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Dimanche 18 septembre

 

Arrivés assez tôt en ville, Raphaëlle et Jocelyn avaient suivi Virgile, un peu stupéfaits par l’atmosphère de foire qui régnait à Nîmes. Ils allèrent perdre une heure sur l’Esplanade, commandèrent des cafés qu’ils ne burent pas, évoquèrent le lot de Guardiola – des taureaux durs – qui attendaient les matadors dans l’obscurité du toril.

Raphaëlle regardait autour d’elle, inquiète, tendue. L’excitation des gens qui se rendaient aux arènes dans un défilé incessant, le mistral qui s’était levé et faisait tournoyer la poussière, les fanfares qui se croisaient dans une joyeuse cacophonie : tout semblait laisser Virgile indifférent. Il parlait à Jocelyn de détails techniques. Il disait que Ruiz choisirait sans doute l’habit bleu sombre qui lui avait toujours porté bonheur à Nîmes. Il constatait, grave, et sans essayer de l’analyser, ce renouveau de passion que manifestaient les Français – et plus seulement les Méridionaux – pour la corrida. Il déplorait que Ruiz ait renvoyé un excellent picador avec lequel il ne s’entendait pas. Il précisait qu’il se tenait toujours loin de son fils, avant un combat, par superstition.

Toutes ces phrases n’avaient que peu de sens pour Raphaëlle. Elle n’avait d’ailleurs pas envie de savoir ni de comprendre. Elle pensait à Ruiz, mais autrement. À sa jeunesse. À la manière qu’il avait de la regarder. Vingt fois elle entendit prononcer son nom par des inconnus qui frôlaient leur table, pressés d’aller occuper les gradins. Vingt fois, cela lui fit aussi mal. Comme elle jetait de fréquents coups d’œil à sa montre, Virgile lui adressa un sourire amusé.

— Impatiente ? demanda-t-il.

— Que ce soit fini, oui.

Le sourire de Virgile s’accentua. Jocelyn, énervé, fumait une cigarette après l’autre. Raphaëlle savait très bien que Jocelyn n’avait pas peur pour Ruiz et que son exaspération la visait directement. Elle renversa la tête en arrière et observa un instant les oiseaux qui tournaient dans un ciel limpide. Une soudaine envie de pleurer la fit se raidir. Elle ferma les yeux très fort puis se leva.

— On y va ?

Jocelyn laissa de la monnaie sur la table et suivit, comme à regret, Virgile qui avait pris le bras de Raphaëlle. La foule était encore plus dense aux abords des arènes. Un groupe compact attendait, devant le palais de justice, l’arrivée des toreros. Ils longèrent les grilles qui fermaient certains accès. Des files s’étiraient devant les portillons. Raphaëlle prit machinalement le programme qu’on lui tendait. Elle l’enfouit dans sa poche en le repliant sur la photo noir et blanc de Ruiz. Ils s’engagèrent sous une voûte obscure, montèrent quelques marches, puis débouchèrent sur les gradins, aveuglés par le soleil triomphant qui les écrasait. Virgile serrait des mains, saluait des amis, se frayait un passage au premier rang. Ils s’assirent enfin. Il était cinq heures moins dix. Raphaëlle, coincée entre les épaules de Virgile et de Jocelyn, voyait pour la seconde fois en huit jours des arènes pleines à craquer. Des milliers de silhouettes se découpaient tout en haut de l’amphithéâtre nîmois, comme de la dentelle, sur un ciel bleu outremer. Virgile lui tendit ses jumelles en lui désignant, à l’autre bout de la piste ovale, l’entrée du toril. Elle observa un moment un picador, à pied, qui choisissait une pique. Des équipes de télévision, caméras à l’épaule, filmaient les toreros qui attendaient. Elle vit enfin Ruiz au milieu d’eux, qui répondait au micro d’un journaliste. Elle baissa les jumelles. Des photographes s’installaient dans le callejón33. Raphaëlle se tourna vers Virgile.

— À quoi pense-t-il dans ces moments-là ? demanda-t-elle.

Virgile passa son bras autour des épaules de la jeune femme, dans un geste affectueux, et lui répondit à l’oreille, comme s’il s’agissait d’une confidence :

— À dissimuler sa peur. À faire bonne figure. À croiser les doigts. Peut-être même à s’empêcher de partir en courant comme ils en meurent tous d’envie, lui et les autres…

Très bêtement, parce qu’elle avait du mal à accepter cette version, Raphaëlle demanda :

— C’est vrai ? Ou vous dites ça pour rire, Virgile ?

— Bien sûr que c’est vrai, intervint Jocelyn que Raphaëlle avait oublié.

Il avait parlé avec une certaine agressivité et Raphaëlle lui jeta un coup d’œil indifférent. Puis elle regarda de nouveau vers l’autre bout des arènes. La foule, avec un bel ensemble, s’était mise à taper des mains sur un curieux rythme, autour d’eux. L’horloge marquait cinq heures précises. Les toreros émergeaient de l’ombre et se rangeaient à l’entrée de la piste, derrière les deux alguazils34. La musique de Carmen venait d’éclater, portant l’enthousiasme des gradins à son comble, et les trois matadors se mirent en marche suivis de leurs cuadrillas. Puis venait le train d’arrastre35.

Raphaëlle reprit les jumelles, sur les genoux de Virgile, et observa Ruiz qui avançait. Il paraissait ne vouloir regarder que ses pieds, et relevait la tête brièvement, tous les dix pas, vers la présidence, avec un sourire timide et artificiel. Raphaëlle sentit un vide au niveau de l’estomac et elle dut respirer à fond. Pour son succès du dimanche précédent, les gens se levèrent et firent une ovation à Ruiz.

— Le mistral cale un peu, disait Virgile.

En contrebas, devant eux, les toreros déployaient leurs capes, testaient le vent. Enfin les clarines sonnèrent et le silence se fit. Raphaëlle, nerveuse, plissa les yeux pour mieux voir Ruiz. Il se tenait très droit, dans son habit bleu et or, un peu défiguré par une grimace crispée. Puis il s’en fut derrière un burladero36 et se mit à mordiller sa cape en attendant l’entrée du premier taureau. Raphaëlle ne parvenait pas à regarder qui que ce soit d’autre que Ruiz. Il était devenu pour elle le centre de tout ce qui se déroulait sur le sable de la piste, même quand il n’y était pas. Elle ne vit absolument rien des deux premiers combats et demeura sourde aux propos qu’échangeaient Virgile et Jocelyn. Chaque fois qu’elle tentait de s’intéresser au spectacle, ses yeux revenaient aussitôt se poser sur Ruiz. Elle ne comprenait rien au fait qu’il vienne assister ses compagnons de cartel et ne trouvait ni rime ni raison aux entrées et sorties qu’effectuaient tous les toreros. Elle l’observait avec une attention douloureuse, le jugeait beau et méconnaissable, l’admirait et le plaignait sans cohérence. Elle ne s’y retrouvait pas, devant ce jeune homme déguisé et inquiet. Elle pensa à Maria et à ses terreurs. Elle se demanda comment Virgile pouvait rester assis. Rivée à la silhouette de Ruiz, elle n’en perdait pas le moindre geste, pas le plus petit signe. Pour quelle obscure raison allait-il jouer sa vie, là et maintenant, devant tous ces gens ? Fallait-il être très fou ou très savant pour s’y risquer ? Et posséder quelle force ou quel orgueil pour garder une apparence de tranquillité ?

Raphaëlle se pencha en avant, serrant ses bras autour de ses genoux, recroquevillée. Et quand elle vit Ruiz sortir enfin du callejón et s’avancer dans l’arène, elle réalisa qu’un monstre de six cents kilos venait de jaillir du toril et ébranlait la terre d’un galop déchaîné. Ruiz, immobile, avait reçu le taureau sans bouger, les pieds joints et les mains basses, et la foule hurla de joie. Il était allé volontairement au milieu de l’arène, se mettant hors de portée des secours immédiats. Dominateur, arrogant, statique, il enchaîna une série de passes spectaculaires puis laissa le taureau un peu désorienté reprendre son souffle tandis qu’il s’en détournait pour saluer les spectateurs en délire. Il le plaça ensuite habilement pour le laisser charger l’homme qui l’attendait, armé d’une longue pique, sur son cheval caparaçonné.

Raphaëlle se décida à regarder le taureau. Elle le plaignait mais elle aurait voulu le voir se vider de tout son sang sous le fer, elle aurait voulu que le danger s’éloigne et que tout finisse très vite. Elle n’y comprenait rien et n’y prenait aucun plaisir. Ruiz avait demandé la sortie des picadors à la présidence et il fallut encore supporter la pose des banderilles. Raphaëlle était au bord de la nausée. Tout ce qui se passait dans l’arène la crucifiait de peur et de dégoût. Elle avait reconnu Sébastian dans l’un des hommes qui entouraient Ruiz et elle se souvint des paroles de Maria. Sébastian veillait sur Ruiz.

