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En attendant Hadès

La perte de chaque Félix ravivait chez Hadès la douloureuse blessure causée par la disparition de Félix numéro un. Le coup avait été terrible ; en plus de perdre un ami fidèle et un partenaire dans le crime, il s’était rendu compte que le chagrin ressenti trahissait son ascendance à demi humaine, chose qu’il abhorrait. Sa bonne entente avec le premier Félix n’avait rien de surprenant. Comme Hadès, Félix était un être vil et amoral. Malheureusement pour lui, dépourvu de tout attribut démoniaque, il s’était reçu une balle dans l’estomac le jour où Hadès et lui avaient tenté de cambrioler la Banque de Goliath à Hartlepool en 1975. Félix accepta sa mort avec stoïcisme, pressant son ami d’« achever le travail » avant que Hadès n’abrège discrètement ses souffrances. Par respect pour sa mémoire, il découpa le visage de Félix et l’emporta avec lui en quittant la scène du crime. Dès lors, chacun de ses serviteurs expropriés du public jouissait du privilège douteux de porter non seulement le nom du seul véritable ami d’Achéron, mais aussi ses traits.

MILLON DE FLOSS
La vie après la mort de Félix Tabularasa

Bowden passa l’annonce dans le Swindon Globe. C’était deux jours avant qu’on se réunisse dans le bureau de Victor pour faire le point.

— On a eu soixante-douze appels, annonça Victor. Tous à propos de lapins, hélas.

— Votre prix n’était pas assez élevé, Bowden, glissai-je malicieusement.

— Je ne connais pas grand-chose en matière de lapins, rétorqua-t-il avec hauteur. Le prix m’avait paru correct.

Victor posa un dossier sur la table.

— La police a fini par identifier le type que vous aviez descendu chez Sturmey Archer. Il n’avait pas d’empreintes digitales et vous aviez raison concernant son visage, Thursday… ce n’était pas le sien.

— Qui est-ce, alors ?

Victor ouvrit le dossier.

— Un comptable de Newbury nommé Adrian Smarts. Il a disparu il y a deux ans. Casier judiciaire vierge, même pas une contravention pour excès de vitesse. C’était un bon citoyen. Père de famille, croyant, très investi dans les œuvres de bienfaisance.

— Hadès a volé sa volonté, marmonnai-je. Les âmes les plus pures sont les plus faciles à souiller. Il ne restait plus grand-chose de Smarts quand nous l’avons abattu. Et le visage ?

— Ils y travaillent toujours. Ça risque d’être plus difficile à identifier. D’après le rapport du légiste, Smarts n’était pas le seul à porter ce visage.

Je tressaillis.

— Qui dit alors qu’il sera le dernier ?

Victor devina mon inquiétude, décrocha son téléphone et appela Hicks. En l’espace de vingt minutes, un commando de OS-14 encerclait l’établissement de pompes funèbres où reposait le corps de Smarts, rendu à sa famille. Trop tard. Le visage que Smarts avait arboré ces deux dernières années avait été volé. Comme de bien entendu, les caméras de surveillance n’avaient rien enregistré d’anormal.

 

La nouvelle du prochain mariage de Landen m’avait sacrement secouée. J’appris par la suite qu’il avait rencontré Daisy Mutlar lors d’une séance de dédicaces, un an plus tôt. Elle était jolie et charmante, mais un peu trop enrobée à mon goût. Et elle n’avait pas inventé la poudre, du moins c’était ce que je me disais. Landen voulait fonder un foyer, c’était un vœu tout à fait légitime. Histoire de positiver, je commençai même à réagir favorablement aux piètres tentatives de Bowden pour m’inviter à dîner. Nous n’avions pas grand-chose en commun, hormis l’intérêt pour le véritable auteur des pièces de Shakespeare. Je le lorgnai par-dessus mon bureau tandis qu’il examinait une signature litigieuse gribouillée sur un bout de papier. Le papier était authentique, l’encre itou. Malheureusement, l’écriture ne l’était pas.

— Allez-y, dis-je, me rappelant notre dernière conversation au cours d’un déjeuner, parlez-moi d’Edward de Vere, le comte d’Oxford.

Bowden prit un air songeur.

— Le comte d’Oxford était un écrivain, ceci est certain. Meres, un critique de l’époque, l’a mentionné dans son Palladis Tamia de 1598.

— Aurait-il pu écrire des pièces ?

— Il aurait pu, répondit Bowden. L’ennui, c’est que Meres dresse aussi la liste de nombreuses pièces de Shakespeare qu’il attribue justement à Shakespeare. Ce qui rattache Oxford, au même titre que Derby ou Bacon, à l’hypothèse de l’homme de paille, selon laquelle notre Will servait de prête-nom à des génies tombés aujourd’hui aux oubliettes de l’histoire.

— Est-ce difficile à croire ?

— Peut-être pas. La Reine Blanche croyait bien six choses impossibles avant le petit déjeuner, et ça ne la perturbait pas outre mesure. L’hypothèse de l’homme de paille est plausible, mais il y a d’autres arguments qui plaident en faveur d’Oxford en tant que Shakespeare.

Il y eut une pause. Beaucoup de gens se passionnaient pour l’identité du dramaturge, et nombre d’esprits brillants avaient consacré toute une vie d’études à ce sujet.

— On pense qu’Oxford et un groupe de courtisans ont été recrutés par la cour de la reine Élisabeth pour écrire des pièces favorables au gouvernement. Il semble y avoir des éléments de vérité là-dedans. Oxford a reçu une allocation annuelle de mille livres à cette fin, bien qu’on ignore si c’était pour écrire des pièces ou pour un tout autre projet. Il n’y a pas de preuves formelles que ces pièces soient issues de sa plume. Quelques vers semblables à ceux de Shakespeare ont survécu, mais ce n’est pas concluant ; pas plus que le lion qui secoue une lance sur son blason familial1.

— Et il est mort en 1604, ajoutai-je.

— Eh oui. Cette histoire de prête-nom ne colle décidément pas. Si vous croyez que Shakespeare aurait pu être un noble désireux de garder l’anonymat, à votre place je laisserais tomber. À supposer que ses pièces aient été écrites par un autre, je regarderais plutôt du côté d’un roturier élisabéthain comme lui, un homme d’un intellect, d’une audace et d’un charisme hors du commun.

— Kit Marlowe ?

— Lui-même.

Il y eut un branle-bas de combat au fond de la pièce. Victor raccrocha le téléphone d’un coup sec et nous fit signe d’approcher.

— C’était Maird ; Hadès a repris contact. Il nous convoque d’ici une demi-heure dans le bureau de Hicks.


  1. Le nom de Shakespeare se compose du verbe shake (secouer) et du nom spear (lance). (N.d.T.)