6

Vendredi 16 septembre

 

Visiter la maison de Ruiz en cours de construction, puis aller dîner au mas de la Fouque : c’était le programme arrêté par Virgile après le déjeuner. Il voulait montrer à Raphaëlle les Saintes-Maries-de-la-Mer, disait-il. Si Jocelyn ne fut pas enchanté par cette proposition, il n’en montra rien et se rallia à l’enthousiasme général. Les efforts que déployaient Virgile et Maria pour plaire à leurs hôtes lui ôtaient toute colère. D’ailleurs Ruiz était parti dans la matinée pour les Saintes et Jocelyn se sentait presque réconcilié avec lui depuis la tienta. Raphaëlle était radieuse. Jocelyn l’avait trouvée très gaie, à son réveil, et depuis elle semblait aux anges, prête à rire pour un rien et à s’extasier devant tout. Même Miguel se déridait à ses côtés. Ils partirent vers six heures, emmenant Alba et Javier. Ils mirent peu de temps à atteindre la propriété de Ruiz qui, en bon gitan, avait d’abord acheté quelques dizaines d’hectares avant de songer à quoi que ce soit d’autre. Ensuite, la notoriété venant et l’argent en masse avec, il avait dessiné les plans d’une construction assez prétentieuse mais si vaste et si lumineuse qu’on lui pardonnait presque son esthétique douteuse. Un patio, qui serait le cœur de la maison, était en cours d’aménagement, avec ses fontaines et ses bancs de pierre.

Ruiz les accueillit avec une fierté difficile à dissimuler. Son architecte le suivait, l’air très ennuyé.

— Monsieur Vasquez, madame…

Il s’inclina devant les visiteurs, un peu trop bas, et reprit :

— Vous ne pouvez pas mettre la cheminée au milieu de cette pièce. C’est impossible.

Ruiz haussa les épaules.

— Je la veux au milieu, vous vous débrouillez.

Il ajouta, pour ses parents :

— On se dispute depuis des heures ! Il n’est jamais d’accord. Mais comme c’est moi qui paye ! Venez, je vous fais visiter…

Virgile regarda autour de lui d’un air indécis.

— Ça tient d’un hôtel de la côte et d’une villa américaine. Tu vas laisser ça comme ça ?

Il désigna le vaste living en avancée, dont trois côtés étaient faits de baies vitrées.

— Oui ! Je ne suis pas gêné par les voisins, comme vous voyez. Mais vous vous attendiez à quoi, père ? À une réplique de la maison ? Et où serait mon plaisir d’aller vous y retrouver, alors ?

Il souriait, charmeur, presque câlin. Il les entraîna à travers des enfilades d’espaces indéterminés, sur plusieurs niveaux. La décoration était achevée dans certaines pièces grâce à Maria qui venait régulièrement surveiller l’exécution des travaux. Comme ils étaient tous restés en admiration devant le luxe inouï d’une salle de bains, Ruiz et Raphaëlle se trouvèrent un instant seuls et sans l’avoir voulu dans une pièce toute blanche.

— Et ici, ce sera quoi ? demanda la jeune femme que la visite amusait beaucoup.

— Ma chambre. Vous aimez ?

— Ça va rester blanc ?

— Ce sera comme vous voudrez.

C’était si énorme, cette simple phrase, que Raphaëlle resta une seconde la bouche ouverte. Mais déjà Jocelyn et Virgile arrivaient, suivis de l’architecte découragé. Ruiz regardait toujours Raphaëlle.

— Alors ? insistait-il.

Elle se sentit clouée au sol, frappée d’idiotie.

— C’est bien, le blanc, articula-t-elle enfin.

Personne, hormis Ruiz, ne faisait attention à elle. Ils étaient déjà passés à autre chose et on les entendait rire dans la pièce voisine.

— Vous êtes fou, Ruiz, dit Raphaëlle en se décidant à sortir de sa stupeur.

Comme elle passait devant lui, il lui prit le bras d’un geste nerveux et l’arrêta net.

— Vous avez tort de ne pas me prendre au sérieux, Raphaëlle.

