L’HOMME QUI APPARUT
Par H. Beam Piper
Dans son Livre des Damnés, Charles Fort rapporte un certain nombre de disparitions mystérieuses dont celle d’un diplomate anglais, Benjamin Bathurst, qui disparut en plein jour, simplement en faisant le tour de sa calèche, et dont on ne retrouva jamais la moindre trace. Mais tout mystère appelle une énigme supplémentaire. Si la disparition, bien attestée, de Bathurst est étrange, son apparition ailleurs (car il faut bien qu’il soit allé quelque part) n’a pas dû l’être moins.
N.B. : Le sel de cette extraordinaire uchronie sera mieux goûté par le lecteur si quelques notes viennent rafraîchir ses connaissances historiques. La disparition de Benjamin Bathurst est bien attestée dans notre univers. H. Beam Piper nous révèle où il est passé. Se reporter aux notes pour quelques précisions complémentaires.
EN novembre 1809, un citoyen anglais répondant au nom de Benjamin Bathurst disparut d’une manière aussi totale qu’inexplicable.
En route pour Hambourg, il venait de Vienne, où il avait séjourné à la cour, au titre d’une mission diplomatique, mandaté par son gouvernement auprès de ce que Napoléon avait laissé de l’Empire autrichien.
Et, dans une auberge de Perleburg, en Prusse, il s’évanouit littéralement sous les yeux de son secrétaire et de son valet, tandis qu’il discutait un changement d’attelage. Nul ne le vit quitter la cour de l’auberge, nul ne le vit plus jamais d’ailleurs.
Du moins dans ce continuum.
(Lettre du baron Eugen von Krutz, ministre de la police, à Son Excellence le comte von Berchtenwald, Chancelier de Sa Majesté Frédéric Guillaume III de Prusse.)
25 novembre 1809.
Excellence,
L’attention de notre ministère vient d’être attirée par un fait dont j’ai peine à définir la signification ; mais, dans la mesure où il semblerait toucher aux affaires de l’État, affaires intérieures comme extérieures, j’ai la conviction que son importance est telle qu’il mérite l’attention personnelle de Votre Excellence.
J’avoue sincèrement être peu disposé à pousser loin mon enquête sans l’avis de Votre Excellence.
En bref, la situation est la suivante :
Nous détenons, ici, au Ministère de la Police, un personnage répondant au nom de Benjamin Bathurst et se prétendant diplomate britannique. Cette personne fut arrêtée par la police, hier à Perleburg, pour y avoir semé le désordre dans une auberge. Elle est détenue sous la double inculpation de tapage dans un lieu public et d’activités suspectes.
Lors de son arrestation, ce personnage était en possession d’une valise diplomatique, contenant de nombreux papiers, dont la nature est tellement extraordinaire, que les autorités locales refusèrent d’assumer aucune responsabilité autre que celle d’envoyer l’homme ici, à Berlin.
Après avoir interrogé cette personne et examiné : ses papiers, je me trouve, je dois l’avouer, dans la même position. J’ai la conviction qu’il ne s’agit pas d’une affaire de routine. Il se passe quelque chose de très étrange et de très inquiétant. Les affirmations de cet homme, prises séparément, atteignent un degré d’invraisemblance, qui justifierait l’hypothèse de la police. Je ne peux cependant accepter cette hypothèse, dans la mesure où son comportement est celui d’un homme parfaitement sensé et eu égard à l’existence de ces papiers, c’est une situation insensée, totalement incompréhensible !
Lesdits papiers sont joints à la présente lettre, de même que des copies des différentes dépositions enregistrées à Perleburg et une lettre personnelle de mon neveu, le lieutenant Rudolph von Tarlburg. Ce dernier mérite une attention tout à fait particulière de la part de Votre Excellence. Le lieutenant von Tarlburg est un jeune officier très équilibré, fort peu enclin à la fantaisie comme aux chimères. Il en faut beaucoup pour l’émouvoir à ce point.
Le soi-disant Benjamin Bathurst est maintenant ici, dans un appartement du ministère, où il est traité avec toute la considération requise, et, excepté la liberté de nous quitter, tous les égards lui sont accordés. C’est avec impatience que j’attends l’avis de Votre Excellence… etc.
KRUTZ.
(Rapport de Traugott Zeller, Oberwachtmeister Staatspolizei, fait à Perleburg, 25 novembre 1809.)
C’était dans l’après-midi du 25 novembre.
Il était à peu près deux heures dix minutes et je me trouvais dans le poste de police quand un homme entra que je connaissais sous le nom de Franz Bauer ; c’est un domestique, employé par Christian Hanck qui tient l’auberge L’Épée et le Sceptre ici même à Perleburg.
Ce Franz Bauer déposa une plainte auprès d’Ernest Hartenstein, Staatspolizeikapitàn, selon laquelle un fou semait le désordre dans l’auberge où lui-même Franz Bauer travaillait. Le capitaine Hartenstein me donna alors l’ordre de retourner à l’auberge L’Épée et le Sceptre, et de m’y employer sans réserve à maintenir le calme.
Arrivant à l’auberge en compagnie du dénommé Franz Bauer, je trouvais une foule de gens dans la grande salle et parmi eux l’aubergiste, Christian Hanck, pris de querelle avec un étranger.
L’étranger avait l’apparence d’un gentilhomme ; il portait des vêtements de voyage et tenait sous son bras une valise diplomatique je crois. Dès mon entrée, je l’entendis ; il parlait allemand avec un fort accent anglais, insultant l’aubergiste – ledit Christian Hanck –, l’accusant d’avoir versé un narcotique dans son vin, volé son coche à quatre chevaux et enlevé son secrétaire et ses laquais. Le dénommé Christian Hanck niait énergiquement ces propos, et la foule prenait parti pour l’aubergiste ; tenant l’étranger pour un fou, elle se moquait de lui.
En entrant, j’ordonnai le silence, au nom du roi, puis, dans la mesure où il m’apparut être la partie plaignante dans cette querelle, je demandai au gentilhomme de m’exposer le sujet de ce désordre. Il répéta alors ses accusations contre l’aubergiste, affirmant que Hanck, ou, plutôt un homme qui lui ressemblait fort, et avait prétendu être l’aubergiste, avait versé un narcotique dans son vin, volé ses chevaux et disparu avec son secrétaire et ses laquais.
À ce point du récit, l’aubergiste et la foule se mirent à vociférer dénégations et démentis, si bien que je dus frapper sur une table de mon bâton pour rétablir le silence.
Je demandai ensuite à l’aubergiste de répondre aux accusations portées par l’étranger. Il opposa un démenti formel à toutes.
