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Jeudi 15 septembre
Et il y avait eu la tienta. Chaque fois qu’il y avait assisté, Jocelyn en avait gardé le souvenir aigu d’une rare séduction. C’était comme les coulisses de l’Opéra, la ménagerie d’un cirque et le mess des officiers. Ça tenait de la fête et de la corrida, c’était fait de poussière, de sang et de rires.
Dans la petite arène que Virgile avait fait construire près des corrals, quinze ans plus tôt, les gardians commençaient dès le matin à faire défiler des vaches et à les piquer. C’est Ruiz qui, en blue-jean et en tennis, recevait les bêtes dans une cape aux couleurs passées et les dirigeait vers l’un des chevaux. Quand elles étaient braves, elles chargeaient d’elles-mêmes puis s’obstinaient malgré le châtiment de la pique. Et Ruiz les sortait en les citant28, tout près. Certaines y retournaient aussitôt. D’autres, en trottinant sans but, dos au cheval, peu pressées de renouveler l’expérience, signaient leur arrêt de mort. Bonnes pour la boucherie. On ne gardait ni les lâches ni les indécises. Virgile, perché sur la galerie circulaire qui entourait son arène de tienta, parlait à Miguel sans quitter les animaux des yeux. Il y avait beaucoup de gens qui allaient et venaient dans la cour et près des corrals. Des invités, quelques journalistes, des employés, des amis des Vasquez et des éleveurs venus de loin.
Ruiz, au bout d’une heure de passes, avait cédé sa place à des jeunes gens surexcités. Une fine poussière blanche s’élevait partout, entretenue par le mouvement continu du bétail. Ruiz rejoignit son père, un moment, pour donner son avis sur le déroulement des opérations. Ils achoppaient parfois sur un point de détail et on les voyait discuter âprement, le visage fermé. Jocelyn et Raphaëlle, un peu en retrait, n’avaient pas assez d’yeux et d’oreilles pour le spectacle. Toute rancune oubliée, toute jalousie occultée, Jocelyn suivait en connaisseur les évolutions des vaches et des chevaux. Il expliquait à Raphaëlle, ravi de retrouver son rôle auprès d’elle, et ce qu’il tenait pour sa supériorité d’homme expérimenté, le curieux ballet de l’arène qui conduisait à cette impitoyable sélection. Plaindre ces animaux était les insulter, on ne s’apitoie pas sur la bravoure. Et le sang versé était un cri de guerre. Ces vaches-là, dans leurs flancs, porteraient peut-être un jour des taureaux capables de désarmer et de tuer les meilleurs matadors.
Raphaëlle, qui ne comprenait pas grand-chose à ces rites, en percevait le caractère presque sacré. Ici, pas de spectateurs pour crier, pas d’ovations, pas de risques inutiles, pas de paillettes. Rien que la poussière et le corps à corps. Rien qu’un affrontement sauvage dont tout le monde sortait indemne, bêtes et gens.
Des toreros, venus saluer Virgile pour la circonstance et admirer son élevage, ne résistaient pas au plaisir de se glisser dans l’arène et d’esquisser quelques passes. Dans la cour et vers la maison des groupes de gens se formaient, bruyants, agités. Maria allait de l’un à l’autre, volubile, déchaînée. Les plus excités étaient de tout jeunes adolescents qui guettaient leur tour pour affronter les vaches, et qui s’agglutinaient comme des mouches autour de Ruiz et des autres matadors célèbres. On se serait cru à une kermesse ou à une vente aux enchères. Une tente avait été dressée, près de la piscine, pour abriter un buffet qui fut pris d’assaut dès que le bétail fut reparti vers ses pâturages.
Jocelyn et Raphaëlle circulaient en anonymes, presque en touristes, au milieu de cette foule chatoyante, et profitaient de la journée pour se retrouver un peu. Jocelyn s’était surpris, durant la matinée, à admirer Ruiz sans réserve. La ganaderia des Vasquez retrouvait pour lui tout son charme et il se laissait séduire de nouveau, soulagé. Raphaëlle elle-même, de voir Ruiz si accompli dans un univers si étrange, se sentait libérée de ses angoisses. Car, si tout cela était bien réel, Ruiz Dominique appartenait à un monde dont elle n’avait pas les clefs. Décidément, il valait mieux qu’elle poursuive une route choisie, plutôt que se laisser prendre au piège d’une ambiance, d’une atmosphère. Il lui fallait s’ancrer à des idées précises et connues, au lieu d’errer dans des rêves fumeux. Et Jocelyn était là, à ses côtés, sûr de lui et sans mystère. Pour l’aimer comme avant, Raphaëlle devait lui laisser ses chances et ne pas le dissocier de la fête, puisque c’était lui qui l’offrait.