Il y avait tant de fureur dans la voix du jeune homme que Raphaëlle se dégagea sans douceur. Ils se mesurèrent du regard, un instant, puis Ruiz lui sourit.

— Vous avez tort parce que, quand ce sera votre chambre, si c’est le rose que vous préférez, il faudra tout changer !

Il la planta là et elle s’appuya au mur, indignée, au bord des larmes, mais soulevée par le même bonheur délirant que la veille.

« Je ne peux pas tomber amoureuse de ce mec comme ça ! Pas maintenant que tout va bien dans ma vie. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Parce qu’il a de beaux yeux ? Et alors ? Ils vont me conduire où, ses yeux ? Il a combien, vingt ans ? Vingt-deux ? Et il compte faire quoi, au juste ? M’enlever sur son andalou ? Et que devient Jocelyn dans tout ça ? Il l’efface ? Bien sûr… il l’efface… »

Elle se disait cela mais, incohérente, elle souriait. Elle voulait faire durer encore un peu cet instant de folie que rien d’irréparable n’empêchait de renvoyer au rêve. Le monde que Ruiz lui offrait, elle ne tenait plus du tout à savoir si c’était un monde accessible ou pas, raisonnable ou pas. À plus tard les questions, voire les indignations, ou – pourquoi pas – les attendrissements. S’il lui fallait choisir, pourquoi ne pas prendre l’aventure ? Pourquoi ne pas s’avouer qu’avec Jocelyn elle s’ennuyait et qu’il ne pèserait rien si elle se décidait enfin à être elle-même ? Pourquoi ne pas essayer – il était temps à trente ans – de vivre et d’aimer sans filet ?

— Tu te sens bien, bébé ?

Elle ouvrit les yeux et vit Jocelyn, près de la porte, qui la dévisageait.

— Le soleil, murmura-t-elle, tout ce blanc, la fatigue…

— Démente la baraque, non ?

Jocelyn s’était approché et l’avait prise par le bras, exactement là où Ruiz avait posé ses doigts quelques instants plus tôt.

— Viens, ils vont se demander où ils nous ont perdus. Ruiz a un goût affreux. C’est vraiment un primaire ! Je paierais pour ne pas vivre ici.

Il n’y avait pas de réelle agressivité dans la phrase de Jocelyn. Il le pensait. Il tenait Ruiz pour un sauvage. Ce qui n’était pas tout à fait faux. Raphaëlle le suivit et ils retrouvèrent les autres dehors. Alba et Javier s’extasiaient sur tout, avec trop d’enthousiasme. Virgile, à l’écart, gardait un air ironique.

— Tu crois que tu élèves bien tes fils, dit-il à Jocelyn de loin, et ils ont des trucs pareils au fond de la tête…

— Arrête donc, Virgile, interrompit Maria. Ne sois pas si vieux jeu ! Les choses changent.

— Pour changer, elles changent !

Jocelyn et l’architecte se lançaient dans une discussion technique sur l’exposition de la maison et la pente des toits.

— Et dire, insista Virgile, que ta mère est venue prêter la main à tes excentricités !

Ruiz s’approcha de son père.

— Ma maison vous déplaît tant que ça ?

Il avait une expression à la fois tendre et arrogante qui fit sourire Virgile.

— C’est chez toi, fils, de toute façon. Il faudra que je revienne quand ce sera fini. Tu vas planter des citronniers, là ? Et tu crois qu’ils vont s’y plaire ?

Virgile aimait trop Ruiz pour l’humilier et il le prit par le bras pour l’entraîner vers de récentes plantations d’arbres qui dessinaient les futures allées. Maria fit un clin d’œil à Raphaëlle.

— Moi, j’adore cet endroit. Ce sera un paradis. À condition qu’il cesse d’acheter des terres parce que, sinon, forcément, il y mettra des taureaux…

Raphaëlle trouva la force de sourire à Maria. Elle était dans un état second. Elle regarda la maison, songeuse, et finit par hocher la tête.

— Sûrement, Maria, ce sera sûrement un peu le paradis…

Elle l’avait dit avec gravité et Maria lui passa un bras autour des épaules.

