LA VENGEANCE DU MAL PENDU
par Bryce Walton
À la prison d’État, Steve Parks allait être pendu. J’étais comme un affamé qui regarde un client manger un chateaubriand aux pommes à la devanture d’un restaurant. Depuis plus d’un an, je mettais sur pied un plan, caressé avec amour et mis au point jusque dans ses moindres détails, pour tuer Parks moi-même.
Pourquoi perdre un temps précieux à vous expliquer les raisons de mon aversion extrême pour ledit Parks ? En deux mots, voici ce dont il s’agit : un soir sur une route obscure, près de Moon Lake, j’avais surpris Parks, dans une voiture, en compagnie de ma femme.
Je n’ai pas fait de scène. Je ne me suis pas laissé aller à une crise de jalousie vulgaire. Je ne me suis pas répandu en jérémiades. Non, j’ai gardé ma sérénité, mon calme hautain, et j’ai cherché le moyen de le tuer sans courir de risques.
Enfant, les veilles de Noël, la joie anticipée de la surprise qui m’attendait au réveil m’empêchait de dormir. Aujourd’hui, le plaisir que je goûtais par avance à l’idée de tuer Parks, me tenait éveillé. Une semaine avant le jour fixé pour ma vengeance, ma femme disparut. Deux jours plus tard, Parks fut arrêté sous l’inculpation d’assassinat ; tous les journaux en parlèrent comme d’un crime passionnel.
Rien, je puis le dire honnêtement, n’aurait pu me causer une déception plus mortelle. J’étais fou furieux. Vous comprendrez à quel point j’étais mortifié par l’intrusion de l’État dans une affaire strictement personnelle, quand je vous aurai dit qu’au cours des débats du procès, je feignis d’ignorer totalement les relations qui existaient entre l’accusé et ma défunte femme.
Je fis tous mes efforts pour réduire ses chances de réclusion, ou du moins pour le faire bénéficier des circonstances atténuantes. Mon dessein était de maintenir Parks en vie, en quelque endroit que ce fût. De cette façon, j’aurais tôt ou tard le plaisir exclusif de le tuer.
Malheureusement, il y avait d’autres témoins, et en grand nombre. Le résultat le plus clair de ma feinte ignorance fut de faire de moi un cocu magnifique. À part moi, tout le monde semblait au courant de mon infortune.
À mon point de vue, la victoire de l’État était une injustice révoltante. Ce n’est pas l’État qui avait été offensé. L’État accomplissait une simple formalité, un rite médiéval de vengeance publique. Moi, j’avais toutes les raisons de tuer Parks. Logiquement, n’étais-je pas, de droit, l’exécuteur des hautes œuvres ?
Pourquoi chercher à démontrer l’évidence ? C’est à moi que revenait, j’en avais la certitude, l’exclusivité des préparatifs du voyage de Parks vers un autre monde. L’État n’est qu’une abstraction ; en réalité, il ne peut tuer personne. Ce soin est commis à un individu anonyme qui est chargé d’exécuter le travail concret.
Un bourreau professionnel s’acquitterait de cette tâche avec une indifférence née de l’habitude. Un inconnu, un étranger qui ne nous connaissait, Parks, ma femme et moi, ni d’Ève ni d’Adam, allait exécuter le coupable sans autre raison que la nécessité sordide de gagner son pain quotidien !
La raison, la logique et la justice étaient pour moi, et si l’État me privait de l’exécution de Parks, c’était au mépris des droits élémentaires de l’homme et du citoyen. Je me fondais sur le fait que l’État le mettait à mort en vertu de la loi du talion, selon laquelle un meurtre doit être puni par un autre meurtre, tandis que je voulais le tuer pour une autre raison. Je l’admets. À mon sens, Parks méritait cette punition, bien plus pour la profanation de mon sanctuaire conjugal, en violation de la loi tacite, que pour le fait d’avoir étranglé ma femme, avec l’un de ses bas de nylon, dans l’intérieur d’une voiture.
