LE PONT DE VERRE
par Robert Arthur
Nous parlions de meurtres demeurés inexpliqués, le baron de Hirsch, le lieutenant Oliver Baynes, de la police d’État, et moi. Du moins, de Hirsch en parlait. Baynes et moi avions tout juste le droit d’écouter, tandis que, par une suite de déductions éblouissantes, marquées au coin d’une logique inattaquable, le grand Hongrois au nez en bec d’aigle résolvait une demi-douzaine des cas les plus célèbres qui demeurent encore dans les fichiers de la police avec la mention « en suspens ».
De Hirsch peut se montrer parfois exaspérant. Il possède une monumentale confiance en lui, tient son intelligence en haute estime, et n'en fait nul mystère. J’ai toujours envie de lui demander comment il se fait qu’un homme aussi prodigieusement doué que lui porte des chaussures qui ont toujours besoin d’être réparées et des vêtements qui mériteraient d’être reprisés. Naturellement je ne le fais jamais.
Oliver Baynes commençait à s’agiter. Baynes est courtaud, râblé, rougeaud. Il s’exprime avec lenteur et rien ne le distingue du commun des mortels. Mais c’est un excellent policier – un des meilleurs.
Il vida son verre – nous étions en août et il faisait chaud cet après-midi – et tout en tendant la main pour prendre une nouvelle boîte de bière, il jeta un regard dans ma direction.
— Pourquoi ne demanderiez-vous pas à votre ami de résoudre le mystère de notre blonde « maître chanteuse », dit-il en dissimulant derrière un masque impénétrable la pointe de sarcasme contenue dans sa question.
De Hirsch fit une pause. Ses yeux noirs enfoncés brillèrent, les ailes de son grand nez aquilin palpitèrent.
— Le mystère de la blonde « maître chanteuse ? » s’informa-t-il d’une voix douce et polie.
Baynes ouvrit sa boîte de bière et couvrit sa manche de mousse.
— Elle s’appelait Marianne Montrose. Le 13 février dernier, entre trois et quatre heures de l’après-midi, elle a franchi les vingt-trois marches couvertes de neige menant à une maison bâtie sur le sommet d’une colline, à quelque cinquante kilomètres d’ici. Elle est entrée dans la maison. Elle n’en est jamais ressortie.
Baynes versa la bière dans son verre, aspira bruyamment la mousse qui en débordait.
— Un peu plus tard, poursuivit-il, nous avons fouillé la maison. Pas la moindre trace. Il y avait soixante centimètres de neige tout autour de la maison. Pas le moindre indice pour montrer comment elle avait pu quitter les lieux. De plus, le propriétaire, qui est le seul habitant de la maison, souffre d’une maladie de cœur : le moindre effort physique pourrait lui être fatal. Donc, il ne l’a pas transportée à l’extérieur, il n’a pas creusé la terre pour l’enterrer. La trace de ses pas était imprimée dans la neige qui recouvrait les marches de l’escalier et menaient à l’intérieur de la maison. On l’avait vue entrer, et pourtant elle ne s’y trouvait pas. Elle était entrée pour ne jamais ressortir. Dites-nous donc ce qui lui est arrivé.
De Hirsch fixait Baynes sans broncher.
— Exposez-moi les faits, dit-il, et je vous le dirai.
Il n’avait pas dit : « j’essaierai. »
— Je vais prendre mes notes, lui dis-je, piqué. Enfin nous allons savoir la vérité. Et cela me permettra d’en tirer un nouvel article.
Baynes sirotait sa bière sans rien dire, l’air passablement endormi. De Hirsch se versa une nouvelle et généreuse rasade d’eau-de-vie – de mon eau-de-vie, car nous nous étions réunis dans ma maison de campagne. Je me dirigeai vers mon classeur et rapportai le dossier de Marianne Montrose. Il était fort complet. Je rédige le récit de crimes authentiques pour le compte de magazines populaires, et je conserve des notes détaillées de toutes les affaires que j’utilise. J’avais déjà écrit celui-ci avec un grand point d’interrogation : « Qu’est-il advenu de la belle Marianne ? »
— Par où voulez-vous commencer ? demandai-je. Voici la déclaration du jeune Danny Gresham. C’est lui qui fut le dernier à parler à Marianne, avant qu’elle entrât dans la maison et ne s’évanouît en fumée.
De Hirsch repoussa du geste la feuille dactylographiée.
— Lisez-la-moi, dit-il affable.
Les fosses nasales d’Oliver Baynes émirent un bruit qu’on aurait pu prendre pour un rire. Je le foudroyai du regard et commençai ma lecture.
MORGAN’S GAP. 3 FÉVRIER. D’APRÈS LA DÉCLARATION DE DANNY GRESHAM. 19 ANS.
Je me trouvais dans le bureau de la Weekly Sentinel de Morgan’s Gap, en train de lire des épreuves. Il était trois heures et demie. La température extérieure était environ de 12 à 13 degrés au-dessous de zéro. Il faisait un beau temps sec. Je pensais à téléphoner à mon amie Dolly Hansome pour lui proposer une balade à skis. La neige était belle, avec une bonne croûte glacée recouverte d’une couche de poudreuse. À ce moment une décapotable de luxe est venue se ranger sur le bord du trottoir.
