LA COURSE AUX MILLIONS

par Fletcher Flora

J’ai fait la connaissance de Fenton Kessler dans une ville appelée Barbour Springs. Pour être plus précis : c’est en prison que je l’ai rencontré. J’avais récolté dix jours pour une peccadille quelconque, et lui trente – je n’ai jamais su pourquoi.

Le plus drôle, c’est qu’il avait été condamné à trente jours de taule ou à trente dollars d’amende, et qu’il tirait les trente jours faute de posséder les trente dollars. Voilà un gars qui devait hériter, dans moins d’un an, la coquette somme de cinq millions de dollars, et qui purgeait une peine de prison parce qu’il n’arrivait pas à réunir trente dollars ! Je ne savais pas ça, au début, bien entendu, mais je l’ai appris par la suite. Je ne savais pas non plus que son nom était Fenton Kessler : en prison, il se faisait appeler George Browder.

Pour une prison, celle de Barbour Springs n’était pas mal : elle était propre, il y faisait frais, même en été, et on y était bien nourri. Derrière la prison, il y avait une cour entourée d’une haute clôture de barbelés, au milieu de laquelle se trouvait un épais tapis de pâturin des prés et trois grands arbres – des ormes, je crois. L’après-midi, nous avions la permission de nous promener dans cette cour, de nous étendre sur l’herbe, au soleil ou à l’ombre comme nous voulions, et je dois reconnaître qu’il m’est arrivé de passer des journées beaucoup moins agréables que ces dix-là, dans des endroits réputés cependant beaucoup plus enchanteurs. Le seul inconvénient de cette prison, c’est justement d’être une prison : quelle que soit la manière dont on y est traité et nourri, c’est toujours ennuyeux d’être en taule.

Fenton Kessler s’asseyait tous les jours sous le même orme, le dos appuyé contre le tronc, pour jouer de l’harmonica. Ce n’était pas un virtuose, loin de là, mais il ne jouait pas mal et j’aimais bien m’asseoir sous l’arbre, à côté de lui, pour l’écouter. C’était un garçon de vingt-quatre ans, au visage mince et basané, aux cheveux bruns en broussaille. Il avait de grands yeux noirs sous d’épais sourcils sombres, et ses lèvres étaient si rouges qu’elles semblaient fardées, ce qui n’était pourtant pas le cas. Il avait l’air d’un tzigane, ou, du moins, de l’idée qu’on s’en fait communément et, dans son genre, il était rudement beau. Je peux même dire que c’était le plus beau garçon que j’aie jamais rencontré, en prison ou ailleurs.

Le premier jour où je me suis assis sous l’orme avec lui – c’était le lendemain de mon arrivée – nous avons fait un bout de conversation.

Il m’a demandé :

— Combien de temps as-tu à tirer ?

J’ai répondu :

— Seulement dix jours.

— On peut passer dix jours dans cette prison presque sans s’en rendre compte.

— Oui, c’est une bonne prison, confortable et tout. Je n’en ai encore jamais connu de meilleure.

Il m’a demandé :

— Tu es arrivé hier, n’est-ce pas ?

— Oui. Ça fait un jour de passé et neuf autres à tirer.

— Moi j’ai déjà fait huit jours sur trente ; je serai donc encore là pour te dire au revoir. Je m’appelle Browder. George Browder.

— Enchanté de faire ta connaissance, Browder. Mon nom est Troy Ryst.

— Troie, comme dans Homère ?

— Oui, mais avec un Y.

— Bienvenue dans notre joyeux foyer, Troy Ryst !

Il s’est remis à jouer de l’harmonica et nous ne nous sommes rien dit de plus ce jour-là. Mais nous nous sommes retrouvés sous l’orme tous les après-midi qui ont suivi. La veille du jour où je devais être libéré, Browder avait l’air préoccupé, comme quelqu’un qui a un poids sur l’estomac. Enfin, il a tapoté son harmonica contre la paume de sa main gauche pour faire tomber la salive de l’instrument avant de glisser celui-ci dans la poche de sa chemise.

— Troy Ryst, c’est ton vrai nom ? m’a-t-il demandé.

— Parfaitement.

— Ça ne fait pas vrai.

— C’est le nom qu’on m’a donné et je le porte toujours, même en prison.

— Qu’est-ce que tu penses de George Browder ? Est-ce que ça a l’air d’une blague ?

— Pas du tout. C’est un nom comme un autre.

— Eh bien, ce n’est pas le mien. Mon vrai nom est Fenton Kessler.

— Ah ! bon. Tu peux te faire appeler comme tu veux, c’est toi que ça regarde.

— Et ce nom de Kessler, ça ne te dit rien ?

— Rien du tout.

— C’est pourtant un nom bien connu dans un certain milieu.

— Il faut croire que je ne fréquente pas ce milieu-là.

— Mon paternel était mineur. Je veux dire qu’il possédait une mine. Une mine de plomb. Il est mort il y a deux ans en laissant une fortune d’environ dix millions de dollars. La moitié doit me revenir quand j’aurai atteint vingt-cinq ans. Je n’en ai plus que pour une dizaine de mois maintenant.

J’ai dit d’un ton sceptique :

— Cause toujours, mon vieux !

Il m’a regardé en ébauchant un sourire, et je me rappelle que le soleil filtrant à travers les feuilles de l’orme faisait sur son visage un dessin d’ombre et de lumière, et il a dit :

— Tu crois que je te raconte des bobards ?

— Ça fait une belle histoire.

— C’est la vérité.

— Comment donc ! Tu es en train de tirer trente jours faute de payer trente dollars, parce que le juge n’a pas eu la monnaie à te rendre sur un billet de mille !

— J’ai cinq millions qui doivent me revenir dans moins d’un an. Mais, pour l’instant, je possède exactement deux dollars quatre-vingts et ils sont dans le coffre-fort du commissaire de police.

— Avec ça, tu pourrais te payer un coup de téléphone ou un timbre. Pourquoi n'écris-tu pas à ta famille pour lui emprunter de l’argent ?

— Parce que je ne veux pas qu’on sache où je suis. Depuis plus d’un an, je passe mon temps à aller d’une ville à l’autre en faisant de petits boulots, sous de faux noms. Quand j’aurai vingt-cinq ans, je retournerai chez moi.

— Pourquoi à ce moment-là et pas maintenant ?

— Parce qu’actuellement quelqu’un a un motif pour me tuer. Quand j’aurai vingt-cinq ans, il n’en aura plus.

Il s’est assis sous l’orme. Ses lèvres vermeilles continuaient à sourire et, s’il mentait, il en était venu à croire lui-même à son mensonge. Ce n’est pas impossible, d’ailleurs : on rencontre de si drôles de numéros, en prison ou ailleurs ! Puis il s’est remis à parler, de sa voix douce, avec son sourire désinvolte, et l’histoire qu’il m’a racontée était assez singulière. Mais, quand il l’a achevée, j’étais absolument convaincu qu’elle était vraie. Voici en substance ce qu’il m’a dit.

Son père était mort en laissant une succession de dix millions de dollars qui devait être partagée également entre Fenton et son frère aîné, Knox. Et ceci à la grande surprise de chacun, y compris celle de Fenton, parce que Knox était considéré comme un type bien tandis que, lui, Fenton, était la brebis galeuse de la famille, toujours en difficulté avec la police. Son vieux l’avait d’ailleurs menacé une bonne douzaine de fois de le rayer de son testament, mais, en fin de compte, il ne l’avait pas fait. Il avait laissé toute sa fortune, en parts égales, à Fenton et à Knox. Mais il y avait tout de même dans son testament une clause un peu spéciale : Fenton ne devait pas toucher un sou avant d’avoir atteint l’âge de vingt-cinq ans. L’idée de son paternel était sans doute qu’à ce moment-là il aurait assez de plomb dans la tête pour que les cinq millions aient une chance de ne pas lui filer entre les doigts. En attendant, Knox avait la gestion des deux parts et si Fenton mourait avant son vingt-cinquième anniversaire, sa part revenait au frère aîné en plus de la sienne propre.

Mais là était le hic, car, si le vieillard s’était montré assez perspicace dans son jugement sur Fenton, qui ne valait pas grand-chose, il s’était complètement trompé sur le compte de Knox, qui était bien pire. D’après Fenton, ce Knox était un individu insensible et sans scrupules, que rien n’arrêtait lorsqu’il s’agissait d’obtenir ce qu’il désirait.

En l’occurrence, ce qu’il voulait, c’étaient les cinq millions qui auraient dû revenir à Fenton. La seule façon pour lui de se les procurer, c’était de supprimer son frère avant que celui-ci ait eu l’occasion de souffler les vingt-cinq bougies de son gâteau d’anniversaire. Peu de temps après la mort du vieux père, un certain nombre d’incidents s’étaient produits.

Un matin, vers deux heures, Fenton sortait d’une boîte de nuit dans un état de soûlographie assez avancé quand, tout à coup, quelqu’un s’était approché de lui par-derrière et l’avait poussé sous les roues d’un taxi qui passait. Il avait eu de la chance de s’en tirer avec des contusions et des écorchures. L’individu qui l’avait poussé ne s’était pas fait connaître, bien entendu, et le chauffeur du taxi, après avoir reniflé l’haleine de Fenton, n’avait pas su dire avec précision si on l’avait bien poussé ou s’il avait trébuché lui-même sous les roues de la voiture…Une autre fois, pendant que Fenton jouait au golf avec un copain, on lui avait tiré dessus avec un fusil. Il avait eu la veine de baisser la tête au bon moment et la balle l’avait manqué. « J’ai toujours été verni quand il s’est agi d’échapper à la mort », avait-il ajouté avec son sourire éclatant.