Le crime de Parks contre moi était infiniment plus grave que le soi-disant crime qu’il avait accompli contre la Société. C’est, à mon sens, indéniable. En fait, parmi tous ceux qui connaissaient ma femme, il n’en est pas un seul qui ait déploré sa mort.
*
* *
Je suivais avec passion les tentatives des avocats de Parks pour obtenir une révision du procès, un sursis à l’exécution, toutes les manœuvres susceptibles de sauver la vie de leur client et qui, du même coup, me donneraient une chance de satisfaire ma vengeance.
Je dois vous avouer en toute sincérité que lorsque je compris qu’aucun miracle n’interviendrait, je craignis la dépression nerveuse. Je faisais les cent pas dans la maison. Je ne pouvais plus dormir. Je finis par jeter mon poste de télévision portatif à la poubelle. J’essayai de boire, mais l’ivresse ne m’apportait aucun soulagement.
Puis, deux jours avant l’exécution de Parks, me vint une brillante inspiration. C’était un plan dangereux, mais la fortune sourit aux audacieux, et en dépit de la voix de la prudence qui me susurrait à l’oreille : « n’essaie pas ! » j’étais trop désespéré pour reculer devant le risque.
J’effectuai une enquête discrète et je découvris l’identité du bourreau qui serait chargé de pendre Parks, son adresse et quelques renseignements sur son curriculum vitae. Je me documentai sur les pendaisons et m’instruisis d’après des rapports de témoins oculaires recueillis dans d’anciennes coupures de journaux.
En cas d’échec, je devrais affronter, au pire, une réprimande officielle ou un bref séjour en prison. Ce n’était pas cher. Après tout, Parks n’était-il pas condamné à être pendu, dans tous les cas ?
Comme vous l’avez probablement deviné, l’idée m’était venue de prendre la place du bourreau et d’exécuter Parks de mes propres mains. Si je réussissais, raisonnais-je, Parks en serait-il moins mort, parce que c’était moi et non le bourreau officiel qui lui avait fait exécuter le saut fatal dans la trappe ?
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M. Karl Scharf vivait dans une petite maison blanche, à la lisière de Lakeville, dont la population s’élève, si mes souvenirs sont bons, à quelque cinq mille âmes. Il était charpentier de son état, et n’exerçait le métier de bourreau qu’à la pièce, si j’ose m’exprimer ainsi. C’était une façon comme une autre de mettre du beurre dans ses épinards. Il était payé tant par tête, plus une certaine prime pour la qualité du travail. J’avais recueilli ces renseignements importants et quelques autres, avant de frapper à la porte de Scharf par cette belle soirée d’été.
Mme Scharf – une petite femme nette et rondouillarde qui portait un tablier propre mais humide – sourit en essuyant ses mains savonneuses dans un torchon.
— Je m’appelle Al Lindman, dis-je, bien qu’en réalité ce ne fût pas mon nom. Je suis journaliste à l'Orleans New Times. Monsieur Scharf est-il là ?
— Certainement, monsieur Lindman, dit-elle aimablement. Nous finissons justement de dîner. (Elle s’écarta pour me laisser le passage et me fit signe d’entrer.) Je suppose que vous voulez faire un reportage sur l’exécution.
— Oui, madame Scharf, dis-je. Je voudrais m’entretenir avec votre mari… voir la chose sur le plan humain.
— Je suis persuadée qu’il ne demandera pas mieux que de vous rendre service, mais, ajouta-t-elle à mi-voix, vous savez, il est toujours un peu déprimé avant une exécution.
— Je le comprends ! dis-je.
La maison était propre et simple, avec des meubles légèrement démodés. Elle était imprégnée de l’odeur familière d’un été chaud et de la bonne cuisine.
