JE SUIS MORT, CHÉRIE
par O.H. Lesue
Le wagon était couché sur la voie. Dans quelques instants les flammes allaient jaillir. Je rampai sous l’amoncellement de tôles tordues, sans me préoccuper des fragments brûlants de verre et de métal, sur lesquels se posaient mes mains et mes genoux.
Enfin, je sentis un souffle d’air frais sur mon visage, et aussitôt je me mis debout. Je brossai tant bien que mal mes vêtements couverts de poussière. Avec un rugissement de bête sauvage, le feu prit derrière moi et je me hâtai de m’éloigner.
Il y avait à peine dix minutes que la première voiture avait quitté les rails dans un tintamarre infernal, entraînant le reste de l’express de Boston contre le remblai, mais déjà la foule était là. Rien n’attire les badauds comme le sang et les jeux de balle, et les tentes du carnaval étaient déjà plantées. Ils braquaient des projecteurs sur cette scène de cauchemar, se lançant des appels, martelant le métal tordu pour atteindre les survivants. Ils étaient vraiment à leur affaire.
Je me sentais plutôt mal en point, mais du moins n’avais-je rien de cassé. Une fois n’est pas coutume : j’avais eu de la chance ! Dans les derniers mois, j’avais collectionné les catastrophes. Aussi, lorsque j’avais senti le wagon osciller et tanguer dans un bruit d’enfer je m’étais dit : cette fois, mon vieux, tu es bon c’est la fin.
Mais je me trompais. Là-haut, sans doute, quelqu’un avait décidé que je pouvais encore affronter quelques années de tribulations. Les secousses m’avaient projeté contre un sofa de cuir qui s’était renversé sur moi. Lorsque les projectiles meurtriers avaient commencé à tomber du plafond, je me trouvais dans un abri individuel. Tous les autres voyageurs du compartiment – même l’ivrogne en complet voyant qui m’avait payé trois verres pour obtenir le privilège de me raconter sa vie – avaient eu beaucoup moins de chance. Ils étaient au milieu du brasier. À cette pensée, je sentis mon estomac se crisper… Mieux valait ne pas y penser.
Je sentis mes pieds glisser le long d’une pente et je levai les bras pour garder mon équilibre. À quelques mètres plus loin, une pelle à la main, un homme en chemise blanche, mais souillée, me héla.
— Hé ! Monsieur ! ça va ?
— Oui, dis-je, ça va très bien !
— Vous en êtes sorti juste à temps. On monte un poste de secours un peu plus loin. Croyez-vous pouvoir y arriver ?
— Certainement. Où sommes-nous ? Comment s’appelle cette ville ?
— Nous sommes juste à la sortie de Hopkins Falls. De la ville nous avons entendu le bruit de la catastrophe. On aurait dit une bombe.
Il partit en courant. Son visage était blanc sous l’éclat des projecteurs. Je me dirigeai vers le poste de secours, et un jeune gars en uniforme blanc couvert de taches me soutint pour entrer dans la tente. Une matrone était assise devant un bureau un classeur à la main. On eût dit qu’elle s’apprêtait à tenir le rôle de juge dans une exposition d’horticulture. Elle me demanda mon nom.
— Je ne sais plus, dis-je. Je m’appuyai sur le bureau, feignant un étourdissement. Pour quelque raison mal définie, je répugnais à donner mon nom à cette mémère glaciale.
— Jerry ! glapit-elle.
L’employé en blanc prit mon bras et sourit.
— Ça a l’air d’aller, mon vieux. Vous pouvez vous vanter d’avoir eu de la chance.
— Oui, dis-je faiblement, j’ai eu de la chance !
Un personnage ventru, en veste à carreaux, pénétra dans la tente.
— Nous organisons un hôpital provisoire en ville, dit-il, si vous avez des cas graves, embarquez-les dans le camion de Jake. Lincoln City envoie son ambulance.
L’employé me conduisit à l’extérieur et, pour la première fois, j’aperçus les rangées de morts et de blessés étendus sur le sol. Cette vue ne fit aucun bien à mon estomac.
— Écoutez-moi, je veux m’en aller d’ici…
— Certainement, Monsieur. Des voitures et des camions vont arriver. Nous sommes à quatre cents mètres à peine de la ville.
— Je vais marcher, dis-je, je me sens parfaitement bien, je vous assure. Cela ne me vaut rien de rester traîner ici.