Mais il n’était pas disposé à abuser de sa chance. Il avait joué suffisamment pour savoir que le hasard peut vous sourire de deux manières : la bonne et la mauvaise, et il connaissait assez bien son frère Knox pour comprendre ce qui se passait, ou allait se passer. La date fatidique de son vingt-cinquième anniversaire était trop proche pour qu’il prit des risques ; c’est pourquoi il avait fait ses bagages et était parti en direction de l’ouest, pour aboutir à Los Angeles. Ce qu’il avait l’intention de faire, c’était tout simplement de disparaître jusqu’à ce que le temps l’eût mis tout naturellement hors de danger. Il avait assez d’argent pour subsister pendant quelques mois et il comptait faire les petits boulots qui pourraient se présenter – à condition qu’ils ne soient pas trop durs – simplement pour gagner de quoi manger et dormir au sec en attendant que son heure soit venue.

Au début, cependant, il avait commis une grosse erreur : celle d’utiliser son nom véritable. Il était à Los Angeles depuis deux ou trois mois quand, une nuit, en sortant d’un cabaret donnant sur une rue sombre, il s’était retrouvé entre deux malabars qui l’avaient fourré de force dans une voiture pour l’emmener faire un tour. Cette fois-là, il avait bien cru que sa chance avait tourné, mais ce n’était pas le cas. En fait, il avait eu une veine incroyable, car les deux malabars s’étaient trouvés pris dans une triple collision sur la grand-route qu’ils avaient prise en quittant la ville. Le lieu de l’accident grouillait de flics et, sous leur protection involontaire, Fenton avait sauté à bas de la voiture, s’était frayé un chemin à travers tout le fouillis et avait décampé en vitesse.

Il avait déjà eu peur autrefois, dans son patelin de Saint Louis où toutes ses histoires avaient commencé, mais ce coup-là lui avait montré à quel point Knox avait le bras long et il avait eu encore plus peur. Sans même retourner à Los Angeles pour y prendre ses affaires – il n’avait d’ailleurs pas grand-chose – il avait poursuivi sa route vers le sud, puis vers l’est, avant de remonter par petites étapes vers le nord, travaillant par intermittence dans une ville ou dans l’autre, sous des noms d’emprunt. Finalement il était arrivé à Barbour Springs où il avait récolté trente jours de prison pour un délit sur lequel il ne m’a jamais donné de détails.

Voilà l’histoire que m’a racontée Fenton et je sais qu’elle peut paraître saugrenue. Elle m’a paru saugrenue à moi aussi, comme le récit d’un psychopathe, mais j’y ai cru. Je l’ai crue, d’un bout à l’autre. La seule chose que je n’ai pas réussi à comprendre, c’est pourquoi Fenton Kessler me l’avait racontée et je le lui ai demandé. Il m’a répondu :

— C’est peut-être par vanité que je te dis tout ça. Peut-être parce que je ne veux pas que tu t’en ailles, demain, en pensant que je ne suis qu’un purotin qui n’a même pas été capable de réunir trente dollars pour racheter un écart de conduite.

— Merci pour le compliment, lui ai-je dit. En général, les gens que je rencontre se fichent éperdument de ce que je peux penser d’eux !

Il a haussé les épaules et son sourire est devenu plus éclatant encore :

— Il y a sans doute aussi une autre raison. Saint Louis n’est pas bien loin d’ici : cinq cents kilomètres tout au plus. J’ai pensé que tu aurais peut-être envie d’aller dans cette direction-là.

— Je n’ai aucun projet. Je peux aussi bien aller là qu’ailleurs.

— Il y a quelqu’un à Saint Louis à qui j’aimerais que tu dises un mot de ma part. C’est une fille, qui s’appelle Wilsey Drew. Pour être franc, je te dirai que je voudrais prendre contact avec elle pour lui emprunter de l’argent : quelques centaines de dollars pour me tirer d’affaire. Je te donnerai un mot pour elle.

— Pourquoi ne pas lui écrire tout simplement ?

— Je te l’ai déjà dit : je ne veux pas qu’elle sache où je suis.

— Tu as peur de ce qu’elle pourrait raconter ?

— Pas de ce qu’elle pourrait dire intentionnellement, mais de ce qu’elle pourrait laisser échapper. Il vaut mieux que je garde l’incognito et que je reste à l’écart de tous, même de Wilsey, jusqu’à ce que l’affaire soit réglée.

— Et moi, alors ? Je sais qui tu es et où tu te trouves.

Il a haussé de nouveau les épaules en frappant l’harmonica contre la paume de sa main.

— Il faut bien, parfois, faire confiance à quelqu’un. C’est toi que j’ai choisi.

— Et tu crois que cette Wilsey Drew va me donner quelques centaines de dollars à t’envoyer ?

— Elle te les donnera si je les lui demande. Wilsey et moi formons un couple hors série. Mes cinq millions de dollars à venir ne constituent pas pour elle un handicap, mais, même sans ça, nous serions des amis très intimes.

— Ce doit être une pensée très agréable.

— C’est un fait. Il y a l’argent, et il y a le plaisir. Quand les deux se trouvent réunis, c’est parfait, mais on peut avoir l’un pendant qu’on attend l’autre. Nous attendons l’argent, Wilsey et moi, et, en l’attendant, nous avons le plaisir.

— Tu trouves du plaisir à errer d’une ville à l’autre ?

— Non, bien sûr. En ce moment, nous n’avons que l’agrément de penser au plaisir que nous avons eu et à celui que nous aurons de nouveau.

— Laisse-moi le temps de comprendre. Tout ce que tu veux de moi, c’est que j’aille voir ta petite amie et que je t’envoie l’argent qu’elle voudra bien me remettre pour toi ?

— Si tu vas à Saint Louis.

— Je t’ai déjà dit que je pouvais aussi bien aller là-bas qu’ailleurs.

— Tu garderas pour toi cent dollars sur l’argent qu’elle te remettra.

— Merci. J’allais soulever cette question si tu ne l’avais pas fait toi-même. Écris ton message.

— C’est fait : je pensais bien que tu serais d’accord.

Il m’a tendu une feuille de papier rayée, que j’ai mise dans ma poche sans la déplier, puis il s’est remis à jouer de l’harmonica. Au bout d’un moment, nous sommes rentrés avec les autres prisonniers et, dans ma cellule, j’ai lu le petit mot qu’il m’avait remis. C’était un message simple et bref, écrit au crayon, par lequel il me présentait à sa bonne amie et lui demandait de me remettre un peu d’argent à lui envoyer – quelques centaines de dollars si possible. L’adresse de la fille était inscrite au bas de la feuille.

Le lendemain matin, dès ma sortie de prison je me suis mis en route vers Saint Louis. Je suis passé par Kansas City parce que c’était sur mon chemin, ou à peu près, et que j’y connaissais un type qui pourrait me fournir une cinquantaine de dollars pour compléter l’argent de poche que je possédais déjà. J’ai fait le trajet en auto-stop, et j’ai eu la chance d’arriver le jour même à Kansas City. Mon copain a bien voulu lâcher les cinquante dollars et, dans la soirée, j’ai pris le train pour Saint Louis. Arrivé là, je me suis dégotté une chambre dans un hôtel bon marché et, l’après-midi, vers deux heures, je suis allé voir Wilsey Drew à l’adresse indiquée. J’avais d’abord pensé téléphoner chez elle pour savoir si je la trouverais, mais j’ai réfléchi que j’aurais du mal, au bout du fil, à lui expliquer qui j’étais, et j’ai décidé d’y aller directement.

Elle habitait un immeuble d’apparence cossue, à l’ouest de Forest Park. Appartement 810, avait écrit Fenton Kessler sur son message. J’ai appuyé sur le bouton correspondant à ce numéro et, au bout d’un bon moment, la porte a été ouverte par une belle pépée, un peu échevelée qui, selon toute apparence, venait de se lever. Elle avait des cheveux châtains coupés court, des yeux noisettes au regard myope, une bouche aux lèvres douces et roses sous un nez bien droit et assez court : bref, un joli petit visage. Le reste de sa personne, jusqu’à ses pieds menus aux ongles vernis, n’était pas mal du tout non plus. Fenton Kessler avait dit qu’elle et lui formaient un couple hors série et j’étais prêt à le croire, car tout couple dont elle formait la moitié ne pouvait être que hors série. Elle s’est frotté les yeux, un bâillement prolongé a entrouvert ses lèvres roses, et elle m’a demandé ce que je désirais.

— Je suis à la recherche de la moitié d’un couple hors série, ai-je répondu. C’est l’autre moitié qui m’envoie.

Elle a cessé de se frotter les yeux et s’est penchée un peu en avant pour scruter mon visage de son regard myope.

— Fen ? a-t-elle demandé.

— Si Fen est le diminutif qu’on donne à un joueur d’harmonica nommé Fenton Kessler, oui. Et vous, vous êtes Wilsey Drew ?

— Pas sur mon acte de naissance, mais c’est bien comme ça qu’on m’appelle.

— J’ai un mot de Fenton pour vous. Il vous explique qui je suis et pourquoi je suis ici.

Je lui ai remis le message et elle l’a lu sur le pas de la porte ; puis elle a reculé pour me faire place :

— Entrez donc.

Je l’ai suivie dans une pièce où régnait un élégant désordre et, sur son invitation, je me suis assis au bout d’un divan rembourré en caoutchouc mousse et recouvert de tweed gris. Elle s’est assise à côté de moi, si près que ie pouvais respirer son parfum, qui était fort agréable, et elle m’a demandé :

— Où est-il ?