Mme Scharf m’introduisit dans la salle de séjour et me présenta à Karl Scharf, puis elle se retira discrètement. Je l’entendis se diriger vers la cuisine et recommander à ses petits enfants, venus lui rendre visite, d’aller attraper des vers luisants au-dehors, mais de faire bien attention aux serpents qui pourraient se dissimuler dans l’herbe.
Il me tardait de voir Scharf, et je ne fus pas trop déçu de son apparence, lorsque je le vis se lever pour me tendre la main du sofa sur lequel il était étendu. Il n’était que de trois ans mon aîné. Ses cheveux étaient d’un châtain légèrement plus clair que les miens. Dans l’ensemble nos statures n’étaient pas trop dissemblables. Il y avait d’autres facteurs favorables. Tout d’abord, Scharf n’avait jamais opéré d’exécution dans le nord de l’État ou à proximité de Jonesville, et sa photographie n’avait jamais paru dans les journaux. Ceci n’avait rien d’étonnant. Au cours de mes recherches, je n’avais jamais trouvé d’exemple que la photographie d’un bourreau eût paru dans les journaux, qu’il ait été filmé par les actualités ou qu’il ait paru sur les écrans de télévision.
D’autre part, Scharf avait procédé à la plupart de ses exécutions dans la prison Parish dans La Nouvelle-Orléans, très loin de Jonesville. Quelques journalistes seraient présents à l’exécution, mais j’avais soigneusement échafaudé mes plans. Si j’arrivais à me substituer au bourreau, j’arriverais à Jonesville quelques minutes avant l’exécution de Parks, et je me couvrirais immédiatement la tête de la cagoule noire qui est l’insigne d’une profession de tout temps respectée.
— Asseyez-vous, dit Scharf, aimablement. Que voulez-vous boire ?
— Ce que vous voudrez, dis-je.
Il se rendit à la cuisine, en rapporta un verre et nous versa à chacun une rasade d’une excellente marque de whisky du Kentucky qui se trouvait sur la table.
— Eh bien, dis-je en trinquant, à l’heureuse issue de votre travail de demain.
— Merci, monsieur, dit-il.
Après avoir bu, il se rassit avec un soupir, et je pris un siège en face de lui en tirant mon calepin.
Scharf portait un sous-vêtement humide, un pantalon bleu de chauffe et des sandales. Il avait le menton légèrement rentré et une façon à la fois sournoise et timide de me regarder.
— Je ne suis pas buveur, m’assura-t-il. Mais avant une exécution, j’ai besoin de mon whisky.
— Ce doit être le trac, lui dis-je.
— Ma foi, j’essaie de considérer cela comme un travail ordinaire, pas toujours agréable, mais qui doit être fait. Il faut que ce soit fait, c’est ainsi que je vois la chose.
— Et il faut bien que quelqu’un le fasse, dis-je.
Il hocha la tête, vida son verre et le remplit de nouveau.
— Combien de condamnés avez-vous pendus monsieur Scharf ?
— Voyons, laissez-moi réfléchir, dit Scharf en levant les yeux vers les canaris qui chantaient dans une cage suspendue près de la fenêtre, je crois qu’avec l’exécution de demain matin, cela fera quatorze en tout.
— Depuis combien de temps êtes-vous, officiellement, exécuteur des hautes œuvres, monsieur Scharf ?
— Appelez-moi plutôt Karl, dit-il.
Il était évident qu’il ne cherchait ni la gloire ni la notoriété. Il me recevait aimablement à titre personnel, mais il se moquait de la publicité. C’était un travail qui devait nécessairement être fait, comme il l’avait dit. Et il buvait, parce que, de pendre les gens c’était, pour le moins, désagréable.
— J’ai commencé – voyons – il y a près de six ans. C’est un 12 avril que j’ai reçu ma première convocation.
— Comment entre-t-on dans la profession ? demandai-je.
