui t’ont jadis dominé, tous ceux que tu as admirés n’étaient pas portés par autre chose que cet immense désir de sensations fortes et d’échappement du principe de réalité, n’est-ce pas ?

À présent, tout Supersujet, tout Maître sont, on commence à s’en apercevoir, morts à la traîne de Dieu. Tant mieux : nous voilà tous des Protée en puissance, de multiformes et virtuels géants. À l’instar des chaussures de sport, le bien-être est désormais à tes pieds. Saisis-le sans te détourner. Dans notre société, seule une volonté de différence limitée à la sphère de l’apparence peut te maintenir opportunément dans – et non à côté de – tes baskets. Bien entendu, pour devenir ce que tu es, tu peux sans trouble préférer le just do it d’une marque concurrente, que seul un ermite du Kamtchatka affecterait de ne pas connaître. Ou encore ce mantra plus récent, proposé par une marque émergente de survêtements pour jeunes : Sois zen et t’es toi[20] ! L’essentiel est qu’advienne dans ton cortex le communisme du génie-pour-soi.

 

 

Romantisme de masse

 

Cela t’étonne, peut-être, qu’un vieux con te parle de baskets. J’ai feint, longtemps, de ne pas m’occuper des manifestations de la postmodernité, d’ignorer les mœurs citadines les plus triviales. Là encore, je me mentais à moi-même autant qu’aux autres. Où serais-je allé acheter mon pâté en croûte ailleurs qu’au supermarché Franprix, qu’aurais-je ingurgité de meilleur marché que les gras cheeseburgers de chez McDonald’s, où aurais-je bu ma bière du soir ailleurs que dans un Authentique Pub Irlandais de Ménilmontant ?

Ainsi, l’essentiel de ce que je vais tenter d’argumenter dans les pages qui suivent est que tu adhères sans mauvaise conscience à ce que la postmodernité néolibérale te propose : la possibilité pour tous, en conclusion de tant de luttes populaires, d’être un demi-dieu ludique et sensuel, réconcilié avec les contradictions naturelles et sans limites mentales. Ce phénomène est d’ailleurs de plus en plus conscient, nommé romantisme les yeux ouverts par les couches bourgeoises et c’est-mon-choix par les autres. Et comment la bonne nouvelle de la généralisation du motif de l’artiste-sans-œuvre ne se serait-elle pas déjà infiltrée dans toutes les couches de la société, ne serait-ce que par l’action des 96 % d’anciens élèves des écoles d’art qui ne sont pas devenus des artistes indépendants ? Parmi eux, 30 % se consacrent à l’enseignement, 17 % au graphisme, 10 % à l’animation coolturelle, 7 % à la publicité, 5 % à l’audiovisuel, 5 % au design, 5 % à la décoration : nous trouvons là de bons et dévoués propagandistes de l’artistocratie-pour-tous.

Ne perds donc jamais de vue que tout n’est que fragment, énigme et terrible chaos jusqu’au jour où ta volonté déclare : « J’aurais pu si j’avais voulu. » Ainsi parle l’artiste-sans-œuvre, c’est-à-dire celui qui ne ternit pas sa vie au profit de vains et pénibles idéaux collectifs, qui a accepté la moderne définition de l’homme, cette condition de machine avide et mortelle qui lui enjoint de poursuivre sa jouissance intime sur le terrain du déni.

 

 

L’art subjectivé

 

L’art a longtemps été défini ainsi : ce que l’homme ajoute à la nature. Comme rien n’est censé se créer sui generis, cet ajout peut s’entendre comme une transformation : l’art est la transformation de la nature par l’homme. Mais cela suffit-il à ce qu’il y ait art ? Non, pour qu’il y ait art, il faut aussi une intention. C’est ce que Duchamp a indiqué avec ses ready-made, en nommant par exemple fontaine un urinoir. L’art est une décision, un regard de l’homme sur la nature. Il est du côté du sujet, pas de l’objet, car l’objet est toujours un urinoir, voire pire. C’est par la médiation de l’imaginaire que l’urinoir devient fontaine tout en restant un urinoir. C’est dans l’agréable et égotiste sensation provoquée par le glissement du signifiant urinoir en fontaine que l’art se manifeste. C’est un contentement intérieur qui naît d’une alliance entre l’imagination et l’affect.

