TOUT SMOUALES ÉTAIENT LES BOROGOVES
Par Henry Kuttner et Kathleen Moore
Loin d’être innée, la perception d’autres dimensions est peut-être affaire de conventions et d’habitudes. Nous apprenons à penser l’espace d’une certaine manière selon les traditions de la tribu. Mais ce conditionnement est encore bien fragile dans l’esprit malléable des enfants. Peut-être suffirait-il qu’ils regardent le monde tel qu’il est pour qu’ils voient dans l’Ailleurs. Idée qui a dû ravir Boris Vian, le traducteur de cette nouvelle.
IL est inutile de tenter une description d’Unthahorsten ou de son environnement, parce que d’une part un bon nombre de millions d’années s’étaient écoulées depuis 1952 et que d’autre part, techniquement parlant, Unthahorsten ne se trouvait pas sur terre. Il occupait l’équivalent de la station debout dans l’équivalent d’un laboratoire. Il se préparait à essayer sa chronomachine.
L’ayant mise en marche, Unthahorsten se rendit compte, soudain, que la Boîte était vide. Ce qui n’allait pas du tout. L’engin nécessitait un témoin, un solide tridimensionnel susceptible de réagir aux conditions d’un autre âge. Sans quoi Unthahorsten se trouverait incapable de dire, au retour de la machine, où et à quelle époque elle s’était transportée. Tandis qu’un solide placé dans la Boîte se trouverait automatiquement affecté par l’entropie et les bombardements de particules cosmiques de l’autre ère, et Unthahorsten pourrait mesurer les modifications qualitatives et quantitatives subies dès le retour de la machine. Les Calculateurs seraient alors en mesure de se mettre au travail et de faire savoir à Unthahorsten que la Boîte s’était rendue un bref laps de temps en l’an 1000000, 1000, 1 ou tout autre éventuellement.
Non que cela pût importer, sinon à Unthahorsten. Mais à bien des égards, il était un peu infantile.
Guère de temps à perdre. La Boîte commençait à luire et à frissonner. Unthahorsten jeta autour de lui un regard égaré, se rua dans le glossatch voisin et farfouilla dans un casier. Il en extirpa un lot de matériel d’aspect particulier. Hum ! Quelques-uns des vieux jouets de son fils Snowen, apportés par le gosse à son arrivée de la Terre, une fois la technique nécessaire assimilée. Bon, Snowen n’avait plus besoin de ce fatras. Il était conditionné, et se passait de ces jouets enfantins. En outre, bien que la femme d’Unthahorsten conservât ces objets pour des raisons sentimentales, l’expérience était bien plus importante.
Unthahorsten quitta le glossatch et flanqua le tout dans la Boîte, dont il claqua le couvercle juste avant la flambée du signal de départ. La Boîte disparut. D’une façon qui lui fit mal aux yeux.
Il attendit.
Et il attendit encore.
Il finit par abandonner et construisit une seconde chronomachine, avec un résultat identique. La perte de ses vieux jouets n’ayant troublé ni Snowen ni sa mère, Unthahorsten nettoya le casier et entassa le reste des reliques de l’enfance de son fils dans la Boîte de la seconde machine.
Selon ses calculs, cette dernière aurait dû apparaître sur terre dans la dernière partie du XIXe siècle après J.-C. Si cela se produisit réellement, l’objet resta là-bas.
Dégoûté, Unthahorsten décida de ne plus construire de chronomachines. Mais le mal avait été fait. Il en existait deux – et la première…
La première fut découverte par Scott Paradine un jour qu’il faisait l’école buissonnière, fuyant sa classe de Glendale. Ce jour-là avait lieu la composition de géographie et Scott ne voyait aucun intérêt à retenir des noms d’endroits – ce qui en 1952 constituait une fort estimable théorie. En outre, c’était ce genre de tiède journée de printemps où la brise traîne une touche de fraîcheur bien propre à inciter un garçon, à s’étendre dans un pré pour regarder passer les nuages avant de s’endormir. Zut pour la géo ! Scott fit la sieste.