L’étranger n’avait point bu de vin dans son auberge, et en fait n’y avait point mis les pieds avant l’instant présent, où il s’était répandu en accusations véhémentes ; il n’y avait en outre ni secrétaire, ni laquais, ni cocher, ni coche à quatre chevaux à l’auberge. De fait, l’étranger était fou furieux. Il demanda à tous les gens présents dans la salle commune d’en témoigner.
Puis je demandai à l’étranger de décliner ses titres et qualités… Il s’appelle Benjamin Bathurst, diplomate britannique ; en provenance de Vienne, il retourne en Angleterre.
À l’appui de ses dires, il exhiba divers papiers de sa mallette. L’un d’entre eux était une lettre de sauf-conduit, émise par la Chancellerie prussienne, portant le signalement et le nom de Benjamin Bathurst. Les autres documents étaient en anglais ; tous portaient un cachet, et avaient l’apparence de documents officiels.
Je le priai de m’accompagner au poste de police de même que l’aubergiste et trois hommes, dont l’aubergiste désirait le témoignage.
Traugott ZELLER, Oberwachtmeister
rapport approuvé
Ernst HARTENSTEIN
Staatspolizeikapitàn
(Déposition du soi-disant Benjamin Bathurst, enregistrée au poste de police de Perleburg le 25 novembre 1809.)
« Je m’appelle Benjamin Bathurst et je suis envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du gouvernement de Sa Majesté britannique, à la cour de Sa Majesté François Ier, Empereur d’Autriche, ou du moins je l’étais jusqu’à ce que les événements qui suivirent la reddition autrichienne rendent nécessaire mon retour à Londres.
J’ai quitté Vienne pour Hambourg le lundi 20 au matin dans le but de prendre un bateau pour l’Angleterre. Je voyage dans mon propre coche avec mon secrétaire M. B.J. et mon valet W.S., tous deux sujets britanniques, et un cocher, J.B., sujet autrichien, dont j’avais loué les services pour le voyage. La présence de troupes françaises, que je préférais éviter, me força à détourner ma route vers l’ouest jusqu’à Salzburg, avant de reprendre vers le Nord en direction de Magdeburg où je trouverais l’Elbe.
Il me fut impossible de changer mon attelage de Gerda à Perleburg où je m’arrêtai à l’auberge L’Épée et le Sceptre.
Lorsque nous arrivâmes, je laissai mon coche dans la cour et entrai à l’auberge avec mon secrétaire M. Jardine. Un homme, non pas ce gaillard mais un autre coquin plus barbu, plus pansu et habillé plus pauvrement, quoique lui ressemblant comme un frère, se présenta comme étant l’aubergiste. Nous discutâmes un changement d’attelage, puis je commandai une bouteille de vin pour mon secrétaire et moi-même, et ordonnai qu’on porte un pot de bière à mon valet et à mon cocher. Jardine et moi-même nous assîmes à une table de la salle commune pour boire notre vin, jusqu’à ce que l’homme qui se prétendait l’aubergiste revînt nous dire que des chevaux frais étaient attelés et prêts à partir. Enfin nous sortîmes.
J’inspectai les deux chevaux de droite puis fis le tour de l’attelage pour voir les chevaux de gauche. Ce faisant je fus pris de vertige, comme si j’étais sur le point de m’évanouir, et tout devint noir devant mes yeux. Je pensai que j’allais perdre connaissance, chose à laquelle je ne suis guère sujet, et, je tendis la main pour me raccrocher à l’attelage mais ne pus le trouver. Je suis sûr maintenant que je restai inconscient quelque temps, puisque, quand je repris mes esprits, le coche et les chevaux avaient disparu et il y avait à leur place une grande charrette soulevée de l’avant, la roue droite enlevée. Deux paysans graissaient cette roue.
Je les fixai un moment, n’en croyant pas mes yeux, puis m’adressai à eux en allemand : « Où diable est passé mon coche à quatre chevaux ? » dis-je. Ils se redressèrent tous deux, alarmés et celui qui tenait la roue faillit la lâcher : « Pardon, Excellence, dit-il, mais il n’y a point eu de coche à quatre chevaux, de tout le temps que nous avons été là.
— C’est vrai, dit son compagnon, et nous sommes là pratiquement depuis midi. »
Je ne tentai pas d’en discuter avec eux, il m’apparaissait – et c’est toujours mon opinion – que j’étais victime d’une machination. Mon vin avait été drogué, pensais-je, et j’étais resté inconscient quelques instants pendant lesquels mon coche avait été déplacé et remplacé par cette charrette, et ces deux paysans mis au travail et instruits des réponses à donner. Si l’on s’attendait à mon arrivée et si tout était préparé, l’affaire n’aurait pas pris dix minutes.
J’entrai alors dans l’auberge, déterminé à avoir une explication sans détour avec ce gredin d’aubergiste, mais il avait disparu de la salle commune, et un autre gaillard, soi-disant nommé Christian Hanck, se prétendait l’aubergiste et disait ne rien savoir des éléments que je viens de relater.
En outre, quatre cavaliers, des Uhlans, buvaient de la bière et jouaient aux cartes sur la table où Jardine et moi avions pris notre vin, ils prétendaient y être depuis de longues heures.
Je ne vois pas pourquoi on m’aurait joué un tour aussi compliqué, nécessitant la participation de tant de gens, si ce n’est à l’instigation des Français. En ce cas, je ne comprends pas pourquoi des soldats prussiens s’y seraient prêtés.
Benjamin BATHURST.
(Déposition de Christian Hanck, enregistrée au poste de police de Perleburg le 25 novembre 1809.)
N’en déplaise à Votre Honneur, je m’appelle Christian Hanck et je tiens l’auberge à l’enseigne de L’Épée et le Sceptre depuis quinze ans ; mon père la tenait et mon grand-père avant lui, pendant cinquante ans ; et jamais il n’y eut de telles plaintes formulées contre mon auberge.
Votre Honneur, il est dur pour un homme qui tient une maison respectable, paie ses impôts et obéit aux lois, d’être accusé de crimes de cette sorte.
