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Où qu’ils puissent être et quoi qu’ils puissent faire, Raphaëlle et Ruiz – en tout cas Ruiz – seraient à Séville dimanche. Jocelyn hésitait depuis une heure devant les guichets d’Air France, à Orly. Il n’avait pu se résoudre à quitter l’aéroport. Il était encore sous le choc de la scène de la veille et de la nuit blanche passée avec Virgile. Il avait fallu qu’il promette, contre toute évidence, qu’il reviendrait quand même, qu’il jure de ne pas vouer les Vasquez au diable et de ne pas les rayer de sa mémoire.
Virgile n’avait pas eu un mot contre Raphaëlle, il n’avait même pas prononcé son nom. Il avait gardé sa fureur et sa violence pour Ruiz seul. Pour ce fils qui le déshonorait en le trahissant. Jocelyn avait pu constater que passer de l’admiration la plus délirante au mépris le plus sincère sans la moindre transition avait fait vieillir Virgile de dix ans. Leur soirée avait été si étrange ! Deux hommes penchés sur un drame absurde dont ils n’arrivaient pas à parler en termes simples. Virgile se croyait seul responsable et s’accusait de n’avoir pas ouvert les yeux sur Ruiz. Sa sollicitude avait fait bondir Jocelyn. Le rôle du cocu – toujours dernier informé – lui faisait horreur. Ils avaient cherché, sans se concerter, comment ne pas se haïr dans l’avenir. Sans rien trouver qui puisse les rapprocher. Seule leur façon de boire, systématique et hargneuse, rappelait encore une complicité perdue. Virgile avait bien compris que Jocelyn devrait se débarrasser de ses souvenirs. Il est de ces échecs que la mémoire occulte et que l’orgueil enterre. Jocelyn laissait Virgile à sa blessure et emportait la sienne. Ils n’avaient pas pu s’aider du tout. Ils s’étaient même rendu compte que passer ensemble cette soirée était une erreur de plus.
Jocelyn finit par s’approcher d’une hôtesse et demanda un aller-retour Séville pour le dimanche. Il se réconfortait en pensant qu’il pourrait toujours annuler. Qu’il avait la semaine pour réfléchir. Il valait mieux y regarder à deux fois avant de se condamner à une seconde défaite qui le ferait sombrer dans le ridicule. Il paya son billet et se décida à quitter Orly. Il prit un taxi et se fit conduire à son appartement. Il voyait défiler les rues de Paris comme s’il était parti depuis des mois. Chez lui, il se fit du café et, tasse à la main, erra de pièce en pièce sans ouvrir les volets. À cinquante ans, il n’allait pas sangloter comme un gamin. Il tomba en arrêt devant un livre ouvert que Raphaëlle avait parcouru avant leur départ. Une photo de taureau le narguait. Il ferma le volume et alla le ranger dans la bibliothèque.
Il était dans un piège. Il avait donné à Raphaëlle ce qu’il avait de plus intime et elle l’avait pris à son propre compte. Elle avait suivi Ruiz. Dans son bermuda et son tee-shirt blanc, Ruiz d’une main et son sac de l’autre. Sans un regard en arrière. Pendant que lui, Jocelyn, était censé retenir Virgile. Elle avait compté sur lui, à cet instant, il le savait, pour éviter le drame. Elle avait quitté Nîmes, puis la France sans doute, pour suivre un homme qu’elle connaissait depuis une semaine. Un très jeune homme ! Elle avait fait ça, alors qu’il l’avait toujours crue raisonnable, mesurée. Que rien, dans ce que Jocelyn avait pu lui montrer, n’était jamais parvenu à l’éblouir. Elle avait disparu de sa vie d’un pas décidé, simplement parce que Ruiz le lui avait demandé.
« Vous partez avec moi ? » Cette question de Ruiz, Jocelyn se la répétait depuis la veille et ne parvenait pas à comprendre. Comment avaient-ils osé ? De quoi étaient-ils complices ? De rien, probablement, et c’était bien le pire. Vous partez avec moi et la réponse nette, presque immédiate, ce « oui » qui claquait d’indépendance.
Jocelyn essayait, sans succès, d’apprivoiser la douleur de sa jalousie. Jalousie toute neuve, verte, flambante. Neuve comme toutes les émotions qu’avait suscitées Raphaëlle. Et si Jocelyn n’avait pas été jusque-là complaisant ou indifférent, il n’avait pas non plus imaginé ce que pouvait être la jalousie. Ou était-ce l’âge, en venant, qui lui donnait des angoisses et des exigences ? Il avait si rarement laissé aux femmes le temps de le plaquer ! Il n’était pas – il s’en était flatté, entre autres choses – un homme qu’on abandonne, dont on se lasse. Raphaëlle avait fait bien pire : elle l’avait ridiculisé. Elle l’avait planté là sans même lui signifier son congé, sans un mot d’explication à défaut d’excuses. Pire que toutes les injures ou tous les affronts. Cette fille était une véritable épine dans son existence. À présent il allait souffrir, il le savait et il ne pouvait même pas s’en défendre.
Un instant, il fut tenté de reconnaître ses propres erreurs, mais il lui était plus facile de se sentir outragé que fautif. Se remettre en question était au-dessus de ses moyens. Admettre que Raphaëlle avait été intéressée, calculatrice et lâche devant un vieux beau prêt à se croire aimé ? Cette vérité ne l’effleura même pas, il n’aurait pas pu la supporter. La seule réalité était la douleur ressentie, catégorique et bien en place. « Raphaëlle n’était pourtant pas quelqu’un de très remarquable », pensa-t-il. Jolie, oui, avec ses yeux si verts et ses boucles enfantines, mais ensuite ? De l’humour ? Pas le sien, en tout cas. Bonne maîtresse, oui, mais seulement certains soirs. Alors ? Alors Jocelyn se sentait vieux. Vieux et malheureux. Tout ce dont Raphaëlle était faite, il aimait tout jusqu’au dernier détail. Des petites choses que Ruiz ne verrait jamais. Une certaine façon de parler, de marcher, d’exister. Ses silences, ses ombres, ses absences, et même la folie qui l’avait poussée à suivre Ruiz : Jocelyn ne reniait rien. C’est cette femme-là qu’il aimait et qu’il voulait. Voilà, il le reconnaissait, il lui fallait la reprendre. Oui, mais comment ? Comment exister devant Ruiz Dominique Vasquez, son courage féroce, ses vingt ans détestables, son métier de cirque, son culot de conquérant, son orgueil d’Espagnol et ses costumes à paillettes ? Jocelyn l’imaginait promenant Raphaëlle à travers la Catalogne, l’Aragon et l’Andalousie, de palace en palace, conduisant trop vite sa Maserati et se faisant aduler par les Sévillans à la sortie des arènes. Que pouvait-il contre ça ? La sagesse voulait que Jocelyn attende que Raphaëlle se blase de cet univers-là. À moins… À moins que, l’été s’achevant avec les dernières ferias, ils ne regagnent la maison prétentieuse des Saintes-Maries-de-la-Mer et s’y enferment pour s’aimer vraiment.
Jocelyn se leva brusquement, incapable de supporter l’idée de Raphaëlle et Ruiz liés sérieusement. Il voulait croire de toutes ses forces à un caprice, une toquade, un éclat. Il était prêt à pardonner – contraint et forcé s’il voulait la revoir. Il était prêt à oublier, en tout cas à faire semblant. Prêt à n’importe quelle bassesse à vrai dire. Pardonner quoi, d’ailleurs ? De quel droit distribuerait-il des absolutions ? Raphaëlle avait marché un temps à ses côtés puis s’était détournée. Elle était libre de le faire. Comme chacun l’est, même si bien peu se servent de cette liberté, trop culpabilisés pour disposer d’eux-mêmes. Raphaëlle n’avait pas hésité, elle. Jocelyn aurait même pu trouver cela respectable s’il avait mis de côté un instant sa fureur. Rage et douleur vraies. Égoïste et sans la moindre grandeur, mais souffrance réelle depuis la veille, qui le brûlait comme un acide. Et le voyage à Séville n’était pas une si mauvaise idée. Même s’il ne servait qu’à soulager une partie de cette souffrance en se vengeant de Ruiz. Encore que cette idée de vengeance ne soit pas très claire, ni très ferme, dans l’esprit de Jocelyn.