Il haussa les épaules :
— Comme vous voulez…
Il m’indiqua le chemin, et je dirigeai mes pas de ce côté. La chance me favorisa une fois encore. Une antique Ford approchait. Une tête barbue surgit de la portière et m’offrit une place à ses côtés. J’acceptai. L’homme me harcelait de questions sur la catastrophe, mais je feignis d’être trop commotionné pour répondre, et il finit par se taire.
Ce n’était pas une ville bien importante. Il y avait une grappe de maisons qui s’épaulaient mutuellement pour ne pas tomber, et la seule enseigne lumineuse de l’endroit était justement celle que je cherchais. Une série de lampes électriques épelaient le mot HOTEL. Je m’extirpai de la Ford et fis un signe d’adieu au barbu, puis je parcourus des yeux la grand-rue. Ce genre de bourg méritait le respect. C’était la terre d’élection pour les agneaux bien gras, qui permettaient aux individus de mon acabit d’exercer leurs talents dans le maniement de la tondeuse. Je faillis tirer respectueusement mon chapeau. Cette pensée me réconforta ; je ris et poussai la porte de l’hôtel.
Il me fallut un certain temps pour découvrir le préposé aux entrées, dissimulé derrière les plants de caoutchouc du hall. C’était un personnage filiforme, qui portait un gilet à l’ancienne mode dont les emmanchures s’enfonçaient dans ses étroites épaules. Il me regarda curieusement, et fit pivoter le registre dans ma direction ; je ne pus réprimer un gloussement en voyant la page vide ; ce n’était pas exactement à ce genre d’établissement qu’aurait pu s’intéresser Conrad Hilton, le propriétaire de la chaîne du même nom. Lorsque je demandai une chambre avec salle de bain, le concierge faillit avaler son dentier. Il avait dû me prendre pour un frère de misère. Mon complet veston de chez les frères Brooks était couvert de débris divers. Je m’inscrivis sur le registre sous le nom de Benedict Arnold, et me rendis à la chambre miteuse, au deuxième étage.
Les ressorts du lit antique émirent un soupir rouillé lorsque je les accablai de mon poids. Mais leurs plaintes me laissèrent indifférent. Le sommeil me frappa comme un direct au menton.
*
* *
Je me réveillai avec une douleur à la hanche. J’y portai la main craignant une fracture. Ce n’était heureusement que mon portefeuille dans la poche de mon pantalon. Je me redressai sur mon séant et tirai le portefeuille.
Il contenait cent cinquante dollars. Je rangeai les billets un par un sur le lit, dans le clair rayon de soleil qui filtrait à travers la fenêtre poudreuse, et les recomptai de nouveau. Cent cinquante dollars, ce n’était pas mal. J’avais le temps de voir venir.
Je décrochai le téléphone intérieur. Il me fallut attendre cinq minutes pour obtenir une réponse. Je demandai du café, des toasts et les journaux, pensant que si l’on accédait à deux de mes trois exigences, je pourrais m’estimer heureux. Puis je m’étendis sur le dos, tirai une cigarette du paquet écrasé qui se trouvait dans ma poche et fumai dans un silence propice à la réflexion.
Une demi-heure plus tard, le jeune homme au gilet entra dans la chambre avec des toasts spongieux, du café anémique et un exemplaire du journal local – qui comportait en tout quatre pages. Je ne me plaignis pas du service. (Pourquoi augmenter le confort du prochain client ?) Mais le garçon attend toujours mon pourboire.
Puis je pris le journal. La catastrophe de chemin de fer tenait toute la page ; jamais on n’avait vu pareil événement dans la bourgade, depuis que le cochon avait mangé un bébé. Je négligeai la prose du William Allen White local, truffée de lignes à l’encre rouge, pour me précipiter sur la liste des victimes. Elle n’était pas complète, mais j’y trouvai ce que je cherchais. Je n’aurais pas échangé pour tout l’or du monde le plaisir de voir ce nom à cette place.
Je débarrassai le lit des papiers qui l’encombraient et je saisis de nouveau le téléphone. Cette fois, mon jeune ami était à son poste. Je lui dis que je voulais faire un appel à longue distance – ce qui parut l’impressionner – et il me mit en liaison avec l’opératrice.
— Je voudrais téléphoner à Mme Walter Gorse, dis-je, 1240 Lafayette Street à Boston…
Je donnai le numéro de téléphone de l’hôtel, et les ondes électriques se mirent à parcourir le pays. Les sons riches que le récepteur faisait parvenir à mon oreille me donnaient l’impression d’avoir retrouvé ma place dans l’humanité ; c’était bon de savoir que, là-bas, la civilisation existait toujours. Finalement, l’opératrice me donna la communication et une voix féminine dit :
— Allô ?