— Je ne suis pas libre de vous le dire, ai-je répondu, omettant d’ajouter que lui, Kessler, n’était pas libre tout court.

— Pourquoi pas ?

— Parce qu’il m’a recommandé de ne pas le faire. Il n’a pas peur de ce que vous pourriez dire intentionnellement, mais de ce que vous pourriez laisser échapper sans le vouloir. J’ai dans l’idée qu’il craint que l’abus des cocktails ne vous fasse trop parler. Vous aimez les cocktails ?

— Beaucoup ; il est d’ailleurs l’heure d’en prendre un. Fen va bien ?

— Très bien.

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— La dernière fois que je l’ai vu, il était assis sous un orme, en train de jouer de l’harmonica. Vous ne trouvez pas étonnant qu’un garçon qui doit hériter bientôt de cinq millions de dollars passe son temps à jouer de l’harmonica ?

— Fen est un garçon assez extraordinaire.

— C’est mon impression. J’ai d’abord cru qu’il n’était qu’un menteur, mais, par la suite, je suis arrivé comme vous à la conclusion que c’était un type extraordinaire. Les cinq millions y sont pour quelque chose, bien sûr.

— Pour quelque chose, c’est certain.

— Je m’amuse à étudier l’influence de l’argent sur l’amour, et j’aimerais savoir si vous attendriez fidèlement Fenton dans ce fouillis où vous vivez, s’il n’était pas le futur bénéficiaire d’un important héritage.

— Oui, je l’attendrais. Fidèlement… ça dépend du sens qu’on donne à ce terme.

— Quel sens lui donnez-vous ?

— Un sens très large.

— C’est ce que j’appellerai une attitude intelligente et raffinée. Ça doit rendre l’attente plus facile.

— Je n’ai jamais dit à Fen que je n’aimais que lui : je lui ai dit seulement que je l’aimais plus que les autres.

— C’est déjà pas mal. Je m’en contenterais.

— Il faudra vous contenter de moins que ça.

— Moins que le maximum, c’est déjà mieux que rien. J’accepte.

— Et maintenant, que diriez-vous d’un cocktail ?

Elle s’est levée pour remplir deux verres et m’en a tendu un.

— Que savez-vous de Fen ? m’a-t-elle demandé.

— Simplement ce qu’il m’a raconté de lui-même.

— C’est-à-dire ?

— Qui il est. Ce qui doit se passer quand il aura vingt-cinq ans, si aucun événement fâcheux ne survient d’ici là. Qu’il a dû errer par monts et par vaux, sous de faux noms, pour empêcher que ce fâcheux événement ne se produise – un meurtre, pour l’appeler par son nom. Si tout ça est vrai, frère Knox doit être un bien vilain monsieur.

— C’est vrai, et Knox est bien ce que vous dites.

— Vous devez nourrir dans votre cœur une solide haine pour lui ?

— Pas spécialement. Pourquoi ça ?

— Eh bien, c’est peut-être mesquin de ma part, mais, si j’étais une jeune fille et que j’aie l’espoir d’obtenir par mariage cinq millions de dollars, il me semble que j’en voudrais terriblement à tous ceux qui chercheraient à me gâter cette perspective. Sans parler du côté sentimental, qui a bien son importance aussi.

— Les cinq millions ont autant de valeur pour Knox que pour Fen et moi, bien que Knox en possède déjà cinq autres. C’est le propre de l’argent, vous savez : plus on en a, plus on en désire. D’ailleurs, Knox n’a pas encore réussi à tuer Fen, ni à le faire tuer. S’il y parvient, alors je me mettrai à le haïr.

— Voilà une disposition d’esprit extrêmement généreuse.

— Oh ! je suis généreuse : c’est une de mes qualités.

— Cette générosité vous poussera-t-elle à me remettre l’argent que Fenton vous fait demander ?

— Il a dit : plusieurs centaines de dollars. Qu’est-ce qui vous fait croire que je possède une somme pareille ?

— Quand on vit dans un endroit chic comme celui-ci, on doit bien avoir un peu d’argent disponible.

— C’est justement parce que j’habite un endroit comme celui-ci que je suis à cours d’argent !

— Je comprends : ça coûte cher d’avoir une façade. Je me suis trouvé dans la même situation.

— Je pensais bien que vous comprendriez : vous êtes le genre d’homme à ça.

— C’est un reproche ?

— Pas précisément, mais je dois dire que je préfère le genre d’hommes qui ont des moyens correspondant à leur façade. À propos, je pourrai disposer de cinq cents dollars, mais pas aujourd’hui. L’argent est à la banque, et elle est fermée.

— C’est vrai, il est plus de trois heures. Vous vous réveillez tard, n’est-ce pas, Wilsey ?

— Je me couche tard aussi.

— Puis-je vous offrir un petit déjeuner ?

— Je l’ai déjà pris, a-t-elle répondu en levant son verre vide et en me souriant d’un air amical. Et vous aussi, d’ailleurs, Troy Ryst. Revenez demain après-midi, à quatre heures : je vous remettrai les cinq cents dollars. Et maintenant, au revoir.

Elle me disait de m’en aller et c’est ce que j’ai fait. Je me suis levé, j’ai posé mon verre sur la table et je me suis dirigé vers la porte. La main sur la poignée, je me suis retourné pour la regarder encore une fois.

— Merci pour le cocktail, Wilsey.

— Il n’y a pas de quoi.

— À demain, quatre heures.

— C’est ça.

J’ai quitté son appartement et j’ai pris l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée. Arrivé à mon hôtel, j’ai consulté un annuaire téléphonique à la page des K.

J’ai trouvé un Knox Kessler, agent d’affaires, mais je n’ai pas composé tout de suite le numéro. Je me suis contenté de noter l’adresse – Quatrième Rue– et je suis monté dans ma chambre boire un petit coup : j’avais apporté de Kansas City une bonne bouteille pour me tenir compagnie dans le train. Le lendemain, j’ai fait la grasse matinée. Je me suis levé vers midi, me suis rasé et, après avoir déjeuné, je me suis rendu Quatrième Rue, au bureau de Knox Kessler, où je suis arrivé à une heure et demie environ.

L’immeuble n’avait pas l’aspect qu’on s’attend à voir à ceux qu’habitent des types possédant cinq millions de dollars. Le bureau non plus. Mais je sais bien que les gens qui ont de l’argent n’éprouvent pas nécessairement le besoin de se comporter comme s’ils en avaient. Une rouquine à l’aspect hommasse est venue m’ouvrir et m’a demandé ce que je voulais. Derrière elle, il y avait une porte sur laquelle était inscrit le nom de Knox Kessler, mais elle m’en barrait l’entrée.

— Je voudrais voir M. Knox Kessler, ai-je répondu. C’est pour une question importante.

L’expression de son visage laissait entendre que, pour voir M. Kessler, il fallait une raison très importante, et encore…

Elle m’a demandé si j’avais rendez-vous et j’ai dit :

— Non, mais je suis sûr que ma visite l’intéressera. Dites-lui que c’est au sujet de Fenton.

— Votre nom, je vous prie ?

— Ryst, Troy Ryst, mais ça ne lui dira rien.

Elle a manœuvré un petit levier de l’interphone pour entrer en communication avec Kessler de l’autre côté de la porte, et elle lui a dit qu’un certain Troy Ryst désirait lui parler de M. Fenton Kessler. Après avoir écouté la réponse, elle a repoussé le levier et m’a dit d’entrer, ce que je me suis empressé de faire.

Knox Kessler était debout devant son bureau. Il était plus grand et moins brun que Fenton. Ses cheveux châtains taillés en brosse semblaient décolorés et ses yeux, marron comme ceux de son frère, avaient de temps en temps des reflets jaunes. Il y avait dans toute sa personne, des yeux au son de la voix, quelque chose de dur, d’impitoyable. Il y a des gens qui vous donnent, dès le premier abord, une impression de malaise, comme si on était en danger auprès d’eux. Knox Kessler était de ceux-là.

— Vous avez bien dit que votre nom était Troy Ryst ? m’a-t-il demandé.

— Je l’ai dit, et c’est vrai. On pourrait en douter.

— Vous êtes un ami de Fenton ?

— Pas vraiment un ami. Nous nous connaissons, voilà tout.

— Il y a longtemps que vous ne l’avez vu ?

— Pas très.

— Vous savez où il est ?

— Oui.

— Où cela ?

— Je ne peux pas vous le dire.

— Pourquoi pas ?

— Parce qu’il ne veut pas que vous le sachiez. Je pense que vous comprenez pourquoi.

— Fenton est un drôle de type : il a des idées bizarres. Il va bien ?

— Très bien. Ses chances de vivre jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans sont excellentes.

Knox a poussé un soupir et s’est assis derrière son bureau, puis il a croisé les doigts sur son ventre plat et m’a regardé d’un air méditatif. C’est à ce moment-là que j’ai remarqué que ses yeux avaient des reflets jaunes.

— Vous feriez mieux de vous asseoir, monsieur Ryst. Vous semblez avoir l’esprit tortueux et on dirait que quelque chose vous préoccupe.

Je me suis assis sur le siège qu’il me désignait. C’était une chaise démodée, en bois sombre, dont le haut dossier n’était guère rembourré : pas du tout le genre de chaise sur laquelle on a plaisir à rester assis longtemps. Et j’ai pensé que c’était sans doute une tactique de la part de Knox pour décourager les visites prolongées.

— Je peux fumer ? ai-je demandé.

— Si vous avez des cigarettes. Je le regrette, mais je n’en ai pas à vous offrir.