— Cela dépend des États. Vous pouvez faire une demande et attendre votre tour. J’ai répondu à une annonce parue dans un journal. J’ai dû passer un examen et le reste, exactement comme pour entrer dans l’administration, n’est-ce pas. On m’a dit qu’il y avait cinq cents autres concurrents.
— Vraiment ? dis-je avec une surprise non feinte.
— Quelquefois nous sommes désignés par les shérifs. À forfait naturellement. Par ici, c’est le shérif et ses hommes qui s’en chargent habituellement. Mais un bourreau professionnel est préférable.
— Est-ce que cela paie bien ? demandai-je.
Scharf eut un sourire un peu triste.
— Il n’y a pas suffisamment d’exécutions pour cela. C’est un complément intéressant lorsqu’on dispose déjà d’un travail régulier. Mon fils fait ses études au collège.
— Mais, monsieur Scharf, aviez-vous une raison particulière de choisir le métier de bourreau pour accroître vos revenus ?
Il réfléchit un instant et hocha la tête.
— Mon Dieu, oui, on peut dire que c’est un peu une tradition dans la famille.
— Comment cela ?
— J’avais un frère, militaire de carrière. Sergent-major. Pendant dix ans, il a été exécuteur des hautes œuvres dans l’armée US. Je crois qu’il a pris part aux grandes pendaisons de Nuremberg. Il a pendu plus de deux cents de ses camarades, et il avait d’excellentes notes. D’autre part, mon grand-père en Allemagne était ce qu’ils appelaient galgenmeister, ou maître de galères. Je pense qu’il était dans la profession. Un jour j’ai vu cette annonce dans les journaux, et j’y ai répondu.
J’écrivais sur mon calepin. Scharf se versa un autre verre de whisky du Kentucky.
— Vous disiez tout à l’heure, monsieur Scharf, qu’un bourreau professionnel était préférable. Pourquoi ? J’ai toujours pensé qu’une pendaison en valait une autre. Est-il possible d’établir des distinctions ?
— Oh ! certes, dit-il vivement, le visage s’empourprant soudain. Il y a de grandes différences. J’ai appris le métier en le pratiquant… On fait des essais, des erreurs. Bien entendu, on peut dire qu’un pendu meurt toujours au bout du compte et qu’une pendaison est toujours une pendaison. Mais il y a un monde entre le travail rapide et net du professionnel, et ce que nous appelons de l’ouvrage saboté.
— Très intéressant ! dis-je.
— Il faut tenir compte d’un tas de choses, si l’on veut que tout se passe bien et rapidement. J’ai toujours pensé que quel que soit le travail, il faut toujours le faire de son mieux. J’ai beaucoup lu sur la question. Chaque cas est différent des autres. Vous devez tenir compte du poids, de la résistance de la corde, de la profondeur de chute libre et ainsi de suite.
— C’est à chaque fois un nouveau problème scientifique, dis-je.
— C’est exact.
— Prenons un exemple, dis-je, avez-vous établi une formule pour Steve Parks ?
— Il m’a donné beaucoup de mal, dit Scharf en se versant un nouveau verre de whisky. Il saisit une feuille de papier sur la table et scruta la masse de chiffres d’un air perplexe.
— Il est toujours possible de se tromper. Une partie du travail se fait au pifomètre. Voyez, la longueur de chute libre pour une pendaison normale est une moyenne d’un mètre quatre-vingts. Cette distance varie en raison inverse du poids du corps. Je place l’anneau que j’utilise au lieu du nœud, à l’angle de la mâchoire, sous l’oreille. Il s’agit, en tordant le cou sur le côté, de rompre ou de disloquer la colonne vertébrale et de provoquer une rupture de la moelle épinière. Cette rupture se produit habituellement entre la seconde et la troisième vertèbre cervicale. Il est évident que d’autres organes peuvent être endommagés, mais le choc n’est pas suffisant pour séparer complètement les muscles et les ligaments, vous comprenez ?
— Je vois, dis-je. Que se passe-t-il lorsqu’une erreur se produit ?