— Allô Myrna ?
— Qui est là ?
— Écoute, Myrna, y a-t-il quelqu’un près de toi ?
— Comment ? Je n’entends pas !
— Y a-t-il quelqu’un près de toi, dis-je avec impatience. Es-tu seule ?
— Oui. Qui est à l’appareil ?
— C’est moi, Walter.
Elle fit un ahhh de surprise et je ne pus m’empêcher de sourire.
— WALTER !
— C’est cela, dis-je, surprise ?
— Walter ! Dieu soit loué ! J’ai appris la nouvelle à la radio. Je ne savais pas si tu étais vivant ou mort…
— Je suis mort, chérie. Ne t’en fais pas pour cela.
— Comment ?
Je me rapprochai du téléphone.
— Myrna, écoute-moi très attentivement. On a commis une erreur ici. Une très grosse erreur, et nous allons en tirer profit. Comprends-tu ?
— Non !
— Écoute-moi bien et tu comprendras. Je suis inscrit sur la liste des victimes. On me croit mort. Comprends-tu ce que je dis ? On m’a porté mort !
— Comment ?
— Tu es bouchée, ma parole ! On a fait une erreur. On a identifié l’un des cadavres sous mon nom. Ce n’est peut-être pas tout à fait une erreur. J’ai échangé mon portefeuille avec celui d’un autre avant de m’extraire de mon wagon. Il a été brûlé au point d’être méconnaissable. Jamais on ne pourra réellement l’identifier.
— Mais pourquoi toutes ces complications, Walter, pourquoi ?
J’ai lu quelque part que les femmes possèdent 80 p. 100 de la fortune du pays. Il y a de quoi vous faire rêver. Je lui expliquai tout, par le menu, comme un mari est obligé de le faire, la plupart du temps, pour sa femme.
— Quelle est la seule chose de valeur que nous possédions ? demandai-je.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire !
— Tu sais bien, cette police d’assurance que je viens de souscrire. Vingt-cinq mille dollars… Vingt-cinq mille dollars, plus d’argent que nous ne pourrions en économiser pendant toute notre vie…
— Mais je ne pourrai pas toucher cette somme puisque tu es vivant !
Je regardai le cadran du téléphone : si Myrna avait été devant moi, je l’aurais étranglée.
— Mais je vais rester mort, Myrna, comprends-tu ? Tu vas prendre le deuil. Ensuite tu toucheras le chèque de vingt-cinq mille dollars de la compagnie d’assurances. Tu déposeras cet argent en banque. Nous attendrons un moment, après quoi, nous quitterons la ville. Toi, moi et l’argent. Comprends-tu maintenant ?
— Oui, dit-elle, après une pause qui me parut interminable. Je comprends, Walter.
— Très bien. Je te rappellerai bientôt.
— Bien Walter. Je ne sais pas si nous devrions faire une chose pareille. Mais c’est toujours toi qui…
— Au revoir Myrna !
Je raccrochai. Puis je saisis mon oreiller et l’étreignis comme un gosse fou de joie. Vingt-cinq mille dollars. La chance me souriait enfin. Ce n’était pas trop tôt !
*
* *
Les cent cinquante dollars durèrent une semaine. Ils me payèrent un nouveau costume au grand magasin local, ma chambre, ma pension, et un billet de chemin de fer pour Boston.
Je fis également l’emplette d’une valise en carton bon marché, pensant qu’un voyageur muni d’une valise se remarque moins dans une foule. Un vendredi matin, je mis l’annuaire téléphonique local, la Bible et une paire de serviettes dans la valise, et je descendis. Je réglai ma note et dis au revoir à mon ami au gilet.
— Au revoir, monsieur Arnold, dit-il.
Durant tout le trajet à la gare, je ne cessai pas un instant de rire.
En gare de Boston, je pénétrai dans une cabine téléphonique et j’appelai ma chère vieille Myrna.
— Tu es seule ? murmurai-je.
— Qui est à l’appareil ?
— Walter. Je t’avais dit que je te rappellerais.
— Où es-tu ?
— À la gare. Je viens d’arriver. Que s’est-il passé ?
Je pus l’entendre avaler péniblement sa salive.
