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Mercredi 14 septembre
Jocelyn avait dormi tard. Si tard, même, que ce fut Maria qui monta le réveiller vers une heure. Il descendit peu après, confus mais très en forme, pour déjeuner. Raphaëlle lui parut encore plus bronzée que la veille, ayant passé la matinée au bord de la piscine. Ruiz était allé voir des amis, en Arles, et ne devait rentrer que dans l’après-midi. La chaleur, suffocante, n’entrait pas dans la salle à manger du mas, défendue par ses murs épais. Et Jocelyn goûta avec bonheur l’absence de Ruiz au déjeuner familial.
Lorsqu’ils eurent suffisamment fait honneur à la paella et au gris des sables qui l’arrosait, Virgile demanda que l’on servît du café dans son bureau où il entraîna Jocelyn.
— Maria s’occupera de Raphaëlle, reste avec moi, dit-il en s’installant lourdement dans un fauteuil. Je veux que tu me parles un peu de toi et de ta vie. Quand tu viens chez moi il n’est question que d’élevage, je suis un mauvais hôte…
Virgile souriait, allumant un de ces petits cigares noirs et tordus qu’il adorait.
— Virgile, quand je suis chez toi c’est pour t’écouter parler de vous. Je descends pour la Camargue, les Vasquez, leurs fils et leurs taureaux. Je n’ai rien d’aussi riche à t’offrir.
— Tu as Paris, des maîtresses, des voyages… Pourquoi ne me racontes-tu rien ? Tu n’aimes pas ta vie, Jocelyn ?
— Bien sûr que si. Seulement je ne crois pas que tu l’aimerais, toi. Ni que ça puisse t’intéresser.
Virgile emplit d’armagnac un verre qu’il tendit à Jocelyn.
— Tu pourrais bien me faire rêver cinq minutes.
— Rêver avec quoi ? Mon dernier programme à Villerville ? Tu sais où c’est ? Non, et tu t’en fous. Dix petits immeubles sur la côte normande. Deauville, Honfleur, tu en as entendu parler, quand même ? Eh bien, c’est par là. Deux pièces, balcon, cuisine équipée, la mer à trois cents mètres. De grands mètres. Le tout pour quelques dizaines de milliers d’euros avec cinq pour cent à la réservation. Là, tu rêves ?
Virgile s’étrangla de rire, toussa, ralluma son cigare et riposta :
— Mais ça te laisse un beau magot et tu peux emmener des filles soupirer sous les cocotiers, non ?
— Les cocotiers ! Les filles ! Mais j’ai cinquante ans, tu sais, j’ai ton âge !
Ils rirent de nouveau, presque tendres dans leur complicité retrouvée.
— J’ai toujours pensé que tu mènerais une vie de con, dit Virgile. Déjà, gamin, tu partais pour ça. Pendant trois ans tu as été comme en visite, ici, j’avais beau essayer de t’initier, tu étais parisien, indécrottable ! Il faut avouer qu’avec ton père, ça ne devait pas être drôle ! Il me disait à peine bonjour, tu te souviens ! Moi je voulais te changer, que c’était bête ! Mais tu n’as jamais été un passionné… Alors tu as ce que tu mérites, au fond. Pas de cocotiers et pas de Camargue.
— Non, et je le regrette… J’ai des tas de petits plaisirs et de petites ambitions à longueur d’année mais j’avoue que ça ne pèse rien quand je te regarde. C’est la passion qui t’a conduit là…
— Ah oui ! Seulement ça… Je te plaindrais volontiers si tu n’avais pas l’air toujours satisfait, tiens ! Comment as-tu pu te contenter de vivre sans fièvre, sans folie ? Tu étais déjà mesuré, gosse ! J’avais du mal à te comprendre… Maintenant, je me suis un peu calmé. Je vais finir par te ressembler.
— À regret, bien sûr ?
— Bien sûr !
Le sourire persistant de Virgile démentait ses paroles. Il aimait Jocelyn défauts compris.
— Tu es un citadin, dit-il encore avec son accent inimitable. Un pur citadin, tu n’y peux rien.
— Oui, et toi tu es un déboussolé de la terre. Je ne suis pas d’accord avec toi : nous ne nous ressemblerons jamais. Tant pis.
Ils se turent quelques instants, attentifs à ne pas se blesser, même en plaisantant.
— Et Raphaëlle ? demanda soudain Virgile d’une voix neutre.
— Quoi, Raphaëlle ? Je te l’ai amenée, c’est tout dire, non ? Comment la trouves-tu ?