— Il fait plus frais, d’un coup, c’est l’air de la mer… On va aller dîner, vous voulez ? Si Jocelyn a fini de torturer ce pauvre architecte !

Il était aussi difficile de résister à Maria qu’à Ruiz, et Raphaëlle s’arracha à sa contemplation. En se retournant elle surprit le regard de Ruiz et le soutint une seconde avant de se diriger vers les voitures.

« Mais qu’est-ce qu’il me veut, ce dingue ? Pourquoi est-il comme ça ? Ça donnerait le vertige à n’importe qui ! » Elle appuya ses paumes à plat sur le capot de la Mercedes. Elle en avait assez d’être débordée. Il lui fallait mettre de l’ordre dans ses idées.

— Tu vas manger et ça va passer, tu verras…

Jocelyn avait surgi près d’elle sans qu’elle s’en aperçoive. Il l’avait prise par la taille.

— Que tu es pâle…

Elle semblait hagarde, défigurée sous son hâle. Jocelyn lui passa la main dans les cheveux pour repousser les boucles blondes qui lui barraient le front.

— Tu es jolie quand même et je t’aime.

Il choisissait mal son moment pour une déclaration. Il avait beau se méfier de Ruiz, il n’imaginait pas ce qui se passait en réalité ! Il n’aurait jamais pu deviner que la femme de sa vie et le fils de Virgile étaient en train de s’entendre – sans rien faire et presque sans rien dire d’ailleurs – sur leur avenir immédiat à tous les trois. Même s’il acceptait parfois, avec un plaisir mal défini, de se laisser faire par Raphaëlle, il n’était pas prêt à supporter qu’un gamin comme Ruiz lui monte sur les pieds.

Raphaëlle avait envie de se laisser aller contre Jocelyn. Peut-être même de lui parler, comme un besoin infantile de tout arranger. Par-dessus l’épaule de Jocelyn elle vit Ruiz qui la regardait toujours, à quelques pas. Elle remarqua les mâchoires crispées, le sourire de défi. Alors elle se détacha lentement de Jocelyn.

— Oui, ça va aller, j’ai faim, tu as raison.

Ils s’entassèrent de nouveau dans les voitures et Raphaëlle put souffler un peu. Les dés étaient jetés, avec ou sans son accord. Elle se sentait mieux.

« Tout ça ne mérite aucune considération. Je ne vais pas tomber dans les pommes parce que ce môme a jeté son dévolu sur moi. Je vais l’ignorer. Ou lui sauter au cou… Comment savoir ? Est-ce que ça a une importance ? Le monde marche sans nous. » Elle détaillait, du coin de l’œil, les cheveux blancs de Jocelyn, plus nombreux depuis quelques mois, ses rides accusées par le soleil des derniers jours, sa chemise bleu pâle, impeccable, et ses mains soignées. Elle le trouva attendrissant comme quelque chose qui va disparaître. Disparaître ? Elle eut un frisson désagréable. Elle était prête à trahir Jocelyn, elle le savait bien, mais elle ne se voyait pas tirant un trait de plume brutal. Il n’avait été qu’un pis-aller, qu’un choix de raison, d’accord, elle s’en rendait compte, mais il était là, dans sa vie, dans sa tête et dans son avenir.

La fantaisie, Raphaëlle croyait l’avoir connue dans sa jeunesse, avec ses copains, ses innombrables petits boulots et ses coups de cœur. Mais, à côté de Ruiz et de cette fiction dans laquelle elle évoluait – non sans mal – depuis une semaine, tout semblait sans consistance et sans parfum. Elle essaya vainement d’imaginer ce qui pourrait arriver dans les trois jours à venir. Les trois jours qui la séparaient de l’avion pour Paris. Et il allait falloir assister à la corrida de dimanche ! En tremblant ? En riant ? En haussant les épaules ? Ruiz dans une arène la laissait sans voix, comme des milliers de femmes. Elle ne pèserait rien, fondue dans la foule. Tout était rêve.

Comme le furent les guitares gitanes, ce soir-là, pleurant leurs accords d’errance et de déchirure.