Il y avait une femme au volant. Elle ressemblait un peu à Dolly Hansome, mais en plus développé – plus femme. Elle avait de longs cheveux blonds et bouclés sous une toque rouge et portait une tenue de ski également rouge. Elle est descendue de voiture et est restée un moment debout à regarder dans la direction de la vallée puis de la colline sur laquelle est bâtie la maison de M. Hillyer, l’auteur de romans policiers. L’Eyrie, comme l’appelle M. Hillyer, ce qui signifie nid. Le nom lui convient à merveille, car elle est vraiment perchée sur le sommet de la colline.
À première vue, le lieu ne semble pas très indiqué pour un homme solitaire qui souffre d’une maladie de cœur. En été, un chemin en lacet permet d’accéder à la terrasse qui se trouve derrière la maison, mais en hiver, les services de la voirie ne déblaient la chaussée que jusqu’au pied des marches du perron.
Cela signifie que M. Hillyer ne quitte jamais la maison après les premières chutes abondantes de neige, mais il n’en a cure. En automne, il fait rentrer douze mille litres de fuel et un stock de conserves en boîtes et il est paré. Tous les jours, Mme Hoff monte là-haut pour nettoyer et faire la cuisine. Les vingt-quatre marches ne lui font pas peur, pas plus qu’à Sam, son beau-frère. C’est lui qui est chargé de déblayer l’escalier et de dégager la terrasse nord.
M. Hillyer aime la solitude. Il ne recherche pas la société de ses semblables. C’est un homme de haute taille, mince, avec un long visage amer, qui s’exprime d’une façon coupante. Il a écrit douze romans policiers et possède des quantités de coupures de journaux concernant son œuvre. Il est particulièrement fier des articles qui rendent hommage à l’ingéniosité de ses intrigues.
Néanmoins, il n’a pas écrit de livre depuis cinq ans. Je pense qu’il s’est découragé parce que ses ouvrages ne se sont jamais très bien vendus.
Oui, je reviens à la jeune femme.
Elle regardait la maison, puis elle s’est retournée et a pénétré dans le bureau. Je me suis précipité pour l’accueillir. Elle a souri et m’a dit bonjour. Elle avait une voix grave et rauque, une voix à vous faire frissonner. Elle m’a demandé si j’étais le rédacteur en chef. Je lui ai répondu que j’étais son adjoint. Puis elle m’a demandé la permission de se servir du téléphone. Bien sûr, lui ai-je répondu et je lui ai tendu l’appareil. Elle a demandé le numéro de Mark Hillyer. Je ne pouvais faire autrement que d’entendre ce qu’elle disait. Bien sûr, je me souviens à peu près des paroles. Elle a dit, d’une voix différente :
« Allô, Mark ? c’est Marianne. Je vous téléphone du village. J’espère que vous m’attendez, et vous savez, Mark, mon chéri – au cas où votre cerveau génial vous suggérerait une astuce inédite – on sait au bureau du journal que je vais vous rendre visite. Je serai là-haut dans dix minutes. »
Elle a raccroché et elle a retrouvé sa voix émouvante.
— Mark Hillyer ne m’aime pas, a-t-elle dit. C’est un homme prodigieusement intelligent. Il me tuerait s’il pouvait le faire impunément. Mais ça, c’est une autre histoire. Dans tous les cas, si je ne suis pas de retour dans une heure, vous préviendrez la police, n’est-ce pas ? Je ferai un saut jusqu’à votre bureau pour prévenir que tout va bien.
Elle m’a gratifié d’un nouveau sourire et naturellement je lui ai répondu qu’elle pouvait compter sur moi et que j’enverrais le constable à sa recherche. Je me sentais tout excité ; cela ressemblait tellement à une scène extraite de l’un des romans policiers de M. Hillyer. Naturellement, j’avais l’impression qu’elle ne parlait pas sérieusement. Mais je me précipitai vers la fenêtre pour assister à son départ.
Elle a démarré et, une minute plus tard, j’ai vu sa voiture aborder la route en lacet qui mène à l’Eyrie de M. Hillyer. Plus bas, sur les pentes, un tas de gamins s’amusaient avec des skis, des luges et ces nouveaux bacs en aluminium. Ils s’en donnaient à cœur joie, je vous prie de me croire. J’avais été tenté d’appeler Dolly pour partager leurs jeux… Mais mon désir s’était émoussé. J’ai vu la décapotable, après un dernier virage, parvenir au pied des marches – les chasse-neige déblaient la route jusqu’à ce point. La jeune femme a rangé sa voiture et a commencé l’ascension des marches. Je l’ai vue parvenir devant le perron. La porte s’est ouverte. Elle est entrée puis le battant s’est refermé sur elle.
Pendant tout le reste de l’après-midi j’ai travaillé tout en surveillant la maison de M. Hillyer. La nuit est tombée. La jeune femme n’est pas ressortie.
FIN DE LA DÉCLARATION DE DANNY GRESHAM.
*
* *
Je levai les yeux sur de Hirsch. Il était renversé sur sa chaise, la tête appuyée sur le dossier et semblait perdu dans la contemplation du plafond.
— Introduction très intéressante pour une affaire de meurtre, dit-il en me regardant avec condescendance. Pour l’instant je ne pourrais aboutir qu’à des conclusions purement gratuites. Veuillez continuer, je vous prie.