— Jolie, d’abord. Pas un peu jolie, non, vraiment très jolie. Et observatrice, fine… Aimant s’amuser. Aimant davantage s’amuser que toi. Gaffeuse mais polie. Un peu en attente, pas achevée… Et jeune ! Très jeune. Tu vas l’épouser ?
Jocelyn rougit légèrement et c’était bien la dernière chose à laquelle Virgile s’attendait. Il hurla de son rire tonitruant, de nouveau, ses larges épaules secouées, ses mains cramponnées aux accoudoirs.
— Oh ! que tu es heureux, Jocelyn ! Mais qu’est-ce qui pourrait bien me faire rougir encore, moi, à nos âges ? Alors, c’est à ce point ? Bien sûr que tu vas l’épouser, si elle veut de toi, bien sûr…
— À ton avis, elle voudra ?
Virgile s’arrêta de rire pour dévisager Jocelyn.
— À mon avis ? Mais je n’ai pas d’avis là-dessus, vieux frère !
Jocelyn se leva et se mit à marcher de long en large devant Virgile. Il lui expliqua que, d’après lui, Raphaëlle n’avait pas dû être très heureuse jusque-là. Vivre sa vie étant une expression qui ne recouvrait rien, qui ne sonnait même pas gaiement et qu’elle employait trop. Il raconta comment elle lui avait imposé une indépendance devant laquelle il lui avait fallu s’incliner. Il osa reconnaître qu’elle lui tenait la dragée haute, d’une certaine manière. Il avoua qu’il ne saisissait rien de son humour. Qu’il ignorait pourquoi elle ne parlait jamais de sa famille. Qu’en somme il la comprenait mal, ce qu’il mettait sur le compte de leur différence d’âge. Mais qu’il la croyait sincère. Enfin, il confia sa toute nouvelle envie d’enfants et Virgile n’en rit pas, cette fois. Dans un long monologue désordonné, Jocelyn mit à nu ses craintes, ses doutes, ses espoirs : tout son amour pour Raphaëlle. Virgile, de le voir ainsi, se gardait bien de l’interrompre. Débarrassé de sa suffisance, pour une fois, Jocelyn lui plaisait davantage. Il le laissa aller à bout d’aveux et d’arguments puis il lui fit seulement signe de se rasseoir.
— Tu as raison, finit-il par approuver. Fais-le maintenant si tu as la foi. Moi, l’amour, l’avenir et les enfants, j’ai eu tout ça avec Maria en son temps. Je n’aurais pas la force de recommencer. Mais toi tu es neuf.
— Oh ! tout neuf ! La chevauchée d’hier m’a lessivé. À croire que le but de Ruiz était de ridiculiser notre génération !
— Comme tu y vas ! Il y trouverait un os avec moi, j’ai l’entraînement ! C’est tout ce qui te manque, va, tu te débrouilles encore très bien à cheval. Nous, c’est notre travail, ne sois pas jaloux !
Virgile souriait mais il se demandait ce que Ruiz venait faire dans leur conversation. Jocelyn y revint.
— Ton fils, vois-tu, je n’arrive pas à me sentir à l’aise avec lui. Il a trop changé. Je n’aurais pas dû rester si longtemps sans venir. J’ai rendu visite à Pablo l’année dernière, comme tu le sais, et je n’ai pas eu la même impression. Avec Miguel non plus.
— Ruiz, c’est spécial, déclara Virgile en leur resservant de l’armagnac d’autorité.
Puis il ajouta, conciliant :
— Ce qui te gêne, c’est son côté…
— Jeune coq, l’interrompit Jocelyn.
— Comment ?
— Oui, son côté triomphal, partout en pays conquis.
— Il l’a toujours eu ! Mais avec six années, quinze centimètres et vingt kilos de moins. C’est pour ça que tu le trouves changé ! Pour le reste… Il est obligé d’être comme il est. S’il ne se persuade pas qu’il est le plus grand et le meilleur, un bicho finira par l’avoir. Il n’y a pas que la démence ou la provocation qui te font descendre dans une arène, il faut le courage aussi. Le courage, même si tu en as une bonne dose, il faut t’en fabriquer un peu plus chaque jour. Et quand il avance vers le taureau, il doit le dominer parce que sa vie en dépend. Alors il prend l’habitude de tout dominer, systématiquement, de relever la tête et d’être le plus fort.
— L’ange exterminateur, je vois, dit Jocelyn ironique.
