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Lundi 12 septembre

 

Raphaëlle soupira en faisant claquer le fermoir de sa valise. Les deux jours passés à L’Oustau de Baumanière avaient été bien au-delà des promesses de Jocelyn. Comme d’habitude ! Il minimisait toujours ses surprises ou ses cadeaux, du bout des dents, snob et souriant, sûr de lui, persuadé du pouvoir de l’argent.

Elle le regardait terminer son nœud de cravate devant le trumeau.

— Il faut vraiment partir ? l’interrogea-t-elle sans espoir. Il faut quitter ce paradis ?

Ils avaient déjeuné au bord de la piscine, savourant le gigot d’agneau en croûte, profitant du cadre exceptionnel des Baux et de la splendeur brûlante du ciel de Provence.

Jocelyn sourit, dans la glace, plus pour lui que pour elle, et se retourna.

— Tu ne te souviendras même plus de cet endroit en te réveillant chez Virgile demain…

Il n’avait nul besoin d’ajouter quelque chose ou d’insister. Il avait beaucoup parlé – lui plutôt avare d’anecdotes – de son ami Virgile depuis qu’il avait décidé ce voyage. Huit jours en Camargue, avec les dernières ferias et les couleurs de l’été finissant. Plaisir de revoir Virgile, bien sûr, et besoin d’éblouir Raphaëlle.

Elle l’avait suivi, indifférente en apparence, et complètement ravie en réalité, avec ce soin qu’elle mettait à lui dissimuler ses enthousiasmes. Leur liaison était ainsi faite. Elle refusait de se laisser fasciner par Jocelyn. Il en aurait bien trop vite fait une arme. Elle le maintenait toujours un peu à distance par un calcul qu’elle croyait savant.

— Toutes les Arlésiennes et même toutes les Provençales paieraient pour être à ta place, Raphaëlle ! Ce soir tu dînes avec Ruiz Dominique Vasquez…

Il riait, content de lui, et elle protesta :

— J’aurais préféré garder le souvenir de cette corrida intact… Je n’ai pas très envie de découvrir l’envers du décor.

Il y avait eu, dans ces derniers mots, une telle mélancolie, que Jocelyn la dévisagea, attentif. Il prit le temps d’allumer une cigarette avant de demander :

— Ça t’a plu à ce point, hier ?

— Plu ? Oh, non ! C’était barbare, inutile… Mais ce type était sublime !

Il fut presque jaloux, une seconde, de la voir afficher une admiration qu’elle lui mesurait toujours. Ils échangèrent un regard et, comme il se penchait pour l’embrasser, la sonnerie du téléphone lui arracha un geste d’agacement.

— Viens, dit-il en raccrochant, la voiture envoyée par Virgile nous attend.

Il avait raconté, à Paris, les chevaux sauvages et les taureaux de combat, les déserts de pierres et les étangs près de la mer, les soleils couchants, les chants gitans, et le mistral sur les salins.

Raphaëlle s’installa dans la longue Mercedes noire tandis que le chauffeur chargeait leurs bagages en silence. Fatiguée, elle posa sa tête sur l’épaule de Jocelyn. Il paraissait content. « Comme d’habitude », pensa-t-elle, vaguement agacée. Le bonheur de Jocelyn, parce qu’elle ne le partageait pas, lui sembla irritant. À force de ruses, depuis deux ans, elle avait conquis et gardé Jocelyn. Elle lui offrait sa jeunesse, soit, mais pas en sacrifice, tout au plus en contrepartie. Lorsqu’elle l’avait rencontré, le premier jour, elle l’avait jugé sans mal : il était si évident ! Un cinquantenaire qui soigne sa peur de vieillir près de jeunes maîtresses. Un numéro de vieux beau, ni ridicule ni attendrissant, charmeur à tout propos et même hors de propos. Le goût de l’argent, du luxe, et ses certitudes. Le goût tout court, aussi, des jolies femmes, des objets rares, des vêtements impeccables. Pour Raphaëlle il fut aussitôt une cible de choix. Elle n’avait pas à se forcer car il lui plaisait vraiment, avec sa silhouette mince, ses cheveux argentés et ses yeux clairs. Il avait cinquante ans mais il était libre. Et riche. Restait à le rendre amoureux.

Raphaëlle avait l’entêtement des timides et des faibles. Elle était sincèrement fatiguée de tout ce qui avait précédé Jocelyn dans sa vie. Fatiguée de se sentir peu à peu rattrapée par son avenir. Elle était arrivée à vingt-huit ans presque sans s’en apercevoir. Sans jamais avoir rencontré d’hommes en qui elle puisse avoir confiance. Elle avait perdu son père bien trop jeune pour pouvoir s’en souvenir. N’importe quelle image pouvait donc se substituer à l’absent mais il lui en fallait une. Jocelyn faisait très bien l’affaire.

Élevée par sa mère et sa grand-mère dans une atmosphère aimable et sans intérêt, Raphaëlle avait laborieusement passé son bac, puis fait de médiocres études d’anglais et de secrétariat pour avoir un alibi. Pour pouvoir courir dans Paris comme elle l’entendait sans trop rendre de comptes aux deux femmes qui l’attendaient dans le quatre pièces de Neuilly où l’on ne vivait ni bien ni mal. Raphaëlle y rêvait parfois de princes charmants et d’aventures. En sachant fort bien qu’il s’agissait de rêves, mais ils lui permettaient de se soustraire à une ambiance de petite bourgeoisie qui lui pesait vaguement, aux idées toutes faites et sans hauteur des deux générations qui la couvaient. Elle changeait souvent de job, trouvant plus distrayant d’en chercher que de s’y plaire.