L’art est la réjouissance qui naît de ce qu’un mot, une sensation, une image, permettent d’aimer le monde plutôt que de le haïr. Or l’expérience montre qu’on peut, selon la disposition de l’ego, trouver un urinoir beau ou laid. Je peux aimer un urinoir parce qu’il n’est pas moi, je peux aimer la fontaine parce que j’envie sa pureté ; ce sont ces deux sensations qu’il convient de réunir en une seule, centrée sur le Moi comme fierté instinctive. Car la pureté que je projette dans la fontaine ne se situe pas ailleurs que dans ma psyché ; la sensation de pureté que j’envie devant un objet sublime, la fontaine, ne se trouve pas dans la fontaine. Lorsque je vois quelqu’un de beau, une femme ou un homme sublime, c’est en moi que germe le sublime. C’est donc bien par l’hypertrophie du Moi que l’art naît, comme la sagesse populaire ne l’ignore pas, et comme l’a illustré sans complexe un Andy Warhol[21]. L’art n’est radicalement que cette sensation qui naît de la fierté d’être soi-même, comme l’a entre autres suggéré Kierkegaard et plus récemment un grand magasin de prêt-à-porter[22]. C’est pourquoi la société de marché dans sa phase terminale, encourageant à court terme la bulle spéculative du Moi, encourage à plus long terme l’universalisation du motif de l’artiste-sans-œuvre. L’humanité souffre pour que subsistent peu à peu, toutes races confondues, les seuls génies-pour-soi.

Et qu’en est-il, dans cette logique, d’autrui, cet individu qui n’est pas moi ? Distinguons deux types d’autres. D’une part, l’autre qui n’a pas accédé à la superbe de l’ego, d’autre part celui qui y est parvenu. Le premier continuera d’être néantisé, aliéné, asservi, tué dans l’âme : c’est la quasi-totalité de l’humanité. Le second n’est pas davantage libéré de l’aliénation économique, mais ayant compris que la seule liberté possible est fantasmatique, il dit oui, mais n’en pense pas moins…

 

 

Starmania sanglante

 

Le programme du consommateur-artiste, ou Homme Échappé, n’est pas un programme pacifique. On lui doit des millions de morts passés et à venir. En tant qu’elle vise à la création d’un individu pseudo-divin, d’un moi sublime comme un faux diamant, l’artistocratie-pour-tous est une structure de domination sans compassion, comme l’a bien expliqué, nous y reviendrons, le marquis de Sade. On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs.

Ce mot d’ordre du nouvel hédonisme n’est pour l’instant opérable en masse que dans les pays développés possédant des hypermarchés dotés d’un rayon Coolture, Loisirs & Nouvelles Technologies. Le reste du monde reste asservi avec plus ou moins de mauvaise volonté. Des rébellions parfois éclatent. Pourtant, la seule question aujourd’hui dénuée d’idéalisme semble être de savoir combien d’êtres humains dans cent ans auront accédé à l’ego trip. On ne vous promet pas un monde sans violence, mais un monde où la violence sera elle-même égotisée, réduite aux cellules individuelles : ponctuelle, schizonévrotique, chirurgicale. La guerre privée, ne portant surtout pas son nom ; plus le narcissisme est détaché du réel, plus on s’attend à ce que sa méchanceté soit cantonnée aux cellules économiques.

Seules de belles âmes l’ignorent encore : en démocratie artiste, on peut critiquer le capitalisme, le modérer à la rigueur, mais pas l’arrêter. Toute tentative de fuite radicalise la tendance du Capital à générer ce nouvel hédonisme où le Moi s’échafaude par le refus virtuel de toute contradiction. Ce programme est bien entendu un totalitarisme – toute société, par nature, est totalitaire. Mais l’artistocratie-pour-tous, communisme de l’autisme – léger, instaure le plus fun des totalitarismes, n’est-ce pas ?

 

 

Le monde comme utérus

 

La grande affaire de l’homme contemporain peut se condenser en une seule question : comment accepter la mort et l’horreur du réel sans la religion ? Hannah Arendt écrit, dans La Condition de l’homme moderne[23] : « La mortalité humaine vient de ce que la vie individuelle, ayant de la naissance à la mort une histoire reconnaissable, se détache de la vie biologique. Elle se distingue de tous les êtres par une course en ligne droite : qui coupe, pour ainsi dire, le mouvement circulaire de la vie biologique. Voilà la mortalité : c’est se mouvoir en ligne droite dans un univers ou rien ne bouge, si ce n’est en cercle. » Comment donc abolir la mortalité ? Le capitalisme romantique propose de revenir à la sphère biologique, à un éternel retour utérin, à un Temps anhistorique amniotique. Si nous ne sommes que des âmes éparpillées au cœur d’agrégats d’atomes, des particules élémentaires désirantes, alors jouissons ; de ce trip digestif qu’est la vie ! Il n’y a plus de mort, seulement des structures d’atomes qui se décomposent et se recomposent. Nous sommes tous des reflets d’étoiles, des stars au stade du miroir.

Idéal des masses :

Passer du bon moment.

Tuer le temps.