J’ai découvert au fond de ma poche une cigarette que j’ai allumée, et il a continué à m’observer de ses yeux jaunes et durs jusqu’à ce que je l’aie terminée. Sans dire un mot ni changer d’expression, il me faisait sentir que le besoin de fumer était une faiblesse pour laquelle il n’éprouvait qu’un froid mépris. Enfin, il m’a dit :

— Maintenant, monsieur Ryst, voudriez-vous avoir la bonté d’en venir au fait ? M’apportez-vous un message de Fenton ?

— Non.

— Dans ce cas, pourquoi êtes-vous venu ?

— Pour vous faire une proposition qui, je crois, vous intéressera.

— C’est possible. Faites-la-moi connaître et je vous dirai ce que j’en pense.

— Eh bien, voilà. Fenton et moi avons eu une longue conversation. Plus exactement, il a parlé beaucoup et je l’ai beaucoup écouté. Depuis, j’ai beaucoup pensé à ce qu’il m’a dit et je crois que je serais à même de vous rendre un très appréciable service. Le profit que vous en tireriez serait de l’ordre de cinq millions de dollars.

Il a décroisé ses doigts, mais sans changer de position. Il y avait dans toute son attitude et dans l’expression de son visage une sorte de rigidité militaire.

— Comme je vous l’ai déjà dit, monsieur Ryst, vous semblez avoir l’esprit tortueux. Si vous avez une proposition à me faire, énoncez-la clairement. Vous n’avez rien à craindre.

— Voici. Fenton sait que vous avez essayé de le faire tuer au moins trois fois, et il est suffisamment convaincu que vous essaierez encore pour rester à l’abri le plus longtemps possible. Cette sorte de conviction est contagieuse et je l’ai attrapée. Vous voulez vous débarrasser de Fenton ; je suis disponible. Ça vous paraît suffisamment clair ?

— Parfaitement clair, mais curieux. Vous m’avez dit que Fenton et vous étiez de simples connaissances : pourquoi vous a-t-il raconté tout ça ?

— Peut-être par pure vanité. Ou bien parce qu’il voulait me charger d’une commission. Comme il l’a dit lui-même, il faut bien faire confiance à quelqu’un. C’est moi qu’il a choisi.

— Apparemment, c’était là un très mauvais choix.

— Quand on tente sa chance, il faut considérer qu’on peut perdre aussi bien que gagner.

— C’est exact. Je vois que vous n’êtes pas une personne d’une sensibilité excessive, monsieur Ryst. Moi non plus, d’ailleurs ; ne voyez donc pas dans ma remarque une critique. Si je comprends bien, vous m’offrez vos services. Quel est votre prix ?

— Vingt mille dollars.

— Vous êtes gourmand !

— Vous trouvez ? Vingt mille dollars, c’est seulement les quatre dixièmes d’un pour cent de cinq millions. Ce chiffre me paraît plutôt raisonnable.

— On peut s’assurer les mêmes services pour beaucoup moins que ça.

— C’est vrai. Mais je sais où se trouve Fenton. Vous pas.

— Très juste. Cette connaissance que vous êtes seul à posséder doit se payer cher. Vous avez peut-être l’esprit tortueux, monsieur Ryst, mais vous n’êtes pas sot. Il y a pourtant un point important que j’aimerais préciser à ce sujet. Vous dites que vous savez où se trouve Fenton. Je veux bien admettre que vous saviez où il était, mais comment pouvez-vous savoir qu’il y sera encore quand vous retournerez à l’endroit où vous l’avez quitté ?

— Il y sera. Vous pouvez en être sûr.

— Bon. Mais, si j’accepte de faire appel à vos services, comment saurai-je si vous avez effectivement rempli votre mission ?

— Voilà le hic, n’est-ce pas ? Avez-vous une suggestion à faire ?

— Je suis prêt à écouter les vôtres.

— Votre frère portait, au médius de la main droite, une bague ornée d’un rubis, je crois. Il avait aussi autour du cou une chaîne en or, mais ce qu’il y avait au bout de cette chaîne était caché sous sa chemise. Je pourrais vous apporter le tout en guise de preuve.

— Ce qu’il y a au bout de cette chaîne, c’est un médaillon contenant la photo de sa mère. Fenton a toujours témoigné d’un grand attachement envers elle. C’est ce qu’il y a de curieux chez des garçons faibles et insignifiants comme lui : ils font de leur mère une sorte de fétiche. Je me demande s’ils sont sincères.

— Je ne pourrais pas vous le dire. Je suis faible et insignifiant moi-même, mais aussi loin que remontent mes souvenirs, je n’ai jamais eu de mère.

— Peu importe, d’ailleurs. Pour en revenir à nos moutons, la bague et le médaillon ne constitueraient pas des preuves suffisantes.

— Pas des preuves formelles, je l’admets. Je peux vous affirmer que je ferai le travail dont vous me chargez, mais vous n’avez aucune raison de me croire sur parole. Je ne pense pas que vous ayez envie de m’accompagner pour inspecter le résultat après coup ?

— Ce ne serait guère opportun.

— Je pourrais laisser le corps à un endroit où je serais sûr qu’on le découvrirait, mais je préférerais m’en débarrasser définitivement. Pas de cadavre, pas d’enquête. C’est plus propre.

— Je suis de votre avis. Il faudra donc que j’attende un certain temps avant de pouvoir tirer mon profit de l’opération, mais ça n’a pas grande importance. Je pense que je dois vous faire confiance jusqu’à un certain point. En mettant les choses au pire, je ne perdrais jamais que vingt mille dollars, ce qui n’est pas pour moi une très grosse somme. Par contre, vous perdriez bien davantage si vous vous avisiez de jouer au plus fin avec moi. Croyez-moi, monsieur Ryst, si vous abusiez de ma confiance, vous ne vous sentiriez plus en sécurité un seul jour de votre vie – et il est probable que vous n’en auriez plus beaucoup à vivre !

— Je vous crois.

— Parfait. Si nous nous comprenons, cela simplifiera les choses.

— Ça veut dire que vous acceptez ma proposition ?

— Ça veut dire que je vais y réfléchir.

— Dans combien de temps me ferez-vous connaître votre réponse ?

— Revenez dans deux semaines : je vous la donnerai à ce moment-là.

— C’est trop long. Dans deux semaines, je ne saurai plus où se trouve Fenton.

— Je vois. (Il est resté un moment pensif et j’ai compris qu’il tirait de ma réponse une conclusion significative.) Combien de temps pouvez-vous me donner ?

J’ai fait un rapide calcul mental. En tenant compte du temps de prison que Fenton avait fait avant mon arrivée, de celui que nous avions passé ensemble et de celui qui s’était écoulé depuis ma sortie, j’estimais qu’il lui restait dix jours à tirer. Il me faudrait quarante-huit heures pour retourner à Barbour Springs. C’était un minimum, et il aurait même mieux valu que j’aie une journée de plus afin de garder une marge pour un retard possible. J’ai donc répondu :

— Sept jours.

— Ce n’est pas beaucoup, mais je m’en contenterai. Revenez donc dans une semaine à dater d’aujourd’hui.

— À quelle heure ?

— Mettons deux heures.

— Je serai là.

Nous n’avions plus rien à nous dire et je me suis disposé à partir. Knox ne s’est même pas levé. Je me suis retourné, au moment de sortir, pour le regarder : il était toujours assis devant son bureau, dans la même attitude rigide qu’il avait gardée pendant toute l’entrevue. Ses yeux jaunes me fixaient sans vaciller.

Dans la rue, j’ai hélé un taxi et me suis fait conduire, en passant par Forest Park, jusqu’à l’immeuble où habitait Wilsey Drew. Le trajet a pris du temps, mais j’en avais à perdre, et il n’était pas encore quatre heures quand je suis arrivé chez elle. Je suis monté directement à son appartement, sans m’occuper de savoir si j’étais en avance ou pas, et j’ai trouvé Wilsey habillée d’une robe noire collante ornée d’une ceinture dorée. Elle portait une chaîne d’or autour du cou et des boucles aux oreilles.

Je lui ai dit :

— Bonjour, Wilsey, vous m’avez tout l’air d’une femme qui revient de la banque.

— Et vous m’avez l’air d’un homme à apprécier ce genre de femme. Vous êtes en avance, mais entrez tout de même.

Je l’ai suivie et suis allé m’asseoir sur le même sofa que la veille. La chambre était toujours chic, mais un peu moins en désordre : on sentait qu’une femme de ménage avait dû passer par là.

— Ne vous mettez pas trop à votre aise, m’a-t-elle recommandé. Ce que nous avons à nous dire ne prendra pas longtemps.

— Nous ne pourrions pas faire traîner un peu les choses ?

— Pas aujourd’hui, je regrette.

— Et moi donc ! Je n’ai absolument rien à faire et j’aurais aimé le faire avec vous.

— C’est dommage. J’ai rendez-vous à cinq heures pour prendre un verre.

— Comme vous l’avez fiait remarquer, je suis venu en avance : il est à peine quatre heures.

— Quelqu’un va venir me chercher. Il sera en avance aussi.

— Un de ceux à qui vous accordez moins que le maximum ?

— Tout juste !

— Alors, je suppose que je devrai me contenter de cinq cents dollars ?

— Pour Fen.

— Pour Fen, bien entendu. Moins un billet de cent qui sera ma commission.

— L’argent est dans la chambre. Je vais le chercher.

Elle a traversé le salon pour aller dans sa chambre à coucher et en est revenue peu après avec les billets de banque. Je me suis levé pour les lui prendre des mains en disant :

— Merci pour Fen.

— Ne vous donnez pas la peine de me remercier : Fen le fera lui-même un de ces jours.