Je lus :
MORGAN’S GAP, 14 FÉVRIER. DÉPOSITION DU CONSTABLE HARVEY REDMAN.
Hier, vers cinq heures trente de l’après-midi, le jeune Danny Gresham a fait irruption dans mon bureau. Il a déclaré qu’une jolie jeune femme était allée voir M. Hillyer et qu’elle pourrait fort bien se trouver en danger. Au premier abord, j’ai pensé qu’il était le jouet de son imagination, mais il m'a exposé tous les faits et j’ai décidé d’aller regarder les choses de plus près. Lorsqu’on écrit des romans policiers aussi ingénieux, il doit sembler facile de passer de la théorie à la pratique.
J’ai pris quelques lampes électriques et nous sommes partis dans ma vieille voiture. Nous sommes arrivés à la maison de Hillyer aux environs de six heures. En effet, la décapotable de Mlle Montrose se trouvait toujours rangée sur le terre-plein. Et Danny me montra des empreintes de pas féminins sur les marches couvertes de neige.
L’empreinte de pas qui montaient les marches.
Aucune de pas qui les descendent.
Donc il avait raison d’affirmer qu’elle était toujours là.
Nous sommes montés en évitant avec soin d’approcher des empreintes, et nous avons frappé. M. Hillyer, l’air surpris, nous a introduits. Je lui ai répété ce que la femme avait dit à Danny et lui ai demandé où se trouvait Mlle Montrose. M. Hillyer s’est mis à rire.
— J’ai bien peur que Mlle Montrose ne vous ait monté un canular, dit-il. Elle m’a quitté à la tombée de la nuit, il y a environ une heure.
— Monsieur Hillyer, lui ai-je dit, il y a des empreintes de pas qui mènent à votre maison. Aucune n’en sort. De plus, la voiture est toujours là.
— Ma foi, c’est étrange ! a dit M. Hillyer, mais il avait l’air de rire.
— C’est bien ce que je pense, ai-je répondu. C’est pourquoi je vous demande où se trouve cette dame.
— Mais je n’en sais rien ! a-t-il rétorqué en me regardant dans les yeux. Constable, je serai franc avec vous : cette femme est un maître chanteur. Elle est venue aujourd’hui toucher un tribut de mille dollars qu’elle prélève sur moi. Je lui ai versé l’argent. Ensuite elle est partie. C’est absolument tout ce que je sais. J’insiste pour que vous fouilliez cette maison de fond en comble pour voir s’il existe quelque indice de sa présence, ou d’une action que j’aurais entreprise contre elle. Je demande que la lumière soit faite.
Danny et moi avons fouillé la maison. Assis près du feu dans son cabinet de travail, M. Hillyer attendait en fumant.
La maison n’était pas difficile à explorer. Elle se composait seulement de six pièces, toutes sur le même plan. Ni sous-sol, ni grenier. L’appareil du chauffage central se trouvait dans un petit réduit. Le sol était en ciment. Les murs à doubles parois isolées par une cloison calorifugée.
La jeune femme ne se trouvait pas dans la maison. Rien même ne permettait d’affirmer qu’elle y eût mis les pieds. Pas le moindre signe de lutte, pas de taches de sang.
Nous sommes sortis, Danny et moi, de la maison.
Autour du bâtiment, la neige était absolument immaculée. La terrasse nord avait été dégagée à la pelle, mais le vent l’avait recouverte d’une neige poudreuse sur laquelle aucune marque n’était visible.
Ce fait n’avait d’ailleurs qu’une signification relative, car les tourbillons de neige balayaient toute la pente jusqu’à la gorge de Harrison située à près de quatre cents mètres de là. La brise souffle habituellement dans l'axe de la gorge et bientôt elle transporterait de la neige sur la terrasse.
Danny a éprouvé la croûte qui a cédé immédiatement. Personne n’aurait pu s’aventurer sur cette neige sans laisser de traces. Et s’il l’avait essayé, M. Hillyer aurait succombé à une crise cardiaque.
Nous inspectâmes le garage, fouillâmes la voiture, spécialement le coffre, sans trouver aucune trace de la jeune femme. Apparemment, Mlle Montrose était bien partie.
— Vous êtes convaincu que je ne la cache pas ? Eh bien, vous m’en voyez heureux, constable, a gloussé Hillyer. En dépit de l’histoire qu’elle a racontée à Danny, des traces de pas qui entrent dans la maison et qui n’en sortent pas, en dépit de la présence de sa voiture, il est parfaitement évident que je n’aurais pu la tuer et cacher son cadavre – à moins, bien entendu, d’avoir disposé d’un pont de verre pour la transporter par-dessus la neige.
— Je ne vous suis pas !
— Voyons, constable, vous connaissez vos classiques du roman policier. L’un des plus célèbres se rapporte à un homme qui fut tué à l’aide d’un poignard de verre. Le meurtrier a jeté l’arme dans une cruche d’eau où elle est demeurée invisible et personne n’a pu la trouver. Peut-être ai-je tué Mlle Montrose et emporté son cadavre en empruntant un pont de verre – qui est invisible. Une autre supposition : une soucoupe volante s’approche à ras de terre et l’enlève, ni vu ni connu je t’embrouille. En fait, plus j’y pense, et plus je crois que c’est là que réside la véritable solution.