« Il va l’habiller en infante, la consumer de serments et de terreurs et puis l’oublier dans une ville, peut-être… Comment fait-il l’amour, Ruiz ? Que lui promet-il ? À quoi pense-t-elle lorsqu’il s’éloigne ? Elle ne parle pas un mot d’espagnol, elle n’a pas d’argent, elle s’est mise à sa merci… »
Jocelyn marchait de long en large, exaspéré de ne pouvoir justifier sa colère. Raphaëlle n’était pas sa femme, n’avait même pas accepté sa demande en mariage, ne s’était jamais liée par aucune promesse. Et Jocelyn ne pouvait pas se déclarer trahi et l’accabler. Tout au plus ce salaud de Ruiz lui avait-il soufflé sa petite amie du moment. Pas de quoi en faire un drame. À promener une femme de vingt ans sa cadette sous le nez de Don Juan, Jocelyn avait reçu le châtiment de sa présomption. Il y avait de quoi faire sourire, plutôt, dans cette aventure. Mais rien pour se hisser à des hauteurs tragiques. Jocelyn ne pouvait prétendre au rôle d’Othello, encore moins à celui de Roméo. Il s’était muselé, en prenant tous ces risques, il lui fallait maintenant s’incliner. Attendre – puisqu’il l’aimait tant – que Raphaëlle revienne, ça il le pouvait. Mais aller à Séville !
Il avait presque une semaine devant lui pour ôter cette idée de sa tête, cette envie qu’il avait de laisser tomber sa dignité et sa logique pour aller affronter Ruiz sur son propre terrain – et perdre une seconde fois. Il finit par se décider à ouvrir les volets et regarda la fontaine de la place Saint-Sulpice, trois étages plus bas. Il lui fallait tout de même se rendre à son bureau. Et s’occuper d’autre chose que de sa petite blessure d’orgueil.
Ruiz ne pouvait rester bien longtemps sans parler des taureaux, et Raphaëlle avait envie de l’écouter. L’autoroute défilait trop vite sous les pneus de la Maserati. Ils déjeunèrent à Barcelone tardivement, non loin des arènes. Pour Ruiz, l’Espagne était faite de plazas de toros et de ganaderias bravas. Tous ses repères géographiques étaient des souvenirs de combats. Il avait le goût de conquérir un pays qui, en principe, ne reconnaissait que les siens. Sa manière de toréer, faite d’audace et de grâce, soulevait aisément les foules. Il mettait au service de sa technique irréprochable une approche particulière du taureau, toujours très calme et très dominatrice, qui avait fini par séduire les Espagnols eux-mêmes. Et Ruiz avait triomphé souvent à Valence, Saragosse, Pampelune et Madrid, où il avait pris l’alternative deux ans plus tôt. Mais Séville restait une ville à prendre, avec son public qui boudait systématiquement les matadors français, et sans un vrai succès à la Maestranza aucune carrière n’était légitimée en Espagne.
Il expliqua tout cela à Raphaëlle avec son accent inimitable et toute la fougue de ses vingt-deux ans. Et plus il parlait, plus elle avait peur. Loin de lui démystifier la corrida, Ruiz l’embrouillait et l’angoissait. Chaque fois qu’il évoquait un matador célèbre il terminait l’histoire par la mort du héros. Raphaëlle avait l’impression que toutes les figures de légende de la tauromachie avaient succombé sous des coups de corne. Ruiz ne s’attendrissait pas. Il rendait hommage aux toreros morts dans l’arène avec détachement car la mort ne le concernait pas. Et cette absurde certitude qu’il portait en lui épouvantait Raphaëlle. Pour le reste, elle essayait de le comprendre. D’accepter qu’il parle avec respect, presque avec amour, de ces bêtes qu’il tuait chaque dimanche. Elle admettait la cruelle logique sur laquelle repose la corrida, qui veut que la gloire de l’homme soit subordonnée à celle du taureau, et que pour affronter un adversaire en combat singulier, il faut qu’il soit courageux, voire dangereux. La pire épreuve pour un matador étant d’avoir à tuer un lâche, ce qui ne lui rapporte que les huées du public sans diminuer, au contraire, les risques encourus.
Raphaëlle avait horreur des corridas, au fond. Horreur de l’idée que ces animaux, que Ruiz aimait, devaient forcément s’écrouler un jour sur le sable d’une arène, expiant la folie des hommes, punis de leur propre bravoure, saignés puis exécutés. Horreur, oui, elle le lui disait. Horreur mais fascination. Dégoût, chagrin, mais désir d’en voir encore. De comprendre pourquoi on crie avec la foule, emporté par la démence collective. Horreur, peut-être, mais avec quelle part d’envie, quelle part de joie, quelle part de sacrifice et de rédemption ? Raphaëlle savait aussi que la folie même de Ruiz était sa seule raison de vivre. Son unique alibi pour exister à ses propres yeux. Être éleveur ne lui aurait jamais suffi. Et matador, à peine. En fait il aurait sans doute aimé être taureau. Être l’instant de la mort du taureau. Uniquement cette seconde-là. Cette jouissance-là.
Il parlait en un flot continu, bouillonnant, et conduisait sa voiture d’une main légère, laissant défiler la Catalogne et l’Aragon face à la Méditerranée. Ce n’était pas l’Espagne qu’il offrait à Raphaëlle mais c’était lui-même, amoureux et sincère, maladroit et poétique, mis à nu et fanatique : possédé. À Tarragone, il lui trouva des magasins où il l’accompagna et la laissa choisir ce qu’elle voulait. Comme Raphaëlle n’avait pas envie de se déguiser, elle acheta une jupe blanche, des sandales et un maillot de bain. Il dévalisa une parfumerie, malgré ses protestations, sans aucune mesure. Ensuite ils reprirent leur route et Ruiz son monologue où il l’avait laissé. Continuant à descendre le long de la côte, il la conduisit jusqu’à l’Hosteria del Mar, entre Benicarlo et Peniscola. C’était le genre de décor qu’il aimait, luxueux et austère. Ils se baignèrent au soleil couchant dans une eau tiède, puis s’allongèrent sur le sable, épaule contre épaule, et se dirent qu’ils s’aimaient.
Raphaëlle pensait qu’avec Ruiz elle allait découvrir ce que c’était que trembler à chaque minute. Mais n’était-ce pas une belle façon d’aimer, cette angoisse lancinante dès qu’elle posait les yeux sur lui ? Ruiz disait qu’il l’aimerait toujours et elle lui répondait, grave, qu’il n’avait pas de toujours à offrir. Qu’il ne pourrait jamais donner à une femme que le présent. Il riait et prétendait qu’elle était comme Maria. Au côté de Ruiz, l’avenir n’était jamais plus lointain que l’hôtel du lendemain. Au bout de l’éternité il y avait la Maestranza de Séville, dimanche. Raphaëlle vivait son aventure entre parenthèses. Et, quitte à se réveiller comme Cendrillon au dernier coup de minuit, Raphaëlle, décidée à tout risquer, jouissait de son extravagant voyage comme d’un coup de fortune. Avec Jocelyn, elle avait toujours su où elle allait. Avec Ruiz, elle subissait et suivait, éberluée. Avec Jocelyn, elle avait gardé ses distances, prévu des choses précises. Avec Ruiz, elle n’avait plus aucune volonté, presque aucune conscience d’elle-même. Mais, avec Jocelyn, elle n’avait été que faible, alors qu’à côté de Ruiz elle se sentait solide au point d’en perdre son égoïsme et sa vacance. Elle vivait enfin, délivrée par la seule présence de Ruiz : elle aimait.
Le jour suivant, ils descendirent jusqu’à Valence où Ruiz exigea qu’elle achète ce qu’il appelait de « vraies robes ». Il la confia à une vendeuse qui parlait français, dans une luxueuse boutique, avec une liasse de billets, et il lui donna rendez-vous dans un restaurant, juste de l’autre côté de la rue. Un peu étonnée par ses façons de faire, Raphaëlle essaya beaucoup de tenues excentriques et finit par se décider pour ce qu’elle trouva de plus discret, un tailleur de soie ivoire, une robe de crêpe rouge et un ensemble en shantung turquoise qu’elle garda sur elle. Le magasin lui fournit des chaussures et un petit sac. Elle se fit indiquer un coiffeur et s’y rendit sans hâte. Lorsqu’elle rejoignit Ruiz, il était bien tard pour déjeuner, même en Espagne. Il se leva à son entrée dans la salle du restaurant et lui avança sa chaise sans un mot. Il semblait furieux.
— Le résultat te plaît ? demanda-t-elle avec un sourire désarmant.
Il lui prit la main et la serra trop fort.
— Le résultat me plaît. Il y a longtemps que je suis là. Je viens de réaliser que tu pouvais très bien disparaître, avoir envie de prendre un avion, et ne jamais revenir.
Il la regardait avec avidité et désolation.
— Je ne t’aime pas pour un soir, Raphaëlle. J’ai eu peur…
Elle se sentit aussitôt émue d’une manière aiguë, déchirante.