Ils burent beaucoup, tous les deux. L’alcool, la chaleur, la gaieté générale autour d’eux, les saoulaient agréablement. Jocelyn finit par entraîner Raphaëlle vers les écuries pour essayer de trouver un peu de fraîcheur. Ils s’assirent à même le ciment, près d’une rangée de stalles, heureux comme des gamins d’être enfin seuls et à l’ombre.
— C’est le bout du monde, cet endroit, dit Raphaëlle en regardant les camarguais aux crinières grises qui mâchaient leur foin et chassaient les mouches à coups de queue nonchalants.
La lumière dorée de l’écurie jouait avec les boucles des licols et sur les murs de crépi. Le silence était reposant, incongru dans cette fête.
— Tout est beau chez tes amis, dit-elle encore. Et tout est fou…
Jocelyn mordillait un brin de paille.
— À Paris, je suis sûr qu’il pleuvra, répondit-il en souriant.
— Tu me ramèneras ici, tu promets ?
Elle l’avait dit gentiment mais il eut une moue dubitative.
— Écoute, je voudrais qu’on parle de quelque chose, bébé, commença-t-il, mais il fut interrompu par le bruit de chevaux, au-dehors, qui arrivaient dans la cour.
Des exclamations fusaient, des rires, au milieu du martèlement des sabots. Jocelyn se leva, tendit la main à Raphaëlle, et ils allèrent jusqu’à la porte voir d’où provenait ce chahut. Plusieurs cavaliers mettaient pied à terre et empêchaient leurs montures d’approcher de l’abreuvoir. Ils devaient rentrer d’une course folle car les chevaux, naseaux dilatés, soufflaient bruyamment. Ruiz se trouva près d’eux sans qu’ils l’aient reconnu parmi les autres.
— Tu as vu ce qu’on ramène ? Regarde-les bien, ils sont superbes !
Il désignait deux poulains que Javier venait d’enfermer dans un paddock. Derrière les barrières, les animaux se mirent à hennir et à galoper, furieux d’être prisonniers.
— On a eu du mal à les avoir ! Il a fallu les épuiser avant de pouvoir les approcher.
Il souriait, face au soleil couchant, et observait les évolutions des deux jeunes mâles avec un bonheur évident. Il était couvert de poussière, harassé, heureux. Raphaëlle lui jeta un coup d’œil. La sueur qui coulait sur les joues de Ruiz avait collé ses cheveux sur son front. Jocelyn prit ses lunettes de soleil dans la poche de sa chemise.
— Superbes, approuva-t-il. Tu vas les dresser ?
— Non… C’est un échange que mon père fait avec un ami. C’est pour ça qu’on a été les chercher aujourd’hui.
Raphaëlle s’était détournée et avait fait quelques pas vers les barrières. Alba arrivait à son tour dans la cour des écuries, portant un plateau de jus de fruits. Les gardians l’entourèrent aussitôt, maintenant fermement leurs chevaux. Raphaëlle se laissait submerger par les bruits, les odeurs, les couleurs de cette fin de journée, et les rires des gens autour d’elle. Ruiz était toujours debout près de Jocelyn. Elle sentait le regard des deux hommes sur son dos. Alba vint lui présenter un verre de citronnade que Raphaëlle but d’un trait. Ruiz la frôla en passant. Il tenait son entier d’une main et sa selle de l’autre. Elle s’obligea à ne pas bouger, à ne pas tourner la tête. Elle garda les yeux fixés sur les poulains jusqu’à ce que Jocelyn la rejoigne. Quelques accords de musique provenaient de l’orchestre installé près des tentes.
— Journée au pays des cow-boys, lui dit Jocelyn en plaisantant.
Elle le trouva ridicule, avec ses lunettes noires, sa chemise bien propre et son pantalon de toile blanche. Elle s’en voulut aussitôt. Ruiz revenait, bavardant avec Javier, et ils s’arrêtèrent à côté d’eux. Des hommes s’étaient mis à doucher les chevaux.