Elle n’eut aucune réaction lorsqu’elle vit Ruiz traverser toute la piste et s’arrêter devant l’endroit où ils étaient assis. Et puis tout bascula lorsqu’elle croisa le regard de Ruiz. Il levait la tête vers eux, tout proche. Il y eut une seconde d’amour pur, nu, entre eux. Ruiz lança sa montera37 et ce fut Virgile qui l’attrapa au vol et la posa devant Raphaëlle et Jocelyn.

— Il vous dédie son taureau, dit Virgile, très ému malgré son habitude.

Jocelyn eut un sourire contraint. Ce qu’il venait de lire dans les yeux de Ruiz était aussi clair qu’une déclaration de guerre. Raphaëlle, d’un geste irréfléchi, serra le bras de Virgile.

— C’est atroce, murmura-t-elle. C’est d’une cruauté, cette exhibition…

Elle bafouillait et Virgile voulut la rassurer.

— Ce n’est pas cruel, Raphaëlle, non, vraiment pas, je vous expliquerai tout ça un jour, vous comprendrez…

Ruiz, que rien ne semblait pouvoir arrêter cet après-midi-là, multipliait les difficultés de sa faena, décidé à briller malgré un adversaire qui se désintéressait peu à peu du combat. Il allait chercher le taureau dans sa querencia38, le combattait de très près et de face, lui redonnait confiance pour mieux le soumettre à sa volonté. Dans le silence angoissé et recueilli des arènes, la voix de Ruiz, enrouée et grave, se percevait nettement. Il appelait le fauve, pour garder son attention, avec une étrange autorité affectueuse. Et le taureau revenait vers lui, répondant aux cites. Et Raphaëlle, subjuguée, oubliait la menace pour admirer le spectacle. Et, comme tout le monde, elle se mit à crier à chaque passe ce long « o-lé ! » qui est comme un sanglot.

Ruiz toréait intelligemment ce taureau difficile qui partait de loin pour s’arrêter parfois tout net au milieu d’une passe, ses cornes à la hauteur des hanches de l’homme. Ou qui refusait de charger, même avec Ruiz dans le berceau de ses cornes. Les vieux aficionados hochaient la tête, songeurs, car il n’y avait pas que de la technique ou de la finesse chez le torero : il y avait aussi beaucoup d’émotion. Un monsieur d’un certain âge, qui était assis près d’eux, se pencha vers Jocelyn et murmura, très excité :

— Ce type-là peut tirer ce qu’il veut des taureaux ! Regardez donc celui-ci, agité, distrait, méfiant : ce sont les plus dangereux. Il en a assez de rencontrer du vide, il ne veut plus se battre qu’avec du solide, il veut le bonhomme ! Et observez bien le petit Vasquez, il ne recule jamais d’un pas, il ne lui donne jamais raison. Il l’a changé de terrain dès qu’il s’est mis à peser. Maintenant qu’il l’a arrangé, qu’il a corrigé ses défauts, il peut l’obliger à passer, à s’enrouler, tout ça comme au ralenti… Vous avez vu ce poignet ? Et cette façon d’allonger le bras ? C’est du grand art !

Jocelyn se retint pour ne pas hausser les épaules. Il se moquait bien du talent de Ruiz. Il n’avait aucune envie qu’on lui en parle. Lui qui avait tant aimé les corridas, jusque-là, se sentait incapable d’apprécier la démonstration de maîtrise donnée par Ruiz sur la piste.

— Et je vous parie qu’il le tuera bien, poursuivait l’aficionado intarissable. C’est un des meilleurs tueurs que j’aie jamais vus, ce môme, et j’en ai vu !

Jocelyn, excédé, se tourna vers Raphaëlle. Il aurait voulu se lever et quitter l’arène mais la présence de Virgile le retenait. Les cris de la foule – et de Raphaëlle – augmentaient sa rage de minute en minute et auraient fini par le sortir de lui-même si le silence n’était revenu brusquement, au moment de la mise à mort. L’estocade fut sincère et nette, le taureau mit peu de temps à s’effondrer. Raphaëlle et Virgile étaient debout, mouchoirs en main, et toute la foule avec eux. Ruiz obtint une oreille de la présidence et entama son tour d’honneur. Arrivé à leur hauteur, le jeune homme tendit la main et ce fut Raphaëlle qui lui renvoya sa montera cette fois. Elle reçut, en retour, un morceau de cartilage et de poils sanglants qui atterrit sur son épaule. Elle ramassa l’oreille que Ruiz venait de lui offrir, sans aucun dégoût, et le regarda s’éloigner sous les bouquets de fleurs qui tombaient des gradins. Virgile jeta un coup d’œil à Jocelyn, un peu mal à l’aise.

— Beau succès, commenta-t-il. Tu la garderas, j’espère ?

Jocelyn réussit à répondre d’une voix posée, rendant son regard à Virgile :

— C’est à Raphaëlle seule qu’il l’a offerte, il n’y a pas de doute là-dessus, je pense ? Elle en fera ce que bon lui semble…

Les clarines sonnaient, ils se rassirent. La corrida continuait, malgré eux. Emergeant pour un moment de son malaise latent, Raphaëlle s’interrogeait. Mais dans quoi était-elle tombée ? Mais pour quoi était-elle prête à craquer ? Elle n’avait plus besoin des jumelles pour regarder. Les bas roses, les zapatillas39 – à petits nœuds –, les gens qui avaient jeté jusqu’à leurs blousons sur la piste… Il faudrait ranger ça, décidément, au rayon des souvenirs de voyage. Comme certaines cartes postales espagnoles d’un goût douteux. Ruiz n’étant pas en danger dans l’immédiat, Raphaëlle essayait de se reprendre, de réfléchir. Jocelyn avait bien dit, quelques jours plus tôt : « cirque et tragédie, grandeur et grotesque ». Oui… Et pourtant ils étaient des milliers à plonger avec délices dans le même folklore. Ils avaient suspendu leurs souffles ensemble devant Ruiz. Même Jocelyn, elle en était sûre.

Au bord de l’enthousiasme et de la panique, Raphaëlle voulait se défendre encore. « D’accord, songea-t-elle, moi Tarzan, toi Jane, pour les femmes passe encore. Mais pour les hommes, ça s’explique comment, ce culte ? Par leur propre lâcheté ou par leur machisme ? Et pourtant, dans le couple toro-torero, le doute n’est pas possible, le mâle, c’est l’autre ! Et elle peut s’accrocher, la petite marionnette en soie, pour faire plus viril que son partenaire ! » Mais elle ne souriait même pas et continuait d’observer, tendue, les règles de ce jeu dont elle ne connaissait toujours pas le but. Fête barbare, rite païen, les idoles chamarrées saluaient. Qui séduisait qui ? Le public, le fauve, et l’homme qui s’est choisi pour être entre les deux. Qui est venu avec des armes dérisoires assumer tous les risques pour forger sa gloire – ou son oubli. « De toute façon, il n’en restera rien, quoi qu’il arrive, pensa encore Raphaëlle. Ce qu’ils font s’efface, à peine dessiné… »

Vouloir en rire ne l’avait ni consolée ni rassurée. Une idée se détacha brusquement du chaos de couleurs et de cris qui noyait Raphaëlle. Il y avait un avion à prendre, le lendemain, un inévitable retour à Paris en compagnie de Jocelyn qui boudait si ostensiblement son plaisir. Rentrer avec lui… Et supporter sa mauvaise humeur. Avec la quasi-certitude de ne pas remettre les pieds chez les Vasquez de sitôt. La jalousie confuse de Jocelyn était une belle preuve d’amour, bien encombrante. Tout s’était indiscutablement détraqué. Paris… À sept cents kilomètres de là. Où elle n’entendrait jamais plus parler de Ruiz. Raphaëlle eut aussitôt les larmes aux yeux et, se sentant observée par Jocelyn, elle fouilla dans son sac et prit une cigarette. Elle eut du mal à l’allumer, gênée par le vent, et il ne chercha pas à l’aider. Le drame dont elle avait le pressentiment, depuis le matin, ce n’était peut-être que ce retour insupportable, ce baisser de rideau.

Ruiz offrit son second taureau au public, fit une remarquable prestation qui médusa tous les gradins avant de les soulever et coupa deux oreilles dans un délire complet. Il écrivait seul les pages de sa propre histoire et il s’offrit la sortie par la porte de l’Empereur – ce dont il n’avait jamais douté.

 

Virgile entraîna Jocelyn et Raphaëlle, à travers la foule, jusqu’à l’Imperator où Ruiz avait sa chambre depuis la veille. Il voulait téléphoner à Maria et il les laissa au bar, après avoir commandé du champagne. Jocelyn et Raphaëlle se retrouvèrent en tête à tête, maussades.

— Tu as mis cette horreur dans ton sac ? demanda Jocelyn d’un ton qui n’annonçait rien de bon.

