DIX DOLLARS EN TROP

par Jack Ritchie

Le commissaire aux comptes fit claquer sa langue :

— Écoutez, monsieur Webster, nous ne pouvons accepter cela.

Je ressentis quelque inquiétude :

— Accepter quoi ? Y aurait-il un déficit ?

Il secoua la tête :

— Ce n’est pas ça. Mais votre banque a dix dollars de trop en coffre.

Je m’adossai à mon fauteuil tournant :

— Eh bien, il n’y a pas de quoi s’en faire. Du moment qu’il s’agit d’un excédent.

Il agita un doigt :

— Vous ne pouvez pas écarter cette question aussi légèrement, monsieur Webster. Vous savez très bien que vos comptes doivent tomber juste au sou près. Au sou près.

— Voyons, monsieur Stuart, fis-je avec un sourire engageant, après tout, il ne s’agit que de dix…

Il pinça les lèvres :

— Je vais être obligé de faire un rapport à la commission.

Je me redressai sur mon fauteuil :

— Mais monsieur Stuart, il y aura une enquête !

— Avez-vous quelque chose à cacher ?

— Bien sûr que non, répondis-je avec raideur. Les livres sont parfaitement en ordre.

— Plus que cela, fit-il ironiquement. Vous avez dix dollars de trop dans vos réserves en liquide. Il faut regarder les choses en face, monsieur Webster, ajouta-t-il en allumant un petit cigare, quelqu’un a déposé de l’argent dans votre coffre-fort et peut-être…

— Impossible, dis-je d’un ton ferme. M. Barger et Mme White travaillent avec moi depuis des années. J’ai en eux une confiance aveugle.

Son visage resta sceptique :

— Sont-ils vos seuls employés ?

— Nous sommes une banque de petite ville, dis-je en hochant la tête.

— Et ils ont tous les deux accès au coffre ?

Je dus le reconnaître.

— Oui. Mais je ne peux pas les imaginer, l'un ou l’autre, faisant quelque chose comme ça.

— Néanmoins, l’un d’eux est coupable.

Je réfléchis :

— Êtes-vous absolument certain de ne pas vous être trompé ?

Ses dents serrèrent le cigare :

— Je ne me trompe jamais.

Je restai pensif encore un moment.

— Monsieur Stuart, dis-je enfin, cela fait dix ans que vous inspectez les livres de comptes. C’est la première fois que vous trouvez quelque chose qui ne va pas…

Il opina de la tête.

— … Eh bien, rien qu’en souvenir du bon vieux temps, ne pourriez-vous inspecter à nouveau les livres demain ? Uniquement pour avoir une certitude absolue avant d’envoyer votre rapport ?

Il étudia la suggestion, puis dit à contrecœur :

— D’accord. Je reviendrai demain. À neuf heures pile.

Lorsqu’il fut parti, j’allai dans la banque proprement dite. L’heure de la fermeture était passée, mais M. Barger et Mme White étaient toujours à leur bureau, derrière le comptoir de noyer.

— Vous savez ce que M. Stuart a trouvé ? demandai-je.

Ils hochèrent la tête et baissèrent les yeux vers leurs mains jointes.

— Vous vous rendez compte de ce que cela signifie. Il va y avoir une enquête. Le bruit va se répandre que nous tenons mal nos livres de comptes. Je ne serais pas étonné que tous nos clients se précipitent à la banque pour retirer leurs fonds.

Leurs regards m’évitaient toujours.

— Je n’arrive pas à comprendre, poursuivis-je. Il y a plus de vingt ans que vous êtes l’un et l’autre avec moi. Je pensais que nous ne nous contentions pas d’avoir des rapports d’employeur à employés ; je pensais que nous étions des amis.

Mme White déglutit. Ses cheveux grisonnaient, elle était huit fois grand-mère.

— Je ne sais pas lequel d’entre vous est responsable, dis-je encore. Ni quelles sont les circonstances qui vous ont incités à faire une chose pareille. Mais, après tout, puisqu’il ne s’agit que de dix dollars, je pense que nous pourrions facilement rectifier l’erreur.

L’espoir illumina leur visage et je souris :

— Heureusement, je me suis débrouillé pour persuader M. Stuart d’accepter de revenir demain pour une nouvelle vérification. Et maintenant, je vais tout simplement aller enlever du coffre-fort un billet de dix dollars. Après quoi, nos réserves de liquide se trouveront au niveau voulu.

La lumière disparut de leurs regards.

— Ce n’est pas véritablement du vol, dis-je avec précipitation. Je donnerai les dix dollars à la Croix-Rouge ou à quelque autre œuvre de charité méritante.

Barger était un homme mince et voûté, de quelques années plus âgé que Mme White. Il s’éclaircit la gorge.