— Bien sûr. Je sais que je ne suis qu’un pauvre mandataire, mais ça me fait plaisir de tenter ma chance.

— Tant mieux si vous y trouvez du plaisir. Je regrette de ne pas avoir plus de temps à passer avec vous aujourd’hui.

— Vous en aurez peut-être plus tard. Je vais rester ici toute la semaine.

— Le monde a été créé en sept jours. Qui sait ce qui peut se passer en une semaine ?

J’ai mis les cinq cents dollars dans ma poche et me suis dirigé vers la porte. Cette fois, elle m’a accompagné.

— Je vous téléphonerai, lui ai-je dit.

— Ça ne vous coûtera que dix cents.

J’ai insisté :

— La soirée va être longue. Je pourrais peut-être revenir quand vous aurez pris ce verre ?

Elle m’a adressé un petit sourire de regret qui avait l’air presque sincère. Secouant sa tête aux cheveux courts, elle a passé une main derrière mon dos pour ouvrir la porte donnant sur l’antichambre et me faire comprendre que je n’avais plus qu’à m’en aller.

— Au revoir, m’a-t-elle dit. Embrassez Fen pour moi.

Je suis parti, à contrecœur, bien déterminé à revenir. Tout en caressant ce projet, je suis arrivé à mon hôtel. Dans le hall d’entrée j’ai pris une enveloppe sur laquelle j’ai inscrit l’adresse de Fenton Kessler à la prison de Barbour Springs. J’ai plié en deux une feuille de papier à lettres dans laquelle j’ai mis trois billets de cent dollars, puis j’ai glissé le tout dans l’enveloppe que j’ai cachetée et affranchie, et que je suis allé poster à la boîte aux lettres du coin. Voilà qui était fait.

Je sais bien ! Je suis capable de calculer quel pourcentage de cinq millions représentent vingt mille dollars, je suis tout aussi capable de soustraire un de cinq. Cinq moins un font quatre. J’avais donc gardé un billet de cent dollars de plus pour ma peine. Mais, après tout, je devais encore passer dans cette ville une semaine sur laquelle je n’avais pas compté et j’estimais que cent dollars – quatorze dollars et vingt-huit cents par jour – suffiraient à peine à couvrir mes frais, surtout si, comme j’en avais l’intention, je devais passer une partie de ce temps en compagnie de Wilsey.

Je l’ai appelée deux fois le lendemain, et trois fois le jour suivant, mais personne n’a répondu au téléphone. Le troisième jour je suis allé à son appartement et j’ai pressé le bouton placé à côté de sa porte. Mais, là non plus, personne n’a répondu et la porte était fermée au verrou. J’ai essayé de me persuader que je m’en fichais complètement et, le quatrième jour, je n’ai pas bougé ni appelé. Mais le cinquième jour, alors qu’il ne m’en restait plus que deux à passer à Saint Louis, j’ai téléphoné de nouveau, et, cette fois, on m’a répondu. Mais ce n’était que la femme de ménage venue mettre un peu d’ordre. Je lui ai demandé si Mlle Drew était là. Elle m’a répondu que non, qu’elle était à Chicago et qu’elle devait rentrer la semaine prochaine, mardi sans doute. Alors j’ai raccroché. Le mardi de la semaine suivante, c’était trop tard pour moi, sinon pour un autre, aussi, j’ai accepté avec fatalisme cette défaite – qui n’était d’ailleurs une défaite que dans mon esprit – et, le surlendemain, c’est-à-dire le septième jour, je suis retourné voir Knox Kessler.

Contrairement à Wisley, il était chez lui. La rouquine hommasse m’a annoncé et m’a dit d’entrer, ce que j’ai fait. Knox était assis à son bureau dans la position où il se trouvait quand je l’avais quitté la semaine précédente, et il m’a fait signe de reprendre la chaise que j’avais occupée alors. Quand j’ai été assis, il s’est penché en avant pour prendre un papier sur son bureau, puis s’est renversé de nouveau en arrière pour reprendre son attitude rigide.

— Monsieur Ryst, m’a-t-il dit, je ne sais pas comment vous avez passé cette semaine, mais j’en ai profité, moi, pour faire un peu mieux connaissance avec vous.

— C’est vrai ? Moi, j’ai employé ces sept jours à essayer de faire mieux connaissance avec une certaine personne, mais je n’ai guère eu de chance. J’espère que vous en avez eu davantage.

— J’en ai eu. Vous plairait-il d’entendre quelques-uns des faits que j’ai appris à votre sujet ?

— Pas spécialement : puisqu’ils me concernent, je les connais déjà.

— Pourtant si vous vouliez bien m’écouter pendant quelques minutes, je crois que cela nous permettrait d’éclaircir certaines choses et de nous mettre sur un terrain plus solide. Je vous promets que ce ne sera pas long.

Il s’est interrompu pour m’observer, puis s’est remis à parler en se reportant de temps en temps à un papier qu’il avait sous les yeux. Et c’est exact qu’il en savait sur moi beaucoup plus que je ne l’aurais voulu, ou que je n’aurais cru qu’il pouvait en apprendre en si peu de temps. Il était au courant des deux ans que j’avais tirés en maison de correction quand j’étais gosse. Il savait que j’avais passé trois ans dans l’infanterie, en Corée, et, plus tard, aux États-Unis, que j’y avais gagné l’étoile d’argent pour acte de bravoure insigne et une autre décoration pour blessures reçues en service commandé. Il savait également que j’avais été dégradé par la suite pour avoir tiré sur un officier et déserté mon poste, et aussi qu’à San Francisco j’avais tué un type au cours d’une bagarre dans un bar, et que j’avais réussi de justesse à sauver ma peau en invoquant la légitime défense. Ce n’est là qu’une partie des faits qu’il m’a cités et, s’il ne savait pas tout, il faut reconnaître qu’il en savait suffisamment, du bon et du mauvais – surtout du mauvais parce qu’en ce qui me concerne il y en a plus que de bon.

— Vous avez un système d’information très efficace, lui ai-je dit.

— Oh ! ce genre de renseignements n’est pas difficile à obtenir quand on a de l’argent et qu’on sait l’utiliser.

— Laissez-moi donc vous féliciter d’avoir de l’argent et de savoir en faire bon usage. Mais où voulez-vous en venir ?

— À rien, sinon à vous montrer que je saurais vous retrouver tout aussi facilement si c’était nécessaire.

— Vous avez retrouvé Fenton ?

— Non, j’admets mon échec pour ce qui est de Fenton. Je finirais bien par le retrouver, naturellement, mais le temps presse et mon cher frère sait se rendre insaisissable quand il le veut. J’avais pensé que je le trouverais par votre intermédiaire, mais vous avez vous-même vécu dans l’ombre ces deux dernières années. Où étiez-vous ?

— Oh ! ici et là.

— Peu importe. La dernière fois que nous nous sommes vus, vous m’avez fait remarquer que vous possédiez des renseignements que je n’avais pas. C’est encore vrai à l’heure actuelle et ces renseignements, si nous en tirons parti comme vous le suggérez, présentent pour moi une certaine valeur. Je suis prêt à entendre vos conditions.

— Je vous les ai déjà dites ; vous ne vous les rappelez donc pas ? Vingt mille dollars, soit les quatre dixièmes d’un pour cent de cinq millions. Ce sont des conditions raisonnables et c’est mon dernier mot.

— Vous croyez que je vais vous remettre vingt mille dollars sur la foi de votre parole ?

— Non : la moitié maintenant, et l’autre moitié quand je vous apporterai la bague et le médaillon.

— Pas du tout ! Dix mille dollars, c’est une somme. Qu’est-ce qui vous empêcherait de l’empocher et de filer avec ?

— Ce n’est que la moitié de vingt mille et je ne filerai pas.

— Je vous donne deux mille dollars maintenant et le reste quand vous aurez rempli votre mission.

— Mettons cinq mille.

— Trois mille. Pas un sou de plus. C’est à prendre ou à laisser.

— Je prends.

Il a ouvert un tiroir pour en sortir une liasse, dont il a trié une partie qu’il a jetée sur le bureau de mon côté. J’ai rassemblé les billets et je les ai comptés. Trois mille dollars : tout y était.

Je lui ai demandé :

— Comment être sûr que je recevrai bien le reste ? Je ne pourrai pas porter plainte contre vous si vous ne me le versez pas.

Il a haussé les épaules :

— Et moi, comment puis-je savoir si vous ferez bien ce que vous vous êtes engagé à faire ? Je tente ma chance, à vous de tenter la vôtre.

— Je vous ai promis de vous apporter la bague et le médaillon, et je le ferai.

— Quand vous me les apporterez, je vous remettrai le reste de l’argent.

Il n’y avait rien à redire à ça. J’ai fourré les billets dans ma poche comme si c’était du vulgaire papier, et je suis parti. Knox ne m’a dit ni au revoir, ni bonne chance. Rien. Et aucun de nous deux, bien entendu, n’a jamais prononcé le mot meurtre au cours de la conversation. J’étais dégoûté de Saint Louis, qui avait perdu pour moi tout attrait, mais j’y ai tout de même passé la fin de la journée et la nuit. Le lendemain, j’ai acheté une Chevrolet d’occasion pour douze cents dollars, que j’ai payés comptant, et en route pour Barbour Springs.

J’y suis arrivé dans la soirée, la veille du jour où Fenton Kessler devait être relâché. À l’unique hôtel de la ville, j’ai pris une chambre donnant sur la pelouse du palais de justice et d’où je pouvais voir, un peu plus loin, la prison dans laquelle je venais de faire un petit séjour et où Fenton Kessler se trouvait encore.