Je ne sais rien de ce gentilhomme, de sa voiture, de son secrétaire ou de ses valets. Je n’ai jamais posé les yeux sur lui avant qu’il fasse irruption dans l’auberge (venant de la cour) hurlant de rage (et demandant) : « Où diable est ce gredin d’aubergiste ? »
Je lui dis : « Je suis l’aubergiste, quelle raison avez-vous de me traiter de gredin ? »
L’étranger répliqua : « Vous n’êtes point l’aubergiste à qui j’ai eu affaire voilà quelques minutes ; c’est avec cette canaille-là, que j’ai des comptes à régler. Je veux savoir ce que diable est devenue ma voiture et ce qu’il est arrivé à mon secrétaire et à mes laquais. »
J’essayai de lui dire que je n’entendais rien à son discours, mais il ne voulait pas m’écouter et m’opposa un démenti formel ; et affirma aussi avoir été drogué, dépouillé et privé de ses gens. Il eut même l’impudence de déclarer que son secrétaire et lui-même avaient occupé une table de la salle et bu du bon vin moins de quinze minutes plus tôt, alors que quatre sous-officiers du 3e Uhlans occupaient cette même table depuis midi. Toute l’assemblée peut témoigner en ma faveur, mais il n’écoutait point, et hurlait que nous étions tous des voleurs, des ravisseurs, des espions des Français et je ne sais quoi encore quand la police arriva.
Votre Honneur, cet homme est fou. Ce que je viens de vous dire est la vérité et c’est tout ce que je sais de cette affaire, et que Dieu me juge si je ne dis pas la vérité en mon âme et conscience.
Christian HANCK.
(Déclaration de Franz Bauer, domestique à l’auberge, enregistrée au poste de police de Perleburg le 25 novembre 1809.)
N’en déplaise à Votre Honneur, je m’appelle Franz Bauer et je suis domestique à l’auberge L’Épée et le Sceptre tenue par Christian Hanck.
Cet après-midi, alors que je traversais la cour pour aller vider un seau d’eau sale sur le tas de fumier près des écuries, j’entendis des voix et me retournai. Je vis ce gentilhomme parler avec Wilhelm Beick et Fritz Herzer qui graissaient leur charrette dans la cour. Il n’était pas dans la cour lorsque j’étais sorti vider le seau et je pensai qu’il venait de la rue.
Le gentilhomme demandait à Beick et Herzer où était sa voiture et lorsqu’ils lui dirent qu’ils ne savaient pas, il se détourna et courut vers l’auberge.
À ma connaissance, l’homme n’avait pas été dans l’auberge avant cet instant. Il n’y avait pas eu de voiture à l’auberge ni aucune des personnes dont il parlait et aucune des choses qu’il disait n’était arrivée. Autrement je le saurais puisque je n’ai pas quitté l’auberge de la journée.
Quand je retournai à l’intérieur, je le trouvai dans la salle commune criant après mon maître, et prétendant qu’il avait été drogué et volé. Je vis qu’il était fou et j’eus peur qu’il puisse mal faire. Aussi j’allai chercher la police.
Franz BAUER.
signé d’une croix (X).
(Déposition de Wilhelm Beick et Fritz Herzer, paysans, enregistrée au poste de police de Perleburg le 25 novembre 1809.)
N’en déplaise à Votre Honneur, je m’appelle Wilhelm Beick et je suis tenancier à bail sur les terres du baron von Hentig. Ce jour-là Fritz Herzer et moi fûmes envoyés à Perleburg avec un chargement de pommes de terre et de choux que l’aubergiste de L’Épée et le Sceptre avait acheté au surintendant du domaine. Après les avoir déchargés, nous décidâmes de graisser notre charrette qui manquait vraiment d’huile, avant de rentrer. Aussi, nous l’avons démontée et nous sommes mis au travail. Cela nous prit deux heures à partir du déjeuner, et pendant tout ce temps, il n’y eut pas de voiture à quatre chevaux dans la cour de l’auberge.
Nous étions juste en train de finir quand ce gentilhomme s’adressa à nous. Il cherchait à savoir où était sa voiture. Nous lui avons dit qu’il n’y avait pas eu de voiture dans la cour, de tout le temps que nous y avions passé. Il se détourna alors et courut vers l’auberge. Sur le moment je pensai qu’il sortait de l’auberge, parce que je pensais qu’il ne pouvait pas venir de la rue. Maintenant je ne sais pas d’où il venait, mais je sais que je ne l’avais jamais vu avant cet instant.
Wilhelm BEICK
(X) signature.
J’ai entendu le précédent témoignage et à ma connaissance je n’ai rien à y ajouter.
Fritz HERZER
(X) signature.
(Lettre du capitaine Ernst Hartenstein de la police d’État à Son Excellence le baron von Krutz, ministre de la police.)
25 novembre 1809
Excellence,
Les copies de dépositions, reçues ce jour et jointes à la présente, expliquent comment le prisonnier, le soi-disant Benjamin Bathurst, fut mis en état d’arrestation. Je l’ai inculpé de désordre dans un lieu public et d’activités suspectes, pour le retenir jusqu’à ce qu’on puisse en savoir plus long sur lui. Cependant, dans la mesure où il se présente comme diplomate britannique, je suis peu disposé à assumer plus ample responsabilité, et je le fais conduire auprès de Votre Excellence, à Berlin.
En premier lieu, Excellence, l’histoire de cet individu me semble suspecte. La déposition qu’il me fit et qu’il signa est assez fâcheuse, qui narre la transformation d’un coche à quatre chevaux en charrette, comme celle du carrosse de Cendrillon en citrouille, et la disparition de trois personnes semble-t-il avalées par la terre.
Votre Excellence me permettra de douter de l’existence de cette voiture et de ces gens. Mais tout ceci est parfaitement raisonnable et crédible, mis à part les choses qu’il m’a dites et qui ne furent pas enregistrées.
Votre Excellence aura noté, dans cette déposition, certaines allusions à une reddition autrichienne et à la présence de troupes françaises en Autriche.
Après que cette déposition eut été consignée par écrit, je relevai ces allusions et me renseignai sur ladite reddition et la présence de troupes françaises en Autriche. L’homme me regarda avec un air de commisération et dit : « Il me semble que les nouvelles voyagent lentement par ici, la paix a été conclue à Vienne(15) le 14 du mois dernier. Et, quant à ce que font les troupes françaises en Autriche, elles y font la même chose que les brigands de Bonaparte partout en Europe. » « Et qui est Bonaparte ? » demandai-je. Il écarquilla les yeux comme si je lui avais demandé : « Qui est le seigneur Dieu ? » Puis au bout d’un instant un éclair de compréhension éclaira son visage.
« Entendu, vous autres Prussiens lui reconnaissez le titre d’Empereur, et l’appelez Napoléon, dit-il. Eh bien, je peux vous assurer que le gouvernement de Sa Majesté britannique est loin d’en faire autant – et ne le fera jamais, du moins aussi longtemps qu’un Anglais disposera de ses doigts pour appuyer sur une détente. Le général Bonaparte est un usurpateur et le gouvernement ne reconnaît d’autre souveraineté en France que celle de la maison des Bourbons. » Cela dit très sérieusement, comme s’il me réprimandait.
