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17 novembre

 

Raphaëlle ne savait plus exactement pourquoi elle était là. Son attente, parfois vague, parfois exaltée, perdait toute signification au fil des jours. Elle concevait bien la stupidité de son attitude. Elle s’était installée dans le premier hôtel venu et personne ne saurait jamais où la trouver. Même en la cherchant. Mais elle n’était pas certaine que Ruiz veuille la chercher. Où était Ruiz, d’ailleurs ? Un journal local avait annoncé le retour du matador français grièvement blessé à Séville. Elle n’en savait pas davantage. Elle imaginait Ruiz dans le mas des Vasquez, convalescent et entouré. Elle n’envisageait rien d’autre. Même si, parfois, malgré elle, l’image de Maria venait la hanter. Maria en sursis, Maria graciée pour cette fois, Maria qui disposait d’un nouveau délai pour protéger et adorer le fils que le destin lui avait rendu une fois de plus. Maria épargnée de justesse et que Raphaëlle enviait contre toute raison. Maria penchée sur les blessures de son cadet, Maria remerciant la Vierge et tous les saints d’avoir prolongé son calvaire en sauvant Ruiz.

Raphaëlle ne parvenait pas à penser à elle-même. Elle était dans le vide et le silence. Ruiz avait tout gardé d’elle. Le mois de septembre avait scindé sa vie. Avant Ruiz et, peut-être un jour, après Ruiz. Une existence connue, ni enviable ni atroce, d’un côté, de l’autre une fête barbare et lumineuse, un gouffre. Deux mondes qui ne pouvaient se recouper en aucun endroit. Et Raphaëlle entre les deux, en attente. C’était tellement fou, ces sensations chaotiques qui s’entrechoquaient, que Raphaëlle ne pouvait pas faire un pas vers Ruiz. Il lui était devenu parfaitement inaccessible. S’il n’allait pas au-devant d’elle, il lui serait pour toujours impossible de s’arracher à cette inertie, cette négation. Ruiz nimbé de lumière et d’or n’était pas à sa portée. Le temps aurait pu la guérir de sa folie, de sa stupeur, mais le temps semblait arrêté. L’accident de Séville avait hébété Raphaëlle. Il lui aurait fallu le secours d’une baguette magique pour émerger de ce velours, de ce néant. Mais le soleil et les vertiges de l’absolu étaient bien étrangers à cet automne arlésien. Raphaëlle laissait filer les jours entre ses doigts. Ils étaient sans signification, et cette vacance était plus difficile à endurer que la pire des angoisses. La maison de Virgile quelque part sous ce ciel triste et, dans une chambre qu’elle n’a jamais vue, Ruiz est vivant. À quelques kilomètres, peut-il, de son lit, contempler les mêmes nuages ? Et sur la piscine, sans doute, des feuilles mortes. La tendresse de sa mère lui suffit-elle ? Est-ce à des taureaux meurtriers qu’il rêve la nuit ? Il existe, il est encore Ruiz Dominique Vasquez, même si Raphaëlle ne sait plus à quoi il ressemble.

Elle revenait toujours errer autour des arènes d’Arles où, un certain dimanche, Jocelyn lui avait fait découvrir la corrida. Ce simple mot de corrida, lorsqu’il dansait dans sa tête, l’aurait bien fait vomir de dégoût. Et puisque Ruiz n’était pas mort, elle en venait à se demander si le châtiment des fauves n’excusait pas celui des hommes.