— Tu ne vois rien du tout, gronda Virgile entre ses dents. Même moi, je me demande si je comprends… Et pourtant, les taureaux, je les connais ! Mais je n’irais pas me mettre devant les cornes, pas comme il le fait, lui !
Il y eut un silence, que Jocelyn ne voulut pas rompre. Au bout d’un moment, Virgile, songeur, poursuivit :
— Ruiz a la foi, tu sais… Et, tant qu’il l’aura, il restera un matador de tout premier plan. Je crois même qu’il pourrait être le premier. Il a Vaguante22 et Yalegria23, ça dépend de l’adversaire, ça fait un mélange détonant. Parfois, tu crois qu’il est suicidaire dans sa témérité, mais en fait il est très réfléchi, très technique. Il sait déjà tout, alors il se livre entièrement. Mais surtout, surtout, il a des couilles. Je dis ça avec respect.
Virgile ralluma encore une fois son cigare et fit signe à Jocelyn de les resservir.
— Moi aussi il me gêne, mon fils, de temps en temps. Je suis presque content qu’il aille bientôt vivre ailleurs, dans sa maison. Pas que l’idée de rester avec Miguel me réjouisse… mais Miguel, comme vis-à-vis, ça ne t’oblige pas à te sortir les tripes. Tandis qu’avec Ruiz je serais vite relégué au rang des vieux impotents si je n’y prends pas garde ! Il connaît le bétail mieux que moi et l’élevage marcherait tout aussi bien si je n’étais pas là. Il épuisait les gardians au boulot avant d’être occupé à toréer. Il est devenu meilleur que moi, tu te rends compte ? Moi jeune, je veux dire. Je n’ai jamais eu la moitié de son courage – ou de sa folie. C’est très fatigant et c’est très dur pour l’orgueil. En plus, il a toujours traîné des drames derrière lui, ce gamin ! Il rendra folle sa mère et je le pense vraiment. Elle en rêve toutes les nuits. Quand il n’est pas poursuivi par des taureaux, c’est par des maris jaloux ! Avoir Ruiz Dominique à la maison, c’est vivre sur une poudrière. Mais je l’aime…
Et la voix de Virgile était devenue rauque sur les derniers mots. Jocelyn évitait de le regarder pour lui laisser le temps de se reprendre, quand Maria entra, sans frapper, dans une odeur lourde de parfum et des scintillements de bijoux.
— Vous êtes enfermés là depuis bien trop longtemps ! Ils sont partis sans vous. Raphaëlle voulait approcher des chevaux sauvages et Ruiz a pris la Land Rover. Miguel est avec eux, en voiture ça va encore, il supporte. Espérons que Ruiz ne le fera pas enrager ! Venez un peu dehors, la chaleur s’en va.
Elle tourna les talons et repartit de son petit pas sautillant. Ils se levèrent pour la suivre. Virgile eut un sourire d’excuse vers Jocelyn, vaguement ennuyé que Ruiz ait décidé d’emmener Raphaëlle sans demander l’avis de personne.
Ruiz expliquait les taureaux. Mêlant des mots espagnols et du patois provençal à son français chantant, il présentait les troupeaux à Raphaëlle. Et Miguel s’ennuyait depuis des heures à l’arrière de la voiture. Au moins, son frère ne prenait aucun risque, par respect pour la jeune femme, il gardait ses distances avec les animaux, ne les provoquait pas, et Miguel pouvait somnoler.
Chaque fois que Ruiz arrêtait la Land Rover et descendait pour montrer quelque chose, au loin, Raphaëlle le suivait et ils mettaient leurs mains en visière, épaule contre épaule. Puis Ruiz se tournait vers elle et lui parlait de tout près, ses yeux ne la lâchant pas. Il lui disait la Camargue et les chevaux, la mer et la solitude. Par taureaux interposés, il la caressait sans la toucher, entrecoupant son discours d’expressions tendres pour des bêtes qu’il appelait par leurs noms. Et Raphaëlle écoutait, buvait ses paroles et en redemandait. Ruiz racontait, presque sans s’interrompre, la vie des taureaux sauvages et leur liberté. Il décrivait les années de paix du bétail, les croisements tentés, parfois réussis, parfois désastreux. Il montrait les différences, s’attardait sur des détails, traduisait sa fougue, soudain, par un éclat de rire. Il avait des hanches étroites d’adolescent, des poignets de fille et de longs cils, mais il avait aussi tant de force et de virilité que Raphaëlle, sans réaction, restait sous le charme, étonnée d’être séduite par ce macho à peine sorti de l’enfance.