Il me fallut un moment pour avaler cela et en apprécier toutes les conséquences. Ce gaillard croyait de toute évidence que la monarchie française avait été renversée par un aventurier, du nom de Bonaparte qui se faisait appeler l’Empereur Napoléon, avait porté la guerre en Autriche et l’avait rendue à merci. Je ne tentai point de raisonner avec lui – on perd son temps à raisonner avec un fou – mais, si cet homme pouvait croire cela, la transformation d’une voiture à quatre chevaux en charrette fourragère était en comparaison de peu d’importance. Alors pour me prêter à son caprice, je lui demandai s’il pensait que les agents du général Bonaparte étaient responsables de ses mésaventures à l’auberge. « Certainement, répondit-il, mais il y a gros à parier qu’ils ne possédaient pas mon signalement, et prirent Jardine pour le diplomate et moi pour le secrétaire, si bien qu’ils disparurent avec ce pauvre Jardine. Je m’étonne cependant qu’ils m’aient laissé mon buvard. Et à propos j’aimerais le revoir, courrier diplomatique, vous comprenez. »
Je lui dis, très sérieusement, que nous devions vérifier ses lettres de créance. Je lui promis de m’employer à retrouver son secrétaire, ses serviteurs et sa voiture, me fis donner une description du tout, et le persuadai de se rendre où je le tiens sous bonne garde.
Je commençai mon enquête d’après les témoignages de mes espions et de mes indicateurs, mais comme je m’y attendais je ne pus rien apprendre.
Je ne pus même trouver personne qui l’ait vu quelque part à Perleburg avant son apparition à l’auberge L’Épée et le Sceptre, ce qui ne manque pas de me surprendre dans la mesure où quelqu’un aurait dû le voir entrer en ville ou cheminer dans les rues.
À ce propos, que Votre Excellence me permette de lui remémorer une contradiction entre la déposition du domestique Franz Bauer et celle des deux paysans.
Celui-ci affirme que l’homme venait de la rue lorsqu’il pénétra dans la cour de l’auberge ; celui-là est absolument persuadé que non. Votre Excellence, j’apprécie d’autant moins ce genre d’énigme que je suis certain que tous trois disaient la vérité en leur âme et conscience. J’admets qu’il s’agisse de petites gens ignorantes, mais elles savent ce qu’elles ont vu ou pas vu.
Après avoir mis le prisonnier en lieu sûr, je me mis à examiner ses papiers et je peux assurer Votre Excellence qu’ils me procurèrent un choc.
J’avais prêté peu d’attention à ses divagations sur la chute de la Monarchie française, et sur ce général Bonaparte, soi-disant empereur Napoléon, mais je trouvais ces faits mentionnés dans ses papiers et dépêches qui avaient absolument l’apparence de documents officiels. J’y ai trouvé mention de la prise de Vienne par les Français en mai dernier et de la capitulation de l’empereur d’Autriche devant ce général Bonaparte, de même que l’évocation de batailles partout en Europe et je ne sais quels autres événements fantastiques.
Votre Excellence, j’ai entendu parler de toutes sortes de fous, l’un se prend pour l’archange Gabriel, pour Mohammed, pour un loup-garou ; l’autre est persuadé que ses os sont en verre ou qu’il est poursuivi et tourmenté par des démons. Mais, Dieu me juge, c’est la première fois que j’entends parler d’un fou qui possède des documents à l’appui de ses hallucinations.
Votre Excellence s’étonnera-t-elle que j’entende rester étranger à cette affaire ?
Le phénomène de ses lettres de créance est encore pire. L’homme possède des papiers, frappés du cachet du ministère des Affaires étrangères britannique, et selon toute apparence, authentiques ; mais ils sont signés en lieu et place du ministre des Affaires étrangères par un certain George Canning(16), quand chacun sait que Lord Castlereagh(17) est ministre des Affaires étrangères depuis cinq ans.
Pour couronner le tout, il possède une lettre de sauf-conduit frappée du cachet de la chancellerie de Prusse. Le cachet est authentique, je l’ai comparé à l’aide d’une forte loupe, à un cachet que je savais être de bon aloi et ils sont identiques. Cependant cette lettre est signée, en lieu et place du Chancelier, non pas par le comte von Berchtenwald, mais par le baron von und zum Stein(18) – le ministre de l’Agriculture – et cette signature, pour autant que je puisse en juger, semble authentique. C’en est bien trop pour moi, Votre Excellence ; je dois demander à ce qu’on me retire cette affaire avant que je ne devienne aussi fou que mon prisonnier.
En conséquence, j’ai pris des dispositions, de concert avec le colonel Keitel, du 3e Uhlans, pour qu’un officier escorte l’homme à Berlin. Leur voiture appartient à mon poste et le cocher est un de mes hommes. Il faudra lui fournir de l’argent pour le retour. Le garde est un caporal de uhlans, ordonnance de l’officier déjà cité. Il est à la disposition de l’Oberleutnant, et tous deux reviendront à leur propre convenance comme à leurs propres dépens.
J’ai l’honneur, Excellence, d’être…
Ernst HARTENSTEIN,
Staalspolizeikapitàn.
(De l’Oberleutnant Rudolf von Tarlburg au baron Eugen von Krutz.)
26 novembre 1809.
Cher oncle Eugen,
La présente ne saurait être en aucune manière un rapport formel ; j’en ai fait un au ministère lorsque j’ai remis l’Anglais et ses papiers à l’un de vos officiers – un gaillard aux cheveux roux et au visage de bouledogue. Cependant, certains faits doivent être mentionnés, qui viendraient mal à propos dans un rapport officiel, mais vous renseigneront fort utilement sur l’oiseau rare tombé dans votre filet.
Je sortais de l’école de section, hier, quand l’ordonnance du colonel Keitel me fit savoir que le colonel voulait me voir dans ses quartiers. Je trouvai ce vieux briscard en civil dans son petit salon, fumant sa grosse pipe.
« Entrez ; lieutenant ; entrez et asseyez-vous, mon garçon. » Il m’accueillit de cette manière bourrue et chaleureuse qu’il adopte toujours avec ses aspirants quand il a un sale travail à leur faire accomplir.
« Apprécieriez-vous un petit voyage à Berlin ? Il s’agit d’une mission qui ne prendrait pas une demi-heure, et vous pourriez passer là-bas quelques jours pourvu que vous soyez rentré jeudi où ce sera votre tour d’assurer la patrouille. »
« Eh bien, pensai-je, voici l’appât. » J’attendis de voir à quoi ressemblait l’hameçon ; ajoutant à haute voix que cela me convenait parfaitement, je demandai de quoi il s’agissait.