— Je vois que vous ne prenez pas la chose très au sérieux, monsieur Hillyer, ai-je dit. Personnellement je ne suis pas de votre avis, et je vais faire appel à la police d’État.
C’est ce que j’ai fait. À eux de trouver où était passée la jeune femme. Pour l’instant, j’avais d’autres chats à fouetter.
FIN DE LA DÉPOSITION DU CONSTABLE HARVEY REDMAN.
J’avais la gorge sèche. Je m’arrêtai de lire et je me versai de la bière. De Hirsch ouvrit les yeux.
— Admirablement complet, dit-il gentiment. Vous êtes un excellent enquêteur, même si vous manquez d’imagination. Je suppose que c’est vous qui avez repris l’affaire, lieutenant ? ajouta-t-il en se tournant vers Baynes.
— Oui, grommela Baynes, mais pas avant que les inspecteurs Reynolds et Rivkin aient répondu à la requête du constable. Ils ont opéré une nouvelle fouille. Mêmes résultats. C’est alors que l’affaire m’a été confiée. J’hérite de tous les cas difficiles. Je me suis mis en campagne le lendemain. Mais interroger Hillyer équivalait à demander au chat ce qu’il a fait du canari. Il m’a parlé de l’affaire sous l’angle du chantage et déclaré qu’il avait commis une faute voilà des années. Mlle Montrose était au courant. Depuis ce temps, il lui avait versé une annuité de mille dollars. Chaque année, lorsqu’elle passait dans les environs, elle le prévenait de son passage pour le lendemain ou le surlendemain, et il lui préparait la somme en espèces.
Je me suis mis en rapport avec New York. Elle faisait bien partie de la bande de maîtres chanteurs. L’histoire était donc probablement vraie. J’ai pris contact également avec la banque locale. Effectivement, on avait fait parvenir à M. Hillyer mille dollars, trois jours auparavant.
J’ai inspecté les alentours de la maison et constaté ce que le constable et mes inspecteurs avaient constaté avant moi. Une croûte de neige, mais pas assez solide pour supporter le poids d’un homme. Même les skis laissaient des traces. Peut-être n’aurait-ce pas été le cas avec un toboggan.
Malheureusement, jamais il n’y avait eu dans la maison quelque chose qui ressemblât à un toboggan, à des skis ou à une luge. Mme Hoff avait fait un grand nettoyage ce matin-là. Elle était même descendue au garage pour prendre ses ustensiles. Elle n’aurait pas manqué de voir un objet aussi encombrant qu’un toboggan. Elle jurait ses grands dieux qu’elle n’avait jamais entendu une histoire aussi farfelue. D’autre part, Hillyer n’aurait pu en commander par téléphone : il aurait fallu le livrer et depuis trois semaines on n’avait livré que des provisions et du courrier. Je l’ai vérifié.
Quel autre moyen imaginer ? Il fallait bien que la jeune femme soit passée quelque part ! J’ai fait venir quatre agents skieurs et je leur ai fait parcourir toute la région environnante. Ils ont fouillé les alentours dans un rayon de quatre cents mètres, sans omettre quelques crevasses et ravines ; ils n’ont trouvé aucune espèce de trace. Puis la neige s’est remise à tomber et j’ai dû arrêter les recherches. Mais j’avais acquis la certitude que Mlle Montrose ne se trouvait dans aucun endroit susceptible de dissimuler son corps.
Hillyer ne se tenait plus de joie. Avec bonheur, il donnait des interviews et posait pour les photographes. Il dédicaçait ses ouvrages aux reporters. D’un seul coup il avait rajeuni de dix ans ; il s’amusait comme un petit fou.
Il fit courir des tas d’hypothèses fantaisistes sur le mystère, citant un certain Charles Fort qui avait écrit un ouvrage sur les disparitions mystérieuses. Il parla de désintégration spontanée, d’espace courbe, d’enlèvement par de petits hommes verts débarqués d’une soucoupe volante. Jamais il ne s’était autant amusé de sa vie.
Finalement nous avons dû classer l’affaire. Tout ce que nous savions, nous l’avions appris dès les premiers jours : une jeune femme avait franchi cet escalier pour pénétrer dans la maison puis elle s’était évanouie. Il n’y avait plus qu’à attendre les événements. Vint le mois de juin…
Oliver Baynes fit une pause pour terminer sa bière.
De Hirsch hocha sa grande tête romaine.
— Et en juin, dit-il, on découvrit le corps.
Baynes le regarda avec quelque surprise.
— Oui, dit-il. En juin Marianne cessa d’être un certain genre de mystère pour devenir un autre genre de mystère. Voyez-vous ?
Mais de Hirsch avait levé la main.
— Laissez Bob nous lire cela, suggéra-t-il. Je sais qu’il a rédigé la chose dans un style excellent et dramatique. Je trouve parfois un certain plaisir à lire sa prose.
Je lus :
MORGAN’S GAP, 3 JUIN. BASÉ SUR DES DÉCLARATIONS DE WILLY JOHNSON. 11 ANS, ET FERDIE PULVER, 10 ANS.
Les deux gamins s’arrêtèrent au bord d’une mare d’un bleu sombre qui n’avait pas plus de neuf mètres de large.