Ils avaient coursé des chevaux le long des étangs, puis croisé un semental24 par hasard. Ils avaient trouvé les vaches, puis cherché longtemps la camada25 des trois ans. Et chaque fois que Miguel parlait de rentrer, Ruiz haussait les épaules et souriait à Raphaëlle. Cette interminable randonnée était un hommage à la jeune femme et Ruiz conduisait doucement pour la laisser tout voir. Ils allèrent jusqu’à la mer où ils attendirent que le soleil se couche avant de se décider à rentrer. Ils ne s’étaient rien dit et leur envie de se toucher, fût-ce du bout des doigts, était devenue lourde. Miguel les empêchait de parler, c’était son rôle, Ruiz l’avait emmené pour ça. Mais aucune parole n’aurait été plus éloquente que le regard de Ruiz. Et Raphaëlle percevait dans le silence pesant de la voiture les mots que Ruiz ne pouvait pas prononcer.
Ils arrivèrent juste à temps pour le dîner, heureusement fort tardif chez les Vasquez. Jocelyn s’abstint de tout commentaire, même s’il serra la main de Ruiz, qu’il n’avait pas vu depuis la veille, avec une certaine froideur. Miguel, effaré, sentait venir le scandale et s’efforçait de sourire, mal à l’aise dans son rôle d’alibi. Jocelyn, maussade, écoutait Virgile et Ruiz parler de leurs projets.
— Il faudra tienter sérieusement, disait Virgile, et ne garder que cinquante vaches. Je n’aime pas les produits de Diodiso.
— Cinquante ? Pablo vous dirait trente, affirma Ruiz qui aimait mieux discuter avec son père que regarder Jocelyn.
Son sourire de carnassier, au-dessus de la table, était pour Raphaëlle seule, et Jocelyn passa son bras autour des épaules de la jeune femme dans un réflexe. Son geste effaça le sourire de Ruiz.
— Ton frère a téléphoné, disait Maria. Il sera à Séville le 24 pour te voir, il s’occupe de retenir les chambres pour toi et la cuadrilla26.
Ruiz hochait la tête sans pouvoir regarder autre chose que Jocelyn qui embrassait la main de Raphaëlle. Il se leva, un peu brusquement.
— Je vous laisse, excusez-moi, je vous verrai demain à la tienta. Je commencerai tôt, ajouta-t-il à l’adresse de son père.
— Bonne nuit, lui dit Jocelyn sans expression particulière, et Ruiz lui adressa un signe de tête.
Il quitta la salle à manger de sa démarche souple et longue sans avoir salué Raphaëlle ni sa mère.
— Qu’est-ce qu’il a ? demanda Virgile à Miguel.
— Il a… Il a qu’il est fatigué ! Il se lève à l’aube, il se couche trop tard, il a tué quatre-vingt-douze taureaux depuis le début de la temporada27 et, même si c’est peu pour une vedette comme lui, c’est beaucoup quand on s’agite autant à côté.
Miguel ne plaignait nullement son frère. Il dit encore :
— D’ailleurs personne n’y trouve son compte. Ni le public, ni son imprésario, ni nous à la maison. On ne sait jamais de quoi il aura le temps de s’occuper. Ça rend Javier fou…
Le péril conjuré, Miguel se leva à son tour.
— Je vous laisse moi aussi. Vous permettez, Raphaëlle, maman ?
Il les embrassa l’une après l’autre et serra la main de Jocelyn. Personne ne s’attarda, ce soir-là, et Raphaëlle se retrouva face à Jocelyn, dans leur chambre, avec un certain malaise. Elle se déshabilla tout de suite, avec l’idée de l’empêcher de poser des questions. Mais Jocelyn était trop furieux pour se laisser avoir et il alluma une cigarette, en lui tournant le dos. Il laissa errer son regard sur les murs si blancs et s’attarda une seconde sur une gravure représentant les arènes de Ronda, ce qui acheva de le mettre en colère.
— Tu as passé un bon après-midi avec les fils de la maison ?
Raphaëlle s’était allongée, derrière lui.
— Saoulante. Quand ce n’est pas d’alcool, les Vas-quez m’enivrent de discours et de paysages grandioses. Avec la chaleur, en plus !
Elle savait qu’il était en train de devenir jaloux. Il lui fallait écarter le danger, quitte à mentir, à tricher. Mais le moyen de faire autrement ?