— Si vous étiez venus chercher le calme dans les écuries ! dit Javier qui souriait.
Jocelyn regardait Ruiz qui s’était baissé pour enlever ses éperons. Au loin, vers la maison, les invités semblaient de plus en plus nombreux. Ruiz se releva. Il n’avait même plus l’air fatigué.
— Je suis comme lui, dit-il à Jocelyn en désignant son andalou qui se défendait sous le jet d’eau. J’ai besoin d’une douche ! On vous verra tout à l’heure ?
Jocelyn se décida à retirer ses lunettes et à les ranger.
— Je ne crois pas. Tu sais, moi, la danse…
Ruiz hésita une seconde, semblant attendre autre chose. Raphaëlle parlait avec Alba. Ruiz fit un signe de tête à Jocelyn et s’éloigna. Raphaëlle suivit des yeux sa silhouette. Ça, elle pouvait se l’offrir. Les employés continuaient à s’agiter, ôtant les harnachements, lavant à grand bruit les mors dans des seaux. Jocelyn déclara qu’il était fatigué et Raphaëlle lui jeta un coup d’œil agacé. Elle se sentait de nouveau mal à l’aise, complètement en décalage. Elle avait envie de plaisanter avec les gardians, de s’asseoir sur les barrières, d’écouter leurs histoires. Elle portait le même blue-jean qu’eux, elle avait le même âge.
— On rentre ? proposa Jocelyn, et elle hocha la tête, incapable de lui répondre gentiment et soudain triste jusqu’au désespoir. Trop désemparée pour le laisser aller seul, comme elle l’aurait fait sans le moindre scrupule quelques jours plus tôt, elle le suivit. Mais elle se méprisa de ne pas protester, subissant, sans la comprendre, une cuisante amertume.
Il devait être à peine cinq heures du matin lorsque Raphaëlle descendit, pieds nus, jusqu’à la cuisine. La maison était silencieuse. Les employés avaient nettoyé les traces du passage des nombreux invités de la veille. La cuisine, impeccable comme d’habitude, était fraîche. Raphaëlle essaya de deviner où Maria rangeait l’aspirine et la trouva après deux minutes de recherches. Elle se prépara du café, ajouta quelques fruits sur son plateau et sortit sur la terrasse principale. L’aube était encore loin et la jeune femme s’installa dans une balancelle pour profiter de la tranquillité de cette fin de nuit. Jocelyn dormait, écrasé d’un sommeil de plomb, lorsqu’elle s’était levée.
— Vous nous avez quittés bien tôt, hier soir, dit la voix chantante de Ruiz quelque part sur la terrasse, et Raphaëlle, en sursautant, renversa sa tasse.
— Vous m’avez fait peur ! protesta-t-elle. Il y a du café sur les coussins, je suis désolée…
Debout, elle cherchait à distinguer le visage de Ruiz qui s’était approché.
— Laissez, ça n’a pas d’importance.
Il sentait qu’elle avait peur et il lui tendit la main. Il posa ses doigts sur son poignet, à tâtons. La sentant frissonner, il lui parla doucement :
— Vous nous avez tout à fait ignorés, Jocelyn et vous, hier…
Il l’entraînait à l’intérieur de la maison. Il alluma une lampe dans la cuisine.
— Asseyez-vous, je vous fais un autre café, vous voulez bien ?
Elle lui adressa un sourire crispé, sans répondre, et il reprit :
— Vous vous êtes ennuyée, à la tienta ?
Il parlait de dos et sa voix était un peu agressive. Elle se défendit.
— Pas du tout ! C’est ridicule ce que vous dites. Qui aurait pu s’ennuyer ?
— Des amoureux perdus dans une foule étrangère comme vous l’étiez…
Il s’était retourné, il avait l’air sombre. Il lui demandait presque des comptes et cela la fit sourire.
— Jocelyn était surexcité par vos démonstrations, comme tout le monde. Il m’a expliqué du mieux qu’il a pu. C’était splendide. Vous ne pouvez pas savoir, pour vous c’est tout naturel, mais nous, nous étions en extase…
Elle hésita, mais ne résista pas au plaisir d’ajouter :
— Je n’aurais jamais cru que vous trouveriez le temps de nous observer. Vous êtes un hôte trop attentif. Le pain brûle…
Immobile, il la regardait sans l’écouter et elle dut répéter :
— Le pain brûle, Ruiz, derrière vous…
Il jeta les toasts et en remit d’autres en place. Puis il enleva son pull et le lui tendit.