Elle se contenta d’acquiescer en silence. Elle gardait un visage fermé.

— Eh bien, voilà, la boucle est bouclée, dit Jocelyn avec un sourire forcé.

Elle ne se décidait pas à répondre. Elle avait l’air d’attendre quelque chose ou quelqu’un.

— Ruiz t’a regardée tout à l’heure comme un chien regarde un os, tu t’en es aperçue, j’imagine ? Tu lui as sacrément tapé dans l’œil, au petit torero… Il ne s’en cache même pas !

Jocelyn guettait les réactions de Raphaëlle mais elle restait sagement assise sur son tabouret, très droite, fixant sa coupe. Il avait envie de lui dire des choses désagréables, de la pousser à bout, de démolir le mur derrière lequel elle semblait retranchée. Le silence persistait, incongru au milieu du brouhaha et de l’agitation du bar. Jocelyn demanda, agressif :

— Tu comptes les bulles ? Je t’avoue que je suis content de rentrer demain. J’ai mon compte de folklore, pas toi ? Je passerais bien cette dernière soirée en tête à tête…

Elle se tourna vers lui, le regarda sans le voir et leva son verre dans sa direction. Jocelyn allait poser une autre question mais Virgile revenait.

— Voilà, c’est fait, j’ai rassuré Maria, c’était le plus urgent ! J’ai croisé Ruiz, il se change et il nous rejoint. Enfin, si les gens le laissent un peu en paix !

Jocelyn aurait voulu protester, mais un journaliste s’était arrêté près de Virgile et se présentait. Il accepta une coupe de champagne et se mit à poser des questions sur Ruiz. Le bar était plein à craquer et résonnait d’exclamations. Jocelyn eut la sensation très nette que quelque chose d’épouvantable allait finir par arriver s’il ne partait pas. Il était pourtant incapable de faire un geste, désorienté par l’indifférence glacée de Raphaëlle qu’il ne quittait pas des yeux. Enfin Ruiz apparut, en blue-jean et en chemise, l’air fatigué mais très heureux. Des gens se mirent à affluer, des jardins de l’hôtel, vers le jeune homme qui se retrouva entouré d’amis et de curieux venus le féliciter spontanément. Il répondit, détendu, aux questions du journaliste qui s’était précipité. Puis il serra longuement la main d’un homme d’âge mûr qu’il écouta en hochant la tête. Ensuite il eut un geste d’excuse et il réussit à se dégager pour rejoindre son père. Mais ce fut à Raphaëlle qu’il s’adressa, de sa voix chantante, avec un sourire désarmant :

— Ça vous a plu, cette fois ?

— Beaucoup.

Elle lui rendait son regard et sa réponse n’avait aucune importance. Ils se comprenaient. Virgile tendit un verre à Ruiz qui y trempa les lèvres et le reposa avec précaution. Il eut l’air d’hésiter, une seconde, puis annonça :

— Je pars pour l’Espagne ce soir.

— Déjà ?

Virgile avait froncé les sourcils, ennuyé.

— Pourquoi ne prends-tu pas le temps de te reposer ? Tu ne vas pas mettre une semaine pour descendre à Séville, je pense !

Ruiz ne regardait ni son père ni Jocelyn. Il prit une profonde inspiration et demanda à Raphaëlle :

— Vous m’accompagnez ?

Il avait pâli d’un coup, en formulant sa question. Il n’y avait plus trace d’arrogance sur son visage. Il pencha un peu la tête de côté et, profitant du silence absolu installé entre eux momentanément, il redemanda :

— Vous partez avec moi ?

Il ne pouvait pas être plus clair. Jocelyn quitta son tabouret d’un bond. Mais Ruiz ne le regardait toujours pas, il attendait la réponse de la jeune femme. Virgile avait la bouche ouverte, hébété. Dans le même instant, Raphaëlle, toujours assise, répondait « oui » d’une voix ferme, puis se levait à son tour. Virgile, malgré sa corpulence et sa stature, fut le plus rapide et saisit son fils par un poignet.

— Tu deviens fou ?

— Lâchez-moi, vous n’y pouvez rien. Elle vient avec moi à Séville, c’est tout.

Ils étaient dressés les uns contre les autres, électrisés.

— Lâche-le, Virgile.

Jocelyn avait l’intention d’affronter Ruiz seul, il en avait un besoin physique. Il se mit devant lui.

— Dis donc, Ruiz, toi bon sauvage ! Tu as tué le monstre et tu veux la femelle en récompense, c’est ça ?

Ruiz esquiva sans difficulté le poing de Jocelyn mais ne s’attendait pas à l’attaque de son père. Le coup reçu entre les jambes le plia en deux et celui à la mâchoire qui avait suivi le cueillit sans difficulté. Il se retrouva à genoux, au bord de la nausée, la bouche en sang. Virgile se penchait déjà pour relever son fils et recommencer, en proie à une colère démente, et ce fut Jocelyn qui s’interposa.

— Arrête, Virgile, pas toi ! Ne t’en mêle pas !

Raphaëlle avait profité du répit pour se jeter au milieu d’eux. Ruiz s’était remis debout et s’appuyait d’une main à une table, attendant la suite. Il avait parfaitement mesuré, avant, ce qu’il lui faudrait assumer, et il n’avait aucune intention de fuir. Tandis que Jocelyn écartait Raphaëlle sans ménagement, Virgile se remit à frapper Ruiz qui ne pouvait en aucun cas se défendre contre son père. Le barman, stupéfait, quittait son comptoir en courant à la recherche de la directrice de l’hôtel. Les consommateurs, ébahis, avaient regardé la scène sans broncher. Jocelyn, ivre de rage, humilié, frustré, se mit à crier :

— Ça suffit, Virgile, bon Dieu ! Laisse-moi régler ça !

Mais il avait toutes les peines du monde à repousser Virgile qui hurlait des injures incompréhensibles, et dont le visage avait viré au rouge. Deux hommes vinrent enfin lui prêter main-forte et Jocelyn abandonna Virgile pour se tourner vers Ruiz.

— Toi, si un taureau ne te démolit pas, c’est moi qui m’en chargerai, je te le jure ! Maintenant tire-toi, pour ton père…

Jocelyn était décomposé. Raphaëlle prit la main de Ruiz et l’entraîna hors de l’hôtel.

 

Finalement, il fallut que Jocelyn, pour soustraire Virgile à la curiosité des gens et des journalistes, l’oblige à monter jusqu’à la chambre de Ruiz pour s’y calmer. Ils y trouvèrent Sébastian qui rangeait les affaires du matador, costumes, capes et épées. Il leur adressa un signe de tête, ramassa une petite peinture sur bois de la Vierge qui était restée sur la table de nuit, puis se hâta de boucler les valises et de sortir. Virgile s’assit lourdement sur le lit. Il flottait encore, dans la pièce, l’odeur de l’eau de toilette de Ruiz et quelque chose d’autre, aussi, indéfinissable – sueur, poussière ou sang.

— Jocelyn… Fais-nous monter du cognac, le chauffeur attendra… Et puis… Je sens bien qu’il faut que je te dise… te dise des mots qui ne viennent pas.

— Épargne-toi ça, Virgile, répondit Jocelyn debout devant la fenêtre.

Il voyait des groupes de gens qui parlaient un peu partout sur la place, en bas. Devant l’hôtel, il y avait toujours l’affluence de ceux qui venaient voir les stars de la tauromachie en chair et en os. Ceux qui avaient réservé une table pour côtoyer le mundillo40. Ceux qui voulaient regarder et ceux qui voulaient se montrer.

— Écoute, Virgile… Il y a des choses contre lesquelles tu ne peux rien. Moi non plus. Ton fils est une ordure…

Virgile, derrière lui, ne releva pas le mot qui resta lourdement entre eux. La rage de Jocelyn refluait lentement, par vagues. Il reprit :

— Il est jeune et tu l’aimes, mais c’est un salaud. Au fond, tu vois, j’admire presque son culot mais je pourrais le tuer si tu n’existais pas. Ah ! si seulement tu m’avais laissé lui casser la gueule, tout à l’heure, au lieu de t’en mêler ! Mais tu ne pouvais pas, bien sûr, tu ne pouvais pas… Même elle tu ne m’aurais pas laissé la toucher, j’en suis certain ! Tu en as fait une affaire personnelle, Virgile, alors que ça ne te regardait pas…

Jocelyn s’était mis à marcher de long en large, sans accorder un regard à Virgile.

— Tu penses qu’elle n’était avec moi que pour le fric, la frime ? Que c’est le genre de fille qui troque un gibier pour l’autre ? Que je me suis fait avoir, que je suis vieux et que je suis con ?

Mais Jocelyn n’attendait pas de réponse et Virgile, hagard, se taisait toujours.