Les jeunes gens qu’elle fréquentait alors étaient comme elle, sans occupation bien définie, aimant danser des nuits entières sur une musique d’apocalypse, ou discourir jusqu’au matin de projets qui s’envolaient avec la fumée des cigarettes, ou encore faire l’amour comme un exercice de style. Pour eux c’était la liberté, et Raphaëlle y croyait parfois. Mais enfin, avec les années, elle sentait grandir l’angoisse diffuse d’une vie ratée. Elle n’était douée pour rien en particulier, peut-être parce qu’elle ne s’était jamais offert de véritable chance. Elle prolongeait son adolescence sans grand plaisir, faute d’ambitions concrètes ou de courage, faute de modèles.

Tout de même, elle savait être lucide, à certains moments, et elle se posait régulièrement des questions. Jocelyn pouvait être une réponse. Il pouvait être la sécurité, la paix, une fin en soi. Raphaëlle appartenait à une génération qui trouvait normal de vivre sans passion et qui n’était même pas sauvée par une rigueur morale. L’opportunisme était plutôt bien porté, dans son petit groupe, et plus apparenté à un esprit pratique qu’à une veulerie sans excuse. Raphaëlle était faible, soit, mais au moins elle le savait. Elle avait d’ailleurs un bon sens de l’humour qui lui permettait de rire d’elle-même lorsqu’elle se sentait trop désemparée. Combien de temps lui restait-il avant que son rire ne devienne amer ?

Elle manquait de profondeur parce qu’elle était inhabitée. Elle n’avait cherché ni trouvé aucune clef. Elle était encore sous l’influence, un peu désastreuse, des deux femmes timorées avec lesquelles elle vivait. Elle n’était pas achevée, en quelque sorte, mais il lui manquait peu de chose. Mais ce peu de chose, hélas, Jocelyn ne pouvait pas le lui donner. Et personne, d’ailleurs, tant qu’elle n’aimerait pas vraiment, tant qu’elle mettrait ces barrières, ces chimères et ces calculs entre le monde et elle.

Comme elle n’avait pas la force de prendre son existence en main pour lui donner un sens, elle se contenta d’un but, se trompant une fois de plus : il lui fallut Jocelyn.

Le moyen de s’attacher un homme apparemment si sûr de lui n’était pas de se retrouver dans son lit aussitôt. Jocelyn aimait séduire et conquérir tambour battant, Raphaëlle ne tomba pas dans le piège. Elle ne se décidait pas à coucher avec lui mais employait toutes les armes possibles pour lui en donner une irrésistible envie. Elle calculait, mobilisée pour une fois, dosant ses effets, usant de sa jeunesse et même de son humour puisqu’il lui en restait. Ce fut en somme un travail facile : elle le rendit fou. Puis – et c’était plus inhabituel pour lui – elle le rendit malheureux.

Jocelyn, au contraire de Raphaëlle, n’avait guère de faiblesses. Hormis cette peur de vieillir qui le tenaillait et qu’elle exaspéra. Il voulut l’éblouir et elle resta indifférente. Elle semblait n’être jamais admirative, même pas étonnée, tout au plus amusée par tout ce qu’il déployait pour lui plaire. Elle restait mystérieuse, ne livrait rien, refusait de le présenter à sa famille, disparaissait pour quelques jours sans explication.

Elle racontait, chez elle, ce qu’elle prenait pour ses exploits. Sa mère et sa grand-mère l’exhortaient à cesser ce jeu dangereux. À travers les confidences de Raphaëlle, elles voyaient Jocelyn comme le Messie et, si elles étaient bien d’accord pour qu’il soit pris au piège, elles doutaient de l’efficacité des moyens employés. Ce en quoi elles avaient tort, faute d’une expérience qui ne manquait pas à Raphaëlle.

Lorsqu’elle jugea le moment venu, elle accepta de passer une nuit dans le trop grand appartement de la place Saint-Sulpice. Ils se découvrirent sans surprise et s’entendirent très bien en faisant l’amour. Jocelyn était tel que Raphaëlle l’avait supposé, patient, adroit et tendre. Mais incapable de partager un fou rire, dénué d’humour, déjà trop concerné par leur histoire. À sa gravité, à sa manière de la regarder, Raphaëlle sut qu’elle avait gagné et n’en tira pourtant pas le goût de la victoire. Jocelyn s’était mis à l’émouvoir, à la séduire, et elle se demanda, à l’aube, tandis qu’ils avaient improvisé un pique-nique au pied du lit, si elle n’était pas en train de tomber amoureuse de sa victime. Lorsqu’elle l’avait questionné, un peu troublée – et agacée de l’être :

— Tu as eu ce que tu voulais ?

Il n’avait pas hésité une seconde, et pas réfléchi pour répondre :

— Oh non !… Seulement un aperçu de ce que je veux.

Jocelyn n’était pas tout à fait n’importe qui. Et, pour une fois qu’il aimait, il entendait ne pas aimer n’importe comment. Avec une tranquille assurance qui médusa Raphaëlle, dès qu’il fut son amant Jocelyn loua pour elle un studio, ni trop loin ni trop près de chez lui. Il se mit à verser régulièrement de l’argent sur son compte en banque. Il lui accorda, sans même en discuter, la liberté et l’indépendance qu’elle lui avait imposées. Il lui affirma, avec la tendresse toute neuve et maladroite dont il était capable, que ce qu’il faisait pour elle ne les engageait à rien, et qu’il trouvait normal, à son âge, d’assumer une maîtresse de cette manière-là. Il lui laissait ainsi entendre qu’il n’était pas dupe et ne voulait pas l’être. Puisqu’elle le tenait en respect, il la força à le respecter aussi en ne le prenant pas pour un naïf. Gibier de choix, peut-être, mais sans crédulité.