« En fait, vous n’agirez pas pour mon compte personnel, Tarlburg, mais pour celui de notre ami Hartenstein, Staatskapitàn de la place. Il entend nous confier une mission auprès du ministère de la Police, et j’ai pensé à vous parce que j’ai entendu dire que vous étiez parent du baron von Krutz. Vous l’êtes, n’est-ce pas ? demanda-t-il comme s’il ignorait les tenants et aboutissants de tous ses officiers.
— C’est exact, mon colonel ; le baron est mon oncle – dis-je – mais quelle est donc la mission de Hartenstein ?
— Eh bien, il souhaite transférer à Berlin et remettre au ministère un prisonnier qu’il détient. Tout ce que vous avez à faire est de le convoyer et de vous assurer qu’il ne s’échappe pas en chemin ; puis de vous en faire délivrer un reçu, de même que pour quelques papiers. La prise est d’importance, et je ne crois pas que Hartenstein dispose d’un homme de confiance pour la conduire à Berlin. C’est un prisonnier d’État. Il se prétend diplomate britannique, et pour autant que le sache Hartenstein c’est peut-être la vérité. En outre, il est fou.
— Fou ? répétai-je en écho.
— Oui. Fou. Du moins, c’est ce que m’en a dit Hartenstein. – Je voulus savoir à quelle sorte de folie nous avions affaire – vous savez qu’il existe différences catégories de fous qui toutes appellent des réactions différentes – mais tout ce que Hartenstein voulut bien me dire fut que cet homme avait une vision utopique de la situation en Europe.
— Quel diplomate n’en a pas ? » demandai-je. Le vieux colonel émit un rire à mi-chemin entre l’aboiement et le croassement.
« Aucun, bien entendu. Et c’est de leurs visions que meurent les soldats. J’en ai fait la remarque à Hartenstein qui ne voulut pas m’en dire plus. Il semblait même regretter de m’en avoir dit autant. On aurait dit un homme qui venait de rencontrer un fantôme particulièrement terrifiant. » Pendant un instant le vieil homme tira de grandes bouffées de sa pipe, rejetant la fumée à travers ses moustaches. « Rudi, Hartenstein a tiré du feu un marron trop chaud, cette fois, et il souhaite le repasser à votre oncle avant de se brûler les doigts. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il m’a demandé de fournir une escorte à son Anglais. Maintenant, écoutez-moi bien. Vous devez emmener à Berlin ce diplomate visionnaire ou ce visionnaire diplomate ou Dieu sait quoi. Et comprenez ceci. » Il pointa sa pipe vers moi comme si c’était un pistolet. « Vos ordres sont de prendre en charge cet homme et de le remettre au ministère de la Police. Rien ne dit si vous devez le remettre mort ou vif – ou à moitié mort. Pour ma part, je ne sais rien de cette affaire et je n’en veux rien savoir. Si Hartenstein veut détourner le danger, eh bien, bei Gott, qu’il se satisfasse de la manière dont nous nous y prenons ! »
Bon, pour abréger, j’inspectai la voiture mise à ma disposition par Hartenstein et décidai de cadenasser la porte gauche de l’extérieur de sorte qu’on ne puisse l’ouvrir de l’intérieur. Ainsi, si je plaçais le prisonnier à ma gauche, il devrait me passer sur le corps pour sortir. Je décidai de ne porter aucune arme dont il pourrait se saisir et me défis de mon sabre que j’enfermai dans le coffre de la voiture, sous le siège, avec la valise contenant les papiers de l’Anglais. Par ce froid on supportait volontiers une capote, aussi portais-je la mienne. Je mis dans la poche droite qu’il ne pouvait atteindre une petite matraque plombée ainsi qu’une paire de pistolets de poche. Hartenstein voulut me fournir un garde et un cocher, mais je préférai me faire accompagner d’une ordonnance qui saurait jouer les gardes à l’occasion. Il s’agissait bien entendu de mon ordonnance, le vieux Johann. Je lui confiai mon fusil de chasse à deux canons ; l’un était chargé jusqu’à la gueule de plomb à sanglier, l’autre d’une balle d’une once.
Je m’armai en outre d’une grande bouteille de cognac ; je pensais que si je pouvais arroser mon prisonnier avec une arme de ce calibre, il ne me créerait guère d’ennuis.
Ce fut le cas, et à l’exception du cognac je ne dus faire appel à aucune de mes précautions. L’homme ne me parut pas fou. C’est un gentilhomme plutôt vigoureux, dans sa maturité, doté d’un visage intelligent et d’un tempérament sanguin. La seule chose notable est la forme inhabituelle de son chapeau : cette chose bizarre ressemblait à un vase, tiré d’une chaise percée.
J’installai notre homme dans la voiture et lui offris une lampée de cognac, prenant soin de n’en boire qu’une petite gorgée moi-même. Il fit claquer sa langue et apprécia : « Voilà un cognac qui ; mérite son nom ; quoi que nous puissions penser de leur désastreuse politique, nous ne pouvons critiquer les Français pour leur fine. » Puis il ajouta : « Je suis heureux qu’on me fasse voyager sous la garde d’un gentilhomme et non d’un quelconque gendarme. Dites-moi la vérité, lieutenant, suis-je en état d’arrestation sous un prétexte quelconque ?
— Mais, comment… Le capitaine Hartenstein aurait dû vous informer. Tout ce que je sais est que j’ai l’ordre de vous conduire au ministère de la Police à Berlin et de ne pas vous laisser échapper en chemin. J’exécuterai ces ordres et j’espère que vous ne retiendrez pas cela contre moi. »
Il m’assura du contraire et nous trinquâmes à cette bonne nouvelle. Je m’assurais de nouveau qu’il buvait deux fois plus que moi, puis le cocher fit claquer son fouet et, en route pour Berlin.
Maintenant, pensais-je, je vais savoir de quelle sorte de « fou » il s’agit et pourquoi Hartenstein fait une affaire d’État d’une querelle d’auberge. Je cherchai donc à connaître ses fameuses visions relatives à la situation politique en Europe.