— Si la longueur de la chute libre n’est pas suffisante, l’homme meurt par strangulation, au lieu de succomber par dislocation. Si la chute est trop longue… c’est une chose affreuse. Il arrive parfois ce que nous appelons une décapitation totale.
— Dans le cas de Parks, quelles dispositions avez-vous prises ?
— Si tous les hommes avaient la même taille et la même structure, ce serait facile. Mais pour chacun il faut travailler sur des données différentes. Voici ce que j’ai mis au point.
Il me montra un tableau compliqué. Sur la ligne du haut, on lisait horizontalement les poids, et sur la colonne verticale à gauche, les longueurs de chute.
— J’ai découvert ce diagramme dans un livre appelé : Aspects techniques de la pendaison, par un Anglais du nom de Berry. Parks pesait 82 kilos, lorsque je suis allé voir le shérif Thompson à la prison de Jonesville à midi. Il y a une tolérance de quelques livres en plus ou en moins. Voici le poids sur le diagramme : 82 kilos. La colonne verticale vous donne la longueur de chute libre correspondante.
— Voyons, dis-je, cela nous donne quatre-vingt-dix centimètres.
— Oui, mais Parks est jeune et solide, et dans ce cas, j’ajoute trente centimètres. Ce qui fait un mètre vingt.
Je hochai la tête et copiai les chiffres sur mon calepin.
Plus l’alcool faisait son effet et plus Scharf devenait loquace. Il finit, en fait, par larmoyer, en déplorant le mauvais travail qu’il avait accompli en apprenant son métier. Il me rapporta quelques détails propres à soulever le cœur et que je passerai sous silence, car ils n’ont pas leur place dans le présent récit.
Ses explications me démontrèrent l’intérêt qu’il y avait à exécuter un travail net et rapide.
À une heure du matin, Mme Scharf se retira. Les enfants étaient couchés depuis longtemps. Dans la cuisine, avant de monter se coucher, elle me fit part de sa sollicitude inquiète pour son mari.
— Il boit toujours tellement, avant une exécution ! dit-elle. Il devient maussade et ombrageux. Vous savez, monsieur Lindman, parfois, il faut que je le pousse, sans quoi il n’irait pas !
— Derrière tout homme qui a réussi, il y a une femme ! dis-je.
— Je pense toujours à Ned, et combien il est important qu’il termine ses études au collège !
— Je suis moi-même un petit peu « dans les vignes », dis-je sur un ton d’excuse, je me demandais s’il me serait possible de dormir sur le divan ou ailleurs ? Et demain matin, je pourrais peut-être me rendre à Jonesville en compagnie de votre mari.
— Oh ! ce serait merveilleux ! dit-elle épanouie. Il se sent tellement seul. Il faut bien que ce travail se fasse, mais vous seriez surpris de savoir ce qu’en pensent certaines gens !
— Ils savent pourtant bien que quelqu’un doit le faire ! dis-je.
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* *
Nous partîmes en voiture de Lakeville à cinq heures du matin. Scharf était encore sous l’influence de l’alcool, mais néanmoins ses idées étaient suffisamment cohérentes. Il déclara qu’il se remettrait vite et qu’il serait complètement d’aplomb en arrivant à Jonesville.
J’avais définitivement pris mon parti : le jeu en valait la chandelle. Je pris un chemin de traverse qui me conduisit à une vieille grange abandonnée que j’avais repérée au préalable. Scharf était trop ivre pour opposer la moindre résistance à mon projet. Il se contenta de proférer une protestation geignarde lorsque je le tirai de la voiture pour le traîner dans la grange. Là, je lui liai les mains derrière le dos, lui ficelai les chevilles et le bâillonnai avec du tissu adhésif. Je revêtis le complet noir que Scharf avait apporté dans sa valise et fourrai la cagoule de soie noire dans ma poche. Je coiffai son chapeau dont je rabattis les bords sur mes yeux et j’emportai sa valise qui contenait ses papiers d’identité. Quatre heures plus tard, en pénétrant dans Jonesville au volant de son Oldsmobile, j’étais persuadé que j’aurais le plaisir de tuer Parks avec la bénédiction officielle de l’État.