— Après tout, ton fils a trente ans de moins que moi, rien que ça, il a la gloire, les dorures, le paso doble ! Je ne la croyais pas groupie, pourtant, pas hystérique, pas stupide…

Jocelyn interrompit ses allées et venues, une seconde, pour allumer une cigarette. Il eut le déplaisir de constater que ses mains tremblaient. Pour le moment c’était encore la fureur et l’indignation qui dominaient. La douleur serait pour plus tard.

— À ton avis, Virgile, avec quelqu’un de son âge en face de lui, il aurait osé, ton fils ?

— Oui, il aurait osé…

Jocelyn, sans l’avoir prévu, fut soulevé par une lame de fond.

— Mais merde ! explosa-t-il. Avec vos taureaux et vos pantins de l’arène, merde ! Ton fils dont tu as plein la bouche, il est grotesque, tu m’entends ?

— Non.

Jocelyn trouva la force de ne pas répliquer. Il ouvrit la bouche mais se contenta d’un bref soupir excédé. Tout le passé pesa juste assez lourd, à la bonne seconde, pour qu’il parvienne à se taire. Virgile avait laissé tomber sa tête entre ses mains. Jocelyn, qui arpentait toujours la chambre, se jeta un coup d’œil en passant devant une glace. Il se trouva laid et très banal. Il se dit qu’il allait avoir du mal à affronter les jours suivants. La voix de Virgile le fit se retourner.

— Je vais en crever de honte, Jocelyn, vraiment… Je n’avais rien deviné, je te le jure, rien remarqué, rien compris. Sauf tout à l’heure aux arènes, peut-être… Sinon je t’aurais dit de partir, de l’éloigner de lui… C’est comme sa maison et tout le reste, je ne le reconnais pas, Ruiz… Et ce n’est pas sur mon sort que je m’apitoie, là…

Un garçon d’étage frappa, entra et déposa un plateau. Jocelyn lui donna un pourboire, machinalement. Il servit deux verres bien tassés et en tendit un à Virgile. Ce fut alors qu’il vit ses yeux pleins de larmes. Jocelyn s’assit à son tour, étonné de se retrouver dans le rôle de celui qui console.

— Bois ça, Virgile, je ne vais pas en mourir, tu sais !

Virgile se redressa un peu, prit le verre et le vida d’un trait.

— Tu te souviens de notre conversation de l’autre jour, Jocelyn ? Dans mon bureau, tu m’as dit que si tu l’avais conduite chez moi, ça voulait tout dire. Et quand je t’ai demandé si tu allais l’épouser, tu as eu l’air gêné et ça m’a fait rire car je croyais que tu étais heureux et que moi, à mon âge, rien ne pouvait plus me faire rougir. Eh bien, tu vois, j’ai trouvé ! Tu ne peux pas savoir comme je suis humilié par mon fils. Ni comme je suis triste pour toi devant ce gâchis…

Jocelyn lui tendit la main et Virgile le regarda d’un air interrogateur.

— Serre-moi la main, Virgile, tu n’es pas mon ennemi. Il y a toi et il y a Ruiz, je ne vous confonds pas.

Virgile effleura la main de Jocelyn puis la serra brusquement.

— Que vas-tu faire, Jocelyn ?

— Raphaëlle est libre, je ne peux pas les traquer à travers l’Espagne. Je vais rentrer demain à Paris, comme prévu, mais je vais rentrer seul. Elle a trouvé un homme qui lui plaît et elle m’a plaqué, voilà. Que veux-tu que j’y fasse ? Où crois-tu qu’ils soient allés ?

Les contradictions de Jocelyn ne gênaient pas Virgile, mais il secoua la tête.

— Je ne sais pas. Et, si je savais, je ne te le dirais pas.

— Bien sûr…

Virgile demanda :

— Pourquoi ne m’as-tu pas laissé faire, tout à l’heure ? Je t’aurais vengé, et moi avec, mais je ne l’aurais pas tué, moi !

— Mais moi non plus ! Je ne suis pas fou. Et je n’ai pas besoin de toi pour me battre. Je t’ai arrêté pour que tu me laisses le champ libre et parce que, contrairement à ce que tu crois, tu ne te contrôlais plus. Tu l’aurais réduit en bouillie à ma place, pourquoi ? C’est ta façon de le protéger malgré tout, malgré toi… Je ne peux pas te promettre que, dans l’avenir… Je ne crois pas que ce soit le genre de chose qui s’atténue ou qui s’oublie. J’ai un compte à régler avec ton fils, Virgile, il vaut mieux qu’on le sache tous les deux. Pas un petit compte…

Virgile se leva pesamment et se resservit.

— Tu rentres avec moi ou tu préfères rester à Nîmes ?

Il y avait presque de la timidité dans la question.

— Je prendrai mon avion demain à Garons.

— Maria t’expédiera tes affaires… Mon Dieu, il faut encore que j’annonce ça à Maria !

Virgile, découragé, soupirait. Jocelyn lui répondit, un peu durement :

— C’est moins grave qu’un coup de corne, non ?

— Beaucoup moins grave, oui, mais pas plus facile à dire. Jocelyn ?

— Quoi ?

— Allons nous saouler ensemble, tu veux ? Tu as toute une soirée à perdre et je n’ai pas envie de te laisser seul. Et puis… Je ne veux pas qu’on se quitte comme ça, ça m’emmerde…

Et comme Virgile n’était jamais grossier, Jocelyn prit sa demande au sérieux.

— Où veux-tu aller ?

— En dehors de la ville. Je ne tiens pas à rencontrer des amis. Ni à ce qu’on me parle de Ruiz. Allons à Saint-Côme, on mangera un loup, d’accord ?

Virgile était presque implorant. Jocelyn hocha la tête.

— Oui, je reste avec toi, on va échanger nos misères… De toute façon je ne trouverai sans doute pas une chambre de libre dans tout Nîmes. C’est la fête, non ?

Jocelyn avait soudain la voix amère et fatiguée.

— Je ne sais pas comment c’est arrivé, Jocelyn, dit Virgile sans le regarder. J’ai fait ce que j’ai pu, depuis toujours, c’était important de bien élever mes fils, de leur transmettre mes idées, mes valeurs… Ruiz, j’aurais juré jusqu’à aujourd’hui que c’était le meilleur des trois. J’aurais soutenu devant n’importe qui qu’il est droit, sincère, honnête… Et tu vois, je ne savais rien de lui, rien ! Le dernier des voyous, voilà…

Jocelyn marchait de long en large. Le désespoir de Virgile lui était désagréable mais ne l’atteignait qu’à travers un brouillard. Il pensait à Ruiz avec une acuité insupportable. Il imaginait Ruiz s’habillant dans cette pièce quelques heures plus tôt. Les prières à la Vierge et son plan pour lui ravir Raphaëlle. La peur de la mort et l’envie de la femme d’un autre. L’art du toreo et celui du mensonge. Des risques qu’on ne peut prendre qu’à vingt ans, des choses que Jocelyn ne pouvait plus faire.

— Tirons-nous d’ici, dit-il à Virgile.

Ils quittèrent l’hôtel et allèrent s’écrouler dans la Mercedes, un peu ivres. Le chauffeur, qui devait déjà être au courant du scandale, les conduisit à Saint-Côme sans un mot.

 

— Vous devriez vous arrêter chez un médecin, avait dit Raphaëlle lorsqu’ils avaient quitté la ville et pris l’autoroute.

Ruiz n’avait rien répondu. Il n’avait d’ailleurs absolument rien dit pendant près d’une heure. Il conduisait sa Maserati assez prudemment pour qu’elle n’ait pas peur, mais semblait pressé de mettre de la distance entre Nîmes et eux. Sa lèvre avait cessé de saigner. Le soleil couchant incendiait le paysage. Raphaëlle pensait à Jocelyn. Elle en faisait son deuil, soulagée, enfin d’accord avec elle-même malgré la peur qu’elle ressentait. Peur de l’inconnu, stupeur d’être assise à côté de Ruiz et en route pour l’Espagne, vertige d’avoir rompu les chiens.

Ruiz prit une bretelle d’accès à une station-service et s’arrêta aux pompes pour prendre de l’essence. Il se tourna vers Raphaëlle.

— Vous avez été courageuse de me suivre, tout à l’heure. Je n’espérais pas que vous diriez oui. Mais je savais que mon père et Jocelyn en feraient un drame. C’est normal, seulement… Je ne pouvais pas supporter l’idée de votre départ demain, et… et que vous passiez une nuit de plus avec lui, voilà.

Il avança la main mais n’osa pas achever son geste.

— Si je vous touche maintenant, je vais devenir fou, dit-il avec une sincérité désarmante. Je vous emmène dans un endroit que j’aime beaucoup. Je souhaite que ça vous plaise.

Il paya, démarra, puis ajouta, presque en colère soudain :

— Vous ne regrettez rien, Raphaëlle ? Je peux vous ramener à Nîmes, Jocelyn ne me fait pas peur.