Après avoir orienté la conversation sur le sujet qui m’intéressait, je lui demandai :
« Quel est à votre avis, Herr Bathurst, la cause sous-jacente mais réelle de la situation tragique dans laquelle se trouve l’Europe à l’heure actuelle ? »
Cela, pensais-je, ne m’engagerait guère. Citez-moi une seule saison depuis l’époque de Jules César où la situation en Europe n’ait pas été tragique ! Le stratagème fonctionna à la perfection…
« À mon avis, répondit l’Anglais, cet odieux gâchis est le fruit de la victoire des colons rebelles en Amérique du Nord et de leur satanée république. »
Vous imaginez l’avantage que cela me donnait. Tout le monde sait que les Patriotes américains ont perdu leur guerre d’indépendance contre l’Angleterre, que leur armée fut défaite et que leurs chefs furent tués ou envoyés en exil. Combien de fois, quand j’étais enfant, ne suis-je pas resté, longtemps après l’heure du coucher, à écouter bouche bée et les yeux écarquillés les récits de ces nobles batailles perdues que racontait le vieux baron von Streuben quand il était l’hôte du château de Tarlburg.
Je frémissais régulièrement à l’évocation du terrible Camp Winter ? Je frissonnais au son des batailles et pleurais sur les derniers moments de Washington(19), mort dans ses bras à la bataille de Doylestown, faisant de lui l’ultime témoin de ses dernières paroles. Et voici que cet homme me disait que les Patriotes avaient gagné et fondé la république pour laquelle ils s’étaient battus ! J’étais dans une certaine mesure préparé à ce que Hartenstein nommait visions chimériques, mais à rien d’aussi extravagant que cela.
« Pour être plus précis, continua Bathurst, c’est à la défaite de Burgoyne(20) à Saratoga que nous devons cela. Nous avions fait une bonne opération en obtenant de Benedict Arnold(21) qu’il tourne casaque, mais nous ne l’avons pas fait assez tôt. En tous cas, s’il n’avait pas été sur place ce jour-là, Burgoyne aurait taillé en pièces l’armée de Gates comme un fil coupe une motte de beurre. »
Cependant, Arnold n’avait point combattu à Saratoga. Je le sais ; j’ai beaucoup lu sur la guerre d’Indépendance en Amérique. Arnold tomba le jour de l’an 1776(22) pendant l’assaut de Québec. Quant à Burgoyne, il avait fait ce que Bathurst venait de dire : il avait enfoncé l’armée de Gates comme une motte de beurre, puis descendu l’Hudson pour faire sa jonction avec Howe.
« Mais, Herr Bathurst, comment cela pourrait-il affecter la situation en Europe ? L’Amérique est à des milliers de milles par-delà l’océan.
— Les idées traversent les océans plus vite que les armées. Lorsque Louis XVI décida de venir en aide aux Américains, il signa sa condamnation et celle de son régime. Un exemple de résistance victorieuse à l’autorité royale, c’est bien tout ce dont les Républicains français avaient besoin pour les inspirer. Bien entendu, nous devons blâmer également la propre faiblesse de Louis XVI. S’il avait accueilli ces coquins par une décharge de mitraille quand la foule tentait de prendre Versailles en 1790, il n’y aurait pas eu de Révolution française. »
Ce ne fut pas le cas. Quand Louis XVI avait fait donner le canon contre la foule à Versailles, puis envoyé les dragons exterminer les survivants, le mouvement républicain avait été brisé. Cela avait eu lieu quand le cardinal Talleyrand(23), alors simple évêque d’Aratun, s’était propulsé au premier plan et avait obtenu le pouvoir dont il dispose aujourd’hui en France : le plus grand dont dispose un ministre de Sa Majesté depuis Richelieu.
« Après cela, la mort de Louis devait suivre aussi sûrement que la nuit suit le jour, poursuivit Bathurst, et dans la mesure où les Français n’avaient aucune expérience de l’autonomie, leur république était condamnée. Si Bonaparte n’avait pas pris le pouvoir, quelqu’un d’autre l’aurait fait. Quand les Français exécutèrent leur roi, ils se délivrèrent de la tyrannie ; mais un tyran qui ne fonde pas son pouvoir sur le prestige de la royauté n’a d’autre choix que de conduire son peuple à la guerre pour l’empêcher de se retourner contre lui. »
La conversation roula sur ce sujet jusqu’à Berlin. De tels événements semblent absurdes au grand jour, mais bercé dans l’obscurité de la voiture je me laissai presque convaincre de leur réalité. Je vous assure, oncle Eugen, que c’était une vision effrayante ; cet homme m’ouvrait une fenêtre sur l’enfer. Gott im Himmel, de quelles choses terribles parlait-il donc : l’Europe grouillant de soldats, le sac et le massacre, les villes en flammes ; le blocus et les populations mourant de faim ; les rois déposés et les trônes tombant comme des quilles !
Il était question de batailles où combattaient des soldats de toutes nations, fauchés comme du blé mûr par centaines de milliers. Au-dessus du champ de bataille se profilait la silhouette démoniaque d’un petit homme en manteau gris qui dictait la paix de Schoenbrunn(24) à l’empereur d’Autriche et envoyait le Pape en résidence surveillée à Savone.
Un fou ? Des visions chimériques, disait Hartenstein ? Parlez-moi de vrais fous qui bavent et postillonnent, qui ont l’écume aux lèvres et hurlent blasphèmes et obscénités ; mais pas de cet aimable gentilhomme assis à mes côtés qui me racontait des horreurs d’une voix calme et cultivée en buvant mon cognac.
Il ne but certes pas toute la bouteille ! Si votre homme au ministère – le rouquin à face de bouledogue – vous dit que j’étais ivre quand je lui remis l’Anglais, vous pouvez le croire !
RUDI.
(Du comte de Berchtenwald au ministre britannique.)
28 novembre 1809.
Votre Honneur,
Le dossier ci-joint portera à votre connaissance le problème auquel se trouve confrontée notre Chancellerie sans qu’il me soit nécessaire d’en répéter la teneur. Veuillez avoir la bonté de comprendre qu’il n’entre pas – et n’est jamais entré – dans les intentions du gouvernement de Sa Majesté Frédéric Guillaume III de proférer la moindre offense ou le moindre affront à l’encontre du gouvernement de Sa Majesté britannique Georges III. Nous ne saurions même envisager de mettre en état d’arrestation un émissaire accrédité de votre gouvernement. Cependant, nous émettons les réserves les plus grandes – pour utiliser un euphémisme – quant à la qualité d’émissaire du soi-disant Benjamin Bathurst.
Nous ne pensons pas que ce serait rendre service au gouvernement de Sa Majesté britannique que de permettre à un imposteur de voyager d’un bout de l’Europe à l’autre sous couvert d’un mandat diplomatique britannique. De même nous ne saurions conserver notre estime au gouvernement de Sa Majesté britannique s’il manquait de s’intéresser à une affaire semblable en Angleterre – disons si quelqu’un se faisait passer pour un diplomate prussien.