Ainsi ils déguisèrent leurs sentiments, et le malentendu s’installa. Jocelyn souhaitait ne pas sombrer dans le ridicule de l’amoureux transi, du vieil amant jaloux. Raphaëlle ne pouvait pas se remettre entre ses mains après avoir proclamé si haut ses droits de femme libre. Ils avaient tous deux envie de mariage mais pour des raisons différentes, et ils n’auraient abordé le sujet pour rien au monde. Raphaëlle voyait donc ses copains de son côté, sans entrain, tandis que Jocelyn s’ennuyait dans des dîners mondains. Elle avait une clef de chez lui et y venait sans prévenir, toujours bien accueillie quelle que soit l’heure. Puisqu’il faisait bien l’amour, elle venait souvent. C’était aussi sa manière de le surveiller. Elle n’eut jamais de mauvaise surprise car Jocelyn avait oublié toutes ses anciennes maîtresses, décidé à subir jusqu’au bout ce sentiment qui le dépassait mais qui l’enchantait.

Puis Raphaëlle repartait, au beau milieu de la nuit, fidèle à son plan, sans promesse précise, et Jocelyn la laissait aller. Il ne protestait pas, par orgueil et par crainte du ridicule, semblant trouver normales toutes ces allées et venues, se donnant une liberté d’esprit et de ton qu’il avait aimé afficher avec d’autres femmes et qu’il prenait pour des manières de grand seigneur – ou pour une façon d’être aussi jeune qu’elle. Ce qui ne l’empêchait pas de souffrir, déchiré de jalousie aveugle et de solitude : émotions bien neuves pour lui. Alors il proposait d’un ton léger un week-end champêtre ou une semaine de lointain voyage, mettant le monde aux pieds de Raphaëlle pour la garder un peu plus longtemps que ces quelques heures impromptues qui n’étaient même pas leur quotidien. Là, il s’offrait enfin le plaisir bête et sans prix de dormir avec elle ou de la regarder dormir. Il était conscient de sa propre métamorphose. Il savait bien que Raphaëlle le conduisait à la dépendance. Il s’interrogeait amèrement. Pourquoi cette fille-là plutôt qu’une autre et pourquoi à ce moment de sa vie ? La cinquantaine proche le rendait vulnérable. Il était à l’âge des bilans et il succombait à un coup de cœur. Elle avait gagné.

Il se crut obligé de garder le rôle protecteur et souriant qu’il s’était donné, alors qu’il se serait volontiers conduit comme un collégien. Elle entrait et sortait de son appartement et de sa vie avec aisance. Il ne pouvait pas être le plus puéril des deux. Mais au bout d’un an et demi de ce régime-là, il était devenu littéralement obsédé de Raphaëlle et comme dévoré par cet amour inattendu. Il était prêt à tout mais ne tentait rien, de peur qu’elle ne lui rie au nez, ou, bien pire, qu’elle ne disparaisse purement et simplement.

Raphaëlle se demandait comment sortir de l’impasse où elle les avait mis tous deux. Pas moyen de laisser tomber les masques. La franchise, avec Jocelyn, elle n’y pensait même pas. Il aurait d’abord fallu avouer que ce luxe facile, cette oisiveté offerte, cet argent dépensé sans compter, lui plaisaient beaucoup. Avouer qu’elle n’avait que de banales envies de s’embourgeoiser et de faire des enfants tant qu’elle en avait l’âge. Avouer que sa grand-mère, sa mère et ses amies avaient raison en répétant qu’il fallait prendre, avec Jocelyn, la chance inespérée qui passait.

Faire une fin, si agréable soit-elle et si fort que Raphaëlle le veuille, n’était pas un but très extraordinaire. Avec Jocelyn, l’avenir ne semblait pas plus héroïque que médiocre, mais peut-être seulement lisse. Pourtant elle était incapable d’y renoncer. Elle s’était mise à l’aimer. Surtout lorsqu’elle surprenait le regard des femmes de tous âges sur Jocelyn. Lorsqu’elle le sentait si à l’aise et si étranger. Lorsqu’elle s’imaginait portant son nom et installée chez lui. Et, même si cela avait quelque chose de très agaçant, la façon d’exister de cet homme qui aurait pu être son père, toujours parfait en toutes circonstances, la rassurait.

Jocelyn, lui, se réfugiait dans son travail pour échapper à l’idée lancinante de Raphaëlle. Il s’absorbait dans des affaires qui marchaient de mieux en mieux.

Tout aurait pu continuer longtemps ainsi, mais Raphaëlle vit arriver la trentaine, âge superbe et inquiétant. Elle sentit le besoin de faire évoluer cette curieuse liaison dans une direction plus concrète et plus sûre. Elle se dit qu’il lui fallait soit quitter Jocelyn – pour qui et pour quoi, grands dieux ! –, soit débloquer la situation et le traîner à l’église. Comme elle ignorait qu’il en mourait d’envie, elle choisit d’être morose, désabusée, de l’inquiéter. Il fut immédiatement alarmé au-delà de toute espérance et il improvisa ce voyage supplémentaire pour lui plaire.