— Ils m’ont fait parvenir ton… le corps. Les funérailles ont eu lieu mardi.
— Magnifique ! dis-je. Beaucoup de monde ?
— Non, pas trop. Sandy et Jane n’ont pas pu venir. Mais Doris et Tom étaient là. Maman voulait prendre l’avion, mais je lui ai télégraphié de ne pas se déranger. Tout cela parait stupide.
— Tu ne lui as rien dit ? demandai-je inquiet.
— Bien sûr que non. Que vas-tu faire maintenant ?
— Je n’en sais rien moi-même. Je suis fauché. Je n’ai même pas de quoi me payer une chambre d’hôtel.
— Mais tu ne peux pas venir ici…
Elle devenait intelligente, tout d’un coup.
— Je sais que je ne peux pas rentrer à la maison, Myrna. Mais il faut que je mange. C’est une loi de la nature. Alors je vais te dire ce qu’il faudra faire. Tu glisseras deux cents dollars dans une enveloppe que tu adresseras à John Nolan, aux bons soins de l’hôtel Montgomery. As-tu compris le nom ?
— Oui, John Nolan.
— N’écris pas ce nom ; tu es capable de t’en souvenir. John Nolan au Montgomery. Je vais m’y rendre ce matin. N’essaie pas de me joindre. Ce serait courir au-devant des ennuis. Compris ?
— Mais si l’on te reconnaît ?
— Rien à craindre. Le Montgomery n’est pas fréquenté par les gens de notre classe. Essaie de m’envoyer la somme en petites coupures, c’est entendu ?
— C’est entendu.
Je raccrochai. Je me dirigeai ensuite vers le kiosque à journaux, achetai des cigarettes et un journal avec mes dernières pièces de monnaie et pénétrai enfin dans la salle d’attente. Je choisis le siège le plus moelleux que je pus découvrir et je glissai sous lui mon maigre bagage. C’est là que je passai la nuit, dans l’attente d’un train que je ne prendrais jamais.
Je me réveillai les côtes en long, mais néanmoins en meilleure forme. Je me rendis aux toilettes de la gare, et me lavai le mieux possible. En dépit de mes joues mal rasées et de mon costume froissé, le miroir me renvoya l’image d’un personnage dont l’apparence était meilleure que celle de la plupart des farceurs de la ville. Cela me faisait toujours du bien de savoir que j’étais beau garçon. Si j’avais un physique avantageux, c’est que dame Nature l’avait voulu. Ce qui me manquait, c’était les espèces sonnantes et trébuchantes pour compléter le tableau. Cette lacune était pratiquement comblée.
Je quittai la gare pour entrer dans une belle journée ensoleillée. Mon humeur était à l’unisson. Vous savez ce que c’est. Il y a des jours où tout marche comme sur des roulettes.
Je me dirigeai à pied vers le Montgomery. Bien sûr, c’était un établissement au-dessus de mes moyens. C’était un immeuble en grès blanc, de dix-huit étages, aux lignes nettes, entouré d’un rideau d’arbres régulièrement espacés. L’auvent s’avançait de quatre mètres dans la rue, et le portier avait l’air d’un général constellé de décorations. Que c’était bon de marcher sur le tapis lie-de-vin qui menait à la salle de réception luxueuse, sachant qu’à l’intérieur m’attendaient de l’argent, une chambre et une douche chaude.
Je m’avançai vers le bureau de réception avec la nonchalance d’un millionnaire blasé, en grattant ma joue mal rasée d’un index désinvolte. Ni mon complet froissé, ni ma barbe de la veille, ne me causaient le moindre souci. J’avais vu dans des endroits sélects, des richards déambuler sans complexe, au lendemain de nuits d’orgie, dans des tenues impossibles. Je me contentai d’abaisser sur le préposé une paupière condescendante et je lui décochai mon meilleur sourire à la Douglas Fairbanks junior.
— Je voudrais une chambre, dis-je, quelque chose de convenable.
L’homme aux yeux de merlan frit fut-il impressionné, ne le fut-il pas ? Je ne saurais le dire. Quoi qu’il en soit, il me donna quelque chose au dixième étage, et laissa tomber sa paume sur un timbre.
— Vous devez avoir du courrier au nom de M. John Nolan.
Il se dirigea vers le pigeonnier d’un air dubitatif. Je retenais mon souffle. Il s’échappa en un soupir de soulagement lorsqu’il revint avec une épaisse enveloppe.