— Oh Ruiz… Je sais que je suis en retard, je l’ai fait exprès. J’ai même réussi à demander la manucure, par gestes ! Je voulais que tu m’attendes. Je ne suis pas une poupée à qui on dit de se faire belle, il fallait que tu le saches.
Il fronçait les sourcils, attentif. Il se recula un peu et lâcha la main de Raphaëlle.
— Je suis désolé, Raph, vraiment…
Elle sourit en entendant le diminutif, mais il avait l’air très sérieux.
— Ce n’était pas du tout mon intention, poursuivait-il. Tu n’as aucun besoin de te faire belle. Tu es belle. Tu peux rester en short si tu préfères. Je voulais simplement que tu te sentes à l’aise. Que tu ne croies pas que je te traîne à travers l’Espagne sans me soucier de toi. Tu sais, je ne suis jamais resté longtemps avec une femme, j’ai peur de t’ennuyer quand je te parle pendant des heures et que tu ne réponds rien. Tu as quitté Nîmes avec seulement ta carte d’identité et ton paquet de cigarettes, alors je fais ce que je peux. Jocelyn te traitait mieux ?
Il s’arrêta net parce que, à force de sourire, Raphaëlle était au bord du fou rire, et qu’elle était passée de l’émotion au comique pendant son discours.
— Je dis quelque chose de drôle ? s’informa-t-il, très vexé.
— Pas du tout, que des choses gentilles. Je me sens gaie, je n’y peux rien. Gaie parce que tu es susceptible et attentionné. Parce que je ne suis plus perdue, comme tout à l’heure. Pourquoi m’as-tu laissée seule dans ce magasin ?
Il se détendit, lui rendit son sourire et chercha quelque chose dans sa poche. Il posa un écrin devant elle.
— Pour aller chercher ça.
Elle prit la petite boîte de velours et l’ouvrit. C’était un simple anneau en or jaune, assez large. Dix jours plus tôt, à Baumanière, Jocelyn avait eu le même geste.
— Si je la mets, Ruiz, ça implique quoi ?
— Tant que tu la gardes, c’est que tu m’aimes. D’accord ?
— Et sinon, je te la rends ?
— Tu la jettes.
— Ce serait dommage.
— Oui. Il vaut mieux que tu la gardes toujours.
Elle passa la bague qui ressemblait tant à une alliance et il lui demanda :
— Tu es certaine que c’est bien le blanc que tu préfères pour notre chambre, aux Saintes ?
Elle ouvrit la bouche puis la referma, incapable d’ajouter quoi que ce soit. Il commanda pour eux deux, en espagnol. Elle trouva soudain qu’il ressemblait beaucoup à Maria.
— Peux-tu enlever celle de Jocelyn et la mettre dans ta poche ?
Raphaëlle rougit et jeta à Ruiz un coup d’œil furieux.
— Pourquoi es-tu si… si autoritaire ! De quel droit ? Et comment sais-tu que cette bague est un cadeau de Jocelyn ?
— Je n’en sais rien. Je suppose… Je ne suis pas autoritaire.
Devant cette affirmation péremptoire, incongrue, elle eut un rire spontané et sincère. Il expliqua, sans élever la voix :
— Je suis jaloux, Raphaëlle.
Elle soupira, vaincue. Il la séduisait quoi qu’il puisse dire ou faire, autant se soumettre au bonheur. Elle demanda, mesurant ses mots :
— Tu y penses, depuis deux jours, à Jocelyn ? Ou à ton père ?
— À Jocelyn, non, je m’en fous. À mon père, pas beaucoup plus. Je pense à toi et aux Miura de dimanche. C’est assez pour moi.
Il avait raison, il était sans ombre. Il ne s’encombrait pas de sentiments secondaires, d’aucune pensée en demi-teinte, d’aucune nostalgie superflue. Il était bien assez occupé à vivre son présent. Sa passion des taureaux et son coup de cœur pour Raphaëlle suffisaient amplement à son bonheur. Elle ne pouvait pas lui donner tort.
— Tu es inquiet, pour Séville ? C’est si important ?
Consciente qu’elle allait le faire sursauter, elle ajouta, en riant :
— Mais puisque tu triomphes toujours…
— Moi ? Oh ! là là ! prépare-toi à des déceptions si tu imagines ça !
Elle avait gagné, il était ulcéré.
— Aucun de nous ne passe une saison sans quelques échecs retentissants. Soit parce que le taureau ne veut pas se battre, soit parce qu’on n’arrive pas à en prendre la mesure assez vite. Vingt minutes entre la sortie du toril et le premier avis, c’est parfois trop peu. Et parfois beaucoup trop long ! Il arrive que tu aies le choix entre une bronca44 ou un coup de corne et rien d’autre. Le public ne veut jamais comprendre pourquoi on refuse de poursuivre le travail, mais il y a vraiment des toros inlidiables !
Raphaëlle s’amusait. Enfin quelque chose de moins dramatique ! Ce n’était donc pas forcément la tragédie et les ovations. Mais son sourire fit hausser les épaules à Ruiz.
— Tu ne pourrais pas essayer de… de…
Il cherchait ses mots, à la limite de la mauvaise humeur.
— Je t’assure que j’essaie, persifla-t-elle. Raconte…
Ruiz repoussa son assiette et regarda Raphaëlle avec une nuance évidente de reproche.
— Je ne sais pas l’idée que tu te fais de tout ça, Raph, je suppose que je t’assomme, non ?
Elle redevint sérieuse.
— Non. Vraiment, non… J’ai du mal à penser à toi comme à quelqu’un qui travaille, qui a un métier. J’aime beaucoup quand tu en parles, mais ça reste aussi abstrait que si tu étais trapéziste. Je t’aurais suivi en roulotte aussi !
Elle riait de nouveau et il réclama l’addition d’un geste rageur.
— Tu n’as pas dit clown, c’est déjà ça, murmura-t-il entre ses dents.
— Oh ! Ruiz !
Elle tendit la main vers lui et il la prit. Même s’il ne comprenait pas la plaisanterie, il ne lui en voulait pas.
— Pour toi c’est si simple, dit-elle avec douceur.
Il pencha un peu la tête.
— Quoi ?
— Tout ! Absolument tout ! C’est bien… Je t’envie.
Il était beau de manière pénible, elle pensa qu’il serait forcément éphémère.
— Et tes échecs du début de saison ? Je ne t’ai interrompu que pour faire durer le plaisir.
Il eut un sourire éclatant. Il ne la croyait pas mais il était ravi qu’elle fasse un effort.
— Rien de grave, dit-il. Je me suis fait sortir à Bilbao, mais, là-bas, ils sont dingues. Le toro ne voulait pas. Pas du tout. Quand j’en ai eu marre de lui courir après, je l’ai expédié. Mal, bien entendu !
Il fit une grimace à ce souvenir.
— Alors tu avais… comment dites-vous, perdu les papiers, c’est ça ?
— Non ! Perdre les papiers, c’est avoir la trouille et ne pas pouvoir passer au-dessus. À Bilbao, j’étais hors de moi, vraiment furieux, ce manso45 je l’aurais volontiers étranglé, mais enfin, ce n’était plus du toreo…
Il releva les yeux vers elle. Il allait ajouter quelque chose mais on leur portait l’addition. Il échangea deux ou trois phrases polies avec le maître d’hôtel, le complimentant, sans doute. Il était un Vasquez, après tout, bien élevé et bien né, le fils de Virgile – Raphaëlle l’avait oublié. Il se leva et la laissa passer. Dans la rue, la chaleur était insupportable. Ruiz ouvrit la portière de la voiture et un air suffocant la fit reculer.
— Tu préfères attendre un peu ? proposa-t-il.
Elle refusa d’un geste et s’assit sur le cuir brûlant du siège passager. Le moteur gronda, Ruiz lui boucla sa ceinture.
— Tu ne voulais pas conduire ? demanda-t-il en démarrant.
Là encore, elle refusa, sachant qu’il n’en avait pas envie. Ils reprirent leur route et infléchirent leur trajectoire vers l’ouest, laissant la mer derrière eux. Comme Ruiz affectionnait la chaîne des Paradores, ils allèrent jusqu’à Albacete pour dormir au Nacional La Mancha.