Conduire Raphaëlle chez Virgile était somme toute un aveu de l’amour que Jocelyn portait à sa maîtresse. Virgile était l’être qu’il respectait le plus au monde, peut-être le seul, d’ailleurs, car Jocelyn n’avait pas le respect facile. Virgile était son plus vieil ami. La propriété de Virgile était un éden que Jocelyn n’avait jamais voulu faire connaître à une femme. C’était son refuge, sa terre d’asile, son paradis de célibataire. Chez Virgile, il avait une famille.

Depuis la veille, il avait envie de retrouver Ruiz. L’avoir vu toréer dans les arènes d’Arles lui avait laissé une joie féroce au fond de la gorge. Il ne cherchait pas à s’expliquer cette euphorie confuse. La dernière fois qu’il avait séjourné assez longtemps chez Virgile pour y rencontrer Ruiz, c’était encore un adolescent qui, rêvant de taureaux, faisait bien rire son père. Virgile devait moins rire, à présent. Mais Jocelyn aurait donné beaucoup pour avoir un tel fils.

Ils avaient quitté les Alpilles, franchi le Rhône, et ils descendaient vers la Crau. Jocelyn devenait impatient. Le chauffeur posa une question, en espagnol, à laquelle Jocelyn répondit brièvement.

— Que dit-il ?

— Il demande si la climatisation n’est pas trop froide. Dors si tu es fatiguée.

— C’est loin ?

— À peine une heure…

Elle posa carrément sa tête sur les genoux de Jocelyn.

— Réveille-moi un peu avant d’arriver ou j’aurais l’air d’un hibou, tu veux ?

Il sourit et repoussa les mèches blondes et bouclées qui barraient le front de Raphaëlle.

— Promis. Dors tranquille.

Il ne se sentait pas du tout fatigué, lui, comme toujours lorsqu’il était avec elle, plein de projets et de désirs, mais avec une nervosité sous-jacente, une exaspération de ne pas oser lui parler. Il lui avait offert, la veille, profitant d’une intimité qu’ils n’auraient plus chez les Vasquez, une superbe bague. Pourtant il n’avait pas eu le courage de faire sa demande en mariage, et il s’était dérobé, une fois de plus, craignant de la faire rire ou de la forcer. Il savait, depuis des mois déjà, qu’il n’avait pas pu la tenir à distance. Il avait perdu une à une toutes les certitudes qui, jusque-là, lui avaient donné le sentiment de sa supériorité sur ses maîtresses. Il en était arrivé à souhaiter la satisfaire, et il limitait là ses prétentions. Il ne voulait pas la plus petite ombre sur le bonheur de cette semaine. Il essaierait de trouver les mots chez Virgile, ou dans l’avion du retour. Vingt ans, c’est beaucoup de différence, même s’il ne se sentait jamais vieux.

À la lumière des bougies elle avait eu un sourire éclatant en ouvrant l’écrin. Elle avait longtemps fait miroiter le bijou dans sa paume avant de le passer à son doigt.

— C’est une promesse ? avait-elle demandé, et il s’était senti pris de panique.

— Une supplique, avait-il répondu d’une voix blanche.

Il s’en voulait de sa lâcheté. Il ne comprenait pas d’où lui venait cette timidité imbécile face à Raphaëlle. Lui, timide ! Il y avait de quoi le démoraliser. Mais le sommelier était venu resservir le trevallon et Raphaëlle avait parlé de la corrida démente de l’après-midi. Il avait dû lui expliquer que, par une chance inouïe, elle avait eu, pour son premier spectacle dans une arène, le meilleur des rêves d’aficionado. Ces taureaux de Victorino Martin, un lot très relevé, vrai bonheur pour un matador français, et le dernier fauve sorti du toril qui représentait à lui seul un moment d’anthologie. Elle l’avait écouté, le menton dans une main, sérieuse, fascinée autant par son enthousiasme que par ses propos, revoyant danser les images de la corrida et de ce tout jeune homme, l’épée à la main, cloué par le soleil et la bravoure sur le sable de la piste. Et il avait fait durer ce moment de bonheur pour garder sur lui le visage attentif de Raphaëlle. Il avait parlé, presque avec lyrisme, de toutes ces choses qu’il voulait lui faire découvrir et lui faire aimer – et lui à travers elles.

Jocelyn secoua Raphaëlle doucement.

— Réveille-toi, bébé. Regarde un peu autour de toi…

Le ciel flamboyait sur la Camargue au couchant.

Raphaëlle, qui passait sa main dans ses cheveux, suspendit son geste. Elle s’approcha de la vitre, silencieuse. Des flamants roses se découpaient sur un ciel de fin du monde où des traînées sanglantes tachaient un horizon turquoise. Tout semblait se mouvoir lentement, avec des ondulations engourdies, les silhouettes lointaines des chevaux, l’eau miroitante, les oiseaux et les nuages.

La voiture tourna dans un chemin et le haut portail qui défendait l’élevage Vasquez apparut soudain, surmonté d’un fer forgé compliqué et flanqué de piliers blancs. Le chauffeur s’engagea dans une cour sablée gigantesque où deux superbes chevaux andalous s’abreuvaient près d’un puits. Raphaëlle, émerveillée et stupéfaite, descendit avant Jocelyn et leva les yeux sur la maison de Virgile Vasquez. C’était une énorme bâtisse en pierre de taille, entièrement ceinturée d’une galerie, alourdie de sculptures, d’escaliers, de rampes et de colonnes. Incapable de savoir si elle trouvait l’ensemble sublime ou hideux, Raphaëlle tourna la tête et découvrit les dépendances qui faisaient cercle, écuries, petits mas aux balcons surchargés de fleurs, granges aux toits de tuiles. Les deux andalous, qui semblaient libres de tout, s’éloignaient à pas lents dans la cour. Raphaëlle avait l’impression de s’être arrêtée sur la place d’un village au fin fond de l’Espagne. Elle sourit à Jocelyn, un peu intimidée malgré tout. Le chauffeur sortait les bagages du coffre de la Mercedes.