Elle n’avait aucune idée précise de ce qu’elle voulait. Quand elle pensait à Ruiz, elle ne pouvait l’imaginer que couché sur le sable de la Maestranza. Elle était incapable de se souvenir de la douceur de ses yeux, de son sourire d’enfant, incapable de le dissocier d’images de violence. Si elle avait pu le voir, ne serait-ce qu’un instant, ne serait-ce qu’en photo – mais le vrai Ruiz, pas celui qui hurlait de douleur et d’impuissance –, elle aurait enfin su ce qu’elle souhaitait au fond d’elle-même. Alors elle marchait dans les rues d’Arles, déambulant du théâtre antique aux arènes chaque jour depuis des semaines. L’automne avait subtilement changé les couleurs de la Provence. Raphaëlle ne parlait à personne, heureuse du silence et de la solitude. Elle avait tout à fait oublié Jocelyn. Mieux valait les drames de Ruiz, mieux valait se faner sur sa propre mémoire, mieux valait se diluer dans la Crau : tout valait mieux que revenir en arrière. Elle savait bien qu’à Paris l’oubli viendrait recouvrir cet été de bruit et de démence qu’elle voulait garder intact jusqu’à savoir quoi en faire. En réalité, elle reprenait son souffle. L’avenir, elle y penserait plus tard. Trouver du travail aussi. Elle remettait toujours au lendemain d’affronter les conséquences du temps écoulé, perdu et sans objet qu’elle passait au bord du Rhône. Elle avait vendu la bague de Jocelyn et gardé l’anneau de Ruiz. L’argent ne l’intéressait que pour survivre. L’avenir ne l’intéressait pas du tout. Elle était hors d’atteinte : elle expiait.

Un soir qu’elle regagnait son hôtel, le veilleur de nuit lui signala qu’une femme l’attendait. Raphaëlle accusa le coup, pensa que le moment était venu, et poussa la porte du salon de réception. Une jeune femme était assise, de dos, et tenait dans ses mains une tasse de café qu’elle buvait à petits coups. Raphaëlle avança et la femme se retourna. Elle était brune, assez jolie, et enceinte depuis un bon moment sans aucun doute. Raphaëlle la regarda, indécise. Son visage ne lui rappelait rien. La proche maternité donnait une sérénité radieuse aux traits de l’inconnue qui se levait, tendait la main, et demandait avec un effroyable accent espagnol :

— Vous êtes Raphaëlle, n’est-ce pas ?

Elles s’observaient avec curiosité, Raphaëlle se sentait prise de panique et supposait mille choses folles. Elle s’appuya au dossier d’un fauteuil, attendant une catastrophe.

— Oui, dit-elle d’une voix étouffée.

La femme lui sourit et se rassit.

— Je suis si contente de vous avoir enfin trouvée ! Contente mais fatiguée, excusez-moi. Mon nom est Luisa Vasquez. Je suis la femme de Pablo, la belle-sœur de Ruiz…

Raphaëlle, glacée, cherchait à reprendre son souffle.

— Pablo ? dit-elle comme un lointain écho.

Luisa souriait toujours.

— Ruiz aurait fini par se brouiller pour de bon avec mon mari si nous ne vous avions pas retrouvée. Nous avons eu du mal ! Jocelyn a bien voulu me dire, au téléphone, que vous étiez sans doute dans un hôtel, mais il ignorait lequel et il y a beaucoup d’hôtels en Provence !

Luisa reprit son souffle. Raphaëlle restait immobile, au bord d’un espoir ou d’un désespoir sans fin.

— Nous étions décidés à les faire un par un. Pablo et Sébastian sont sur les routes depuis quelques jours, ils traquent les jeunes femmes blondes et solitaires. Ma belle-mère passe son temps devant des piles d’annuaires. Ruiz a seulement attendu de pouvoir marcher avant d’exiger qu’on vous recherche. Il est passé par des moments pénibles…

Raphaëlle avait fini par s’asseoir aussi. Elle n’était pas sûre d’avoir envie d’entendre la suite. Luisa fronça les sourcils.

— Ça va ? demanda-t-elle. Je ne parle pas très bien le français, je suis désolée…

Raphaëlle baissa la tête, incapable de dire un mot. Luisa se pencha au-dessus de la table, inquiète :

— Écoutez, Raphaëlle, je n’étais pas certaine que ce soit bien vous. Je n’ai rien dit à Ruiz. J’ai vaguement parlé d’une surprise. Il m’attend sur le parking. Vous n’avez peut-être pas envie de le voir ?

Raphaëlle releva son regard et tenta de l’arrêter sur Luisa.

— Ruiz ? Il est là ?

Luisa retrouva aussitôt son sourire. Ses questions n’avaient plus aucun sens, c’était évident. Raphaëlle était debout.