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* *
Jonesville était un hameau à demi-abandonné sur le bord d’un marais couvert de cyprès. Cet événement de gala (gala, galère vous voyez ce que je veux dire…) avait attiré une grande foule, mais la populace devait se contenter de s’assembler sur la place devant la vieille maison d’arrêt, derrière laquelle les bois de justice avaient été dressés, dissimulés aux yeux du public par un mur de pierre.
Dans la petite prison, à proximité du sinistre appareil, le shérif Thompson m’accueillit en me serrant la main dans une paume moite.
— Vous êtes juste à temps, monsieur Scharf, dit-il en m’invitant du geste à m’asseoir.
Je pris un siège, en gardant le bord de mon chapeau baissé sur les yeux et je profitai de l’arrivée de deux journalistes pour retirer mon couvre-chef et passer la cagoule.
Thompson considéra la cagoule d’un air mal à l’aise et s’humecta les lèvres. Le shérif Thompson n’était pas un fervent des rites officiels. Ce n’était pas le genre à compliquer les choses. Et je voyais qu’il était quelque peu marri de l’intrusion d’un étranger sur son domaine.
— Je suis toujours à l’heure, dis-je en consultant ma montre. Il nous reste encore cinq minutes et ma montre est exacte.
D’un air gêné, le shérif Thompson m’offrit un cigare que je refusai. Je lui déclarai par contre que je m’accommoderais fort bien d’un verre de whisky qu’il s’empressa de sortir d’une armoire. Il me versa une double rasade que j’avalai d’un trait.
— Nous sommes un peu en retard sur l’horaire, dit-il, son orgueil luttant vaillamment contre la honte qu’il éprouvait de ce contretemps. Le charpentier est tombé malade. Mais tout sera bientôt prêt, j’imagine.
— M. Parks est prêt, je suppose ?
— Autant qu’on peut l’être dans son cas, dit le shérif avec un sourire nerveux.
Mais ce sourire s’évanouit devant ma cagoule noire et anonyme. Il s’essuya les lèvres d’un revers de main et ralluma son cigare. Il était plutôt gros, il portait une chemise kaki tachée de sueur aux aisselles et des bottes de parachutiste. Deux députés shérifs se tenaient non loin, et un journaliste s’efforçait d’attraper des mouches.
— Vous vous occupiez autrefois des exécutions ? n’est-ce pas shérif ? interrogea le journaliste.
Thompson se redressa.
— Oui, c’est toujours moi et mes hommes qui nous en occupions. C’est la première fois qu’un bourreau vient dans le pays !
— Je garantis un travail irréprochable ! dis-je.
— Nous n’avons jamais eu d’ennuis, dit Thompson. Par ma foi, ils sont tous morts. Si le condamné détend ses muscles, tout va bien. J’ai dit cela à Parks aujourd’hui. S’ils se contractent trop, alors ils dansent parfois un peu. J’en ai vu qui mettaient de dix à quinze minutes avant de s’immobiliser. Mais c’est leur faute. Ils ne doivent pas rejeter la responsabilité sur nous. Et s’ils veulent faire un petit discours avant qu’on leur passe la cagoule blanche, je leur en donne le loisir. J’ai toujours essayé de les traiter correctement.
— Le gouverneur aurait voulu qu’on adopte la chaise électrique, dit le journaliste.
— J’aime autant la pendaison, dit le shérif.
— Je la préfère, dis-je. On prétend que l'électrocution est plus humaine et moins douloureuse, mais ce n’est pas vrai. L’erreur, c’est de croire qu’une science nouvelle soit meilleure qu’un art ancien. N’êtes-vous pas de mon avis, shérif ?