Raphaëlle se laissa aller contre son appui-tête.

— Rien du tout, Ruiz, je n’ai aucun regret. Pas pour le moment, en tout cas !

Elle l’avait dit avec franchise. Il accusa le coup, avala sa salive et ne répondit pas. Elle pensa qu’après tout ils n’avaient jamais fait l’amour, ne s’étaient même pas embrassés, mais seulement frôlés à deux ou trois reprises. Il leur fallait un bel aplomb pour se retrouver ensemble, après avoir bousculé tant de choses et sans même savoir s’ils allaient s’entendre ou se plaire. Jusque-là, ils resteraient deux étrangers réunis par un coup de tête. Par le « oui » qu’elle avait répondu dans le bar de cet hôtel, séduite par l’incroyable culot de Ruiz. Sa candeur et son orgueil. Il n’était pas que Ruiz Dominique Vasquez, matador-vedette, il était le trouble rêve de chaque femme, dans sa façon d’aimer et de conquérir. Il aurait même pu balayer beaucoup plus fort que Jocelyn avec la seule puissance de ses certitudes. « Oui, toi bon sauvage… », pensa Raphaëlle en fermant les yeux.

Sauvage, ce tout jeune homme aux yeux de biche ? Bien sûr ! Égoïste et orgueilleux, tant mieux ! Primaire et féroce, mais délicieusement. Raphaëlle fit un effort de sincérité vis-à-vis d’elle-même. Elle avait suivi Ruiz mue par ses plus bas instincts. En réalité, ce n’était pas avec une rose que Ruiz l’avait séduite, mais avec cette infecte oreille coupée. Avec la supériorité des vainqueurs. Elle souriait et Ruiz lui jetait des coups d’œil intrigués.

— Vous avez eu beaucoup de maîtresses, bien entendu ?

La question de Raphaëlle le prit au dépourvu et il acquiesça en silence.

— Quel âge avez-vous, Ruiz ?

— Vingt-deux ans.

— J’en aurai trente dans quelques jours…

Il l’interrompit :

— Bon anniversaire ! Nous fêterons ça dignement. C’est un âge superbe.

Elle haussa les épaules.

— Je voulais parler de la différence que ça fait.

— Ça fait deux ou trois fois moins qu’avec Jocelyn.

Il avait l’air farouche et elle n’ajouta rien. Ils mirent deux heures pour arriver à l’hôtel où Ruiz voulait la conduire. Il ne s’agissait nullement d’un palace mais d’une petite auberge perdue dans les Corbières à quelques kilomètres de la frontière espagnole. Ils y furent accueillis avec beaucoup de chaleur et le patron ne parut pas s’étonner qu’ils n’aient aucun bagage. Malgré l’heure tardive, ils furent installés dans la salle du restaurant.

— Il y a plein de neige ici, en hiver, dit Ruiz en prenant une rose dans le vase posé sur leur table et en la tendant à Raphaëlle.

— Vous êtes venu souvent ?

— Pas très souvent. Et toujours seul. Voulez-vous boire du vin ?

— Si vous m’accompagnez. J’en ai assez d’être ivre quand vous êtes à jeun.

Il eut un sourire ravi.

— Oui, je vais en boire aussi, je me sens très timide avec vous.

Elle éclata d’un rire qui résonna dans toute la pièce. Elle regarda autour d’elle mais ils étaient les seuls clients.

— Timide ? Vous ? Vous avez beaucoup d’humour… Vous aviez réservé pour deux ?

— Oui. Je serais venu de toute façon. Je ne tenais pas à partager cette dernière soirée avec vous tous à la maison. J’aurais amené Sébastian, un des hommes qui travaillent avec moi… Et j’aurais passé la nuit à lui parler de vous.

— Mais vous pensiez que je vous suivrais ?

— Franchement, non.

— Et vous avez pris le risque ? Même si j’avais refusé, vous, vous aviez posé la question, vous étiez sûr du scandale.

— Je m’en moque.

Il ne se vantait pas, il était serein. Elle tendit son verre pour qu’il la serve.

— À quoi allons-nous boire, Ruiz ?

— À nous.

— D’accord, à nous. Et si ça se passe mal, tout à l’heure, entre nous ?

Il la regarda, interloqué, puis choisit de rire.

— Eh bien, je vous renverrai par la poste à Jocelyn, contre remboursement et avec un mot d’excuse ! Vous êtes cynique de parler comme ça, maintenant je suis complètement angoissé.

Elle rit avec lui, mais c’était bien elle la plus angoissée des deux.

— Jocelyn tenait terriblement à vous, d’accord, c’était évident, mais vous ?

Il avait le mérite d’être franc. Elle le regarda bien en face.

— À votre avis ?

Il fronça les sourcils et eut un geste d’incompréhension. Il demanda, curieux :

— Que faisiez-vous avec un type comme lui, Raphaëlle ?

— Il me rassurait… Vous comprenez ça ? Avec vous, je n’ai pas gagné au change, mais c’est tant pis !

De nouveau elle rit, décidée à ne pas faire un drame de cette rupture, à en oublier la cruauté.

— Rassurait ? Pourquoi ? Vous aviez peur de quoi ?

Il était si étranger à tout ce que Raphaëlle aurait pu expliquer qu’elle préféra renoncer.

— Ça n’a pas grande importance, Ruiz, puisque je suis là. J’avais peur de l’avenir, disons, mais ce devrait être pire maintenant et pourtant je suis bien. Vous suivre est la première chose que je fasse qui ait du panache.

Il sourit, un peu au hasard, mais surtout parce qu’il était heureux d’être avec elle. Le patron leur apporta du jambon de montagne, une omelette aux herbes et des pommes de terre cuites sous la cendre.

— Je suis navré, s’excusa-t-il, mais il est tard et le cuisinier est parti, nous pensions que vous ne viendriez plus…

— Ce sera très bien, ne vous en faites pas, assura Ruiz.

Il avait faim et il parut ravi de ce qu’on venait de leur servir.

— Je n’ai rien mangé depuis ce matin, dit-il en guise d’excuse. Vous savez, il y a toujours cette hantise du coup de corne et de l’intervention possible, alors on reste à jeun…

Raphaëlle eut brusquement présentes à l’esprit les images des arènes de Nîmes. Quelques heures plus tôt, elle était assise entre Jocelyn et Virgile, observant Ruiz, malade d’inquiétude mais ignorante de l’avenir.

— Oui, murmura-t-elle, même sans moi vous seriez là et vous dîneriez…

— Pas si gaiement, répliqua-t-il.

— Sébastian n’est pas gai ?

Il but quelques gorgées avant de lui répondre.

— Sinistre ! Il aurait déjà eu le temps de me reprocher des tas de choses, de revenir dix fois sur des gestes que j’aurais dû faire ou ne pas faire, et sur les risques superflus, et sur ce que je n’ai pas compris à temps, ou pas vu, et comme ça pendant des heures !

Ruiz riait, heureux à cette idée. Puis il redevint grave, d’un coup, pour ajouter :

— Mais, franchement, s’il n’était pas derrière moi, au paseo, je ne sais pas si j’avancerais…

Il y avait eu quelque chose de très sincère, dans sa voix, qui avait ému Raphaëlle. Ruiz n’était qu’un gosse, après tout, une star mais un gamin. Elle pensa qu’elle avait été folle de le suivre et qu’elle le paierait très cher. Elle eut la quasi-certitude que Ruiz ne pourrait pas s’intéresser bien longtemps à autre chose qu’à lui-même et à ses taureaux. Elle décida aussitôt de ne pas en tenir compte. Elle le regarda manger un moment avant de se résoudre à l’imiter. Elle trouvait réjouissant, malgré tout, d’être attablée en face de lui dans ce chalet de montagne. C’était bien plus qu’une simple aventure ou un banal coup de cœur, elle en était certaine.

Le patron leur avait fait une flambée car la nuit était fraîche en altitude. Il avait porté un chandelier sur leur table, à côté des fleurs, et les avait laissés seuls. Ruiz mit un certain temps à se rassasier puis il posa enfin ses couverts sur son assiette vide. Il leva les yeux vers elle et se troubla. Le silence qu’il avait laissé s’installer le gênait à présent. Il hésita et, d’un geste furtif, il prit la main de Raphaëlle sur la nappe.

— Je vous ai aimée en vous disant bonjour, vous saviez ? Non ! Avant ça… En vous voyant descendre de voiture…

Il l’observait, inquiet, il voulait la convaincre.