— Ils sont infatigables, tu sais, et encore ils n’ont pas osé m’y traîner à cheval, comme toi ! Mais je dois dire qu’on en prend plein les yeux… Miguel a insisté pour qu’on descende jusqu’à la mer. C’est bien dommage que vous nous ayez boudés, Virgile et toi. Je suppose que vous aviez envie d’être seuls ?
Il se retourna d’un mouvement un peu vif et la dévisagea. Elle lui rendit son regard, limpide, souriante, offerte, et il ne sut plus que penser. Avec elle, il finissait par perdre toutes ses certitudes. Elle dérangeait ses idées pourtant nettes et bien en ordre d’habitude.
— Ce soleil couchant sublime, ce bétail à l’infini… Tout ça était si tragique et voluptueux… Maintenant j’ai envie de toi, très envie.
Elle leva la main vers lui et il eut un sourire ironique.
— De moi, tu es sûre ? Ou seulement de faire l’amour ?
« C’est pareil », pensa-t-elle en lui souriant aussi, vigilante.
— Ou de Miguel ? Ou de Ruiz ?
Il avait laissé traîner sa voix sur le dernier prénom et ne quittait pas Raphaëlle des yeux. Elle s’assit et haussa les épaules. Elle était belle.
— Tu es con, Jocelyn, affirma-t-elle avec sérieux.
Il n’y avait qu’une nuance infime de reproche et d’amusement dans sa voix. Juste ce qu’il fallait. Ensuite elle lui joua tout aussi parfaitement la comédie du plaisir. Elle dissimulait bien, comme toutes les femmes dans la même situation. Quelles que soient les supériorités de Jocelyn, il ne pourrait jamais la concurrencer sur ce terrain-là. Le désir qu’il avait d’elle se doublait d’une inquiétude vague à laquelle il ne voulait pas penser. En la prenant il cherchait à se rassurer et n’y parvenait jamais. Elle restait indéchiffrable et obsédante.
Il trouva ses cigarettes à tâtons, en alluma une et aspira la fumée avec une sensation d’écœurement. Il faisait très chaud. Il avait toujours couché seul dans cette chambre. Il écouta la respiration légère de Raphaëlle et il sut qu’il n’éprouverait plus jamais aucun bonheur à être seul. Il ferma les yeux et se détendit peu à peu, s’obligeant à penser aux dossiers en cours, à ses affaires, à des choses connues.
Elle attendit longtemps qu’il s’endorme puis se releva et alla achever la nuit sur la terrasse, roulée dans une couverture, à regarder le mouvement des étoiles. Elle mesurait très bien la sorte d’ivresse dans laquelle ce séjour la tenait – et n’importe qui d’autre à sa place, sans doute. Elle l’avait avoué à moitié d’ailleurs. Jocelyn avait choisi la Camargue et ses amis Vasquez pour éblouir Raphaëlle et il avait réussi au-delà de ses espérances. À la différence près que cette idée, loin de le servir, l’avait bel et bien mis en danger. Le savait-il ? Il connaissait les attraits de l’endroit, il se sentait à son avantage, ici, pour rendre les armes à une femme et se livrer. Il avait voulu donner à Raphaëlle ce qu’il avait de plus secret et de mieux dans sa vie, et profiter – peut-être – du charme d’un lieu censé plaider pour lui. Et quand il avait dû y penser, à Paris, il n’avait pas imaginé que Ruiz surgirait dans ce décor de rêve pour lui souffler la vedette et le reléguer au second plan. Car dans la sorte d’aubade que Jocelyn voulait donner à Raphaëlle, il n’y avait aucune place pour un jeune premier. Jocelyn s’était imaginé chevauchant au côté de Virgile sous les yeux émerveillés de Raphaëlle. Miguel ne risquait pas de lui faire de l’ombre et Maria servirait forcément ses projets. Offrir les Vasquez en sous-entendant : « Vois, je suis des leurs, je suis ça aussi, je suis encore jeune, tu n’as pas fini de me découvrir. » Mais ce beau calcul se révélait faux, ruiné par un Ruiz auquel Jocelyn n’avait pas voulu réfléchir. Ruiz ? Un adolescent à la peau sombre et qui sentait l’écurie, un gamin, dans son souvenir, mi-vacher mi-enfant terrible. Devenu torero ? Soit, nous ajouterons le piment des corridas au séjour. Virgile a envoyé les billets pour dimanche, allons voir ce petit prodige que même l’Espagne encense. Et Jocelyn devait penser à la démarche des matadors, à leurs bas roses, à leur morgue de théâtre, à leur chapeau ridicule, et trouver tout cela très divertissant.