— Il fait toujours un peu froid avant le lever du jour, mettez ça.
Elle n’hésita qu’une seconde et passa le lainage. Une odeur épicée d’eau de toilette l’enveloppa. Elle lui sourit de nouveau. Il était torse nu, superbe, tout en muscles, et elle détourna son regard. Elle avait envie de poser sa joue sur la peau bronzée, presque étonnée de ne pas y découvrir de cicatrices. L’idée la détendit, faillit la faire rire, la rendit à elle-même. D’ici à l’heure du prochain paseo29 Ruiz n’était pas sur un piédestal. Raphaëlle pensa que, torero ou champion de boxe, Ruiz n’était qu’un très jeune homme, dans une cuisine, dont l’histoire ne la concernait pas. S’en tenir là, surtout ! Cicatrices ? Eh non, pas là ! Plus bas, peut-être. Les héros ne sont donc pas toujours blessés, noblement, à l’épaule gauche ? Raphaëlle avait envie de plaisanter mais elle était certaine que Ruiz ne la comprendrait pas. Il valait mieux rester en terrain neutre. Et aussi, sans doute, rester sur ses gardes.
— Vous ne dormez jamais, Ruiz ?
— En ce moment, j’ai du mal… Je ne vous attendais pas précisément, sur la terrasse, mais c’est à vous que je pensais.
Raphaëlle bougea un peu sur sa chaise, croisa les jambes et jeta un coup d’œil au-dehors. Elle ne savait pas du tout quoi répondre. Il insista :
— C’est vrai que vous ne m’avez pas accordé un regard de la journée, alors, au moins, regardez-moi maintenant !
Sa voix était d’une telle douceur que Raphaëlle se sentit fondre.
— Ruiz, commença-t-elle, mais elle avait mis bien trop de tendresse dans le prénom et elle recommença, plus fermement : Ruiz.
Puis elle se tut, n’ayant rien à ajouter. Il y eut un silence et les toasts brûlèrent de nouveau. Ils rirent ensemble et elle se leva pour l’aider. Ils se frôlaient comme l’avant-veille, au bord de la mer. Ils mangèrent d’assez bon appétit, sans se rasseoir, se jetant de fréquents coups d’œil. Puis ils ressortirent, leurs tasses à la main, pour voir la nuit se déchirer à l’est. Appuyée contre lui, Raphaëlle demanda :
— Que vouliez-vous me dire, l’autre soir, dans votre voiture ? Vous prétendiez que j’avais trop bu pour l’entendre, vous vous en souvenez ?
— Très bien.
— Je peux savoir, maintenant ?
Il se recula.
— Bien sûr. Je vous aime…
Il ne la touchait plus et se tenait à deux pas d’elle. Raphaëlle se sentait vidée, incapable de réaction d’aucune sorte.
— À plus tard, Raphaëlle.
Il s’éloignait, dévalait un escalier et disparaissait vers les écuries. Elle frissonna de nouveau et se força à respirer profondément. Ensuite elle retira le pull de Ruiz, le plia en prenant son temps et le posa sur le dossier d’une chaise à la cuisine. Elle remonta l’escalier lentement, envahie peu à peu et malgré elle d’une euphorie destructrice. Jubilation de gamine à son premier amour. Joie flamboyante et qui balayait toute raison. Envie de hurler sous la lune et d’y danser. De faire absolument n’importe quoi !
Raphaëlle reprit son souffle avant de rentrer dans sa chambre. Jocelyn dormait toujours, ce qui lui parut inadmissible et ridicule. Elle pensa qu’il lui fallait se reprendre, descendre de son nuage, se calmer. Qu’elle devait repousser Ruiz comme la pire des tentations. Mais repousser quoi ? Il ne l’avait même pas embrassée… Effacer cette démence, ces fantasmes. Et faire disparaître avant le réveil de Jocelyn ce stupide sourire qu’elle ne contrôlait pas. Mais les mots de Ruiz étaient comme un don du soleil. Raphaëlle avait le choix. Il était temps, pour elle, de décider. C’était tout simple, elle n’avait qu’à sauter dans le vide. Il lui fallait juste en trouver le courage.