— Jamais personne, jusque-là, enfin pas si vite, je veux dire, pas comme ça… Et vous n’aviez pas l’air d’avoir apprécié la corrida d’Arles, ça m’a beaucoup vexé parce que, moi, je n’avais que des choses gentilles à vous dire. À partir du moment où vous avez posé les pieds sur le sable de la cour, chez mon père, j’ai cherché les moyens de vous plaire. Pas comme matador, puisque vous n’aimiez pas, mais comme homme, sur le terrain de Jocelyn, ça m’était égal. Il m’est devenu indifférent au premier regard que vous m’avez accordé. Pas indifférent, d’ailleurs, antipathique. Tout ça en cinq minutes, il y avait de quoi être assommé ! C’est la vérité, même si ça vous paraît fou… Il y a quelque chose que je voudrais bien vous expliquer, je ne suis pas… Enfin, Jocelyn n’est pas un de mes amis, c’est l’ami de mon père. Encore que… Je pense que j’aurais fait la même chose, de toute façon. Depuis votre arrivée chez nous, je ne crois pas qu’une heure ait pu passer sans que je pense à vous.

C’était un bien long discours, pour lui. Raphaëlle n’osait pas retirer sa main. La franchise de Ruiz lui plaisait mais la déconcertait. La précision de cette mise au point l’obligeait à répondre.

— Je ne vous avais pas reconnu ce jour-là, dit-elle. Vous étiez très différent en jean, vous avez eu une réaction de colère qui m’a intimidée…

Elle lui adressa un sourire presque triste.

— La maison de vos parents, avec vous sur tous les murs, c’était tellement irréel…

Elle but encore un peu de vin pour se donner le courage de finir :

— Vous ne m’avez pas laissé le choix, Ruiz. C’est difficile de vous résister. Depuis une semaine, vous vous êtes servi de tout. La Camargue, la mer, le soleil couchant, les chevaux, les taureaux et les jeux du cirque : vous m’avez tout jeté pêle-mêle à la figure.

— À vos pieds ! Je préfère penser que je les ai déposés à vos pieds, c’est plus joli.

Il était tout à fait puéril mais, après tout, c’était de son âge. La conversation risquant de tourner à la romance, elle voulut éviter le piège et elle répliqua, ironique :

— À mes pieds ? Les taureaux ? Vous plaisantez ? Vous les tuez comme on défie les dieux, vous n’en faites hommage à personne. Vous êtes seul, dans l’arène, seul avec eux et des spectateurs indiscrets. C’est à vous seul que vous les offrez.

Il ne lui répondit pas. Il la regardait avec attention.

— Vous êtes très enviable, Ruiz… Moi, je suis quelqu’un d’ordinaire. Et je ne peux pas vous dire que je vous aime, je n’en sais rien ! C’est tellement sérieux, d’aimer ! Vous avez mis un sacré vent de folie entre nous, non ?

Il ne cessait pas de la regarder, attendrissant et grave. De sa main libre elle effleura la lèvre de Ruiz où le sang avait séché depuis longtemps.

— Votre père doit être malheureux. Pourquoi vous a-t-il frappé ?

— Pour devancer Jocelyn. Avec mon père je ne pouvais pas me défendre, il le sait, et il devait avoir envie de me rendre sur-le-champ l’humiliation que je lui ai infligée. Avec Jocelyn, je me serais battu gaiement et, ça, mon père ne voulait sûrement pas le voir.

— Il vous pardonnera ?

Ruiz eut une moue d’indifférence.

— Sans doute. Quand j’ai voulu devenir matador, il en a fait un drame. C’était bien pire que tout à l’heure, croyez-moi, et j’étais bien plus jeune. Mais il sait que je ne cède pas, quelle que soit sa fureur ou sa violence. Il a fini par accepter. C’est ma vie, Raphaëlle, même mon père ne peut pas s’en mêler.

— Vous êtes rigide…

— Rigide ?

Il ne comprenait pas et fronçait les sourcils.

— Oui, poursuivit-elle, et heureux de l’être. Mais peu importe, à présent. Il va falloir finir ce que nous avons commencé, non ?

Il eut un geste d’impuissance.

— Je ne vous comprends pas à demi-mot, avoua-t-il. Vous dites des choses… Pour moi c’est simple. Vous voulez monter ?

Elle avait envie de lui répondre par une plaisanterie quelconque, mais un désir brutal, barbare, provoqué par la question de Ruiz, la cloua sur sa chaise. Elle avait pâli et il murmura, désolé, se méprenant :

— Je peux passer la nuit sans bouger de cette table à vous dire que je vous aime. Vous pensez que vous ne pouvez plus reculer ? Vous avez tort… Je ferai ce que vous voulez, vous ramener aussi, ça tient toujours…

D’évidence, il ne mentait pas. Aucun homme n’avait encore donné à Raphaëlle ce que Ruiz lui offrait ce jour-là : une sensation si précise d’exister, d’avoir quitté le quotidien pour l’inouï. Elle se leva.

— J’ai seulement peur, Ruiz, c’est idiot et ça va passer.

Il la regardait, étonné, et elle se sentit ridicule. Dieu que c’était facile de jouer un rôle avec Jocelyn, et comme c’était compliqué d’être à l’aise avec Ruiz ! Elle s’aperçut qu’ils n’avaient pas encore commandé de dessert ou de café, et que sa gêne risquait de passer pour de la précipitation. Elle posa alors une question incongrue et stupide pour garder une contenance :

— Est-il déjà arrivé à une femme de vous dire non ?

Il se mit debout à son tour et vint la prendre par les épaules.

— La réponse à votre question ne nous intéresse ni l’un ni l’autre.

Le patron les attendait dans le hall et les conduisit à une chambre adorable et minuscule. Il s’inclina très bas en les quittant, ravi d’avoir des amoureux sous son toit.

Raphaëlle jeta un coup d’œil au lit, haut sur pieds et surmonté d’un édredon rouge. Elle ouvrit la porte de la salle de bains lambrissée qui jouxtait la chambre et s’y enferma. Elle se sentit dans un état de surexcitation inquiétant. Elle se voyait – comme s’il s’était agi d’une autre, comme si on lui avait raconté l’histoire – dans cette auberge inattendue, avec ce curieux jeune homme un peu gamin et un peu héros. Elle se regardait succomber au charme d’un torero à la frontière espagnole ! Incroyable… Elle pensa à sa mère et frémit. Puis elle se souvint des fous rires de Maria, des tendresses de Virgile pour sa femme et ses fils. Son malaise augmenta instantanément. Elle se déshabilla et entra dans la cabine de douche. Était-ce le début d’un grand amour, avec enlèvement romantique, ou d’une grosse farce ? Comment savoir ? Irait-elle vraiment à Séville ? C’était infiniment plus loin que le bout du monde, en réalité. Une folle envie d’y aller. Et la crainte d’y parvenir dégrisée. Puis, subitement, sans que rien ne l’en avertisse, Raphaëlle se mit à pleurer. À tâtons, elle trouva les robinets qu’elle ouvrit davantage pour que le bruit de l’eau couvre les sanglots qu’elle ne retenait pas. La journée qu’elle venait de vivre l’avait mise à bout. Elle était écrasée de peur, en réalité, prise de panique. Avec, en toile de fond, une peine réelle pour Jocelyn, dont elle venait de prendre conscience, comme un choc. Pour la façon dont elle avait dû le quitter. Pour ce qu’il devait ressentir. Pour ces deux années de leur passé rayées en un instant, effacées, dévalorisées. Pour cette trahison inacceptable. Pour le visage hagard qu’il avait eu lorsqu’il s’était tourné vers Ruiz. Oh Ruiz ! De l’autre côté de cette porte il y avait Ruiz. Et toute l’angoisse du monde. Ruiz avec qui il allait bien falloir passer la nuit. Tout recommencer ? Quelle folie ! Ruiz inconnu, Ruiz fascinant. Jusqu’où ce vertige serait-il supportable ? Et Jocelyn seul, quelque part. Jocelyn autoritaire, mais pas avec elle. Jocelyn détestable, sauf avec elle. Jocelyn orgueilleux, mais pas devant elle. Jocelyn qu’elle n’aimait pas mais qu’elle aimait beaucoup. Jocelyn qui avait été son ami, en plus du reste. Ce que ne serait jamais Ruiz, elle le savait d’avance. Ruiz passion, avec tout à apprendre. Ruiz qui, s’il la trouvait en train de pleurer, ne la consolerait sûrement pas.

Elle laissait l’eau ruisseler sur ses cheveux. Jocelyn devait la haïr. Que pouvait-il dire à Virgile en ce moment ? Mais était-il resté avec Virgile ? Ou s’était-il réfugié dans le premier avion, le premier train ? Comment était-il donc, en colère ? Drapé dans sa dignité et amer, sans doute. Et comment serait Ruiz le lendemain au petit déjeuner ? Et l’avenir, indéchiffrable… Elle fit un effort pour retrouver son calme. Avoir peur ou avoir des remords ne servait à rien, ce n’était vraiment plus l’heure. Elle avait fini par tuer le père qu’elle s’était donné, tout était dans l’ordre. Elle se rhabilla entièrement et rejoignit Ruiz. Il était debout, devant la fenêtre, et il se retourna en l’entendant.