Devant le triomphe de Ruiz, et l’implacable beauté du combat en Arles, Jocelyn n’a toujours pas mesuré le péril. « C’est le fils de mon copain, j’ai parcouru des centaines d’hectares au côté de ce gamin qu’on porte en triomphe. »
Raphaëlle serre sa couverture autour d’elle. Jocelyn a-t-il vraiment tenu un raisonnement aussi stupide ? Mais les hommes ont de telles vanités ! Les pêcheurs, les chasseurs, les sportifs du dimanche qui paradent en rangs serrés pour attirer l’attention des femmes qui les font bander. Raphaëlle se sent enragée. Jocelyn n’a rien d’original, au fond, même avec tout l’attirail qu’il s’invente. Et il s’est bien trompé. Ici, la vedette, c’est Ruiz. Il n’y a vraiment pas intérêt à rester en scène avec lui si on ne veut pas se retrouver parmi les figurants. Est-ce qu’il s’en rend seulement compte ? Jocelyn qui voudrait tout savoir et tout comprendre, mais sûrement pas tout pardonner. Jocelyn qu’elle cultive, en quelque sorte, comme une assurance vie, une prime d’oisiveté, une retraite anticipée ! Jocelyn rempart d’où il lui faudra bien émerger un jour, car quel avenir peut-on bâtir sur ce constat ? Raphaëlle est injuste, elle le sait. Peut-être n’y avait-il eu qu’un élan de tendresse, de la part de Jocelyn, réunissant ceux qu’il aimait le plus. Amener Raphaëlle chez Virgile n’était sans doute que l’impulsion banale d’un homme présentant la femme qu’il aime à sa famille. Pourquoi aurait-il donc associé cette idée à une quelconque menace ?
Raphaëlle s’assied. Elle respire profondément l’air tiède de la nuit. Jocelyn est donc menacé ? Que penser de Ruiz ? Que veut Ruiz ? Quel futur, même immédiat, pourrait bien se concevoir avec Ruiz ? Céder en secret et en vitesse au charme de ses yeux noirs ? Pitoyable opérette, ça ne la tente même pas. Il mérite autre chose. Elle aussi. Attendre et revenir seule jouer l’idylle de l’automne, se passer tranquillement son caprice. Le caprice de qui ? Ruiz a un charme qui balaie tout, le pouvoir de mettre des feux d’éternité dans un regard. La sombre gravité des grandes amours. Mais qui peut dire si la réalité ne serait pas qu’une amourette bâclée ? Raphaëlle n’a plus l’inconscience de l’extrême jeunesse. Elle ne veut pas se consumer pour des brumes d’aventure. Elle mesure le prix d’un Jocelyn, et, à sa manière, elle l’aime. L’idée qu’il puisse souffrir, l’idée d’une rupture lui fait horreur. Raphaëlle n’a aucune ressource de méchanceté. Si elle est égoïste, c’est pour ne pas se perdre. Dans sa famille ou avec Jocelyn, elle est toujours un peu en marge. Ruiz pourrait-il tout changer ? Ou est-ce la nuit seule – et l’étoile du berger – qui la porte à rêver ? La meilleure part, c’est peut-être ce songe sans conséquence que dissipera l’aube. Rien de plus voluptueux que le désir des autres. Exister, pour une femme, ce n’est que cela, à certains moments. Ruiz n’a prononcé que des paroles bien banales. Mais il est l’être le plus neuf que Raphaëlle ait rencontré. Il y a le contexte de cet extravagant séjour. Il y a la chaleur, de jour comme de nuit. Raphaëlle est distancée, dissociée du rationnel et du connu. Même si elle s’est toujours voulue – ou crue – affranchie, il lui est impossible de trouver son chemin dans ce déluge de sensations et de couleurs. Elle perd pied. Et Ruiz l’achève. Avec Jocelyn, pour se raccrocher, qui paraît bien fade. Il dort, Jocelyn, pas troublé, pas ébloui. Il participe, à sa manière. Il emploie les mêmes mots que les autres et il a l’air de les comprendre. Il trouve tout ça normal. Pas Raphaëlle, qui se démène pour essayer de découvrir quel effet lui procure Ruiz. Ruiz en jean et en sueur, Ruiz fils à papa puéril et macho. Mais, plus elle veut le ramener à des dimensions de petit mec, plus il envahit sa tête, l’épée à la main. Elle pense qu’elle ne pourra jamais s’endormir, et pourtant, elle y parvient.