La chambre était bien. Un peu décevante, peut-être. J’avais toujours pensé qu’un hôtel de cet ordre était meublé avec une débauche de luxe. Or la chambre était gentille et confortable, sans plus. Et la vue n’était pas fameuse. Elle me plut davantage après la douche et un coup de rasoir, lorsque je m’étendis sur le lit vaste et moelleux. J’ouvris l’enveloppe, allumai une cigarette et comptai l’argent.
Elle contenait deux cent quarante dollars et un billet sur lequel je lus : Désolée c’est tout ce que j’ai pu me procurer.
Je fronçai les sourcils… Bah, cela n’avait pas d’importance ! Il y en avait suffisamment pour quelques jours. Puis l’agent d’assurances viendrait voir Myrna, et deux cent quarante dollars ne représenteraient plus que l’argent pour les taxis.
Je demeurai au Montgomery près de deux semaines. Je m’aperçus qu’aucun des millionnaires qui habitaient ce palace n’était ni plus beau, ni plus intelligent que moi. Une seule chose nous séparait : l’argent. J’allais combler ce fossé.
Vint le moment d’appeler Myrna.
— Allô ! chérie, ici Walter. Peux-tu parler ?
— Oui je peux parler, comment vas-tu ?
— Magnifiquement, sauf que tu me manques.
— C’est gentil, dit-elle, plutôt sèchement.
— Que s’est-il passé ? Ont-ils payé ?
— Pourquoi parler bas Walter ? Oui ils ont payé, rubis sur l’ongle, la semaine dernière.
Je fermai les yeux. Je vis en imagination toutes les choses que je désirais depuis ma naissance.
— Bien ! maintenant, écoute-moi attentivement. Voici comment nous allons procéder. Tu iras à la Banque Nationale des Industries Chimiques, dans Clover Street. Tu sais, près de la voûte. Tu ouvriras un compte commun au nom de John Nolan. Tu comprends ?
— Mais Walter…
— Laisse-moi finir, veux-tu ? Tu ouvres le compte, et tu prends tous les formulaires à remplir. Ensuite tu les envoies ici à mon hôtel. Compris ?
— Je comprends.
— Parfait. Fais cette démarche aujourd’hui même, ce matin. Ensuite je te ferai connaître le reste du plan.
— Oui Walter !
Je souris et replaçai le récepteur sur son support.
La chère vieille Myrna se débrouilla fort bien. Je trouvai l'enveloppe sous ma porte le lendemain matin. Je remplis la demande, signai d’un large paraphe, mis la feuille dans une enveloppe que je postai à l’adresse de Myrna et je rappelai celle-ci le lendemain, pour m’assurer qu’elle avait bien reçu mon envoi. Elle l’avait reçu.
Un jour plus tard, je touchai mon chéquier.
La Banque Nationale des Industries Chimiques ouvrait ses portes à neuf heures. Le lendemain du jour où j’avais reçu mon chéquier je me trouvais à dix heures devant la banque, vêtu du costume le plus beau que j’avais pu me procurer avec ma réserve qui, on le devine, s’épuisait rapidement. Je voulais avoir le physique du rôle : celui de l’homme qui se trouve soudain à court d’argent de poche.
Mes talons claquaient sur les dalles de marbre lorsque je traversai la salle pour me diriger vers la caisse portant les initiales : M.N.O. L’uniforme bleu foncé du garde de la banque passa dans mon champ visuel. L’homme semblait gras et indolent.
Je m’avançai devant le guichet derrière lequel se tenait un jeune homme aux cheveux pâles. Je commençai une phrase, puis je me souvins que je devais remplir une formule de retrait de fonds. Je m’éloignai avec un sourire d’excuse et me dirigeai vers le comptoir revêtu de verre au centre de la pièce. J’ouvris le chéquier, traçai le numéro en travers de la feuille blanche puis ie rédigeai la somme : trois mille dollars. Je n’allais pas tout retirer d’un coup. J’étais plus avisé que cela. Tout cet argent aussi vite sorti que rentré – rien de tel pour attirer l’attention. J’allais plutôt le grignoter petit à petit.
Je revins au guichet et je dus attendre pendant qu’un jeune garçon en blouson de cuir encaissait un misérable chèque de dix dollars. Puis je poussai la formule de retrait et le chèque vers le jeune caissier.
Il leva les yeux.
— Monsieur Nolan ?
— C’est moi.
Il sourit.
— Une minute je vous prie.