— Ce n’est pas ça, monsieur Webster. Mais je viens de fermer la salle des coffres et de mettre la minuterie en marche. La porte ne se rouvrira pas avant neuf heures demain matin.

Je soupirai et fermai les yeux.

Mme White suggéra :

— Nous pourrions peut-être retirer les dix dollars demain matin ?

— Non, dis-je avec lassitude. Stuart a dit qu’il serait ici à neuf heures tapantes. Je ne l’ai jamais vu en retard.

Dans la soirée, j’étais dans mon appartement, au-dessus du drugstore de Hanson, quand ma sonnette retentit. C’était Barger. Il ôta son chapeau.

— Pourrais-je vous dire un mot, monsieur Webster ?

— Bien sûr, Henri. Entrez.

Nous passâmes dans la salle de séjour et j’éteignis le poste de télévision. Barger s’assit sur le bord d’un fauteuil et posa son chapeau sur ses genoux.

— J’ai longuement réfléchi et je ne voudrais pas que vous pensiez que Mme White puisse être responsable des difficultés de la banque. Monsieur Webster, dit-il en avalant sa salive avec peine, c’est moi qui ai mis les dix dollars dans notre réserve de liquide.

Je crois que mes yeux s’ouvrirent tout grands :

— Mais, Henri, comment avez-vous pu faire une chose pareille ?

— Je ne l’ai pas fait exprès, dit-il les yeux fixés sur le tapis. C’était par accident.

Ses doigts trituraient le rebord de son chapeau et son visage était pâle.

— Henri, dis-je d’un ton apaisant, voudriez-vous un verre d’eau ?

Il secoua la tête.

— Non, merci. Ça va aller dans une minute.

Au bout d’un moment, je demandai :

— Comment cela s’est-il produit ?

Il respira profondément :

— Les courses…

— Les courses ?

— Oui. Il y a ce qu’on appelle une boîte de bookmaker à Clinton. Un truc assez important, monsieur Webster. Une douzaine de gens, si ce n’est plus, tout le temps en train de téléphoner. Ils prennent des paris de partout, même de New York et de Philadelphie.

Ma voix trahit ma surprise :

— Vous avez joué sur des chevaux ?

— Il y avait les factures de l’hôpital, dit-il la tête basse, et j’avais du mal à rembourser mon prêt hypothécaire. Je ne gagne vraiment pas beaucoup.

— Je le regrette, Henri, dis-je. Mais vous savez que nous sommes une petite banque et…

— Oh ! je ne me plains pas, monsieur Webster, dit-il en levant la main. Je sais ce que c’est.

— Mais, Henri, soupirai-je, vous savez bien qu’on ne peut pas gagner de l’argent avec les chevaux.

Son regard était de nouveau fixé au sol.

— D’abord, ç’a été deux dollars, puis cinq, puis dix. Je gagnais de temps en temps, bien sûr, mais je ne faisais que m’enfoncer davantage.

Mes soupçons s’accentuèrent :

— Où vous procuriez-vous l’argent ?

— À la banque, monsieur Webster, fit-il en humectant ses lèvres.

Dans le silence, je pouvais entendre le ronronnement du réfrigérateur dans la cuisine. Les doigts de Barger tournèrent son chapeau deux ou trois fois.

— … Alors, après avoir pris environ deux mille dollars, poursuivit-il, je me suis rendu compte que je ne serais jamais capable de rembourser la banque à moins de faire un coup fumant.

— Alors, vous avez pris encore plus d’argent, dis-je sévèrement.

Il hocha la tête :

— J’ai fait un pari de deux mille dollars.

— Et celui-là aussi, vous l’avez perdu. C’est toujours comme ça que…

Il m’interrompit :

— Non, monsieur Webster. Mon cheval est arrivé et a payé dix contre un. J’ai réglé les factures de l’hôpital, remboursé l’hypothèque, et remis dans le coffre l’argent que j’avais emprunté. Je suppose que j’ai dû remettre dix dollars de trop, dit-il en soupirant.

Je ne trouvai vraiment rien à dire. Maintenant qu’Henri s’était confessé, il paraissait presque joyeux :

— La semaine dernière j’ai lavé les stores vénitiens chez moi et pendant toute la nuit, je n’ai rêvé que de stores vénitiens. (Il sourit.) Et vous ne savez pas, monsieur Webster ? Le lendemain matin, quand j’ai regardé la liste des partants, ça y était ! Essor Vénusien, dans la troisième, à Hialeah.

— Store vénitien, Essor vénusien, ce n’est pas exactement la même chose, dis-je d’un ton aigre.

— Monsieur Webster, quand on reçoit un message de là-haut, on ne chicane pas sur l’orthographe.