— Jocelyn ! Mon père mourra de honte de te savoir arrivé avant lui !

Un jeune homme en blue-jean, couvert de poussière, descendait quatre à quatre l’escalier extérieur du mas. Il jeta en passant quelques mots durs au chauffeur, en espagnol, mais n’interrompit pas sa course et déboucha dans la cour, la main tendue. Il portait sur son jean des bottes de cheval où brillaient de longs éperons. Sa chemise, trempée de sueur, avait dû être blanche quelques heures plus tôt. Ses cheveux très noirs, en désordre, tombaient sur son regard candide que démentaient des traits énergiques. Sa peau était foncée à l’extrême par le soleil. Il souriait, découvrant de petites dents éclatantes de tout jeune homme. Il s’arrêta à deux pas et serra longuement la main de Jocelyn. Puis il se tourna vers Raphaëlle et esquissa un signe de tête. Elle se demandait qui il était parmi les fils de Virgile dont Jocelyn lui avait parlé et elle l’entendit prononcer, éberluée :

— Ruiz Vasquez, madame, je suis enchanté de vous rencontrer…

Jocelyn éclata de rire devant la surprise de Raphaëlle, et Ruiz, penchant un peu la tête de côté, les regarda tour à tour d’un air interrogateur.

— Nous étions aux arènes, hier. Ruiz, tu m’as littéralement cloué sur place ! Raphaëlle a sans doute du mal à te reconnaître…

Très ennuyée, Raphaëlle tenta de sourire.

— Excusez-moi, murmura-t-elle, je ne sais pas quoi vous dire…

— Alors ne dites rien. Bienvenue chez nous.

Il était détendu, sans timidité et sans affectation, mais elle l’arrêta d’un geste alors qu’il allait se détourner pour les précéder vers la maison.

— Non ! Il faut absolument que je trouve quelque chose à vous dire mais je n’y connais rien, rien du tout, et je ne sais pas choisir les mots…

De plus en plus gênée, Raphaëlle en voulait à Ruiz, confusément, d’avoir quitté son aura de demi-dieu et troqué son habit de lumière pour cette tenue de cow-boy harassé. Quitte à s’accoutumer aux déguisements, elle préférait l’autre. Comment parler à une idole qui se transforme en vacher sans vergogne ? En plus, il était beau de sa jeunesse d’homme d’une manière si insolente qu’elle regarda ailleurs malgré elle.

Il sentit qu’elle était mal à l’aise et se trompa en déclarant :

— Vous n’êtes pas obligée d’aimer les corridas et d’encenser les matadors. Rentrons, mon père ne va plus tarder…

Raphaëlle en aurait pleuré. Jocelyn vint à son secours.

— La corrida d’hier avait de quoi faire entrer en religion n’importe quel curieux venu par hasard. C’est toi qui as voulu les Victorino ?

— Oui, pour faire enrager mon père…

C’était dit tendrement et Ruiz paraissait avoir oublié sa mauvaise humeur.

— Tu aimes toujours les chevaux, Jocelyn ? Alors je te prêterai mon entier, demain, et tu te régaleras ! C’est un seigneur. Il a été long à dresser et il a encore quelques révoltes dont tu te méfieras, mais c’est la joie de le monter. Il sent les taureaux mieux que tous ceux qui me sont passés entre les jambes.

— Tu veux te convertir au rejoneo9 ? plaisanta Jocelyn.

— Pas de blasphème dans le temple ! riposta Ruiz en s’effaçant pour les laisser entrer.

Ils pénétrèrent dans une salle voûtée aux dimensions démesurées qui abritait un bassin, au centre, éclairé de la lumière du couchant par des ouvertures savamment orientées dans la pierre. Ruiz les accompagna vers de profonds canapés de cuir ocre. Des têtes de taureau ornaient tous les murs, il y avait des trophées partout, et des photos agrandies de Ruiz toréant, violentes et glacées, où s’étaient figés des gestes inachevés.

— Ils sont arrivés avant nous, doux Jésus ! Virgile ! Virgile, regarde, ils sont déjà là et il n’y avait que Ruiz pour les accueillir ! Et tu as vu dans quel état il est, Ruiz ? Mais qu’est-ce qu’ils vont penser de nous ?

Toute ronde, toute petite, toute souriante, Maria s’avançait à petits pas pressés. On voyait aussitôt de qui Ruiz tenait ses yeux de velours brun. Maria n’était qu’un regard extraordinaire dans un visage potelé. Vêtue de façon colorée, comme l’affectionnent souvent les Espagnoles, couverte de bijoux, elle acheva de traverser la salle dans un cliquetis de bracelets et de talons aiguilles. Elle serra de toutes ses forces Jocelyn sur son cœur puis prit avidement les mains de Raphaëlle et la dévisagea.

— Vous êtes plus jolie qu’il ne l’avait écrit. Et s’il vous aime tant c’est que vous êtes une femme bien. On va s’entendre, vous allez voir !

Sans transition elle se tourna vers son fils cadet :

— Va te changer, Ruiz, tu empestes. Comment oses-tu recevoir ainsi ? Ils auraient été plus à l’aise en tête à tête avec un rafraîchissement qu’avec un hôte si négligé ! Je ne peux pas compter sur toi. Allez, va…

Elle n’était pas agressive mais Ruiz, gêné, battit en retraite. Virgile, arrivé dans leur dos sans qu’ils le voient, posa une main sur l’épaule de Jocelyn et l’autre sur celle de Raphaëlle.