Il s’écarta du guichet et se dirigea vers le téléphone. Je ne me sentis pas inquiet. Trois mille dollars c’est une somme. Les caissiers de banque sont des gens prudents.
Il revint, toujours souriant.
— Vous n’aimeriez pas mieux un chèque sur une autre banque ? C’est beaucoup d’argent liquide pour porter sur soi.
Pour toi peut-être, pensai-je.
— Je préfère en espèces, dis-je.
— Comment les voulez-vous ?
— Aucune importance. En coupures de cinq cents, de cent, de cinquante, et quelques-uns de vingt dollars. Mais vraiment cela m’est égal !
— Très bien, Monsieur.
Le « Monsieur » sonnait bien.
Il compta les billets avec habileté. Je l’admirais. Je pensais que ce garçon ferait son chemin dans le monde de la banque. J’étais de bonne humeur.
— Voilà, Monsieur !
— Merci ! Je glissai l’argent dans mon portefeuille, mais il refusa de se fermer. C’était un gentil petit problème. Le caissier m’adressa un sourire compréhensif. Je prélevai quelques-unes des coupures de vingt dollars que je fourrai dans ma poche. Puis je sortis avec une nonchalance calculée.
*
* *
Les deux lascars qui m’arrêtèrent à la porte avaient quinze centimètres de moins que moi. Mais à la façon dont ils tenaient leurs bras, je compris qu’ils compensaient ce déficit de taille par la possession d’armes à feu. L’un d’eux me saisit par le coude, tandis que l’autre disait :
— John Nolan ?
— Oui. Que signifie ?
— Vous allez nous accompagner, monsieur Nolan.
— Pourquoi cela ?
L’autre répondit :
— L’attorney de district désire vous parler, monsieur Nolan.
On se serait cru au cinéma. Pendant une minute, j’éprouvai la tentation de les bousculer et de me jeter dans la porte à tambour, mais mes genoux se liquéfièrent soudain et je ne trouvai rien de mieux à leur répondre que :
— C’est entendu. Puisque vous le voulez !
Ce fut dans le bureau de l’attorney de district que je trouvai Myrna. Elle me regarda comme si je descendais d’une autre planète. Elle était en grand deuil, ce qui n’arrangeait en rien sa silhouette étriquée.
L’homme assis derrière le bureau dit :
— Vous le reconnaissez, madame Gorse ?
— Non, non, je ne l’ai jamais vu de ma vie, dit-elle. Puis elle se mit à pleurer.
Je rejetai mes épaules en arrière et jouai les durs.
— C’est bon, dis-je, je vois que ça n’a pas marché. Mais vous ne pouvez pas me pendre pour avoir tenté ma chance !
— Peut-être bien. Mais vous feriez mieux de nous raconter votre histoire, dit l'attorney de district.
C’est ce que je fis. Je leur racontai ma rencontre avec l’homme au complet tapageur. L’homme qui buvait trop, qui parlait trop, et qui m’avait raconté sa vie parce que j’avais un visage sympathique. L’homme qui m’avait mis au courant de toutes ses difficultés financières, qui m’avait parlé de sa femme, la sotte et docile Myrna, et de la seule chose de valeur qu’il possédât au monde : sa police d’assurance.
Puis je leur parlai de la catastrophe de chemin de fer, de l’incendie, et de l’idée qui surgit dans mon esprit en arrivant au minable hôtel de Hopkins Falls. C’était une bonne idée que j’avais bien réalisée. Myrna n’avait pas deviné que la voix qui lui parlait au téléphone n’était pas celle de son mari. Elle n’était pas très futée et j’avais écouté son mari pendant assez longtemps pour connaître sa façon de s’exprimer.
— Vous étiez trop sûr de vous, Nolan, dit l’attorney de district. Vous avez sous-estimé la compagnie d’assurance. Elle a insisté pour que les recherches d’identification soient menées jusqu’à l’examen des dents. Lorsqu’on a eu la certitude que le cadavre brûlé était bien celui de Walter Gorse, et que nous avons fait part à Mme Gorse des raisons qui motivaient cette certitude, elle nous a téléphoné. Nous lui avons prescrit de poursuivre les tractations avec vous jusqu’au moment où l’argent serait en votre possession. Nous vous avions repéré dès le début.
— Vous êtes malin, ricanai-je.
Il était intelligent, c’est entendu, mais il avait un nez en forme de patate et les dents protubérantes ; au moins j’étais plus beau garçon que lui.
I’m dead, honey
Traduction de Pierre Billon