Cette affaire nous touche d’aussi près qu’elle touche votre propre gouvernement : cet homme possède une lettre de sauf-conduit que vous trouverez dans la mallette jointe à cet envoi. Elle est du modèle en vigueur, émis par notre Chancellerie, et marquée du sceau de la Chancellerie ou d’une très fidèle contrefaçon. La signature du Chancelier de Prusse, cependant, est sans aucun doute possible celle du baron von und zum Stein, l’actuel ministre de l’Agriculture. On a montré cette signature au baron Stein après avoir masqué le texte de la lettre et il l’a reconnue pour sienne sans l’ombre d’une hésitation. Malgré tout, lorsqu’on lui soumit la lettre, sa surprise et son horreur furent telles qu’il faudrait la plume de Goethe ou celle de Schiller pour les décrire. Et c’est catégoriquement qu’il nia avoir jamais vu le document auparavant.
Je n’ai d’autre choix que de le croire. Il est impensable qu’un homme d’honneur, un homme d’aussi sérieuse réputation que le baron Stein se soit prêté à la contrefaçon d’une telle pièce.
Cela mis à part, je suis moi-même impliqué dans cette affaire aussi profondément que lui ; si la signature est bien la sienne, la lettre est marquée de mon sceau – qui ne m’a pas quitté depuis dix ans que je suis chancelier. On peut en vérité utiliser le terme « impossible » pour résumer toute l’affaire.
Il est impossible que le dénommé Benjamin Bathurst soit entré dans la cour de l’auberge – pourtant il l’a fait. Il est impossible qu’il ait en sa possession des papiers tels que ceux qu’on a trouvés dans sa mallette ou même que de tels papiers existent – or je vous les envoie avec cette lettre. Il est impossible que le baron von und zum Stein ait pu signer les papiers qui portent sa signature et que ces pièces portent le sceau de la Chancellerie – pourtant ils montrent et la signature de Stein et mon propre sceau.
Vous trouverez aussi dans la mallette d’autres lettres de créance émanant visiblement du ministère des Affaires étrangères britannique, mais signées de personnages sans relation avec le ministère ni même avec le gouvernement ; elles sont cependant cachetées et les sceaux paraissent authentiques. Si vous envoyez ces papiers à Londres, je présume qu’ils créeront une situation semblable à celle créée ici par la lettre de sauf-conduit.
Je vous envoie également un fusain du soi-disant Benjamin Bathurst ; un portrait fait à la dérobée. Le neveu du baron von Krutz, le lieutenant von Tarlburg qui est le fils de notre ami commun le comte von Tarlburg, a une petite amie ; cette jeune femme, très adroite comme vous allez le voir, est experte dans l’art du dessin. Introduite dans une pièce du ministère de la Police, elle fut installée derrière un paravent d’où elle put dresser ce portrait de face de notre prisonnier. Si vous envoyiez ce dessin à Londres, je pense qu’il a une bonne chance d’être reconnu. Je puis témoigner de sa fidèle ressemblance.
À franchement parler, nous sommes à court d’expédients en ce qui concerne cette affaire. Je ne peux comprendre comment d’aussi bonnes imitations de nos cachets ont pu être fabriquées ; quant à la signature du baron von und zum Stein, c’est le faux le plus ressemblant que j’aie vu en trente ans de carrière politique. Tout cela implique un travail acharné autant que minutieux – mais comment le concilier avec des erreurs aussi grossières, erreurs que ne ferait pas un enfant, que d’offrir la signature du baron Stein comme chancelier de Prusse ou celle de Mr. George Canning – membre de l’opposition sans relation avec le gouvernement – comme secrétaire aux Affaires étrangères.
Seul un fou pourrait commettre ce genre d’erreur. Certains pensent que notre prisonnier est fou en raison de ses illusions concernant le grand conquérant, ce général Bonaparte, alias l’empereur Napoléon. On a connu des exemples de fous qui forgeaient des preuves à l’appui de leurs chimères, c’est vrai, mais je frémis à l’idée d’un fou qui puisse se procurer de quoi falsifier les documents que vous trouverez dans cette mallette. Par ailleurs, certains de nos médecins les plus en vue, spécialistes des troubles mentaux, se sont entretenus avec le dénommé Bathurst et disent qu’à l’exception de ses obsessions concernant une situation irréelle en Europe, il est parfaitement sensé.
Pour ma part, je crois qu’il s’agit d’une gigantesque mystification perpétrée dans un dessein occulte autant que sinistre, sans doute destinée à créer la confusion et à ébranler la confiance qui existe entre votre gouvernement et le mien, ou encore à affronter différents personnages en relation avec nos deux gouvernements. Ou encore il s’agit d’un faux-semblant destiné à masquer quelqu’autre conspiration. Sans vouloir mentionner ni souverain, ni gouvernement qui souhaiteraient ce genre d’événement, je pense particulièrement à deux coalitions – à savoir les Jésuites et les Républicains français hors-la-loi – chacune capable de concevoir une telle situation comme profitable à leurs intérêts respectifs. Vous vous souviendrez que voilà quelques mois seulement se tramait un complot jacobin à Cologne – et ce, au grand jour.
En tout état de cause, et quoi que puisse augurer cette affaire, je n’y trouve rien de bon. J’aimerais la tirer au clair aussi vite que possible, et vous remercie, monsieur le Ministre, comme je remercie votre gouvernement pour l’aide substantielle que vous pourrez nous apporter.
J’ai l’honneur, monsieur le Ministre, d’être… etc.
BERCHTENWALD.
(Du baron von Krutz au comte von Berchtenwald. Très urgent ; très important.
À remettre immédiatement et en mains propres, quelles que soient les circonstances.)
Monsieur le comte von Berchtenwald,
Voilà moins d’une demi-heure, j’entends vers onze heures cette nuit, le soi-disant Benjamin Bathurst fut abattu par le factionnaire chargé de sa garde lors d’une tentative d’évasion.
Une sentinelle en service dans l’arrière-cour du ministère remarqua qu’un homme tentait de quitter le bâtiment d’une manière aussi furtive que suspecte. Cette sentinelle avait les ordres les plus stricts et ne devait laisser ni entrer ni sortir quiconque sans autorisation écrite. Elle interpella l’homme puis déchargea son mousquet contre lui alors qu’il se mettait à courir, le couchant par terre. Au coup de feu, le sergent de garde se précipita dans la cour avec son détachement et l’on découvrit alors que l’homme abattu par la sentinelle était notre Anglais, Benjamin Bathurst. Il avait été touché à la poitrine par une balle d’une once et mourut avant l’arrivée du docteur sans reprendre ses esprits.