— Elle le rudoie parce qu’elle a eu si peur, hier, qu’elle lui en veut encore…

Il avait une belle voix grave et un visage farouche, comme dessiné dans du métal. Des cheveux blancs, abondants, faisaient ressortir son teint de gitan. Il était grand, corpulent, et Raphaëlle lui sourit sans arrière-pensée tant il était cordial. Jocelyn s’était levé et ils eurent une longue accolade. Raphaëlle échangea un regard avec Maria.

— Jocelyn m’avait dit, commença Raphaëlle soucieuse de rattraper sa maladresse avec Ruiz, que c’était le paradis chez vous. J’ai cru qu’il exagérait et je me suis trompée.

Virgile eut un signe de tête, comme pour remercier du compliment.

— C’est la première fois que vous visitez une ganaderia brava10 ? demanda-t-il.

Raphaëlle fronça les sourcils et Virgile, ravi, expliqua :

— Un élevage de caste espagnole, c’est ce que j’aurais dû dire en français. Les taureaux braves, taureaux de combat, pas les cocardiers destinés à la course libre.

— Oui, la toute première fois. Je suis novice. Je n’ai même pas su faire part de mon admiration à votre fils Ruiz, tout à l’heure. J’avais peur de dire des bêtises, mais je suis sous le choc. Le dernier taureau, hier à Arles, m’a fait frémir et je ne sais pas pourquoi.

Un silence attentif accueillit ses paroles. Puis Virgile frappa dans ses mains et demanda du champagne à un employé surgi d’on ne savait où. Raphaëlle se détendait. Jocelyn n’avait pas menti sur les Vasquez. Leur hospitalité n’avait rien de contraint, ils étaient comme des gens simples qui retrouvent un ami d’enfance.

Ce fut Ruiz qui revint avec le plateau portant les coupes et le champagne. Une jeune fille en tablier blanc le suivait, poussant une table roulante couverte de pâtisseries, de fruits et de charcuterie.

— Un petit en-cas pour attendre le repas, précisa Virgile. Maria est espagnole et on n’a jamais pu dîner tôt dans cette maison. En revanche on mange tout le temps, c’est une consolation.

Maria éclata de rire.

— Tu es plus espagnol que moi, va ! Oui, français pour l’état civil depuis deux générations ou trois, mais les gitans comme toi, d’où crois-tu qu’ils viennent ? Tes aïeux et les miens devaient parcourir l’Andalousie dans la même roulotte, j’en suis sûre ! Où pensez-vous qu’il aille dès qu’il a deux jours devant lui ? Et demandez-lui donc pourquoi il m’a choisie, et ce qu’il faisait à Santander le jour où il m’a rencontrée ! Et ses fils, à quoi ressemblent-ils ?

— S’il y avait des toros bravos en Hollande, j’aurais peut-être épousé une Hollandaise, riposta Virgile aussi hilare que sa femme. Pour les enfants, eh bien, mettons que les chats ne font pas des canaris.

Ruiz s’était agenouillé près d’une table basse de céramique pour ouvrir la bouteille et Raphaëlle le revit soudain dans la même pose, la veille, à genoux sur le sable de l’arène face à son taureau écumant. Elle eut une sensation curieuse, une seconde, qu’elle n’essaya pas d’analyser mais qui lui donna le vertige. Il avait mis un pantalon blanc, une nouvelle chemise blanche et des mocassins. Il avait de belles épaules et des poignets d’une rare finesse. Elle pensa à l’épée, à la mort, et se sentit ridicule. Elle le regardait toujours, fascinée, lorsqu’il releva les yeux sur elle. Elle eut l’impression qu’il lui en voulait et elle tenta de lui sourire sans parvenir à grand-chose.

— Champagne, madame ? demanda-t-il d’une voix polie et indifférente.

Jocelyn tourna la tête vers lui.

— Elle s’appelle Raphaëlle, Ruiz !

— J’attendrai qu’elle m’en donne la permission, répliqua Ruiz avec la même politesse glacée.

La conversation s’arrêta une seconde et Raphaëlle avala sa salive pour répondre précipitamment :

— Je vous en prie, avec plaisir…

Ruiz se releva pour lui tendre sa coupe et elle s’aperçut qu’il était grand. Ensuite il servit Jocelyn et ses parents.

— Tu ne bois pas ? demanda Maria en le couvant d’un regard tendre, et il trempa ses lèvres dans le verre de sa mère pour lui faire plaisir.

— Il ne boit pas à la maison, dit Virgile. Et il croit que nous sommes dupes !

Maria partit de son grand rire clair et Jocelyn l’imita.

— Ruiz, tu vas ridiculiser les Espagnols et les autres si tu continues à toréer comme ça ! affirma Jocelyn.

— Quels autres ? demanda doucement Ruiz.

— Les Espagnols, d’accord, il n’y a qu’eux. Virgile, j’ai eu du mal à reconnaître ton fils, hier. Il y a six ans c’était un gamin, il montait bien à cheval et il emmerdait les vaches du lever au coucher du soleil. Mais rassure-moi, il a déjà combattu des Virgile Vasquez, au moins, il ne se réfugie pas toujours derrière des Victorino, des Domecq ou des Miura ?