— La pendaison, c’est bien assez bon pour eux ! dit-il d’un ton buté.
— J’apporte toujours ma propre corde, dis-je en me souvenant de ce que Scharf m’avait dit. Elle se trouve dans la voiture, shérif. Je voudrais qu’on me l’apporte ici, s’il vous plaît. Elle est dans le coffre, précisai-je en lui tendant la clef de contact.
— Certainement, dit le shérif, et il envoya l’un des députés chercher la corde.
— Maintenant je voudrais examiner les bois.
— Je les ai fait monter conformément à vos instructions, dit Thompson.
— J’en suis certain, dis-je, mais j’ai pour principe de les étudier dans le moindre détail.
Le député apporta le fin rouleau de corde neuve et je le pris avec le respect approprié.
— Il ne faut jamais sous-estimer l’importance de la corde.
— J’ai toujours employé une bonne corde bien solide, dit vivement Thompson.
— Rien de si affreux qu’une chute ratée, dis-je.
— Je n’ai jamais eu d’incident, dit Thompson, très sur la défensive.
— Voici ce que j’ai trouvé de mieux comme corde, dis-je. Chanvre italien à cinq brins. C’est ce qui convient pour les hommes. Pour les femmes, quatre brins suffisent.
— Je n’ai jamais eu d’incident ! répéta Thompson.
Je me levai.
— Pendant que vous irez chercher Parks, dis-je, je vais examiner les bois.
Thompson me conduisit à l’endroit où se trouvait l’échafaud, dans le plein soleil de midi. On apercevait les grosses poutres en équerre dans lesquelles étaient fixés des écrous se terminant en crochets pour suspendre la corde. L’échafaud proprement dit – la trappe – était constitué par deux lourdes portes en bois de pin, fixées sur un châssis en chêne placé au niveau du sol, au-dessus d’une fosse profonde fraîchement creusée. La masse des portes leur permettait de choir très soudainement, même sans le poids du criminel et elles venaient se coincer entre des ressorts à crochet pour éviter tout rebondissement.
Je fis rapidement le tour, étudiant chaque détail.
— Êtes-vous certain que ces portes tombent exactement en même temps ? demandai-je à Thompson.
— Je les ai essayées.
— C’est très important. Je connais un bourreau qui est tombé dans la fosse avec son client, à cause d’un décalage dans le déclenchement des portes. L’une de mes premières exécutions a été ratée au premier essai à cause du mauvais réglage de la trappe. Le client n’était pas mort.
J’installai la corde au-dessus de la trappe et mesurai ensuite soigneusement la chute libre d’un mètre vingt prescrite pour Parks. Puis je me retournai et j’aperçus le condamné, les mains liées derrière le dos, entre les deux députés.
À dire vrai, la tension était montée en moi au point de devenir intolérable, et lorsque je vis Parks livré entre mes mains, elle se libéra en une véritable explosion de joie. J’éprouvai l’envie irrésistible d’exécuter une petite danse sur l'échafaud. L’air lui-même semblait vibrer d’une ardeur réprimée. J’avais de la peine à me contenir. À moins qu’on n’ait découvert Scharf dans sa grange, ma ruse allait réussir.
Au moment où Parks montait les degrés de l'échafaud, je m’inquiétai soudain de ce que j’allais faire après l’exécution.
Je croyais connaître suffisamment le caractère de Scharf pour me permettre de retourner à la grange et de le libérer. En échange d’une confortable somme d’argent, je lui demanderais d’oublier l’aventure. La vérité était dangereuse à dire. Si Scharf voulait garder le silence, nul ne saurait jamais rien. Mais Scharf avait l’orgueil de son métier, il avait une réputation à soutenir. S’il voulait faire du scandale, je pourrais le menacer de le poursuivre en justice en l’accusant de complicité.