C’étaient une jolie prison et une ville sympathique, mais il n’y avait pas grand-chose à faire dans l’une comme dans l’autre. J’ai dîné à l’hôtel, je suis allé ensuite prendre un verre au bar, puis j’ai été me coucher. Le lendemain, après le petit déjeuner, je suis monté dans la Chevrolet et j’ai fait le tour de la place pour me rendre à la prison. J’ai garé la voiture au bord du trottoir d’en face et j’ai regardé ma montre. Il était près de neuf heures : les prisonniers libérés n’allaient pas tarder à sortir.

Dix minutes plus tard, en effet, j’ai vu paraître Fenton Kessler. Il est resté debout quelques instants en haut des marches de l’entrée puis, sans regarder de mon côté, il est descendu et a suivi la rue en direction de la place. J’ai donné un coup de klaxon pour l’appeler, mais il ne s’est pas arrêté, n’a même pas tourné la tête ; alors, j’ai corné de nouveau, un peu plus longtemps, et cette fois il s’est arrêté, a jeté un coup d’œil derrière lui, m’a vu et est retourné sur ses pas pour traverser la rue et venir à l’endroit où était garée ma voiture. En me reconnaissant, il avait eu une expression de surprise ; mais cette expression avait disparu quand il est arrivé près de moi et il arborait seulement un sourire tranquille sur ses lèvres vermeilles.

Je lui ai demandé s’il avait bien reçu les trois cents dollars.

— Oui, m’a-t-il répondu, merci.

— Quelle belle fille, cette Wilsey Drew ! Tu es un petit veinard !

— Oui, elle me plaît. Tu as l’air de te débrouiller pas mal, a-t-il ajouté en évaluant du regard la Chevrolet modèle 1956.

— Pas mal, en effet. J’ai touché une avance sur un travail que je dois faire.

— Sans blague ? Ça doit être un bon job ?

— Le meilleur que j’aie jamais eu. Monte, je vais te raconter ça.

— J’ai envie de boire une bière bien fraîche. Il y a un mois que ça me tient et ça devient pressant.

— Il y a sur la route un bistrot qui a l’air sympathique. Je suis passé devant hier pour venir ici. Veux-tu que nous y allions ?

— D’accord, c’est une bonne idée.

Il est monté à côté de moi. J’ai fait demi-tour et ai traversé la ville pour rejoindre la grand-route où, à un kilomètre cinq cents à peu près, se trouvait le bistrot. Celui-ci était ouvert, mais il n’avait pas l’air d’un établissement qui fait de grosses affaires. À vrai dire, avant notre arrivée, il n’y avait pas un chat : que le barman derrière le comptoir, mais personne pour lui commander une bière. Le pick-up était prêt à jouer : il attendait seulement que quelqu’un glisse dix cents dans la fente pour le mettre en marche. Les banquettes étaient vides, la salle mal éclairée et il faisait un peu froid. Nous sommes entrés tout de même et nous nous sommes assis l’un en face de l’autre, puis nous avons fait signe au barman de nous apporter deux demis. La bière était fraîche et bonne. Nous en avons bu chacun une, sans nous dire un mot, et en avons commandé deux autres. Puis la soif de Fenton, qui durait depuis trente jours, s’étant un peu calmée, il m’a demandé :

— Comment as-tu trouvé la vie à Saint Louis ?

— Pas marrante.

— C’est vrai ? Moi, je l’ai trouvée agréable.

— Ça aurait pu être plus drôle si j’avais eu plus d’argent.

— L’argent aide toujours.

— Toujours.

— J’aimerais bien retourner là-bas, a-t-il dit.

— Eh bien, tu n’en as plus pour longtemps maintenant.

— Non, tant mieux ! Comment va Wilsey ?

— Très bien, je crois. Je ne l’ai vue que deux fois : l’une quand je suis allé lui demander de l’argent pour toi, et l’autre quand je suis allé le chercher.

— Pourquoi es-tu revenu ici ? Simplement pour me demander si j’avais bien reçu les trois cents dollars ?

— Non, c’est à cause de ce travail que je dois faire et dont je vais te parler.

— Alors, de quoi s’agit-il ?

— Eh bien, figure-toi que ta petite amie n’est pas la seule personne que j’aie vue pendant que j’étais à Saint Louis.

— Il y a là-bas un million d’habitants environ. Tu as dû en rencontrer un certain nombre.

— Je veux parler de ton frère.

Il était assis, les coudes sur la table, les mains entourant son verre frais et, pendant quelques secondes, nous sommes restés tous les deux figés dans une immobilité absolue. Fenton a regardé le fond de son verre, puis il a relevé ses yeux doux et rêveurs, tandis que ses lèvres continuaient à sourire dans la pénombre, et il a dit d’un air étonné :

— Knox ? Tu es allé voir Knox ?

— Oui, deux fois.

— Je pense que tu lui as fait mes amitiés ?

— Il m’a demandé de tes nouvelles. Je lui ai dit que tu allais bien.

— Ça lui a fait plaisir, j’en suis sûr. Mais je ne suppose pas que tu sois allé le voir simplement pour lui faire un rapport sur ma santé. Pourquoi y as-tu été ?

— J’estimais être à même d’effectuer pour lui un petit travail qu’il serait disposé à rétribuer.

— Et il t’a engagé pour ce travail.

— Parfaitement. Il m’a même versé trois mille dollars d’avance.

— Ça doit être un travail important ! Qu’est-ce qui peut bien avoir assez d’importance aux yeux de Knox pour qu’il accepte de payer trois mille dollars d’avance ?

— Te tuer.

L’immobilité est revenue pendant quelques secondes. Mais, sur le visage basané de Fenton, il ne s’est produit aucun changement d’expression perceptible et, à le regarder, on aurait pu croire que j’avais parlé de tuer un poulet pour le déjeuner du dimanche.

— Je me doutais que c’était de ça qu’il s’agissait, a-t-il dit enfin.

— J’étais sûr que tu y penserais. Tout bien considéré, c’est logique.

— En fin de compte, ce sera peut-être un job plus important que tu ne le croyais.

— J’en doute.

— Mais tu ne trouves pas que tu as eu tort de m’en parler ? Ça va me mettre sur mes gardes.

— Je ne crois pas.

— Puisque tu t’es montré aussi franc avec moi jusqu’ici, tu vas peut-être me dire maintenant comment tu comptes t’acquitter de ta tâche ?

— Je n’ai pas l’intention de m’en acquitter du tout. J’ai un plan, que je vais t’exposer si ça t’intéresse.

— Ce sera long ?

— Non, ça ne prendra que quelques minutes.

— Dans ce cas, nous ferions bien de commander deux autres bières.

J’ai fait signe au barman, qui a apporté la commande. En retournant vers le bar, il a glissé une pièce dans la fente du tourne-disques et une musique douce, pour instruments à cordes, s’est fait entendre.

— Voici mon plan, ai-je dit à Fenton. Je dois toucher dix mille dollars pour te tuer. J’estime qu’il m’en faudra deux mille pour couvrir mes dépenses, y compris l’achat de la Chevrolet. Pour la moitié de la différence, c’est-à-dire quatre mille, je t’achète la bague et le médaillon. Je les apporte à ton frère pour preuve de ta mort, et tu me rends le service de faire le mort jusqu’à ce que tu aies atteint tes vingt-cinq ans et que tu sois devenu riche et hors de danger. De toute façon, il faut bien que tu te tiennes hors du circuit, de sorte que ça ne changera pas grand-chose à ta situation, et les quatre mille dollars que tu toucheras devraient t’aider à passer le temps d’une manière plus confortable. De plus, à ton point de vue, ce serait une bonne blague à faire à ton frère.

— C’est vrai, a-t-il dit d’un ton rêveur, ce serait une très bonne blague à faire à Knox, mais, à la fin du compte, ça pourrait bien devenir une sale blague pour toi. Knox est dangereux, et il n’oublie jamais quand on lui a joué un mauvais tour.

— Je vais en courir le risque.

— C’est ta vie qui est en jeu. Si tu veux la risquer, c’est ton affaire. Mais il y a quelque chose qui m’intrigue. Tu n’es pas – je m’excuse de te le dire – un type particulièrement moral. Il me semble donc que le plus simple pour toi serait de me tuer et de garder la totalité de l’argent.

— Ce n’est pas mon genre. J’ai déjà tué un certain nombre de gars de sang-froid en Corée, quand on nous distribuait des médailles pour ça, et j’ai zigouillé un jour un type accidentellement, au cours d’une bagarre à San Francisco. Mais je ne tuerais jamais quelqu’un exprès, en risquant pour ça la peine capitale. Je ne suis pas assez veinard : j’aurais des ennuis. Je vais courir ma chance avec Knox pour quatre mille dollars plus mes frais, mais pas me lancer dans un meurtre, que ce soit pour quatre, dix ou vingt mille.

— Et si je refuse de faire le mort… ?

— Je garderai ce que j’ai reçu et je m’enfuirai avec, aussi vite et aussi loin que je pourrai.

— Et si j’accepte ?

— J’emporterai ta bague et ton médaillon à Saint Louis et je les remettrai à ton frère en lui annonçant ta mort. Je récolterai sept mille dollars : c’est le solde de ce qu’il m’a promis. Nous nous retrouverons, toi et moi, où et quand tu voudras, pour régler nos comptes : quatre mille pour moi, et autant pour toi. Voilà tout.

— Mais comment savoir si tu reviendras bien pour régler les comptes ?

— Est-ce que je ne t’ai pas envoyé les trois cents dollars de Wilsey ?