Et la plaisanterie était si grosse que Virgile et Maria, pleurant de rire, finirent par entraîner Ruiz avec eux. C’est ce que Jocelyn souhaitait. Que le jeune homme se détende enfin. De lui-même, Ruiz vint s’asseoir sur un accoudoir du canapé, près de Raphaëlle. Il sentait le savon et le shampooing. Elle se tourna vers lui. Profitant du bruit que faisaient les autres, elle murmura très vite :

— Pardon pour tout à l’heure, en arrivant. Vous m’impressionnez beaucoup, Ruiz.

Il eut un sourire d’excuse et posa un instant sa main sur le bras de Raphaëlle en signe de paix. Virgile et Maria éclataient manifestement d’orgueil devant leur fils mais ne l’auraient admis pour rien au monde. Les photos de Ruiz parlaient d’elles-mêmes sur tous les murs de la grande salle. Maria observait son cadet avec une tendresse inquiète, toujours poursuivie par l’angoisse, sans doute.

— Et Miguel ? demanda Jocelyn en prenant son verre.

— Je me repose beaucoup sur lui, assura Virgile sans regarder personne. Il s’occupe de la partie administrative, tu sais comme tout est devenu compliqué de nos jours ! C’est un bon comptable, il prend l’exploitation de l’élevage très à cœur. Il sera là pour le dîner, il est ravi de te revoir. Pourquoi viens-tu si rarement ?

Virgile avait délibérément changé de sujet et Jocelyn, docile, ne parla plus de Miguel. La famille Vasquez lui était si proche et si chère qu’il en connaissait bien les ombres et les silences. Miguel n’avait jamais comblé Virgile. Sa pire tare était qu’il n’aimait pas les animaux et qu’il en avait peur. Par tous les moyens, son père l’avait éloigné de la ganaderia, l’envoyant faire ses études au loin, espérant le pousser dans une autre voie. Mais Miguel avait peur de la vie aussi. Après avoir obtenu tous les diplômes possibles, il avait renoncé à se chercher du travail, trouvant plus simple de venir s’employer chez son père et lui imposant une présence que Virgile ne souhaitait pas mais qu’il avait acceptée par amour pour Maria. Maria qui aimait tant ses fils, tous ses fils ! L’aîné, Pablo, était parti depuis longtemps après un brillant mariage avec une Espagnole qui possédait par héritage un troupeau de toros bravos de grand renom. Alors, de celui-là, on parlait volontiers, et chaque jour quand il était question d’élevage. Maria allait en Espagne pour les accouchements de sa belle-fille qui lui avait déjà donné trois petits-enfants tout bruns. Pablo, sa femme et les bébés venaient l’hiver passer un mois en Camargue. La relève était assurée, la famille soudée, de ceux-là on était fiers.

Jocelyn savait tout cela et bien d’autres choses. Il avait été à l’école avec Virgile, alors qu’il habitait Arles, tout gosse. Par la suite, rien n’avait pu entamer leur amitié. Jocelyn s’était toujours volontiers réfugié chez Virgile comme chez un grand frère du temps qu’ils étaient deux enfants uniques soudés par une affection jamais démentie. C’est Virgile, en bon gitan, qui avait alors initié Jocelyn aux mystères de la Camargue, le traînant partout derrière lui en tâchant de lui ouvrir les yeux sur les hérons garde-bœufs, les échasses blanches et les gravelots. Virgile qui approchait les troupeaux en déjouant la surveillance des manadiers et des gardians, et qui expliquait à un Jocelyn ébahi les différences entre les taureaux espagnols à corne basse, faits pour les vrais combats, et les taureaux camarguais à corne en lyre, beaucoup moins dignes d’intérêt d’après lui. Virgile qui tenait fermement la main de Jocelyn en rampant le long des marais. Virgile qui sifflait en pleine nuit sous la fenêtre de Jocelyn pour l’emmener lire les étoiles et leurs secrets au-dessus des étangs. Virgile qui jouait déjà bien de la guitare mais qui chantait faux.

Des trois années passées en Arles – car ensuite son père avait été muté à Paris –, il restait à Jocelyn un goût de la nature et de la liberté qu’il associait à la Provence et à Virgile. Les deux gamins s’étaient quittés sur des promesses solennelles. Qu’ils avaient tenues. Virgile avait fait sa vie comme il le souhaitait. Reprenant la manade de son père, il avait vendu tout le cheptel et était reparti de zéro pour élever des taureaux de combat, sa seule passion. Le mariage, les enfants, les hauts et les bas de l’élevage, les premières bêtes lidiées11 à Barcelone, Jocelyn avait assisté à tout depuis quarante ans, venant se reposer auprès de Virgile chaque fois qu’il en avait envie, toujours reçu à bras ouverts, toujours sous le charme du paysage de son enfance et de la complicité de son plus vieil ami.

— Je vous montre votre chambre, Raphaëlle ?

Maria s’était levée, incapable de rester longtemps au même endroit. Raphaëlle la suivit dans le dédale des escaliers de pierre et des paliers surchargés de meubles. Maria poussa enfin une porte aux lourdes ferrures, et Raphaëlle entra dans une grande chambre où tout était blanc, murs, moquette, rideaux et literie.

— C’est reposant, ici, vous verrez, dit Maria en ouvrant la fenêtre. Venez avec moi sur la terrasse. Si vous voulez y prendre le petit déjeuner, demain, vous n’aurez qu’à sonner, quelqu’un viendra. Mais si vous êtes matinale, nous sommes tous à la salle à manger vers sept heures. Vous ferez ce que vous voudrez, ma jolie, vous êtes ici chez vous. Quand Jocelyn est là, il a tous les droits. Laissons-les parler entre hommes un moment, regardez un peu… Elle désigna, d’un mouvement de son petit bras potelé, l’immensité de la plaine devant elle.