Ils se trouvaient dans une longue et étroite dépression avec des parois quasi verticales atteignant quinze mètres de haut. Elle s’étendait sur une longueur de cent mètres pour aboutir à une table rocheuse, où une petite cascade se déversait dans une gouttière naturelle, et coulait pour former la mare qui se trouvait à leurs pieds. À son tour le trop-plein de la mare se déversait dans une gorge étroite pratiquée dans le roc, suffisamment large pour laisser passer le corps d’un jeune garçon, mais trop étroite pour un adulte. Des saules et des aulnes couverts de leurs feuillages nouveaux se dressaient vers la lumière du soleil. Divers oiseaux voletaient çà et là, et dans le ciel, des corbeaux planaient sur leurs ailes noires. Un rouge-gorge gazouillait sur une branche.
Ils étaient pieds nus, leurs chaussures à la main et l’eau était glacée. Mais absorbés par le petit monde secret de la crique, ils remarquaient à peine la température de l’eau.
— Oh ! dis donc, s’écria Ferdie. C’est formidable. Allons chercher la bande et jouons aux pirates, hein ?
Willy renifla :
— Aux pirates ! C’est plus amusant de pêcher. Viens, lance ton hameçon.
Il enfila un ver réticent sur l’hameçon de sa ligne et le jeta dans la mare. De petites rides se formèrent sur la surface de l’eau et l’objet s’enfonça. Le garçon attendit trente secondes, puis donna une secousse impatiente.
— Oh ! cria-t-il, j’ai pris quelque chose… Zut ! elle est coincée.
Il tira plus fort. La ligne se courba lentement comme entraînée par un poids mort. Ferdie n’y prêtait aucune attention. Il regardait le haut de la crique où quelque chose de blanc pendait au feuillage vert argenté d’un saule.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il alarmé. Crois-tu qu’il s’agisse d’un fantôme, Willy ?
Willy ne leva même pas les yeux. Il haletait en tirant sa ligne.
— Penses-tu ! J’ai dû accrocher une grosse branche ou je ne sais quoi.
Un objet sombre et rouge apparut à la surface et provoqua un lent tourbillon. Puis la masse se renversa et une face pâle et ovale apparut, entourée d’un halo de cheveux d’or qui ondulaient dans l’onde comme mus par une vie propre.
— Hé ! cria Willy. C’est un mort ! Viens, Ferdie, partons !
Derrière eux, tandis que leurs cris se perdaient dans le lointain, le pâle visage et les cheveux blonds semblèrent hésiter un moment. Puis s’enfoncèrent de nouveau dans les profondeurs sombres et calmes d’où ils étaient sortis…
*
* *
Oliver Baynes reprit le fil de la narration tandis que de Hirsch achevait de vider la bouteille d’eau-de-vie.
— Les parents de Willy ont appelé le constable et le constable m’a appelé. Deux heures plus tard, une demi-douzaine d’entre nous se sont présentés à la maison de Mark Hillyer. La seule façon pratique de se rendre à la crique sans faire de l’alpinisme était de passer par la propriété de Hillyer. Il s’est montré parfaitement aimable et lorsque nous lui avons révélé l’objet de notre expédition, il a paru simplement intéressé.
— Si vous la trouvez, dit-il, regardez dans la poche de sa tenue de ski. Elle avait mille dollars lorsqu’elle est partie et j’ai bien l’intention d’en réclamer la restitution.
Nous sommes parvenus à la crique par un terrain très accidenté, et nous sommes descendus en nous servant de cordes. Puis nous avons lancé des grappins. Au bout de vingt minutes, nous avions ramené le corps à la surface. En le découvrant, Danny Gresham, qui nous accompagnait, poussa un cri.
— C’est elle ! Mais comment a-t-elle pu parvenir si loin de la maison ? Il aurait fallu qu’elle vole !
Elle semblait bien conservée – cette eau était presque glacée. Elle avait les mille dollars dans sa poche. Nous avons relancé les grappins et nous avons remonté son bonnet de ski et un gant. J’ai laissé les hommes continuer les recherches et je suis parti en exploration dans la crique. À part quelques vieilles bouteilles de bières vides et quelques boîtes de conserves rouillées, je n’ai absolument rien trouvé.
Nous avons fouillé la mare pendant toute la journée. J’espérais toujours y trouver un toboggan ou quelque chose du même genre. En vain. Nous avions trouvé le cadavre à quatre cents mètres de la maison et pas le moindre indice sur la façon dont il avait pu y parvenir.
J’ai fait enlever le corps et pratiquer l’autopsie. Elle était morte de froid. L’estomac était vide. Combien d’heures après son repas était-elle morte ? Impossible de le savoir. Aucune trace de poison dans les tissus.
Oliver Baynes jeta un regard de défi à de Hirsch.
— Eh bien, dit-il, vous connaissez maintenant l’affaire de la maître chanteuse blonde. Nous écoutons vos explications. Surtout pas d’allusion à une désintégration spontanée, à l’espace courbe, à des ponts de verre et autres soucoupes volantes !
Mon ami hongrois joignit le bout de ses doigts.
— Je ne le puis, dit-il tandis qu’un air de triomphe apparaissait sur les traits de Baynes, sans faire mention du pont de verre, des soucoupes volantes, et par-dessus tout du suaire.