Une enquête révéla que le prisonnier, retenu au troisième étage du ministère, avait confectionné une corde avec sa literie, employant même les sangles de son lit et jusqu’au cordon de sonnette en cuir. Cette corde était juste assez longue pour atteindre la fenêtre du bureau du deuxième étage, immédiatement en dessous, mais il se débrouilla pour y entrer en cassant le carreau. Je cherche comment il a pu y arriver sans être entendu et je puis assurer Votre Excellence qu’il en cuira à quelqu’un. Quant à la sentinelle, elle n’a fait que respecter ses ordres ; je lui avais recommandé d’avoir l’œil ouvert et de bien viser. J’assume l’entière responsabilité de la mort du prisonnier.
Je n’ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle le soi-disant Benjamin Bathurst, qui s’était bien conduit jusqu’à présent et semblait prendre sa réclusion avec philosophie, fit cette tentative inconsidérée et fatale. À moins que ce ne soit à cause de ces lourdauds de médecins des asiles qui se sont acharnés sur lui d’une manière infernale. Pour ne citer qu’un exemple, Votre Excellence, cet après-midi ils lui donnèrent par calcul une liasse de journaux – prussiens, autrichiens, français et anglais – tous datés du mois dernier. Ils voulaient connaître sa réaction, disaient-ils ; eh bien, Dieu leur pardonne, ils l’ont vue.
Nous procéderons à l’inhumation selon les instructions de Votre Excellence.
KRUTZ.
(Du ministre britannique au comte von Berchtenwald.)
20 décembre 1809.
Cher comte von Berchtenwald,
J’ai enfin reçu une réponse de Londres à ma lettre du 28 dernier qui accompagnait la mallette et les autres documents. Vous trouverez ci-joints les papiers que vous vouliez vous voir restituer – copies des dépositions enregistrées à Perleburg, lettre du capitaine de police Hartenstein au baron von Krutz et courrier privé du neveu de Krutz, le lieutenant von Tarlburg, ainsi que la lettre de sauf-conduit découverte dans la mallette. Je ne sais ce que les gens de Whitehall auront fait des autres documents – à mon avis ils les auront jetés dans la cheminée la plus proche. Si j’étais à la place de Votre Excellence, c’est là que finiraient les papiers que je lui renvoie.
Je n’ai pas encore de nouvelles de ma dépêche du 29 dernier concernant la mort du soi-disant Benjamin Bathurst, mais je doute fort qu’il en soit officiellement pris note. Votre gouvernement avait parfaitement le droit de retenir l’homme prisonnier, et dans ce cas, une tentative d’évasion était à ses risques et périls. Après tout, on ne demande pas aux sentinelles de porter des mousquets chargés uniquement pour les décourager de mettre les mains dans leurs poches.
Si d’aventure je pouvais me permettre une opinion tout à fait officieuse, je dirais que Londres n’est pas vraiment mécontente de ce dénouement. Le gouvernement de Sa Majesté se trouve composé de gentilshommes réalistes mais limités qui ne goûtent point les mystères, et encore moins ceux dont la solution est plus gênante que le problème original.
Sur le ton de la confidence je vous dirais, Excellence, que les papiers contenus dans la mallette déclenchèrent un fracas de tous les diables à Londres, où la moitié des gros bonnets du gouvernement prit le Ciel à témoin de leur innocence tandis que l’autre s’entre-accusait de complicité dans cette mystification. Si c’était l’intention originale, ce fut à proprement parler un succès fou. On crut même à un moment que ne fussent déposées des questions au Parlement, mais en définitive, cette fâcheuse affaire fut apaisée.
Veuillez dire au fils du comte von Tarlburg que sa petite amie est très douée ; Sir Thomas Lawrence(25) qui est une autorité en la matière fit l’éloge de son fusain. Et là, Votre Excellence, intervint le phénomène le plus extravagant de cette extravagante histoire. On reconnut tout de suite le sujet du portrait. Il offre une ressemblance étroite avec Benjamin Bathurst, ou, devrais-je dire, avec Sir Benjamin Bathurst, de par le Roi gouverneur-adjoint de Géorgie – une colonie de la Couronne. Dans la mesure où Sir Thomas Lawrence fit le portrait de cet homme voici quelques années, il est extrêmement bien placé pour juger de l’œuvre de la jeune amie du lieutenant von Tarlburg. Quoi qu’il en soit, on sait que Sir Benjamin Bathurst remplissait les devoirs de sa charge à Savannah, aux yeux de tous, au moment même où son double se trouvait en Prusse. Sir Benjamin n’a pas de frère jumeau. On a suggéré que notre homme aurait pu être un demi-frère – un enfant naturel – mais pour autant que je sache, rien ne saurait étayer cette théorie.
Quant au général Bonaparte, alias l’empereur Napoléon, dont il est fait si souvent mention dans les dépêches, on en trouve aussi le pendant dans la réalité. Il existe dans l’armée française un colonel d’artillerie qui porte ce nom : c’est un Corse qui a francisé son patronyme de Napoleone Buonaparte. C’est un brillant théoricien, et je suis sûr que certains de vos propres officiers, comme le général Scharnhorst(26), pourraient vous en dire long à son sujet. Sa loyauté envers la Monarchie française n’a jamais été mise en question.
La même coïncidence à la réalité semble surgir partout dans cette étonnante collection de pseudo-dépêches et de pseudo-documents officiels. Vous vous souviendrez que les États-Unis d’Amérique sont le titre dont se parent les colonies rebelles dans la Déclaration de Philadelphie. Le James Madison(27) auquel il est fait allusion comme actuel président des États-Unis vit à l’heure actuelle en exil en Suisse. Son prétendu prédécesseur, Thomas Jefferson(28), est l’auteur de la Déclaration rebelle ; après la défaite il s’évada à La Havane, et mourut voici plusieurs années dans la Principauté de Lichtenstein.
Je trouve plutôt divertissant de rencontrer notre vieil ami le cardinal Talleyrand – sans son titre ecclésiastique – dans le rôle de conseiller privé de l’usurpateur, Bonaparte. J’ai souvent pensé que Son Éminence faisait partie de ces gens qui retombent toujours sur leurs pieds et qu’elle servirait sans plus de scrupule le Prince des Ténèbres que Sa Majesté Très Chrétienne.
Je fus néanmoins déconcerté par un nom fréquemment mentionné dans ces extraordinaires dépêches : celui du général anglais Wellington. Je n’ai pas la moindre idée de l’identité de ce personnage.
J’ai l’honneur, Votre Excellence… etc.
SIR ARTHUR WELLESLEY(29).
Traduit par ALAIN RAGUE.
He walked around the horses.
Publié avec l’autorisation de l’Âgence Renault-Lenclud, Paris.
© Librairie Générale Française, 1983, pour la traduction.