Quand Ruiz ne parlait pas de taureaux, il faisait l’amour, et il le faisait bien. Il semblait ne jamais devoir se rassasier de Raphaëlle. Il l’explorait comme pour chercher effacer sur elle toute trace de Jocelyn. Il y mettait la fougue de son âge et la force de sa personnalité. Il y mettait parfois du désespoir, comme il mettait, certains soirs, une dimension tragique dans son regard sur elle. Raphaëlle se taisait. Elle se laissait aimer. Elle le subissait avec jubilation. Elle poursuivait son rêve et le protégeait de toutes ses forces. Elle aurait suivi Ruiz au bout du monde, hypnotisée, persuadée qu’il n’était qu’un mirage mais décidée à garder sa place jusqu’à la fin du voyage. Elle ne pensait presque plus à Jocelyn. Il appartenait à un autre monde dans lequel elle reviendrait, sans doute, mais le plus tard possible. Elle était passée de l’autre côté du miroir.
Ruiz sortait chaque matin d’un sommeil qui évoquait celui de l’enfance, avec une envie de vivre qui balayait tout. Il montrait à Raphaëlle une Espagne qu’il aimait et qui n’était pas une Espagne facile à approcher. Il n’accordait pas un coup d’œil aux plus somptueux des monuments, sa seule référence architecturale touchant les amphithéâtres où les aficionados se pressent. Il prenait des routes impossibles, depuis qu’ils avaient quitté l’autoroute, et semblait moins pressé de faire hurler les six cylindres de sa voiture en approchant de la Castille et de l’Andalousie.
Il conduisit Raphaëlle dans des ganaderias dix fois plus importantes que celle des Vasquez, où il était chaque fois reçu avec la plus grande cordialité et le plus grand respect. Raphaëlle souriait en l’entendant appeler « maestro » par les gens. Elle comprenait mal l’importance, pour le monde de la tauromachie, des espoirs que Ruiz représentait. Il était le fils d’un éleveur sérieux, soit, il était aussi un matador sérieux, et il était précédé par les succès de sa temporada, mais il y avait autre chose. Ceux qui l’avaient vu toréer lui vouaient une admiration qui touchait à la ferveur, immanquablement. Les professionnels le percevaient comme le genre de torero qui, tous les dix ou vingt ans, se hisse au-dessus de tous les autres, met les foules en transe, et redonne à la corrida sa raison d’être. Si rien ne venait briser sa carrière, il serait sans doute la vedette des années à venir. Il présentait Raphaëlle comme une amie, sans donner aucune précision, et ne s’attardait guère dans ces lieux magnifiques, se contentant d’essayer un cheval ou d’aller observer un taureau. En fait, il était déjà à Séville, tendu vers la corrida à venir.
Saoulée de routes poussiéreuses, de longues palabres auxquelles elle ne comprenait rien, d’hôtels de luxe, de fruits de mer, de lumière et d’amour, Raphaëlle aurait bien voulu faire une pause. Mais Ruiz, adorable et égoïste, l’entraînait toujours plus loin, et ils reprenaient leur périple. Parfois Raphaëlle fermait les yeux pour ne plus voir tous les villages trop blancs qu’ils traversaient en trombe, pour échapper au soleil qui incendiait les sierras. Elle tentait de penser à son passé, si proche et si relégué. Comment Jocelyn conduisait-il donc ? Comme tout le monde, sans doute, mais Raphaëlle n’avait jamais connu ce plaisir avec lui durant leurs nombreux voyages. Regarder Ruiz était un éblouissement sans fin. Conduire, marcher, toréer ou sourire : il avait pour tout cette sorte de domination tendre qui privait Raphaëlle de ses défenses. Qu’aurait dit Jocelyn aux portes de l’Andalousie ? Des choses raisonnables. Des discours sur les citadelles arabes. Avec lui Raphaëlle n’aurait découvert qu’une Espagne sensée, politique, industrielle. Jocelyn était toujours parfait, ou presque, et Ruiz était autre. Inqualifiable, sans référence commune à quelque chose de connu : Ruiz était un mirage. Avec lui tout flamboyait. Ruiz était la vie – suffocante – et la mort en embuscade. Cette intensité, cette perception douloureuse de l’éphémère, Raphaëlle les acceptait comme le prix à payer, léger, si léger, pour exister elle aussi dans cet univers anachronique et délirant.
Le jeudi matin, Ruiz décida de faire un détour par Jaén. Là il fit halte près d’une cathédrale massive et suggéra, embarrassé, que Raphaëlle visite la ville si elle en avait envie. Elle s’habituait à ses manières et elle accepta. Il se dirigea vers le monument, seul. Livrée à elle-même, Raphaëlle déambula dans les rues un long moment, avec un certain plaisir. Elle pensait que Ruiz avait besoin de temps. Lorsqu’elle regagna la voiture, elle attendit encore, sans impatience, assise sur le capot, avant qu’il sorte enfin et la rejoigne. Il semblait triste mais elle ne lui demanda rien et ils reprirent leur route. Un peu plus tard, il se crut obligé d’expliquer qu’il avait été se recueillir. Il parla confusément d’un tabernacle, d’un linge avec lequel sainte Véronique aurait essuyé le visage du Christ. Elle ne comprit pas grand-chose à son discours, ne l’interrogea pas sur ses croyances, et ne fut pas vraiment surprise par cette manifestation de piété soudaine. Elle le sentait de plus en plus nerveux et elle se laissait gagner par une vague angoisse, un pressentiment détestable. La silhouette de Ruiz se découpant sur le portail de la cathédrale était une image qu’elle ne voulait pas garder mais qui l’accompagna pendant des kilomètres.
Ils allèrent coucher à Cordoue ce soir-là, et si Ruiz ne mangea presque rien au dîner, il passa la plus grande partie de la nuit à faire l’amour, s’endormant à l’aube, épuisé, sans lâcher Raphaëlle.
Elle mit sa main en visière et contempla les jardins de l’hôtel. Encore une heure, tout au plus, et la chaleur reviendrait, torride, écœurante. Elle avait réussi à dénouer les bras de Ruiz sans le réveiller et à se glisser hors de la chambre. Elle s’était aperçue, dans le couloir, qu’elle était pieds nus et elle en avait ri. Nul besoin de chaussures pour marcher dans l’herbe. Nul besoin de chaussures ou d’autre chose, d’ailleurs, pour ce voyage. Juste des cigarettes achetées çà et là, de n’importe quelle marque et aux goûts nouveaux. Juste les flacons du parfum choisi par Ruiz. Il n’y avait pas encore de circulation sur l’avenue de la Arruzafa et les oiseaux s’en donnaient à cœur joie. « Qu’ils en profitent, pensa Raphaëlle, tout à l’heure le soleil les fera taire. » Elle se mit à courir en traversant la pelouse, pour le seul plaisir de s’essouffler. Puis elle se retourna, hors d’haleine, et considéra la façade du Paradore. Elle se demanda derrière quelle fenêtre dormait Ruiz. Ou ne dormait plus, comment savoir ? Alors il la chercherait au réveil, un peu égoïste, un peu inquiet. Elle revint sur ses pas. Combien de temps allait durer la parenthèse ? Quel matin serait celui du désenchantement ? « Quand se lassera-t-il ? Sur quelle fille et dans quelle ville se retournera-t-il ? » Pourtant, elle avait choisi, elle avait préféré ce risque à toutes les certitudes. Alors tant pis ! Elle avait voulu le présent, elle l’avait. La contrepartie, normale, était de n’avoir rien d’autre que l’instant en cours. Pas de projets, pas de futur. Ruiz l’aimait. Mais il était en route pour sa gloire. « Et surtout… Surtout, il vit, ce qui, dans son cas, est une prouesse quotidienne. » Raphaëlle s’était assise près d’un jet d’eau. Il faisait déjà chaud ! Comment se protéger de ce soleil qui la traquait depuis… Depuis combien de temps ? Elle replia un à un les doigts d’une main mais ne parvint pas à compter. Puis une évidence la frappa : elle allait avoir trente ans. Décidément, elle n’était synchronisée avec personne. Une gamine pour Jocelyn, une femme mûre pour Ruiz. Jamais à sa place. Ou pas au bon moment. Et, à présent, cette course absurde, odieuse et magnifique, vers Séville. Elle eut les yeux pleins de larmes, sans avoir senti venir la tristesse. Elle pensa qu’elle se rattrapait de toutes ces années d’indifférence à pleurer aussi souvent, et qu’il lui faudrait supporter cette envie de sangloter ou de se laisser aller qui survenait au détour de n’importe quelle idée, de la plus petite perception d’elle-même. C’était la rançon de l’intense et accablant bonheur dans lequel Ruiz la tenait. Pleurer jusqu’à l’oubli, avec cet infime tressaillement de l’âme, à peine un sursaut, bien moins qu’une révolte.