Le lieutenant Baynes eut un air dégoûté.
— J’en étais sûr. Racontez-nous donc quelque faribole de ce genre et admettez que vous ne savez pas ce qui est arrivé à cette jeune femme !
— Impossible, objecta de Hirsch avec un air aimable, car, voyez-vous, je sais ce qui lui est arrivé. C’est-à-dire je le saurai lorsque vous aurez réparé une omission dans votre récit !
— Quelle omission ? interrogea Baynes.
— Cet objet blanc que Ferdie Pulver avait pris pour un fantôme, fit de Hirsch.
— Il s’agissait simplement d’un vieux drap de lit qui s’était pris dans les branches d’un saule. Il portait les marques de blanchissage de Hillyer. Selon lui, il avait dû être emporté par le vent au cours du printemps précédent, alors qu’il séchait sur une corde à linge. Les experts l’ont examiné pratiquement fil par fil. C’est simplement un vieux drap de lit.
— Non pas un drap de lit, rectifia de Hirsch gentiment. Un suaire. C’est exactement ce que je disais – un pont de verre, une soucoupe volante, un suaire. Ne le voyez-vous pas ? Hillyer était tellement fier de la supériorité de son intellect qu’il vous a dit la vérité ! Il vous a fourni tous les indices. Du moins les a-t-il fournis au constable Redman : ils se trouvent dans sa déclaration. Il a tué Marianne Montrose et l’a enlevée dans une soucoupe volante ou par un pont de verre pour la jeter dans l’éternité !
Baynes se mordit la lèvre inférieure. Il fixait de Hirsch d’un air perplexe et je faisais de même. C’était exactement la situation dont il tirait le plus de satisfaction – lorsqu’il pouvait, par ses explications, plonger les gens dans des abîmes de perplexité.
Baynes mit lentement sa main dans sa poche et tira son portefeuille. Du portefeuille il tira un billet de vingt dollars.
— Je parie vingt dollars que vous nous racontez des histoires comme Hillyer, dit-il posément.
L’œil de Hirsch s’alluma. Puis il soupira et secoua la tête.
— Non, dit-il, nous sommes tous deux les hôtes d’un vieil ami très cher. Il ne serait pas élégant de ma part de vous prendre de l’argent à propos d’une question aussi simple.
Baynes grinçait des dents. Il tira deux nouveaux billets du portefeuille.
— Cinquante dollars que vous n’en savez pas plus que nous ! coupa-t-il.
De Hirsch tourna vers moi ses yeux noirs et profonds. J’évaluai hâtivement la somme que j’allais toucher pour la nouvelle policière vraie que j’avais récemment écrite, et je tirai mon chéquier.
— Je parie cent dollars que vous ne pouvez pas nous donner la solution, annonçai-je en le fixant droit dans les yeux.
Je savais que mon ami hongrois ne possédait ni cent, ni cinquante, et peut-être même pas cinq dollars.
Le baron de Hirsch se redressa.
— En ma qualité de gentilhomme, dit-il, je n’ai pas la possibilité de me récuser. Néanmoins j’aurais besoin d’une épingle à linge…
Baynes ferma la bouche qu’il avait ouverte. La mienne, qui était fermée, s’ouvrit.
— Dans le tiroir de gauche à côté de l’évier, dans la cuisine, dis-je. Mme Ruggle, la femme de charge a certainement dû en laisser…
Se levant d’un mouvement souple, de Hirsch avait déjà quitté la pièce, tirant de sa poche, en cours de route, un large mouchoir immaculé en fil. Et un porte-plume réservoir.
Je regardai Baynes. Il me rendit mon regard. Ni l’un ni l’autre ne proférâmes une parole. De Hirsch était parti depuis cinq minutes. J’entendis s’ouvrir un tiroir. Puis je perçus un bruit sourd… C’était peut-être la porte du réfrigérateur qui s’ouvrait. Bientôt, il revint et s’assit. Il déboucha une nouvelle bouteille d’eau-de-vie que j’avais apportée discrètement après qu’il eut contemplé avec nostalgie la bouteille vide.
— Cela prendra quelques minutes, dit-il aimablement. Dans l’intervalle nous pouvons parler. Que pensez-vous de la situation politique ?
— Au diable la situation politique, grommela Baynes. Dites-nous plutôt comment Hillyer a tué la jeune femme.
De Hirsch se frappa le front.
— J’avais oublié de vous demander ! s’exclama-t-il. Hillyer souffre-t-il d’insomnie ?
Baynes fronça les sourcils.
— Oui, dit-il. Cela fait partie du rapport que m’a fourni son médecin… mais que…
— Naturellement, je l’avais supposé, interrompit de Hirsch, mais, bien sûr, il ne faut jamais faire aucune supposition. Voyons, lieutenant, Hillyer l’a tuée en introduisant un somnifère dans sa boisson. Lorsqu’elle a perdu connaissance, il l’a enlevée et ensevelie dans la neige épaisse de la crique de Harrison. Là son corps a eu le temps d’éliminer la substance soporifique. Elle s’est réveillée à demi gelée. Pendant un moment, heureusement bref, elle s’est débattue contre l’étreinte d’acier qui l’enserrait. Puis le doux sommeil de ceux qui sont soumis au froid l’a enveloppée de ses bras miséricordieux et lui a fait descendre le long et sombre escalier qui mène à la mort.