Vers midi, il eut faim, aussi ses jambes grassouillettes le menèrent-elles jusqu’à une boutique voisine. Là, il investit son modeste patrimoine avec un soin parcimonieux et un mépris sublime pour ses sucs gastriques. Il descendit jusqu’au ruisseau pour se restaurer.
Ayant fini ses réserves de fromage, de chocolat et de biscuits, ayant épuisé la bouteille de soda jusqu’au verre, Scott attrapa des têtards et les étudia avec une certaine dose de curiosité scientifique. Il ne persévéra point. Quelque chose roula sur la rive et atterrit avec un bruit sourd dans la vase du bord de l’eau, et Scott, après un regard attentif alentour, se dépêcha d’aller voir.
C’était une boîte. C’était, de fait, la Boîte. Les bidules adjoints n’avaient guère de sens pour Scott, qui se demanda cependant pourquoi c’était tout fondu et tout brûlé. Il médita. Avec son couteau de poche, il sonda et éprouva, un bout de langue au coin de la bouche. Hum… m… m… Personne aux environs. D’où venait donc cette boîte ? Quelqu’un a dû la laisser là, et le terrain meuble vient de la déloger de sa position précaire.
« C’est une hélice », décida Scott, tout à fait à tort. C’était hélicoïdal, mais pas une hélice, vu la torsion dimensionnelle que cela présentait. La chose eût-elle été le plus compliqué des modèles réduits d’avion, elle aurait présenté peu de mystères pour Scott. Telle quelle, elle posait un problème. Quelque chose disait à Scott que l’engin recelait beaucoup plus de complications que le moteur à ressort habilement démantelé vendredi dernier.
Mais jamais garçon au monde n’a laissé une boîte sans l’ouvrir, à moins qu’on ne l’y force. Scott s’efforça de plus belle. Les angles de ce machin étaient bizarres. Un court-circuit, sans doute. C’était pour ça que – ouille ! Le couteau glissa. Scott suça son pouce et émit quelques blasphèmes de professionnel.
Peut-être une boîte à musique ?
Scott n’aurait pas dû se sentir déprimé. L’engin avait de quoi donner la migraine à Einstein et rendre Steinmetz complètement dingo. Ce qui n’allait pas, c’était, naturellement, que la boîte n’avait pas encore complètement pris sa place dans le continuum spatiotemporel où existait Scott, et, par suite, ne pouvait être ouverte. En tout cas pas avant que Scott ait martelé au moyen d’un caillou commode cette non-hélice hélicoïdale pour lui faire prendre une position plus convenable.
En fait, il la sépara de son point de contact avec la quatrième dimension, rompant la torsion espace-temps qu’elle conservait encore. Il y eut un claquement sec. La boîte vibra légèrement et resta immobile, cessant d’être en existence seulement partielle. Maintenant elle était facile à ouvrir.
Le casque de tissu velouté lui accrocha d’emblée le regard, mais il l’écarta, guère intéressé. Simple chapeau. Dessous, il y avait un bloc cubique de cristal transparent – assez petit pour disparaître dans sa main – beaucoup trop pour contenir le dédale d’appareils qu’il recelait. En un instant, Scott eut résolu ce dernier problème. Le cristal était une sorte de verre grossissant, amplifiant considérablement les choses de l’intérieur. Étranges, ces choses. Ces gens tout petits, par exemple…
Ils remuaient. Comme des automates mécaniques, mais beaucoup plus souples. On croyait plutôt voir jouer une pièce. Leurs costumes intéressèrent Scott, mais leurs actions le fascinèrent. Les petits bonshommes construisaient habilement une maison… Scott souhaita qu’elle s’enflammât pour pouvoir les voir l’éteindre.
Des flammes jaillirent le long du bâtiment à moitié terminé. Les automates, avec un grand nombre d’appareils bizarres, éteignirent l’incendie.
Il ne fallut pas longtemps à Scott pour saisir. Mais ça l’ennuyait un peu. Les mannequins obéissaient à ses pensées. Quand il s’aperçut de cela, il eut peur, et jeta le cube.