— Venez voir les étoiles, Raphaëlle…

Elle vint à côté de lui et appuya sa tête sur son épaule.

— Vous êtes jolie avec les cheveux mouillés. Pourquoi avez-vous remis tout ça ?

La question était formulée avec douceur. Ils étaient au pied du mur et pourtant il leur fallait bien avancer encore. Il fit ce qu’il devait faire et se mit à la déshabiller.

 

Un jour bleu dur éclatait dans la chambre, faisait flamboyer l’édredon et les cuivres du lit. Le soleil triomphant dorait les poussières en suspension et Raphaëlle s’éveilla dans cet éblouissement. Ruiz. Elle aurait bien crié ce prénom en guise de chant matinal. Elle était seule, elle le sentait, dans le lit si douillet. Seule et satisfaite. Ils s’étaient donné raison de leur fuite sans le moindre mal, accordés à l’instant où ils s’étaient enfin touchés, réunis jusqu’au vertige, possédés sans mensonge. Il avait imposé et elle avait subi, juste avant de faire le contraire. Il avait posé des questions précises et elle avait eu des réponses crues. Ils avaient ri de leur maladresse et balayé leurs pudeurs. Ils s’étaient livrés, enchaînés dans cette aventure démente. Ils s’étaient découvert de semblables exigences et d’authentiques similitudes. Ils avaient réussi leur première nuit, ils avaient vaincu la peur de leur geste.

Raphaëlle se roula en boule et remonta l’édredon moelleux sur sa tête. Jocelyn devait être dans un avion, quelque part entre le Midi et Paris. Il n’avait servi qu’à la conduire à Ruiz. Peut-être pour cette seule nuit si Ruiz n’était qu’un rêve. Mais il est des rêves auxquels on sacrifierait tout – Dieu merci ! Ou la foi de Ruiz était communicative ou bien Raphaëlle était amoureuse, mais elle ne regrettait rien. Rien du tout. Et même, n’avoir eu que ce mois de septembre et n’avoir jamais rien d’autre suffirait-il pour sa vie. Raphaëlle avait la sensation d’avoir réussi, pour la première fois, un passage à l’acte. L’attrait de Ruiz et sa possession. Le vouloir et le faire. L’exécution. Le bonheur était aussi simple que d’attendre le retour de Ruiz sous un édredon. Aussi pur que la couleur du ciel depuis huit jours, sur la Camargue. Aussi bon et aussi bête que l’acte sexuel. Il y avait bien les taureaux. Tous les taureaux et toutes les femmes à venir. Mais c’était moins gris que la suite des jours et pas beaucoup plus menaçant.

Ruiz revint à onze heures. Il avait acheté des brosses à dents et du dentifrice au village. Le patron de l’auberge le suivait, porteur du petit déjeuner. Avec eux la réalité entra dans la minuscule chambre, mais Raphaëlle ne la redoutait pas.

 

Maria déplia le Midi Libre avec précaution. Elle regarda la première page et eut un large sourire. La photo représentait Ruiz, de dos, le Guardiola relevant la tête à la fin d’un derechazo41 superbe.

— Dans les arènes archicombles, le triomphe de Ruiz Dominique, lut-elle à mi-voix.

Retardant son plaisir, elle se servit une autre tasse de café. Virgile était rentré affreusement tard. C’était déjà l’aube. Elle l’avait vaguement entendu. Ils avaient dû arroser à outrance le succès de la veille. Dans ces cas-là Virgile préférait finir la nuit sur le canapé de son bureau. Elle jeta encore un coup d’œil sur le journal. Elle avait tout son temps pour lire l’article. Ruiz devait dormir, elle avait recommandé le silence aux employés. Il parcourait toujours les comptes rendus d’un air qu’il voulait distrait, le lendemain d’un succès. Elle se mit à rire, le nez dans sa tasse, et adressa un signe de la main à Virgile qui entrait. Il avait l’air vraiment fatigué. Elle constata qu’il portait toujours le même costume, froissé, et elle fronça les sourcils. Elle l’interrogea du regard, un peu inquiète soudain.

Virgile s’était approché à pas lents de la grande table. Il tendit la main vers le quotidien, l’ôta des doigts de sa femme et le froissa méthodiquement jusqu’à l’avoir réduit en boule. Miguel, arrivé sur les talons de Virgile, évita de regarder sa mère et s’assit à l’écart, fixant le sol d’un air morne. Maria se leva à demi mais Virgile lui fit signe de ne pas bouger.

— Attends ! dit-il seulement.

Il semblait chercher ses mots. Il écarta les bras, d’un geste d’impuissance, se tourna à moitié pour quêter de l’aide auprès de Miguel et y renonça aussitôt.

— Ruiz est parti pour Séville, hier soir, avec Raphaëlle, commença-t-il.

Maria, éberluée, regardait son mari sans comprendre.

— Ruiz ? Il n’est pas dans sa chambre ?

— Non, dit Virgile en haussant le ton. Il est certainement dans une chambre, mais pas dans la sienne ! Tu ne m’as pas entendu ? Ruiz s’est tiré avec Raphaëlle sous le nez de Jocelyn… Voilà.

Maria considéra un moment les couverts du petit déjeuner. Elle essayait de trouver un sens aux paroles de Virgile mais n’y parvenait pas encore.

— Jocelyn ? répéta-t-elle.

Elle se leva et fit le tour de la table. Elle alla se planter devant Miguel et parla à Virgile de dos.

— Raphaëlle et Ruiz ? Mais qu’est-ce qui s’est passé, Virgile ?

Elle avait les lèvres qui tremblaient. Virgile explosa :

— Ruiz, oui ! Ruiz !

Il répétait le prénom avec une rage accrue, mais il devinait les larmes de sa femme et il se contraignit au calme.

— Miguel te racontera…

— Non, toi ! Tu vas me le dire toi !

Elle était venue vers lui, dressée de toute sa petite taille, affolée, prête à défendre Ruiz de toute manière. Virgile le sentit. Ils échangèrent un regard dénué de tendresse.

— Ça ne sert à rien, Maria, articula Virgile posément. Je ne veux pas en parler. Ni maintenant ni jamais. Tant que cette histoire ne sera pas réglée, il est hors de question que Ruiz franchisse le seuil de la maison. Je suis sérieux, Maria…

Elle n’en douta pas. Reculant un peu, elle s’appuya à la table.

— Virgile, écoute…

Elle chercha sa respiration, sans quitter son mari des yeux, mais ce fut lui qui parla le premier.

— Maria, je ne veux pas voir Ruiz ici, c’est tout.

Il résista au regard de sa femme puis se détourna et sortit. Le silence qui s’installa était difficile à supporter.

Miguel quitta sa chaise et vint près de sa mère. Il lui sourit.

— Tu n’as pas encore l’habitude ? Avec Ruiz, c’est forcément le drame, tu sais bien… Moi, j’en entends parler depuis une heure, j’ai fait le tour du problème. De toute façon il fallait être aveugle pour ne pas le deviner. Elle lui plaisait. Ne me dis pas que tu n’as rien vu ? Non ? Vraiment ? Oh ! maman…

Il la poussa vers un fauteuil, s’agenouilla sur le tapis devant elle et lui prit les mains.

— En tout cas, moi, je savais. Jocelyn aurait dû partir depuis longtemps. Il était beaucoup trop sûr de lui, comme d’habitude. Encore que…

Maria jouait avec ses bracelets et ne l’écoutait pas. Il s’énerva :

— Enfin, tu connais Ruiz, maman ! Jocelyn, pour lui, a toujours été l’image du séducteur, de l’homme à femmes, du mec bien, quoi ! Alors, lui faucher sa petite amie, quel plaisir ! Je me demande même s’il n’est pas tombé amoureux… Quoi qu’il en soit, d’après ce que père m’a dit, il n’a pas pris de gants. Il lui a offert le taureau, l’oreille et le voyage à Séville dans la foulée. Tout ça sans se cacher, tranquille, à l’aise !

Maria, incrédule, demanda d’une voix lamentable :

— Et ton père, Miguel, ton père ?

— Si j’ai bien compris, ça ne s’est pas franchement bien passé, à l’Imperator… Et père n’a pas l’intention d’en rester là, ils n’ont pas vidé leur querelle…

Maria regardait la boule de papier journal que Virgile avait jetée à l’autre bout de la pièce et qui faisait une tache claire sur les tomettes.

— Mais qu’est-ce que je peux faire, Miguel ?

La question était formulée avec tant de gravité que Miguel baissa la tête pour réfléchir. Il prit son temps, avant de répondre.

— Rien, maman. Ruiz n’est plus un enfant. Il a ce qu’il veut. Il sera à Séville dimanche et il y verra Pablo. Alors téléphone à Pablo, c’est le plus raisonnable de la famille. Père va se rendre malade avec ça, et toi aussi.

— Il ne lui pardonnera jamais, murmura Maria.