— Il y a une différence entre trois cents et quatre mille. Une grande différence, même.

— Ton frère m’a demandé comment il pouvait être sûr que je ferais bien le travail pour lequel il me paie. Je te répondrai ce que je lui ai répondu : Il faut me faire confiance.

— Ce qui, à la lumière des événements, est plutôt cocasse. Laisse-moi te dire que la façon dont tu agis envers Knox n’inspire guère confiance.

— En affaires, une seule duperie suffit : si on se met à les accumuler, on n’en sort plus. Je t’ai dit que je reviendrai avec tes quatre mille dollars, et il faut que tu me croies sur parole. D’ailleurs, tu n’as à perdre dans l’histoire qu’une bague et un médaillon. Tu pourras passer les prochains mois à l’abri, en vivant sur ce que je t’aurai remis, c’est-à-dire les frais payés par frère Knox. À toi de choisir.

— Tu as raison, je n’ai pas grand-chose à perdre. Tu connais la région des Ozarks ?

— J’ai lu un livre de Vance Randolph là-dessus.

— Ce n’est pas ça qui a pu t’en donner une idée bien précise. C’est une région montagneuse, au sud-ouest du Missouri, qui est considérée comme assez chic. Mon père, qui aimait la pêche, s’y était fait construire, au bord du lac Norfolk, une petite maison où il passait tous ses week-ends. La maison est toujours là, elle appartient toujours à ma famille, mais personne n’y va plus jamais. J’ai l’intention d’aller y passer le reste de l’été. Tu pourrais m’y déposer en allant à Saint Louis : ça ne te ferait jamais qu’un détour de deux cents kilomètres, pas plus. Après avoir réglé tes affaires avec Knox, c’est là que tu viendrais me rejoindre pour me remettre mes quatre mille dollars.

J’ai demandé :

— Quand veux-tu partir ?

— Dès que j’aurai bu ma bière.

— Très bien. Mais il faut d’abord que je retourne en ville pour prendre mes bagages et payer ma note d’hôtel.

— Je t’accompagne.

Nous sommes retournés à l’hôtel, où j’ai signé le registre des départs et pris mes affaires et, vingt minutes après, nous étions de nouveau sur la grand-route. Nous avons roulé longtemps et, vers quatre heures de l’après-midi, nous avons atteint les premiers contreforts des vieilles montagnes qu’on appelle les Ozarks. Nous les avons traversées au moment où la nuit commençait à tomber et, en fin de journée, nous sommes arrivés en vue du lac Norfolk et nous l’avons longé jusqu’à la maison des Kessler.

C’était une de ces maisons d’un rustique luxueux, composée d’une longue pièce de séjour ornée d’une énorme cheminée de pierre, de quatre chambres avec salle de bain et d’une cuisine très moderne. Comme Fenton n’avait pas la clef, il a forcé la fenêtre d’une des chambres pour aller ouvrir la porte, de l’intérieur. Puis il m’a dit que le prochain village était à près de trois kilomètres et qu’il irait bien faire quelques provisions si je lui prêtais la Chevrolet. J’ai accepté et, une demi-heure plus tard, il était de retour avec du ravitaillement pour plusieurs jours. Mais nous n’avons pas pris la peine de faire de la cuisine : nous nous sommes contentés d’une tasse de café avec des sandwiches au corned-beef, après quoi nous avons préparé deux lits et sommes allés nous coucher. Le lendemain, je me suis levé de bonne heure et suis parti pour Saint Louis en suivant l’itinéraire que Fenton m’avait tracé. J’y suis arrivé dans l’après-midi et suis descendu au même hôtel que la première fois.

J’ai essayé d’appeler le bureau de Knox Kessler, mais je pensais bien que personne n’y serait à une heure pareille, et j’avais raison. J’ai retéléphoné le lendemain matin, à dix heures précises, et une voix de femme m’a répondu – probablement celle de la rouquine musclée. Je me suis nommé et ai demandé à parler à M. Knox Kessler ; elle m’a répondu qu’elle allait voir s’il était là et, au bout d’un moment, je l’ai eu au bout du fil.

— Monsieur Ryst ? m’a-t-il demandé.

— Lui-même. Je me suis absenté quelques jours, mais je suis rentré hier.

— Vous avez les objets dont nous avons parlé ?

— Je les ai.

— Très bien. Venez me voir cet après-midi à deux heures, je vous prie, pour que nous puissions régler nos comptes.

Il a raccroché et moi aussi. À deux heures précises, j’arrivais chez lui, et la rouquine m’introduisait dans son bureau. Knox s’était levé pour m’accueillir. J’avais la bague et le médaillon, enveloppés dans un mouchoir, dans la poche droite de mon veston, et je les ai posés sur le bureau. Knox a fait un pas en avant pour examiner les bijoux de plus près, la tête un peu penchée, mais le dos et les mains conservant leur attitude rigide.

— Ces objets appartenaient à votre frère, lui ai-je dit. Il est mort jeune, le pauvre garçon : il n’avait pas encore vingt-cinq ans ! J’ai pensé que vous aimeriez garder ces bijoux en souvenir de lui.

Il a pris le médaillon, l’a ouvert, et a regardé pendant un moment le visage souriant d’une femme aux cheveux bruns et aux yeux noirs comme ceux de son fils cadet. Puis il l’a refermé avec un bruit sec, l’a reposé sur le mouchoir à côté de la bague et a pris dans un tiroir une lourde enveloppe beige qu’il a jetée sur le bureau. Puis il m’a dit avec une sorte de précision sèche et dégoûtée :

— Le montant y est, en gros billets car il s’agit, vous le savez, d’une assez forte somme. Vous pouvez compter si vous le désirez.

Je ne me suis pas fait prier. J’ai compté : trente-quatre billets de cinq cents dollars, ça faisait bien dix-sept mille. Knox Kessler m’observait. Il ne souriait pas vraiment, mais il en donnait l’impression – et cette impression n’était pas du tout agréable.

— Vous êtes satisfait, monsieur Ryst ? m’a-t-il demandé.

— C’est bien la somme dont nous étions convenus.

— Vous savez, j’espère, quelles conséquences entraînerait pour vous le fait de tromper ma confiance ?

— Je le sais.

— Dans ces conditions, j’aimerais éclaircir avec vous un dernier point avant de mettre un terme à notre association, avec l’espoir que nous n’aurons plus jamais l’occasion de nous revoir. Je ne me soucie pas d’entendre les détails que vous pourriez me donner sur la façon dont vous avez rempli votre mission ; il vaut mieux, d’ailleurs, que je ne les connaisse pas. Mais je voudrais savoir tout au moins si cette opération risque d’avoir des suites.

— Vous voulez dire une enquête de police ?

— Non, car s’il y a enquête, c’est vous que ça regarde, pas moi, soyez-en certain. Ce que je veux savoir, c’est s’il est opportun de réclamer le corps.

— Il n’en est pas question. Voulez-vous un rapport sur la façon dont j’en ai disposé ?

— Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas connaître les détails. Vous avez touché votre argent, monsieur Ryst. Je présume que vous avez bien fait ce pour quoi vous étiez payé. C’est un plaisir pour moi de vous dire adieu.

J’ai quitté le bureau et suis passé devant la rouquine pour descendre l’escalier. C’est seulement dans la rue, sous le soleil pourtant chaud, que je me suis aperçu que j’étais trempé d’une sueur glacée et que le froid me pénétrait jusqu’aux os. J’éprouvais une forte envie de quitter la ville, comme si je m’y étais soudain trouvé en danger, mais, en même temps, j’avais le vif désir de tenter de nouveau ma chance auprès de Wilsey Drew.

En traversant Forest Park au volant de ma Chevrolet, je sentais dans ma poche droite le poids de l’enveloppe beige qui semblait devenir de plus en plus lourde, et je me suis demandé où j’allais bien pouvoir la mettre pour qu’elle soit en sûreté. Car on ne peut guère avoir l’esprit libre quand on porte sur soi une telle somme. Je ne pouvais pas la laisser dans l’auto, bien entendu, et j’ai fini par la faire passer dans la poche intérieure de mon veston, où je l’ai sentie peser de plus en plus.

Wilsey n’était pas chez elle, et j’ai eu la sensation déprimante qu’elle n’y avait jamais été et que j’avais seulement vu en rêve une fille séduisante aux cheveux courts, aux lèvres roses et aux yeux myopes, qui ne vivait pas dans un monde réel. À la perspective d’une longue soirée solitaire, sans la moindre distraction, j’ai décidé de quitter cette ville que je n’aimais pas. Je suis donc retourné payer ma note d’hôtel et me voilà reparti. J’ai roulé tant qu’il a fait clair et me suis arrêté pour passer la nuit dans un hôtel en bordure de route. Dans ma chambre, j’ai pris dix mille dollars sur la liasse contenue dans l’enveloppe, et j’en ai fait un rouleau bien serré que j’ai entouré d’un élastique. J’ai remis dans l’enveloppe pour faire huit mille dollars, mille dollars, que j’ai tirés de ma poche, soit un tiers de l’avance reçue. Le lendemain matin, j’ai enveloppé le rouleau de billets dans un chiffon et l’ai mis dans le casier à gants de la voiture. Il était à peine midi quand je suis arrivé au bord du lac Norfolk, chez Kessler.

J’ai éprouvé un choc en voyant, devant la maison, une Oldsmobile grise portant la plaque d’immatriculation de Saint Louis, et j’ai eu soudain le pressentiment d’un danger. J’étais sur le point de faire demi-tour pour ficher le camp, lorsque Fenton Kessler est venu sur le pas de sa porte en levant la main pour me saluer d’un geste désinvolte. Je suis descendu de voiture et l’ai regardé attentivement en lui demandant :

— À qui est cette Olds ?