— Très poétique, grogna Baynes. Mais vous n’avez encore rien dit. Elle n’était pas immobilisée par le moindre lien. Elle ne portait pas la moindre marque, rien. Peut-être l’a-t-il endormie avec ses pilules somnifères. J’y avais pensé, moi aussi. Et après ?
Le baron de Hirsch prit son temps pour répondre.
— Dites-moi, Bob, dit-il en se tournant vers moi, diriez-vous que Mark Hillyer a tiré de cette affaire une forme mineure d’immortalité ? Qu’il a obtenu la célébrité qu’il avait toujours cherchée en vain ?
— Certainement, dis-je. Déjà une grande discussion s’est instaurée parmi les connaisseurs en matière de crime : l'a-t-il tuée, ou ne l’a-t-il pas tuée ? Comment est-elle venue dans la crique ? C’est un mystère aussi exaspérant que celui qui entoura la mort de la célèbre Dorothy Arnold. Dans cent ans, le nom de Hillyer apparaîtra encore dans les livres, et les intellectuels du siècle à venir discuteront encore de son innocence ou de sa culpabilité. Comme l’a dit Baynes, il est en pleine vogue. Son prochain livre va sortir bientôt et tous ses anciens ouvrages ont été réédités. Il est célèbre, c’est vrai, et il le restera tant que le mystère ne sera pas résolu. En fait, plus il faudra de temps pour le résoudre, plus il deviendra célèbre. Comme Jack l’Éventreur.
— Oui, dit de Hirsch, et sitôt que la solution sera trouvée, de célèbre, il deviendra infâme – un meurtrier sordide. Terrible chute pour un mégalomane tel que lui. Mais maintenant, je pense que nous pouvons discuter du mystère du pont de verre, de la soucoupe volante et du suaire… qui ont un point commun : celui d’être invisibles.
Il se leva et se rendit à la cuisine. De nouveau, j’entendis s’ouvrir et se fermer le réfrigérateur. Il revint portant quelque chose en équilibre sur sa main. L’objet était recouvert d’une serviette afin de le dissimuler à notre vue. Il déposa l’objet sur la surface polie de la table à café.
— Maintenant, dit-il, la voix soudain précise et autoritaire, revenons à février dernier. L’après-midi est froid. Mark Hillyer, furieux, guette à la fenêtre l’arrivée du maître chanteur à cheveux longs. Sous ses yeux, des gamins jouent dans la neige. Et soudain l’idée jaillit dans son cerveau, parfaite dans ses moindres détails, telle Minerve sortant du cerveau de Jupiter. Avec un minimum de chance, il pouvait se débarrasser en toute sécurité de la maître chanteuse. S’il échouait : après tout, il était un grand malade et pouvait plaider la provocation. S’il réussissait : quel plaisir de voir le monde stupide s’évertuer en vain à résoudre le mystère qu’il avait créé de ses propres mains !
Il se mit immédiatement à l’œuvre. Il prit un vieux drap de lit : le plus grand de tous ceux qu’il possédait et l’étendit à plat sur les dalles de la terrasse nord. Quelques minutes après, Mlle Montrose arriva. Ils parlèrent, il lui servit un verre dans lequel il avait versé une forte dose de somnifère. Au bout de vingt minutes elle s’endormit d’un sommeil de plomb.
Il la fit glisser de sa chaise sur le sol et de là sur une petite carpette. Aucun effort physique, voyez-vous, rien qui pût lui fatiguer le cœur.
Il traîna la carpette jusqu’à la terrasse nord. Là, il fit rouler la jeune femme endormie sur le drap de lit. Il s’arrangea pour qu’elle se recroquevillât au centre…
Avec un geste théâtral, de Hirsch retira la serviette qui recouvrait l’objet placé sur la table. Nous vîmes qu’il s’agissait du mouchoir de fil. Quelque chose était disposé au centre du mouchoir – une épingle à linge avec des petits yeux et une bouche tracés à l’encre, comme s’il s’agissait d’une femme réduite à l’échelle du mouchoir figurant le drap de lit.
Pour apercevoir la poupée-épingle à linge, je dus soulever l’un des coins au mouchoir. Car chacun des coins avait été plié jusqu’au centre, couvrant complètement la poupée, comme s’il s’était agi d’une enveloppe de lettre. Quant au mouchoir lui-même, il était dur et raide.
Nous vîmes alors ce qu’avait fait de Hirsch. Il avait aspergé d’eau le mouchoir et l’avait placé dans le compartiment à glace du réfrigérateur. Comme une lessive sur une corde à linge par un jour d’hiver, le mouchoir était devenu raide comme du bois. À l’intérieur, emprisonnée dans ses plis, se trouvait l’épingle à linge représentant le corps de la femme. L’ensemble formait un paquet bien net de quelques centimètres carrés. S’il s’était agi d’un véritable drap de lit avec une femme recroquevillée au milieu, l’ensemble n’aurait pas dépassé un mètre de côté.