— Jamais ? C’est un bien grand mot, surtout en ce qui concerne Ruiz…

Miguel, qui ne paraissait pas ému, sourit de nouveau à sa mère.

— Personne n’est mort, maman, dit-il en se relevant. Il allait partir mais la voix songeuse de sa mère l’arrêta.

— Ça, tu n’en sais rien, Miguel…

Il haussa les épaules et revint sur ses pas.

— Les colères passent, maman. Ruiz est interdit de séjour, bon, mais enfin il ne va pas venir vous provoquer jusqu’ici ! Il file le parfait amour et il nous a tous oubliés pour le moment. Il a encore son contrat de dimanche à remplir et ensuite il reviendra aux Saintes-Maries, seul ou pas. Tu pourras aller le voir et lui expliquer que nous sommes fâchés pour l’éternité avec Jocelyn, ça m’étonnerait que ça le touche ! D’ailleurs, qui te dit qu’il restera avec Raphaëlle longtemps ? Il ne pense qu’à tuer des taureaux, maman, il n’y a qu’à eux qu’il est capable d’être fidèle. Laisse faire le temps, on en rira…

— Pas moi, Miguel.

— Pas toi, peut-être. Pas aujourd’hui, en tout cas.

Maria s’était levée. Elle toisa Miguel, injuste et consciente de l’être. Elle sortit de son pas pressé et sautillant. Elle croisa Javier, dans le hall, qui la salua son chapeau à la main. Virgile était dans l’escalier, il demanda, sans s’occuper de sa femme :

— Vous m’avez bien compris ?

Javier hocha la tête, sans répondre.

— Même pas dans la cour des écuries ! Je ne veux pas voir Ruiz sur la propriété.

Javier attendit encore un peu, regarda Maria et baissa les yeux. Il racla le sol de ses bottes puis partit enfin, comme à regret. Maria grimpa les marches qui la séparaient de Virgile. Elle lui tapa sur l’épaule alors qu’il tendait la main vers une des photos du palier.

— Ne touche pas à ça !

Ils se firent face, aussi furieux l’un que l’autre.

— Tu laisses tout à sa place. Absolument tout. C’est ma maison aussi !

Elle caressa, du bout des doigts, un sous-verre.

— Ce Ruiz-là, tu l’aimes. D’ailleurs c’était avant…

Il ouvrit ses bras et elle se laissa aller contre lui.

— Je ne te dis rien, Virgile, je ne demande rien. On n’en parlera plus si tu veux, mais le premier qui approche de ces photos aura affaire à moi…

Elle pleurait. Il avait l’habitude. Il la prit par le menton et se noya dans ses yeux sombres. Ruiz avait le même regard. Virgile se raidit et la repoussa doucement.

— J’ai du travail, Maria… Va ranger les vêtements de Jocelyn et fais-les-lui expédier à Paris.

— Je vais lui écrire, tu veux ?

Il redescendait déjà les marches et elle eut du mal à entendre sa réponse.

— Non, laisse-le tranquille, Maria…

Dans le hall, il hésita et préféra finalement sortir. Il alla jusqu’à l’un des corrals, un peu à l’écart, et s’appuya à la barrière. Il était vraiment fatigué par sa nuit blanche. Il se sentait vieux et impuissant. Javier quittait l’écurie, en selle sur l’andalou de Ruiz. Virgile le regarda approcher. Il savait que Javier ne ferait aucun commentaire et se contenterait de garder son expression de reproche. Il n’avait pas pris ce cheval au hasard. Il manifestait sa désapprobation en silence.

— Va t’occuper de mes taureaux, maugréa Virgile pour lui-même.

Il tenta d’imaginer la finca42 sans Ruiz, les tientas sans Ruiz, les chevauchées sans Ruiz, un beau becerro43 rencontré par hasard dont il ne pourrait pas parler avec Ruiz. Et les premiers produits du navarrais que Ruiz ne verrait pas naître.

À Virgile, il resterait toujours la lecture des journaux, en cachette. Il faudrait penser à débaptiser la chambre de Jocelyn. Dire la chambre blanche, tout simplement. Jocelyn quitté à l’aéroport de Garons, titubant de fatigue, d’alcool, et de désespoir sans doute. Miguel pourra conduire sa mère aux Saintes, Virgile ne s’y opposera pas. La seule chose qu’il n’acceptera pas est que Ruiz se présente chez lui. Ni avec cette fille, ni seul. Aller jusqu’à Séville pour le lui dire en face. Séville ? C’est la Maestranza, les Miura, et Ruiz… Avec toutes les années de préparation qu’il a fallu pour en arriver là. Les saisons émaillées de frayeurs et d’espoirs, les milliers de kilomètres ne conduisant parfois qu’à des bravoures sans objet suivies de crises de rage, les succès les plus fous mais aussi des après-midi lamentables, avec toujours la même obsession qui est de vouloir, et cette jeunesse qui ne s’avouait jamais battue ni même en péril. Ruiz prêt à tout pour triompher de l’Espagne dimanche, et Virgile ne verrait pas ça ?

Il s’aperçut qu’il s’appuyait très lourdement sur la barrière, depuis quelques instants, et il se redressa de toute sa taille. Javier avait disparu depuis longtemps sur la plaine. « Frapper Ruiz ne m’a jamais servi à rien, c’est comme s’user sur un mur. Il a toujours fait ce qu’il a voulu… » Jusque-là Ruiz y avait mis les formes voulues. Du respect, oui, presque trop. Une gentillesse de gamin charmeur, dans son enfance. Puis des manières de jeune homme bien élevé, avec le sens de la hiérarchie et l’amour de la tradition. Mais sous ses airs d’être à l’écoute, fragile et tendre, Virgile avait très bien perçu une âpreté, presque une sauvagerie jamais démentie. Et n’était-ce pas ce qu’il avait préféré chez son fils cadet ? « Tout ça pour se comporter un jour comme un vulgaire salaud… Avec sa maison de mauvais goût, sa voiture trop voyante et des cocus à ses trousses ! Avec rien dans la tête. Juste un désir de mâle dans le blue-jean, qui commande à tout le reste. Il a perdu les pédales pour une bonne femme, lui ! »

Virgile se parlait mais ne parvenait pas à se convaincre. Maria, trente ans plus tôt, il l’aurait prise à n’importe qui. Ruiz était seulement pire que lui. Un peu. Puis soudain Virgile se sentit rougir – et ça faisait deux fois en vingt-quatre heures ! Non seulement il n’avait rien trouvé de mieux à faire, quelques jours plus tôt, que de parler de Ruiz à Jocelyn en termes de légitime fierté paternelle, mais en plus il avait insisté sur le fait que son fils avait des couilles ! Si jamais Jocelyn devait se souvenir de ce discours ridicule, Virgile n’aurait pas assez de toute sa vieillesse pour avoir honte. Mais Jocelyn ne voudra se souvenir de rien. Même pas qu’un Virgile Vasquez puisse exister.

« Miguel qui ne regardait personne en face et qui n’a jamais osé refuser, Pablo qui disait non mais qu’on pouvait fléchir… Ruiz annonçant un beau jour qu’il voulait être matador, en sachant très bien que le plafond allait lui tomber sur la tête… Et qui s’en foutait ! » Virgile n’avait pas pu se défendre d’une ombre de sourire. Mais évoquer l’enfance de ses fils le ramena à la sienne. Arles. Jocelyn. Leur jeunesse dont ils ne pourraient plus parler ensemble. Virgile devina qu’il lui fallait y penser s’il voulait ranimer sa colère, et il en avait besoin. Il commençait à faire très chaud. Virgile sortit un mouchoir de sa poche et essuya la sueur, sur sa nuque. Ce mois de septembre n’en finirait donc jamais de flamber ? « Tu m’invites à dîner, ce soir, ou tu as mieux à faire ? » disait parfois Jocelyn en téléphonant de Paris. Et lorsqu’il ouvrait sa valise, dans sa chambre, il y avait toujours des cadeaux pour les enfants. Son premier soin était de réclamer un tour à cheval et d’aller admirer – de loin car il s’en méfiait – les taureaux espagnols de Virgile. Puis venaient les moments rares et privilégiés où ils partageaient de nouveau le soleil couchant, où ils se racontaient leurs histoires d’hommes et les chemins divergents de leurs vies, où ils se mentaient d’égal à égal en faisant semblant de se croire toujours jeunes. Ruiz avait fait bon marché du passé de son père. Il l’en avait dépossédé, indifférent à ce qui n’était pas son désir.

Virgile entendit l’andalou qui revenait et que Javier maintenait dans ce galop rassemblé et léger que Ruiz lui avait si bien appris. Virgile ne se retourna pas. Il s’éloigna d’un pas décidé vers le mas. Il ne pouvait pas pardonner, quelle que soit son envie de le faire. Javier procéderait seul, désormais, à l’embarquement des bêtes dans les camions. Après tout il était payé pour ça et il s’en acquitterait très bien.