— Entre et tu verras, m’a-t-il répondu.

J’ai monté les marches du perron pour entrer dans la salle de séjour et là, j’ai vu qui ? Wilsey Drew, en pantalon corsaire, étendue par terre devant l’énorme cheminée, un sourire boudeur sur ses lèvres roses et ses grands yeux myopes tournés vers la tache confuse que je devais représenter pour elle.

— Bonjour, Troy Ryst, m’a-t-elle dit. Fen et moi avions fait un pari à votre sujet. Il affirmait que vous viendriez et, moi, je disais le contraire.

— Vous avez perdu.

Fenton Kessler s’est approché d’elle avec un sourire plein d’amour.

— Wilsey est un trésor, m’a-t-il dit. J’espère que ça ne t’ennuie pas que je l’aie fait venir ici ? Je suis resté longtemps séparé d’elle et j’ai soudain éprouvé le besoin de la revoir. Tu te rappelles que, le soir de notre arrivée à Norfolk, je suis allé faire les courses au village ? C’est à ce moment-là que je lui ai téléphoné. Assieds-toi, Ryst. Tu veux boire quelque chose ?

— Non, merci. J’ai encore une longue route à faire et il faut que je reparte tout de suite. Je me suis arrêté simplement pour que nous puissions régler nos comptes.

— Comme tu voudras. Tout s’est bien passé ?

— Comme sur des roulettes. Ton frère est expéditif en affaires.

— Je connais bien la manière dont mon frère traite les affaires ! Tu as l’argent ?

— Le voici. Huit mille dollars. Tu peux compter ta part.

J’ai posé l’enveloppe beige sur une table. Wilsey Drew s’est étirée, a bâillé, puis s’est levée pour aller vers la porte d’une des chambres, en disant :

— Excusez-moi : les affaires m’ennuient.

Elle est sortie et Fenton s’est approché de la table pour tirer les billets de l’enveloppe. Il les a comptés un par un, puis il en a pris la moitié pour en raire une pile bien nette. À ce moment-là, Wilsey est revenue, tenant à la main un fusil. Elle l’a tendu à Fenton, qui m’a mis en joue.

— Mais… qu’est-ce qui te prend ? ai-je demandé, haletant.

— Eh bien, voilà : Wilsey et moi avons parlé de toi et nous avons décidé qu’on ne pouvait pas te faire confiance.

— Mais je suis venu, et voici l’argent. J’ai respecté les conditions du marché !

— Tu crois ? a-t-il dit d’un air goguenard, en souriant toujours. Il y a de l’argent, mais la question que nous nous posons, Wilsey et moi, c’est de savoir s’il y a bien tout l’argent. Nous estimons qu’un type qui nous a déjà refaits de cent dollars est bien capable de nous rouler encore s’il en a l’occasion. Pas vrai, Wilsey ?

— C’est exactement ce que nous avons pensé.

J’avais l’estomac noué, la gorge serrée, mais je me suis efforcé de rire comme si je considérais qu’un pauvre billet de cent dollars ne signifiait pas grand-chose, et j’ai expliqué :

— J’ai doublé ma commission parce que j’ai dû passer une semaine à Saint Louis et que j’ai eu des frais. D’ailleurs, tu es mort, maintenant, mon vieux, et voilà le salaire que tu as touché pour mourir. La moitié de huit mille dollars, c’est tout ce qu’il y a.

— Dans ce cas, a-t-il dit, tu ne vois pas d’inconvénient à ce que Wilsey te fouille ?

— Aucun inconvénient. Je ne connais personne au monde par qui j’aimerais mieux être fouillé.

— Merci, a dit Wilsey. Ça sera plus facile si vous tenez les bras en l’air.

J’ai levé les bras au-dessus de ma tête pendant qu’elle fouillait mes poches et explorait la doublure de mes vêtements d’une main habile, dont j’avais espéré éprouver le toucher d’une façon plus agréable. Elle n’a pas trouvé d’argent, bien sûr, sauf un peu de menue monnaie. Mais, quand elle a terminé ses recherches, elle tenait à la main un objet dont la vue a fait se resserrer encore le nœud qui m’étreignait l’estomac, à l’endroit que visait toujours le canon du fusil. Et cet objet, c’était un anneau portant deux clefs, dont l’une était celle du casier à gants de la Chevrolet.

— Il n’a rien sur lui, a-t-elle dit.

— Je le pensais bien, a répondu Fenton en haussant les épaules sans cesser de sourire. Ce sont des clefs que tu as dans la main, Wilsey ? Tu devrais tenir compagnie un moment à Troy pendant que je vais fouiller sa voiture.

Wilsey a opiné.

— Avec plaisir. Nous n’avons pas encore eu l’occasion de faire vraiment connaissance, n’est-ce pas, Troy ?

Elle s’est approchée de Fenton pour lui tendre les clefs et prendre le fusil. Mais, avant de procéder à cet échange, elle a tiré de sa poche une paire de lunettes roses qu’elle s’est mise sur le nez en disant :

— Comme ça, j’y verrai mieux pour lui tirer dessus si c’est nécessaire.

Kessler lui a adressé un nouveau sourire amoureux avant de sortir, avec les clefs. J’ai bien pensé à sauter sur Wilsey pour lui arracher le fusil des mains, mais, en regardant le doux sourire de ses lèvres roses sous l’éclat des lunettes qui dissimulaient ses beaux yeux myopes, j’y ai renoncé. Je n’ai jamais éprouvé autant de respect pour un soldat coréen derrière sa mitrailleuse que pour cette fille derrière son fusil.

— J’avais rêvé, pour vous et moi, de choses plus agréables, lui ai-je dit.

— Tant pis pour vous, a-t-elle répondu, je les connaîtrai avec Fen.

— Vous feriez bien de vous dépêcher : il y a de grandes chances pour qu’il ne vive pas vieux !

— Vous croyez ? Moi pas, et Fen non plus. Nous estimons qu’un homme ne peut pas mourir deux fois avant d’avoir atteint sa vingt-sixième année. Nous avons l’intention d’aller passer quelques mois ensemble dans le Sud. Avez-vous jamais été à Acapulco ? Ou à Rio ? On dit que la vie y est très agréable. Grâce à vous, nous pourrons voyager en première classe.

Je lui ai dit des injures, mais elle n’en a pas paru offensée. Elle a plissé les lèvres comme pour donner un baiser au moment où Kessler entrait, tenant les clefs d’une main et le petit rouleau de l’autre. Il a jeté les clefs par terre, à mes pieds, et a mis le rouleau dans sa poche, en disant :

— Quelle honte, Troy !

Je me suis traité – intérieurement – de tous les noms.

— Oui, quelle honte ! a répété Wilsey.

Mais Fenton a repris : « Il a été froissé dans ses sentiments, voilà tout. L’ennui avec Troy, c’est que c’est un type fondamentalement simple, un pur. Il n’a encore jamais eu l’expérience de gens de notre espèce. Tu devrais prendre garde à tes fréquentations, Troy. »

Il est allé prendre les huit mille dollars sur la table et s’est mis à tripoter un moment les billets d’un air distrait.

— Les bagages sont dans ma voiture, a dit Wilsey. Allons-nous-en, Fen.

— Je me demandais seulement, a-t-il répondu du même air absent, combien de ces billets il serait juste de prendre.

— Prends-les tous, a dit Wilsey.

— Non, je trouve que ce ne serait pas équitable. Après tout, Troy nous a rendu service, il faut le reconnaître. Ça ne nous gênera pas beaucoup de lui laisser un billet de mille. À vrai dire, je l’aime bien, Troy, et je tiens à ce qu’il garde un bon souvenir de moi.

L’attention de Wilsey était distraite. Du moins, c’est ce qu’il m’a semblé, et j’ai jugé que c’était le moment ou jamais de faire quelque chose pour me tirer de là. C’est pourquoi j’ai bondi sur elle pour lui arracher le fusil, mais j’ai glissé, perdu de la vitesse, et elle a fait preuve de réflexes dont je ne l’aurais pas crue capable. Elle m’a flanqué un coup de crosse sur le crâne, et j’ai eu l’impression que ma tête explosait, et que je sombrais dans un profond abîme. Quand je suis revenu à moi, longtemps après je crois, et que j’ai émergé de l’obscurité sinon de la douleur, j’étais seul dans la maison. Le billet de mille pour services rendus se trouvait bien en évidence sur la table, et le couple hors série était parti pour Acapulco ou pour toute autre destination.

Il y a déjà quelque temps que tout ça s’est passé et je n’ai jamais revu ni Wilsey ni Fenton. J’aurais voulu envoyer une carte à celui-ci pour ses vingt-cinq ans, mais, ne sachant pas où l’adresser, je m’en suis abstenu et ça vaut peut-être mieux. Fenton est un type sympathique dans son genre, mais on ne peut pas avoir confiance en ces Kessler et il est préférable qu’ils ne sachent pas où je suis, ni même où je me trouvais récemment. Je me déplace beaucoup, je vais d’une ville à l’autre et, somme toute, je ne mène pas une vie désagréable. La seule chose qui me gène, c’est cette impression de froid dans le dos que je ressens chaque fois que j’ouvre une porte, ou que je passe d’un endroit clair dans un sombre, ou, tout simplement, que je marche dans la rue le soir. On s’habitue à vivre avec cette impression, bien sûr, mais on ne peut s’empêcher de se demander pour combien de temps encore.

 

Motive : $ 5 000 000.

Traduction de Denise Hersant.