Et nous comprîmes enfin, Baynes et moi, ce que Mark Hillyer avait fait. Il avait arrosé d’eau un grand drap de lit par un jour de grand froid. Il avait placé au centre la femme recroquevillée, puis il avait replié les quatre coins sur la malheureuse. Le froid avait transformé le drap en une sorte de boîte aussi dure, aussi raide que du bois. En quelques minutes, Marianne Montrose, endormie, était prisonnière dans un linceul gelé, aussi résistant que des liens d’acier. Puis il avait fait glisser cet objet large et plat de la terrasse jusqu’à la croûte de neige. Du fait de la répartition du poids sur une grande surface, il n’avait laissé aucune trace. Au contraire, il s’était mis à glisser le long de la pente, prenant de la vitesse, oscillant sur les aspérités pour franchir enfin la falaise qui bordait la crique et plonger profondément dans les congères accumulées dans la ravine par l’action du vent.
En guise de démonstration, de Hirsch appliqua une chiquenaude au mouchoir gelé qui glissa sur la surface lisse de la table et vint choir dans la corbeille à papiers, où il disparut parmi les feuilles plus ou moins froissées.
— Une soucoupe volante, s’écria de Hirsch. Dans sa déclaration, Danny Gresham mentionna expressément les nouveaux baquets d’aluminium avec lesquels les gamins s’amusaient dans la neige. Ce sont des soucoupes de métal dans lesquelles l’enfant s’assied et qui dévalent les pentes à une vitesse vraiment terrifiante. Ils glissent sur la surface de la neige, en l’effleurant à peine. Ce sont ces soucoupes qu’Hillyer avaient vues, ce sont elles qui lui avaient donné son idée.
Le pont de verre était déjà là – une mince pellicule de glace qui couvrait la neige depuis sa maison jusqu’à la crique de Harrison.
La soucoupe volante faite avec un drap arrosé d’eau, puis exposé à l’air glacé était devenue le linceul de la jeune femme : il avait suffi d’en replier les angles sur elle. Le gel avait fait le reste.
Elle avait dévalé la pente, cette soucoupe improvisée, tournant sur elle-même, glissant, dérapant. Elle ne pouvait pas s’arrêter. Elle avait franchi la falaise, plongé dans la crique. Un objet blanc dans la neige blanche. Rigoureusement invisible. Que le vent soulève quelques tourbillons de neige et il ne restait plus rien. Pour le trouver, il aurait fallu pratiquement marcher dessus. Les chances étaient minimes.
Et voilà ! Il avait suffi d’un vieux drap mouillé combiné avec les effets naturels de l’hiver, pour créer le mystère le plus déroutant, le plus impénétrable. Une femme avait été transportée à quatre cents mètres par un moyen qui tenait apparemment du miracle. Un grand malade avait commis le crime presque parfait.
— Le salaud ! explosa Baynes. Il a osé me dévoiler son procédé en pleine figure tout en me laissant croire qu’il racontait des fariboles ! Cette femme et ce drap de lit sont probablement demeurés suspendus dans les branches jusqu’au printemps. Avec le dégel, le corps est tombé et le ruisseau l’a entraîné jusqu’à la mare sans laisser aucune trace, aucun indice – simplement un vieux drap de lit ! Nous ne pourrons jamais en faire la preuve.
— Peut-être, dit de Hirsch, mais nous pouvons lui faire savoir que son mystère n’est plus un mystère et qu’en l’an 2000, il deviendra un sujet d’étude pour les criminologistes. Je vais lui écrire une lettre.
Il se dirigea vers mon cabinet de travail et pendant une demi-heure, on l’entendit taper à la machine. Le même après-midi, il posta la lettre. Le lendemain matin Mark Hillyer la reçut dans son courrier. Je ne connaissais pas la teneur de la lettre, mais Oliver Baynes m’en décrivit la réception, selon le récit de la femme de ménage.
Mme Hoff nettoyait le cabinet de travail lorsque arriva le facteur. Elle porta la lettre à Hillyer qui, en raison de la chaleur, travaillait sur la terrasse. À peine eut-il jeté un coup d’œil sur la missive qu’il devint mortellement pâle. À mesure qu’il poursuivait sa lecture, ses joues se couvraient par plaques d’une rougeur malsaine. À peine eut-il tourné la seconde page qu’il la déchira en mille morceaux qu’il jeta dans un grand cendrier. Il craqua une allumette avec des mains qui tremblaient avec une telle violence qu’il eut toutes les peines du monde à l’amener au contact du frottoir, et mit le feu aux fragments de la lettre.
Incapable de dominer sa fureur, il saisit ensuite le cendrier et le projeta sur le dallage. Pendant un moment, il demeura les yeux fixés sur la crique de Harrison ouvrant et refermant spasmodiquement les mains.
Puis le souffle commença à lui manquer. Il se retourna, cherchant un appui, mais il s’effondra avant d’avoir pu atteindre sa chaise. Les mains crispées sur sa poitrine et sur sa gorge, il haletait : « Ma potion… Ma potion ! »
Son tonique cardiaque ne se trouvait pas dans l’armoire à pharmacie, mais sur sa table de chevet.
Il fallut deux ou trois minutes à Mme Hoff pour le trouver. Lorsqu’elle revint en toute hâte, Hillyer était mort.
J’avoue que cette fin me causa une pénible impression. Mais de Hirsch accueillit la nouvelle avec le plus grand sang-froid.
— Utovegre ! dit-il.
Cela veut dire que cette mort équivaut à un aveu !
The glass bridge.
Traduction de Pierre Billon.