Raphaëlle regardait le jet d’eau retomber en myriades irisées. Ce jet d’eau et ce bassin, si semblables à ceux du mas, lui imposèrent l’idée de Virgile et de Maria. Qui devaient la mépriser, la haïr, la souhaiter au diable. Mais n’y était-elle pas déjà ? N’était-ce pas l’approche de l’enfer cette terreur et ces joies tressées ensemble ? Ayant miné les ponts derrière elle, Raphaëlle n’avait pas eu le courage de téléphoner à sa mère. Elle avait piteusement envoyé une carte postale laconique. Comment aurait-elle bien pu justifier ce qu’elle était en train de faire ? Elle n’avait aucun espoir d’être comprise et ne souhaitait pas s’expliquer. Être avec Ruiz était peut-être inadmissible, mais c’était surtout inespéré ! L’ombre qui s’étendit sur elle avait quelque chose de menaçant et elle releva brusquement la tête. Ruiz la regardait, attentif et en colère. Il se pencha, la prit par le coude et la remit debout sans douceur.
— Quelque chose ne va pas ? interrogea-t-il.
Son agressivité, déroutante, empêcha Raphaëlle de trouver une réponse. Ruiz la lâcha et se détourna. Il enfouit les mains dans les poches de son jean. Il n’avait pas pris le temps de boutonner sa chemise qui flottait.
— Tu veux rentrer en France ?
Il était vraiment comme un gamin et elle eut besoin de quelques secondes pour réaliser qu’il pensait sans aucun doute à Jocelyn. Il plissait les yeux, la dévisageant.
— J’ai chaud, dit-elle avec une absolue stupidité pour échapper à son regard.
Il hésita puis murmura, de manière incompréhensible :
— De toute façon l’hiver viendra trop tôt.
Il semblait danser d’un pied sur l’autre. Il retrouva toute sa candeur pour dire :
— J’aurais voulu te montrer l’Estramadure, au retour, mais tu ne supporteras jamais la chaleur…
Elle eut un bref soupir. Il y aurait donc un retour ? Ils continuaient de s’observer. Ce fut lui qui se livra.
— Tu me rendras fou à disparaître comme ça, reprocha-t-il.
Elle dit, dans un souffle :
— Je suis si vieille, aujourd’hui…
— Oui, affreusement. Je suppose que c’est ça qui te désespère ?
Mais il abandonna tout de suite le persiflage, où il n’était pas à l’aise, et baissa la voix.
— Raphaëlle… Raphaëlle, je t’ennuie à ce point ? Tu t’es trompée en venant avec moi ?
Il était courageux. Il n’avait pas plus peur des mots que du reste. Elle tendit la main vers lui mais il recula.
— Réponds-moi !
— Je n’ai rien à répondre. Je t’aime… Je t’aime, c’est tout.
Le sourire de Ruiz, aussitôt, fut celui d’un orgueil et d’un bonheur parfaits.
— On aura moins de problèmes pour se comprendre quand on se connaîtra mieux, dit-il avec aplomb. Tu es compliquée mais je m’en fous. Du moment que tu restes !
En somme, il parlait d’avenir. Elle éclata de rire, libérée.
— Le comique de la situation m’échappe, comme d’habitude, constata-t-il avec une moue d’excuse. Si tu me promets de ne pas te volatiliser, je voudrais bien aller nager un moment, ou courir, ou enfin quelque chose comme ça parce que j’ai besoin d’entraînement.
Le sérieux de Ruiz réjouissait assez Raphaëlle pour qu’elle lui fasse grâce d’un nouveau rire. Il la supplia de ne plus bouger et déclara qu’il allait lui faire porter, avec le petit déjeuner, des journaux français. Il l’installa lui-même à une table, dans un coin ombragé, et se retourna deux ou trois fois en s’éloignant. Son inquiétude avait guéri Raphaëlle de toute mélancolie. Il ne revint que deux heures plus tard, douché, fatigué et très gai.
Ils reprirent la voiture et quittèrent la route de Séville pour profiter un peu de l’Andalousie et aller admirer un élevage de chevaux. De la propriété superbe où ils s’arrêtèrent, Raphaëlle ne retint pas grand-chose. Il y eut les longues accolades de rigueur, les boissons fraîches, le bétail. Le soleil lui brûlait les épaules, à travers son chemisier, une maîtresse de maison affable lui parlait en espagnol, ajoutant par courtoisie quelques mots de français massacrés, et Ruiz était déjà en selle sur un étalon somptueusement harnaché. Raphaëlle regardait le cheval se découper sur un fond de plaines vides et de lointaines montagnes, poursuivi par une vache de bonne taille. Elle regardait Ruiz penché à l’extrême sur les cornes qui frôlaient ses bottes, faisant le simulacre de planter un rejón46 imaginaire puis se redressant dans un mouvement de triomphe où éclatait autant de joie que de fierté. Elle regardait les hommes appuyés au mur d’enceinte de la placita. Elle regardait l’éleveur qui criait quelque chose à Ruiz. Elle regardait encore le cheval auquel Ruiz demandait de prolonger l’affrontement, d’esquisser un piaffer de provocation puis une ultime feinte. Et, vraiment, c’était formidable de pouvoir regarder tout ça.
Ils reprirent la nationale à Carmona. Ruiz, dont la chemise était sale, conduisait toutes vitres baissées, au mépris de la climatisation, ses cheveux ébouriffés par le vent. Il s’était amusé à faire déraper sa voiture sur les chemins de terre et avait réglé le rétroviseur de l’aile droite de manière à voir Raphaëlle plutôt que la route derrière lui. Il riait et disait qu’il n’avait jamais mis aussi longtemps pour venir de Camargue, et qu’à ce compte-là un âne aurait tout aussi bien fait l’affaire qu’une Maserati. Il prétendait être heureux que la saison se termine. Il parlait de sa maison des Saintes-Maries. Il attendit d’être dans les faubourgs de Séville pour annoncer à Raphaëlle que Pablo, son frère aîné, devait les attendre à l’hôtel et dînerait avec eux. Il venait tout exprès de sa ganaderia proche. Bien entendu, il était au courant de tout par leur père. Raphaëlle se sentit prise de panique à l’idée d’affronter un Vasquez.
Ils atteignirent l’Alfonso XIII alors que le soleil se couchait. Ils avaient épuisé le curieux compte à rebours commencé à Nîmes.
Jocelyn ouvrit la porte et la referma sans bruit. Il se sentait mal à l’aise et indiscret. Le studio de Raphaëlle était, comme il l’avait supposé, à peu près bien rangé. Il marcha lentement jusqu’à la baie vitrée et appuya sur l’interrupteur du store roulant. Le mécanisme se coinça au bout de quelques secondes mais il faisait assez clair dans la pièce. Il se retourna et examina les meubles avec intérêt. Il n’était venu que rarement chez elle – chez lui, en fait. C’était toujours dans l’appartement de la place Saint-Sulpice qu’ils finissaient leurs soirées. Ici, il n’était que passé la chercher. Il constata amèrement qu’il avait eu tort de ne pas y prendre garde. Le canapé de cuir ivoire, la table basse et les tapis étaient affreusement anonymes et abandonnés. N’importe qui aurait pu vivre là. Il se dirigea vers une pile de livres et les étala. Il n’y trouva rien que de très banal. Il se redressa et chercha des yeux quelque chose qui lui évoque vraiment Raphaëlle. Il marcha vers une penderie, l’ouvrit et le regretta aussitôt. L’odeur de Raphaëlle, un gentil désordre, les couleurs qu’elle aimait, des chemisiers qu’il lui avait offerts : il reconnut tout d’un coup. Il repoussa le battant et alla jusqu’à la minuscule cuisine. Le réfrigérateur était vide mais des bouteilles d’alcools divers encombraient le plan de travail. Qui recevait-elle ici ? Pour y parler de quoi ? Il tendit la main vers un agenda ouvert, coincé entre le téléphone et une mini-télévision. Il n’avait aucun espoir d’y trouver quelque chose. Le numéro de la mère de Raphaëlle ne lui servirait pas. Il ne l’appellerait jamais, il le savait.
Il regagna le living et s’assit sur le canapé, l’agenda dans une main. Il feuilleta les pages jusqu’à celle du 10 septembre. Elle avait noté, d’une écriture nerveuse : « Camargue, Jocelyn », suivi d’une flèche qui traversait les jours suivants. Il ferma l’agenda et le reposa sur la table basse devant lui. Il passa une main lasse dans ses cheveux et observa une seconde le plafonnier, hideux, au-dessus de lui. « Mais pourquoi l’ai-je laissée vivre comme ça ? Évidemment, l’autre con, avec son grand spectacle permanent… » Il fit un effort pour se rappeler tous les endroits somptueux où il avait conduit Raphaëlle. Oui, mais c’était tout de même dans ce studio qu’elle avait vécu. Dans ce quotidien-là. Il évoqua la maison des Saintes-Maries avec horreur. « Je n’y peux rien, je n’y peux rien », répéta-t-il plusieurs fois à voix haute. Au bout d’un long moment, il se leva et se décida à partir. « Je vais tuer ce mec », pensa-t-il calmement mais sans réelle volonté.