J’étais sûr que, tout bien considéré, Scharf préférerait se tenir tranquille. Après tout, Parks était condamné à mort, en ce moment même, par un jugement de l’État et la volonté du peuple. Même la longueur de chute libre que Parks devait accomplir avait été déterminée officiellement. Quelle importance avait donc l’identité de celui qui ajustait la corde et déclenchait la trappe ?
Le programme était exécuté rigoureusement selon la formule étudiée par Scharf. Seuls Scharf et moi étions au courant de la supercherie, et j’étais absolument persuadé qu’il se tiendrait coi. J’avais les moyens de permettre à son fils de terminer ses études au collège, et je ne demanderais pas mieux que de faire un tel geste pour m’assurer le silence du bourreau.
Je remarquai que Parks avait maigri. Il était debout, impassible sur la plate-forme, les yeux perdus dans le lointain.
Il était pâle. Son front était humide de sueur. Il gardait un soupçon de cette attitude arrogante que j’exécrais. Dire que la vengeance est douce constitue un euphémisme qui couvre un contenu émotionnel autrement plus profond. Un adjectif aussi bénin pour décrire la joie féroce que j’éprouvais !
— Il n’a pas voulu prier… dit Thompson.
— Passez-lui la cagoule ! dis-je.
Les députés firent glisser la cagoule sur sa tête et j’ajustai soigneusement le chanvre italien autour de son cou, en m’assurant que l’anneau d’acier vint se placer sous l’oreille, à l’angle de la mâchoire.
Je fis signe aux députés de Thompson de quitter la plate-forme, et comme ils descendaient les degrés, je dis d’une voix basse mais qui, je l’espérais, lui serait néanmoins familière.
— Adieu, Steve ! Si tu vois ma femme, dis-lui qui t’a envoyé la retrouver !
Je ne suis pas sûr qu’il en ait cru ses oreilles. Il n’eut d’ailleurs pas le temps d’y réfléchir, car je déclenchai immédiatement la trappe. Les lourdes portes s’abattirent et Parks exécuta sa chute libre d’un mètre vingt.
La corde rebondit et s’agita et, au-dessous de moi, dans la fosse, j’entendais des sifflements et des gargouillements. Je compris qu’une erreur s’était glissée dans les calculs de Scharf.
Je dégringolai les marches et regardai dans la fosse. Je m’assurai que les pieds du condamné ne touchaient pas le sol.
S’il n’était pas mort à la suite de la dislocation de ses vertèbres, il ne tarderait pas à périr de strangulation.
Je dus rester sur place jusqu’au moment où le docteur du lieu eut proclamé la mort du condamné. Après quoi, je signai quelques papiers et je partis.
Si quelqu’un avait remarqué quelque anomalie dans mon exécution, il n’en avait pas fait la remarque.
*
* *
M. Scharf accepta d’être complice de la supercherie… pendant une seule journée. C’est-à-dire qu’il fut d’accord pour garder le secret jusqu’au moment où il lut la relation trop fidèle des détails de l’exécution de Parks, écrite par le journaliste.
J’avais compté sans l’orgueil professionnel de Parks. Il prévint immédiatement les autorités. Il se refusait absolument à assumer la responsabilité d’une exécution sabotée. Et pourtant j’avais suivi sa formule à la lettre ! Il prétendait que s’il avait été à pied d’œuvre, il aurait compris intuitivement que l’estimation de la chute libre était mauvaise.
Mais tout cela n’a plus guère d’importance maintenant. Ce que je veux dire c’est ceci : même si un individu est condamné à mort, on peut exécuter la personne qui se sera permis de le tuer. C’est parfaitement ridicule, mais telle est la loi. Tous les efforts de mes avocats ont été vains.
Et qui va être chargé de me faire exécuter une chute libre nette et sans bavures, demain matin ? Qui est assis dans son sofa, à boire son bon whisky du Kentucky en vérifiant ses chiffres ?
C’est le bon M. Scharf !
Don’t ever try it.
Traduction de Pierre Billon.