Il me regarda me frotter les yeux.

— Je suppose que vous allez me renvoyer ?

— Je voudrais bien, dis-je d’un ton sinistre, mais du moment que vous avez rendu l’argent à la banque…

— Et même trop, fit Barger avec zèle.

Je commençai à arpenter la pièce :

— Il faut que d’une façon ou d’une autre nous parvenions dans la chambre aux coffres avant Stuart.

Barger apporta son aide silencieuse et compréhensive à mes réflexions et finalement une idée me vint :

— J’y suis ! Il suffit que nous fassions en sorte que Stuart ne soit pas à la banque au moment où le coffre s’ouvrira.

Barger était entièrement d’accord :

— Oui, monsieur Webster, mais comment ?

— Quand Stuart descend en ville, il prend toujours une chambre à Ams House. C’est à sept blocs de la banque et, je le sais, il vient toujours à pied.

Barger cligna d’un air satisfait :

— Et alors, monsieur Webster ?

— Je le prendrai dans ma voiture et je m’arrangerai sur le chemin de la banque pour avoir des ennuis mécaniques. Je me débrouillerai pour que nous ne soyons là qu’après neuf heures.

Barger hocha la tête.

— Moi, j’y serai quand la salle des coffres s’ouvrira ; je me précipiterai dedans et je retirerai les dix dollars.

— Mais rappelez-vous, l'avertis-je. Il se peut que je ne puisse vous donner que cinq minutes. Encore une chose, Henri, ajoutai-je avec sévérité, il faut que vous me promettiez que c’est la dernière fois que vous puisez dans l’argent de la banque.

Il posa la main sur son cœur :

— Croyez-moi, monsieur Webster, la leçon a porté. Cela ne paie pas de jouer aux courses.

Le lendemain matin, je venais de terminer mon petit déjeuner au restaurant Jake et Millie quand Mme White apparut sur le seuil. Elle s’arrêta d’un air hésitant jusqu’à ce qu’elle me vît et alors s’avança vers ma table.

Elle s’assit, les mains crispées sur son sac.

— Monsieur Webster, je n’ai pas pu dormir de la nuit : je me faisais trop de soucis.

— Madame White, dis-je, je crois que nous pouvons cesser de nous tracasser à propos de tout ce…

— Je ne peux pas me défiler, dit-elle. Je ne peux pas vous laisser, ne serait-ce même qu’envisager que M. Barger puisse avoir quelque chose à se reprocher.

Je m’apprêtais à boire une gorgée de café, mais la tasse s’immobilisa à mi-chemin de mes lèvres.

Elle me regarda de ses yeux bleus sincères :

— Monsieur Webster, c’est moi qui ai mis les dix dollars supplémentaires dans le coffre.

Je reposai la tasse.

— Vous comprenez, monsieur Webster, j’ai six enfants, huit adorables petits-enfants et j’ai des liens de parenté avec à peu près tout le monde en ville.

Je regardai par la fenêtre et attendis.

— Mon Dieu, reprit-elle, les temps ne sont pas aussi faciles qu’ils pourraient l’être… Et tout ce monde avait besoin d’un peu d’aide… de temps en temps. Aucun d’entre eux, continua-t-elle sans s’attarder au soupir que je poussais, aucun d’entre eux n’avait assez de références pour obtenir de la banque un prêt légal. Aussi… de temps en temps… j’essayais de leur faciliter un peu les choses.

— Combien avez-vous pris ?

— Ce sont tous vraiment des gens bien, monsieur Webster. Qui craignent Dieu, méritants et, étant donné que je travaille dans une banque, où il y a un tas d’argent qui reste à ne rien faire…

— Combien ?

Mme White resserra sa main sur son sac à main :

— Deux mille cinq cents dollars quatre-vingt-dix-huit cents.

J’éprouvai momentanément un sentiment de curiosité au sujet des quatre-vingt-dix-huit cents, mais je l’écartai.

— Madame White, vous avez fiait une grosse, grosse bêtise.

Elle le reconnut, l’air contrit.

— Vingt dollars par-ci, trente par-là. Tout cela s’est additionné.

Je secouai la tête.

— Et, bien entendu, pas un seul d’entre eux ne vous a jamais remboursé un sou.

Elle releva la tête :

— Mais si, monsieur Wesbter. Chacun d’entre eux. Et je croyais avoir noté tout l’argent que je prenais, mais lorsque je l’ai remis en place, d’une façon ou d’une autre, un billet supplémentaire de dix dollars a dû se glisser parmi les autres. J’endosserai la pleine responsabilité pour ces dix dollars, dit-elle en se redressant. J’ai eu une vie bien remplie et n’éprouve aucun regret. J’espère seulement qu’on autorisera mes petits-enfants à venir me voir.