Il déposa sa clef dans un cendrier propre et se contenta de tirer la porte derrière lui.
Raphaëlle se regarda une fois de plus dans le miroir de la salle à bains. Elle était prête depuis un long moment mais ne se décidait pas à sortir. Elle avait mis le tailleur de soie ivoire acheté à Valence et qui faisait ressortir son hâle. Elle avait discipliné ses boucles blondes et ne portait pour tout bijou que l’anneau de Ruiz. Elle s’était parfumée outrageusement, comme il aimait. Puis elle avait maquillé avec soin ses yeux. Elle était jolie, elle en avait conscience, mais serait-ce suffisant, à présent, face au frère de Ruiz, face aux amis de Ruiz, face à Séville ? Toute l’angoisse latente des derniers jours pesait sur elle avec force.
Elle soupira et quitta la salle de bains à regrets. Ruiz l’attendait, debout devant une des fenêtres de leur chambre. L’Alfonso XIII donnait sur les jardins de l’Alcazar. La nuit tombait. Ruiz se retourna et lui sourit.
— Pourquoi regardes-tu à travers toutes les fenêtres avec cet air d’animal en cage ? demanda-t-elle doucement.
Il l’attira près de lui et mit du désordre dans sa coiffure en l’embrassant. Il ne répondait jamais à ce genre de question.
— La réception vient de m’appeler, Raph, Pablo est en bas.
Elle le suivit, inquiète et mal à l’aise, le long des couloirs de l’hôtel. Le hall d’entrée, avec sa fontaine entourée de tables, était plein de gens bruyants, comme le bar. Ruiz se dirigea sans hésiter, au milieu de la foule, vers un homme jeune, très brun et très bronzé, et Raphaëlle se retrouva devant Pablo Vasquez. Ruiz fit les présentations gravement. Pablo serra la main de Raphaëlle en l’observant avec une curiosité qu’il ne chercha pas à dissimuler. Puis il sourit à son frère et l’embrassa. Il ressemblait à Virgile, grand et un peu fort, mais il avait le regard de Maria et de Ruiz. Il les précéda jusqu’à une table à l’écart. Au passage, des gens les saluaient gaiement. Ils s’assirent et Ruiz commanda du champagne. Pablo posa une question à son frère, en espagnol, puis, se reprenant, demanda en français :
— Où étais-tu passé depuis quelques jours ? Ton apoderado te cherche partout. Il dit qu’il finira par ne plus s’occuper de ta carrière s’il ne peut jamais te joindre pour signer des contrats.
— La saison est finie, Pablo, je le lui ai déjà expliqué. Ce sera la dernière corrida. Je ne peux pas conclure plus brillamment qu’ici. Il connaît mes goûts, qu’il accepte ce que bon lui semble pour le printemps. On en reparlera plus tard.
— Tu verras ça avec lui, il sera là demain. Il y a aussi ta cuadrilla, je les ai logés au Murillo. Ils sont ici depuis hier, désœuvrés, et ils boivent. Sébastian était désespéré de ne pas savoir où te trouver.
— J’irai leur parler après dîner. C’est tout ?
Pablo eut un large sourire, cette fois, et leva son verre dans la direction de Ruiz.
— Je suis content de te voir. J’ai lu les journaux français, tu les as soufflés, à Nîmes, bravo…
Il redevint sérieux et posa sa main sur le bras de son frère d’un geste vif.
— Maman voudrait que tu lui téléphones, aussi… Et ça, si tu ne le fais pas, elle t’arrachera les yeux.
Ils se regardèrent bien en face, quelques instants, puis Pablo ajouta :
— Je crois qu’elle voudrait empêcher père de venir ici, dimanche.
Ruiz baissa les yeux le premier et Pablo ôta sa main. Raphaëlle vida sa coupe et se leva.
— J’ai oublié quelque chose dans la chambre, excusez-moi, murmura-t-elle.
Elle s’éloigna sans attendre la réaction de Ruiz, pressée par le besoin de les laisser seuls. Ruiz se tourna vers Pablo.
— Bon, vas-y, elle te laisse le temps de dire ce que tu as sur le cœur. Après, tu seras gentil de l’inclure dans la conversation.
— J’ai parlé français, j’ai été correct. Elle est ravissante, d’accord, mais tu t’es conduit comme un salaud. Les parents en sont malades. Ils m’appellent tous les jours. Pourquoi as-tu fait ça à Jocelyn ? Je l’aime bien, tu le sais, c’est un type gentil et il est quasiment de la famille. Qu’est-ce qui t’a pris, Ruiz ? Tu as toutes les filles que tu veux, pourquoi celle-là ? Maman dit que Jocelyn en est dingue, qu’il voulait l’épouser et que…
— Moi aussi.
Ruiz était calme et Pablo, interloqué, attendit qu’il s’explique.
— Moi aussi, j’en suis dingue. Le coup de foudre, je n’y peux rien. Ne me demande pas pourquoi. C’est bien autre chose qu’une petite aventure.
Pablo s’énervait sur sa chaise.
— Mais, Ruiz, les parents ! Tu ne te rends pas compte ?
Ruiz vit Raphaëlle, au bout du hall, qui revenait lentement vers eux, hésitante, perdue au milieu des gens. Il prit son frère par l’épaule et se pencha vers lui :
— Bon, arrête maintenant. Je l’aime, il faudra bien que ça vous suffise. Ne me rends pas les choses difficiles, Pablo, je suis prêt à tout et n’importe quoi pour la garder.
— Tu me fais mal, Ruiz, lâche-moi.
Pablo leva le bras et fit signe à Raphaëlle. Lorsqu’elle les eut rejoints, il remplit son verre. Ruiz souriait en regardant son frère.
— Je vous emmène dîner au Rincón de Curro, d’accord ? demanda-t-il.
Pablo secoua la tête.
— On y va si tu veux, mais c’est moi qui vous invite. À Séville, je suis chez moi. Et il faudra montrer la ville à Raphaëlle, demain, je suis sûr qu’avec toi elle n’a vu que des taureaux depuis la frontière !
— Des taureaux et des chevaux, dit Raphaëlle.
— Et vous aimez ça ?
Elle considéra Pablo avec intérêt, surprise qu’un Vasquez puisse avoir autant d’ouverture d’esprit et veuille bien admettre qu’on puisse rejeter leur univers.
— En toute franchise, je ne sais pas, prononça-t-elle lentement.
Ruiz se leva aussitôt, pour couper court, et les entraîna hors de l’hôtel. Ils allèrent marcher un moment sur la rive du Guadalquivir et leurs pas les conduisirent tout naturellement vers la plaza de toros. Ruiz désigna à Raphaëlle la Maestranza, de loin, mais passa son chemin. Elle frissonna dans la nuit tiède. Pablo lui parlait d’un spectacle de flamenco où il souhaitait les emmener après le dîner. Il disait qu’il fallait profiter de cette soirée et que celle du lendemain serait brève.
— Que fait Ruiz la veille d’une corrida ? interrogea Raphaëlle.
Pablo éclata de rire.
— Il dort ! C’est vrai… Il faudra qu’il dorme, demain soir, mais si vous voulez, je vous emmènerai vous promener.
Ruiz intervint, durement.
— Pas question. Je dormirai avec elle. Comme un bébé, mais avec elle.