— Sur le parking, derrière l’hôtel ! ajouta Luisa.

Raphaëlle traversa le hall en se cognant aux meubles. Elle déboucha dans la rue sans s’apercevoir qu’elle courait. Elle longea la façade de l’hôtel et tourna sur la droite. Un réverbère éclairait le parking. Elle vit tout de suite la silhouette de Ruiz près du coupé Maserati dont les veilleuses étaient restées allumées. Elle freina sa course à deux pas de Ruiz et s’immobilisa enfin. Ils se voyaient mal.

— Quand même, dit la voix chantante de Ruiz, ils se sont décidés à te trouver… Tu n’as rien fait pour les aider…

Il fit un pas vers elle et elle constata qu’il s’aidait d’une béquille. Il était tout près, trop près. Elle mit ses mains sur ses yeux pour arrêter les larmes qu’elle sentait monter.

— Tu ne veux pas me voir ? demandait Ruiz contre son oreille et elle éclata en sanglots en s’abandonnant contre lui.

Elle avait pourtant bien cru qu’elle ne pourrait plus jamais pleurer. Ruiz avait refermé ses bras autour d’elle.

— Pourquoi avais-tu disparu ? Pourquoi m’as-tu laissé seul au moment où j’avais le plus besoin de toi ? Pourquoi es-tu partie ? Pourquoi avec Jocelyn ?

Il parlait bas et c’était comme une musique. Elle l’interrompit avec toute la violence d’un chagrin trop longtemps contenu :

— Parce que tu étais mort ! Pendant un moment, pour tout le monde tu étais mort, Ruiz… C’est toi qui m’as laissée ! Tu crois vraiment que ta famille pouvait se soucier de moi ? Et je les comprends, tu sais, comme je les comprends ! Combien de fois t’ont-ils déjà enterré, Ruiz ?

Elle tremblait de froid, la tête levée vers lui.

— Je ne pourrais jamais plus le supporter. C’est trop cher payé de t’aimer…

Elle se laissait envelopper par l’odeur de Ruiz et y retrouvait ses espoirs et ses angoisses.

— Avec toi, c’est le bonheur et puis l’agonie, dit-elle à travers ses larmes.

Il était là et il était bien réel. Là pour la faire pleurer, bien sûr, pour lui ôter toute volonté et toute identité, pour la plonger dans les fêtes et puis dans les drames. À vivre avec Ruiz, elle ne pourrait qu’être traînée dans son ombre, qu’essayer de s’accrocher à ses pas, que trébucher dans son sillage. Ils se turent un long moment. Puis elle demanda, d’une voix différente :

— Comment vas-tu ?

— Je vais bien parce que tu es là. Je vais t’emmener aux Saintes-Maries avec moi. Ça ne te gêne pas de camper un peu ? Tu finiras la maison à ton goût. Tu veux bien ?

Elle secouait la tête et il insista :

— Tu veux bien me suivre, Raph ? Tu l’as déjà fait en prenant beaucoup plus de risques que maintenant. Suis-moi… Pour me faire des tas d’enfants aux yeux verts…

Et il effaçait, avec le souffle de sa voix, tous les jours vides qui les avaient séparés. Il gommait les lambeaux de tragédie et remettait des couleurs sur le monde, rendait de nouveau possibles tous les rêves.

— Mais tes parents, Ruiz, murmura Raphaëlle sans conviction, prête à le suivre en enfer.

Il ne répondit pas, comme il ne répondait jamais à ce qui l’ennuyait.

— Viens, lui dit-il, Luisa prendra la voiture pour rentrer à la ganaderia, je reste avec toi cette nuit, j’ai bien trop de choses à te dire…

Mais il ne bougeait pas, incapable de la lâcher, et elle se saoulait de son odeur. Elle se damnait.

— Ruiz, murmura-t-elle, et elle répéta son prénom plusieurs fois comme pour le rendre enfin vrai.

C’était la lumière. La joie. Aucune ombre n’atteindrait plus Raphaëlle tant que Ruiz la tiendrait. Elle prit ce que la vie lui offrait. Même si le cadeau était empoisonné, il était somptueux.