Je récupérai lentement :

— Je ne pense pas qu’on en arrive là.

— Mais vous allez me renvoyer, bien entendu. J’ai brisé une confiance sacrée.

— Non, dis-je d’un air pensif. J’ai déjà établi un précédent.

— Vous seriez étonné d’apprendre tout le bien qu’a fait cet argent au lieu de rester à moisir dans ce vieux coffre, dit Mme White. Emmy a pu acheter une machine à laver dont elle avait tant besoin avec ses trois jeunes enfants, et Marianne a pu s’acheter une robe pour la fête de l’école. Sa vie aurait été absolument gâchée si elle n’avait pas pu trouver les quarante-cinq dollars quatre-vingt-dix-huit cents.

Je jetai un coup d’œil à ma montre :

— Je crois que nous allons pouvoir tout arranger.

— Vous le pensez vraiment, monsieur Webster ? demanda-t-elle avec ferveur.

— Oui, répondis-je en lui tapotant la main. Je vais prendre M. Stuart dans ma voiture et sur le chemin de la banque j’aurai quelques ennuis mécaniques. (Je clignai de l’œil.) Pendant ce temps-là, Henri sera devant la salle des coffres au moment où elle s’ouvrira et il fera en sorte que notre réserve de liquide soit ramenée au niveau voulu.

Le regard de Mme White pétilla :

— Quelle idée brillante, monsieur Webster ! Mais vous feriez bien de vous dépêcher si vous voulez prendre M. Stuart, ajouta-t-elle en fronçant légèrement les sourcils.

— J’ai tout mon temps. Il n’est que huit heures un quart.

Elle consulta sa petite montre en or, puis regarda par-dessus mon épaule :

— Je crois que votre montre retarde, monsieur Webster. D’après la pendule qui est là, sur le mur, et d’après ma propre montre, il est neuf heures moins quatorze.

Je vérifiai ses dires et attrapai mon chapeau :

— Nous pouvons encore réussir ! Mais il faut que nous nous dépêchions.

Nous sortîmes en toute hâte du restaurant, courant vers ma voiture garée le long du trottoir. Notre élan fut brisé et trente secondes s’écoulèrent avant que je pusse parler.

— Madame White, dis-je consterné, voulez-vous prendre place dans ma voiture, je vais m’occuper de ce pneu crevé.

Nous arrivâmes à la banque à neuf heures dix.

Le visage de Barger était pâle :

— Stuart était là avant l’ouverture du coffre. Que s’est-il passé, monsieur Webster ?

— N’en parlons plus, dis-je avec irritation.

Et sur ces entrefaites, nous nous assîmes pour attendre. Le temps passait lentement et nous suivions du regard l’aiguille des minutes de la pendule électrique tourner et tourner encore.

À dix heures trente, Stuart sortit de la salle des coffres. Son visage était rouge de confusion :

— Ç’aurait pu arriver à n’importe qui, dit-il.

— Quoi donc ? fis-je en soupirant.

Il agita une liasse de billets de dix dollars dans sa main :

— Dieu sait comment, un de ces billets s’est plié en deux, si bien que lorsque j’ai vérifié cette liasse hier, j’ai compté deux fois le même billet. Les deux bouts, vous comprenez… expliqua-t-il avec un rire nerveux qui ressemblait à un petit gloussement. Si j’avais feuilleté l’autre extrémité de la liasse, tout aurait donné à penser qu’il vous manquait dix dollars.

Barger, Mme White et moi-même, nous nous regardâmes, puis nos regards se portèrent sur Stuart, écarlate tant il était gêné.

— Ç’aurait pu arriver à n’importe qui, répéta-t-il.

Je respirai profondément :

— Alors, nos réserves en liquide… ?

— Au niveau voulu, dit Stuart. Au sou près.

À midi, je retournai déjeuner chez Jake et Millie et M. Sprague, qui habitait New York autrefois, vint prendre place à ma table. Il sortit un bloc et un crayon :

— Quel est votre cheval pour aujourd’hui ?

— Aucun, fis-je. Je ne veux plus jouer aux courses.

La surprise se marqua sur son visage :

— Vous abandonnez maintenant ? Après avoir gagné le paquet sur Essor Vénusien ? Dix mille dollars, c’était bien ça ?

— J’abandonne tout de même, fis-je d’un ton ferme.

Et je parlais sérieusement.

Jouer aux courses peut être dangereux.

Car pendant un moment, j’avais pensé que c’était moi qui avais mis le billet de trop dans le coffre.

The enormous 10 dollars.

Traduction de Nicolète et Pierre Darcis.