Pablo jeta un coup d’œil amusé à son frère. Raphaëlle haussait les épaules, gênée. Ils dînèrent gaiement, comme de très vieux amis, envoûtés malgré eux par le charme de Séville en fête. Pablo avait choisi d’accepter Raphaëlle, au moins en apparence, pour ne pas pousser Ruiz à rompre avec sa famille. D’ailleurs, la jeune femme finissait par lui plaire. Ruiz amoureux, jaloux, en révolte : même si ce n’était pas très nouveau, c’était toujours attendrissant. Pablo préférait oublier son père et Jocelyn pour la soirée. Il n’avait aucune envie de gâcher leur bonheur tout neuf. Il était venu à Séville pour voir toréer son frère, pas pour lui faire la morale. Il avait toujours adoré Ruiz, toute leur enfance s’était écoulée dans la même passion du bétail et ils partageaient les mêmes goûts, les mêmes connaissances. Pablo avait veillé sur son cadet, de tout temps, en tempérant ses folies et en se réjouissant de ses succès. Il l’admirait sans réserve depuis des années. Comme Virgile, il assistait à presque tous les combats de Ruiz, inquiet et enthousiaste. Comme Maria, il priait avant et pleurait de joie ensuite. Ruiz était sa faiblesse, sa joie secrète, ce qu’il n’avait pas pu achever lui-même. Non par manque de courage, car Pablo n’était ni lâche ni indécis, au contraire de Miguel, mais parce que la vie, sa femme et ses enfants en avaient décidé autrement. Pablo avait en effet épousé une Espagnole charmante mais très têtue qui, quand elle ne montait pas à cheval, faisait des bébés. Elle adorait les taureaux, la tauromachie et son beau-frère, en bonne fille de ganadero. Elle avait apporté, dans sa corbeille de mariage, un élevage et des terres qui avaient donné le vertige à Virgile lui-même. Avec elle, pas question d’agiter la cape au centre d’une arène autrement que pour les traditionnelles tientas. Pablo avait cédé sur tout. Il n’était devenu ni matador ni malheureux. Mais son frère incarnait sa revanche, celle de la démesure sur la raison, celle de la démence sur la sagesse, de l’ambition sur le quotidien. Alors Pablo était prêt à pardonner à Raphaëlle aussi, puisque Ruiz l’exigeait, et à donner l’absolution à leur aventure. D’ailleurs tout ce qui l’intéressait, comme tous les Vasquez, la plupart des Sévillans, et beaucoup d’Espagnols, était la corrida du surlendemain. Il demanda à son frère s’il comptait se rendre au tirage au sort des taureaux, et Ruiz déclara qu’il préférait laisser faire ses peones seuls, comme d’habitude, et que Sébastian les lui décrirait très bien. Tous leurs efforts pour s’éloigner du sujet étaient vains et Raphaëlle les dissuada de se contraindre pour elle.
— Parlez-en un peu, vous, suggéra Pablo. Racontez-moi la corrida de dimanche, à Nîmes, le deuxième taureau, surtout. Qu’avez-vous vu ?
Il l’encourageait d’un sourire et elle eut une moue.
— J’ai vu Ruiz mépriser un fauve déchaîné. Déchaîné ou poussé à bout. Ou terrorisé.
Elle cherchait ses mots.
— Le mépriser n’est pas juste. Le regarder de haut, plutôt. Vous diriez dominer. Moi je pense à l’humiliation, l’exécution. Il l’appelait et il en avait peur. Pour prouver quoi ? La victoire, c’est sur lui-même qu’il la voulait.
Ruiz prit la main de Raphaëlle, au vol.
— Tu ne peux pas penser ça, Raph !
Il semblait indigné, furieux, et elle ajouta :
— Pas que ça, non. C’est le quart d’heure de ma vie qui m’a demandé le plus d’attention, et j’en ai vu des choses dans les jumelles de votre père ! Comment fais-tu donc pour serrer autant les dents sans jamais crisper tes mains ? Le courage, oui, sûrement il t’en faut, mais autour de ce taureau, c’était comme improviser une messe noire, un sacrifice inutile. Tu cherchais ta mort pour justifier la sienne, tout ça n’est qu’apparence…
Elle baissa les yeux et dégagea sa main avec une grimace.
— Je t’ai vu l’aimer d’amour, et c’est le moins acceptable. Parce qu’à partir de ce moment, comme rien n’est possible, il faut bien que tu le tues. Tu es dans l’impasse. Et ce n’est pas seulement pour fabriquer de l’émotion…
Pablo eut un bref soupir. Ruiz ne lâchait pas Raphaëlle de son regard sombre. Il ne la comprenait pas du tout.
— Vous appréciez quand même, dit Pablo au bout d’un moment. Si vous ne l’aviez pas deviné, je vous l’apprends : vous êtes mordue. Vous ne voulez pas encore excuser l’épée mais vous la justifiez. Un jour vous l’aimerez et vous l’accepterez pour ce que c’est. Un simple combat. Il n’y a rien d’intellectuel là-dedans.
Raphaëlle hocha la tête, méditant les paroles de Pablo. Elle le trouvait nettement plus intelligent que Ruiz, ce qui ne la gênait pas. Ruiz n’avait aucun besoin d’intelligence ou de nuances. Il était Ruiz et ça suffisait. C’était un tout parfaitement complet et achevé. Parler comme elle l’avait fait ne pouvait que le dérouter. Elle regretta de s’être laissée aller. Ruiz méritait l’adhésion sans réserve. Et, d’évidence, il se fichait pas mal de l’éthique de la corrida. Ils allèrent finalement écouter du flamenco. Raphaëlle avait envie d’aimer l’Espagne à défaut d’aimer les taureaux. Ruiz voulut danser et il alla se défouler avec le sérieux et la fureur qu’il mettait en toute chose. Raphaëlle avait dansé avec lui en Camargue, mais à Séville il n’était pas question de suivre les rythmes fous des guitares sèches. Ruiz dansait comme s’il avait le pouvoir de se fondre dans les accords. Raphaëlle préféra retourner s’asseoir avec Pablo et regarder Ruiz qui dansait comme on se saoule, comme on se noie. Pablo tapait dans ses mains avec, aux lèvres, un sourire de fierté et de tendresse. Raphaëlle pensa que, contrairement aux gens qui n’évoquent que des choses connues, Ruiz était neuf et exaltant à regarder. Sur une piste de danse ou dans une arène, il aurait fallu se mettre en prière devant sa jeunesse. Un guitariste avait posé son pied botté sur un tabouret, face à Ruiz, et semblait fasciné par ce fou de flamenco. Quelqu’un cria, près d’eux :
— Hé ! matador, montre-leur ce que tu sais faire, dimanche !
Ruiz se contenta de sourire, dansant toujours les yeux mi-clos. Pablo parlait avec les gens de la table voisine. Un homme s’inclina devant Raphaëlle qui refusa, par gestes, de l’accompagner sur la piste. L’homme s’éloigna, déçu, et Raphaëlle vit Ruiz qui le suivait du regard. Pablo s’était mis à rire et Ruiz lui tourna le dos. Il dansait en oubliant les taureaux, parce qu’il avait vingt-deux ans et qu’un sang gitan coulait dans ses veines. Raphaëlle se sentit hors du temps, loin du réel, sans aucun point de repère. L’Espagne et Ruiz la digéraient peu à peu.
Lorsqu’ils revinrent à l’Alfonso XIII, vers trois heures du matin, marchant bras dessus, bras dessous, Raphaëlle eut la curieuse impression que sa vie allait basculer. Suivre Ruiz aux Saintes-Maries et continuer l’aventure lui semblait soudain une folie acceptable dans la douce nuit sévillane. Attacher ses pas à ceux de Ruiz était peut-être ce qui pouvait lui arriver de mieux. Quand la chance passe, quel que soit son visage, il faut la reconnaître et la saisir. Avec Jocelyn, Raphaëlle avait cru à une certaine sagesse, une certaine idée de l’avenir, mais Ruiz avait tout effacé, engloutissant Raphaëlle dans le tourbillon qui l’emportait, lui, toujours plus vite. Le suivre, oui, sans raisonner, sans décider, tant pis. Céder au vertige et s’y diluer. Traiter l’avenir de haut, comme Ruiz traitait ses adversaires dans une arène.
— Tu ne dors pas ?
Ils étaient allongés côte à côte, dans l’obscurité, se touchant de l’épaule et de la hanche. Ruiz avait posé sa question d’une voix basse, douce, avec une tendresse sincère. Raphaëlle soupira.
— Non. Je pense à toi. À ton père qui sera là demain. À la Camargue, à ta maison…
— Tu fais des projets ?
Elle chercha sa main et la prit entre les siennes.
— Je ferai des projets après-demain.
Il ne répondit rien, tout d’abord, puis au bout de quelques minutes, alors qu’elle somnolait déjà, il murmura :
— Tu es sage…
Pablo avait tenu parole et montré Séville à Raphaëlle. Ruiz les avait laissés pour aller retrouver sa cuadrilla et régler les détails du lendemain. Ses consignes étaient formelles : le laisser toréer tranquille en gardant les taureaux aussi frais que possible. Il fut particulièrement explicite avec ses picadors. Il voulait un succès et un succès à Séville ne se vole pas. Donc pas question de châtiment exagéré et d’adversaire titubant de faiblesse au moment de la faena. Ruiz comptait sur les Miura du lendemain pour grimper au rang des plus célèbres matadors espagnols. Il se sentait prêt à affronter le Minotaure.