— Avec des jumelles, vous pourriez voir les taureaux qui paissent. Mais, de taureaux, vous devez être saturée, depuis deux jours !

Maria riait à gorge déployée et Raphaëlle s’accouda à la rampe, près d’elle.

— Oh non, dit-elle à mi-voix, non, pas du tout… Je découvre une autre planète, ici, un monde immobile et enchanté dont personne ne m’avait parlé jusque-là… Même Jocelyn, tout ce qu’il disait de vous et de votre propriété me paraissait irréel, lointain, enjolivé. Je n’imaginais pas cette merveille. Vous avez beaucoup de chance.

Maria tripotait ses bracelets.

— De la chance ? Oh ! jeune fille, chaque fois que Ruiz enfile son habit, où qu’il soit, je le sais et je tremble ! Je ne souhaite ça à personne.

Raphaëlle eut un mouvement vers Maria qu’elle n’osa pas achever.

— Vous l’avez déjà vu toréer ? demanda-t-elle, hésitante.

— En public ? Vous voulez dire aux arènes ? Non, jamais Virgile ne pourra m’y traîner ! J’aimais beaucoup les corridas, avant. J’allais voir combattre et mourir nos bêtes, j’étais fière quand elles avaient été braves…

La gravité soudaine du ton avait de quoi surprendre chez cette petite femme toute ronde qui semblait faite pour la frivolité.

— Oui, très fière, répéta-t-elle rêveusement. Et maintenant, je ne vis plus. Je ne vis que l’hiver, quand il n’y a rien au programme. Ici, dans notre arène de tienta12 la placita13comme on dit chez moi, Ruiz s’amuse à trier les jeunes, à tester les vaches, j’adore le regarder faire ! Mais, ici, c’est pour rire, c’est le travail normal des éleveurs, j’ai l’habitude, je n’ai pas peur même quand il fait des choses dangereuses, parce que je crois toujours qu’à la maison il ne peut rien lui arriver… Mais, quand je le vois essayer un habit de torero, quand je le vois avec une épée dans les mains, quand il fait ses valises pour partir, je me mets à trembler.

Raphaëlle ne savait pas du tout quoi dire. Il y eut un court silence puis Maria redevint gaie, d’un coup.

— Dimanche prochain, c’est son dernier contrat, après je suis tranquille pour quelques mois, je pourrai respirer. Vous restez jusque-là, n’est-ce pas ? Jocelyn a promis…

— Il a bien fait ! Je ne peux pas me mettre à votre place, madame, alors je suis comme tous ces gens, hier, en Arles, qui veulent voir encore et encore.

Maria jeta un coup d’œil à sa montre et sursauta.

— Il faut tout de même que je pense au dîner ! Je vous laisse vous changer, ma chérie, mon nom est Maria, tâchez de vous en souvenir. Descendez vers neuf heures, ce sera bien.

Maria quitta la terrasse en trottinant, comme à son habitude, et disparut dans un cliquetis d’orfèvrerie.

Raphaëlle se tourna de nouveau vers la plaine et, plissant les yeux, essaya de distinguer les troupeaux au loin. Elle avait vu tant de choses en quarante-huit heures qu’elle se sentait ivre, incapable de réfléchir. Elle respira profondément, une ou deux fois, et regagna sa chambre pour défaire sa valise. Les bagages à faire et à défaire étaient comme le symbole de sa liaison avec Jocelyn, son signe distinctif. Combien d’avions et d’hôtels en deux ans ? Pas assez pour lasser Raphaëlle, qui les aimait, mais suffisamment pour que tous les voyages se ressemblent. Elle eut la sensation, en rangeant quelques vêtements dans une commode, que ce séjour serait différent des autres. La maison des Vasquez l’avait époustouflée. Elle se sentait vraiment réjouie de partager la vie de ces gens-là quelques jours. Elle rit sans retenue, puisqu’elle était seule. Elle se traita de midinette et décida d’apprécier la suite sans faire la moue. Même à Jocelyn. Elle était consciente du cadeau qu’il lui offrait en l’amenant ici. Elle devinait qu’il était sur le point de dire et de faire exactement ce qu’elle souhaitait. Le cadre se prêtait à tous les romantismes. Elle se remémora avec agacement sa maladresse envers le cadet des Vasquez. Elle avait la gaffe facile. N’importe qui, à sa place, aurait trouvé un compliment à dire. Ce jeune homme aux allures de gitan ne devait pas avoir beaucoup d’humour. Elle rit de nouveau, vraiment joyeuse, et pensa qu’elle devait avoir l’air d’une folle à s’amuser de si bon cœur dans cette chambre trop blanche. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle.

— Jocelyn…, murmura-t-elle.

C’était bien la première fois qu’elle était attendrie en pensant à lui. En général, si elle évoquait Jocelyn, c’était avec plaisir, parfois avec désir, mais jamais avec tendresse.

Après tout, il n’était peut-être pas qu’un homme blasé et péremptoire ? Il avait peut-être des choses à partager ? Peut-être n’osait-il pas, contrairement aux apparences, être simple ou vrai ? Peut-être était-il bien plus proche et plus vulnérable qu’elle ne l’imaginait.

Elle secoua la tête et se demanda d’où lui venait cette soudaine indulgence. Elle esquissa un pas de danse sur la moquette épaisse. Elle allait se plaire chez les Vasquez, elle en était certaine. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas été aussi gaie.