L’angoisse avait repris Raphaëlle qui n’écoutait Pablo qu’à moitié devant les beautés de l’Alcazar et de la Giralda. Elle finissait par être lasse des hôtels et des restaurants, de la chaleur et de la lumière, des défilés dans les rues de la ville. Malgré tout, la journée passa trop vite et la nuit revint éteindre les scintillements du Guadalquivir. Les feux de la fête permanente qui électrisait Séville se rallumèrent. Ruiz avait convié ses peones à dîner et il ne fut question que de passes inoubliables et d’actes de bravoure. La conversation roula, moitié espagnol et moitié français, sur les toreros de l’histoire et leurs exploits. Ruiz s’entendit reprocher de toréer trop peu souvent et Sébastian affirmait que c’était bien la pire des choses qu’il soit né riche. Pablo expliqua, pour Raphaëlle :
— Les autres le prennent pour un amateur parce qu’il ne sillonne pas les routes, d’une plaza à l’autre, durant toute la temporada. La plupart des matadors courent après les contrats, plus pour l’argent que pour la gloire. Ruiz a toujours pu choisir. Les gens du métier ont du mal à le lui pardonner. En plus de son père français ! C’est un petit milieu et tout le monde se connaît. Ruiz passe pour un original et pour un enfant gâté, un señiorito, comme on dit. Mais il est tellement doué qu’il rive leur clou aux mauvaises langues dès qu’il descend dans l’arène. Là, il n’y a plus grand monde pour le contester...
Pablo parlait de son frère avec tendresse et Raphaëlle lui demanda, à l’oreille, ce qui allait se passer entre Virgile et Ruiz le lendemain. Pablo écarta les mains dans un geste d’ignorance et d’impuissance. Ruiz décida de regagner l’Alfonso XIII assez tôt. Pablo dissuada Raphaëlle de le suivre.
— Laissez-lui une ou deux heures d’avance, le temps qu’il s’endorme, et vous le rejoindrez, conseilla-t-il avec beaucoup de sérieux.
En fait, il était minuit lorsque Pablo raccompagna Raphaëlle. Il lui serra la main, dans le hall, un peu embarrassé, et ce fut elle qui le retint.
— Demain, commença-t-elle, je ne veux pas encombrer Ruiz. Je suppose qu’il aura besoin d’être tranquille. Vous voudrez bien me tenir compagnie, à la Maestranza ? Je ne pourrais jamais assister à cette corrida seule, Pablo…
Il hésita puis hocha la tête.
— Ruiz me l’a déjà demandé, Raphaëlle. J’ai accepté pour qu’il n’ait pas ce souci. Mais, vis-à-vis de mon père, c’est difficile.
Elle voulut s’excuser mais il l’interrompit.
— Ne vous en faites pas, c’est normal, vous ne parlez pas un mot d’espagnol et vous ne connaissez personne, je resterai avec vous, je l’ai promis à mon frère.
Elle lui sourit, gênée.
— Je suis désolée, Pablo.
— Il ne faut pas, c’est très bien comme ça.
— Vous savez, j’ai tellement peur !
Elle se mordit les lèvres et n’ajouta rien. Pablo soupira.
— Tout le monde a peur, Raphaëlle. Ruiz aussi aura peur.
Il s’inclina devant elle, au milieu du hall, mais elle le retint encore une fois.
— Attendez !… Offrez-moi un verre au bar, vous voulez bien ? Seulement cinq minutes…
Elle était pâle, soudain, et Pablo acquiesça d’un signe de tête. Ils ne s’assirent même pas et attendirent en silence qu’on leur serve une coupe de champagne. Raphaëlle le goûta puis le reposa sur le comptoir et se tourna vers Pablo.
— Votre frère… Je ne sais pas comment vous dire ça… Ni pourquoi je tiens à le dire, d’ailleurs ! Mais… Tout était banal, avant… Les gens, les mots, ma vie… Ruiz est tellement important ! Vous savez, je ne suis pas quelqu’un de très bien. Oh ! ce n’est pas d’avoir quitté Jocelyn qui est mal, de ma part, c’est d’avoir vécu avec lui. C’est de ne pas avoir accepté d’attendre. De ne pas avoir cru qu’un Ruiz pouvait exister quelque part. De m’être méfiée de tout. D’avoir choisi un papa doublé d’un banquier en guise d’amour et d’amant.
Elle respira profondément et termina son champagne. Elle paraissait fatiguée sous les lumières du bar. Pablo écoutait, ne la regardant que par intermittence.
— C’est le genre de confidence qui ne doit pas vous plaire, bien sûr, mais ce n’est pas à Ruiz que je peux raconter ça. Pas en ce moment en tout cas. Et il faut quand même que je l’avoue à quelqu’un, que je m’en débarrasse… Alors vous êtes là, pardon, et vous êtes gentil, et vous êtes un peu lui. Je ne sais pas me tenir, j’en ai conscience, mais j’en ai assez de bien me tenir ! Avec Jocelyn, c’était ça, je t’aime, tu m’aimes, on est adultes, restons corrects…
Elle avait des larmes qui brillaient dans les yeux mais elle ne pleurait pas.
— Si vous pouviez ne pas trop mal me juger, vous les Vasquez ! Mais comment vous le demander ? Je meurs de peur à l’idée de croiser votre père dans l’hôtel, je meurs de peur à l’idée de Ruiz devant ces fichus taureaux ! Et je déteste les corridas ! Et je suis quand même heureuse d’être là. Heureuse, mais avec une telle trouille de le perdre ! Je n’ai rien fait pour le mériter, vous comprenez ? C’est lui qui a voulu.
Elle prit une cigarette et il lui tendit aussitôt son briquet. Il restait silencieux et attentif. Elle reprit, à voix très basse, et il dut se pencher pour l’entendre :
— À lui, il lui suffit d’exister… Moi, je mettrais bien le feu à Séville pour empêcher cette corrida, mais elle aura lieu, et il y en aura d’autres… Et je le souhaite quand même parce que je veux rester avec lui. Je veux que ça dure l’éternité.
Pablo attendit longtemps après qu’elle se fut tue, puis demanda enfin :
— Voulez-vous un autre verre ?
— Merci, non. Je vais vous laisser partir, je vais monter le retrouver, j’espère qu’il dort.
Pablo déposa des billets devant lui mais ne bougea pas.
— Comment peut-on supporter d’avoir peur tout le temps, Pablo ? Et vous dites que Ruiz aussi ? Il peut vivre comme ça ?
Pablo hocha la tête et eut une ombre de sourire.
— Oui, il vit très bien comme ça… Vous êtes un peu… parachutée, non ?
Il fit un geste circulaire et acheva, désolé :
— C’est notre monde, Raphaëlle.
— Mais c’est l’horreur, Pablo ! L’horreur absolue… Votre monde en couleurs est si précaire… Je ne serai jamais des vôtres, n’est-ce pas ?
Pablo se tourna vers elle et la regarda comme s’il la découvrait enfin.
— Vous serez exactement ce que vous voudrez, vous ne savez pas ça ? Et ce qu’il voudra, lui.
— Oui, et Dieu, et tous les saints…
Elle aspira une dernière bouffée de sa cigarette et l’éteignit rageusement.
— Ce qu’il voudra ? Ce n’est pas si facile… Quand il me sourit, j’ai toujours envie de me retourner pour voir à qui il veut plaire. Je n’en reviens pas que ce soit pour moi, ce déploiement de charme ! Je ne peux jamais le voir d’un cœur léger, à aucun moment. Il n’y a pas que vos foutus taureaux, Pablo, mais il est trop jeune, trop gentil, trop en danger…
Pablo secoua la tête, navré.
— Ne pensez pas à ça, Raphaëlle.
Elle eut un rire bref et triste. Il la prit par le bras et la conduisit jusqu’aux ascenseurs.
— Je serai avec vous demain, Raphaëlle. Bonsoir…
Il y avait une réelle chaleur dans sa voix, et il resta immobile jusqu’à ce que les portes se ferment sur elle.
Lorsqu’elle entra dans leur chambre, Ruiz dormait, la lumière allumée, sa main crispée sur la médaille de la Vierge qu’il portait autour du cou. Il dormait du sommeil triomphant de l’enfance, emporté au milieu d’un geste, offert et seul. Raphaëlle tira sans bruit une chaise près du lit et scruta les traits détendus de Ruiz. Elle l’aimait avec violence, à présent. Sans rien de fragile dans ce sentiment si neuf. Elle avait changé de vie, elle était prête à continuer, elle s’était enfin trouvée. Il la faisait naître, chaque seconde, à des frémissements mystérieux, des émotions déchirantes ! Oh ! oui, elle voulait que ça dure ! Mourir de regarder Ruiz. Rien avant, rien après, s’arrêter là pour tous les temps.
Elle aurait presque souhaité avoir une médaille à serrer, elle aussi. Ruiz l’avait rendue honnête, il pouvait bien lui donner la foi.