À mi-talus, il réfléchit et revint. Le bloc de cristal gisait à demi immergé, brillant dans le soleil. C’était un jouet : Scott le perçut avec l’instinct infaillible de l’enfant Mais il ne le ramassa pas tout de suite. Il préféra revenir à la boîte et examiner le reste de son contenu.
Il découvrit quelques trucs vraiment remarquables. L’après-midi passa trop vite. Scott finit par remettre les jouets dans la boîte et la véhicula jusque chez lui, grognant et haletant. Il avait la figure très rouge quand il parvint à la porte de la cuisine.
Ses découvertes, il les cacha au fond d’un placard dans sa chambre en haut. Il glissa le cube de cristal dans sa poche, déjà gonflée d’une ficelle, d’un rond de fil de fer, de deux sous, d’une boule de papier d’argent, d’un timbre de la Défense, saignant, et d’un bout de feldspath.
Emma, la sœur de Scott, âgée de deux ans, tituba, un peu incertaine, depuis le vestibule et lui dit bonjour.
« Bonjour, Prune », fit Scott de sa hauteur de sept ans et des mois. Il était outrageusement protecteur, mais ça ne faisait pas de différence pour elle. Petite, potelée, avec ses grands yeux, elle s’affala sur le tapis et regarda piteusement ses chaussures.
« ‘Tache-les, Scotty, tu veux ?
— Gourdifle, dit affectueusement Scott qui noua les lacets. Le dîner est prêt ? »
Emma acquiesça.
« Fais voir tes mains. »
Chose étonnante, elles étaient raisonnablement propres, quoique sans doute non septiques. Scott scruta ses propres pattes pensivement, et, avec une grimace, passa dans la salle de bain où il fit une esquisse de toilette.
Les têtards laissaient des traces.
Denny Paradine et sa femme Jane prenaient un cocktail avant de dîner, en bas, dans le living-room. Lui, un homme encore jeune, aux cheveux marqués de gris, avait un visage mince aux lèvres ironiques ; il enseignait la philosophie à l’Université. Jane était petite, nette, brune et très jolie. Elle savoura son Martini et dit :
« Tu aimes mes nouvelles chaussures ?
— À la santé du crime…, murmura Paradine distraitement. Quoi ? Des chaussures ? Pas encore regardées. Attends que j’aie fini ça. J’ai eu une journée pénible.
— Examens ?
— Oui. Jeunesse ardente aspirant à l’état adulte. J’espère qu’ils mourront. Après une agonie conséquente. In’ch Allah !
— Donne-moi ton olive, exigea Jane.
— Je sais, dit Paradine, découragé. Ça fait des années que je n’en ai pas eu une. Dans le Martini, je veux dire. Même si j’en colle six dans ton verre, tu n’es pas encore satisfaite.
— Je veux la tienne. Fraternité du sang. Symbolisme. C’est pour ça. »
Paradine regarda sa femme avec férocité et croisa ses longues jambes.
« Je croirais entendre un de mes étudiants.
— Comme cette horrible Betty Dawson, peut-être ? Elle ricane toujours de façon aussi provocante ?
Oui. Cette gosse présente un joli problème psychologique. Heureusement que ce n’est pas la mienne. Si c’était ma fille… » Paradine hocha la tête, significatif. « La puberté et trop de cinéma. Je suppose qu’elle s’imagine encore pouvoir être reçue en me montrant ses genoux, qui sont, entre nous, plutôt osseux. »
Jane rajusta sa jupe d’un air complaisamment orgueilleux. Paradine se déroula de son fauteuil et composa de nouveaux Martini.
« Honnêtement, je ne vois pas l’intérêt d’apprendre la philosophie à ces singes. Ils sont tous au mauvais âge. Leurs habitudes, leurs méthodes de pensée sont déjà établies. Ils sont horriblement conservateurs, sans vouloir l’admettre. Les seules personnes qui puissent comprendre la philosophie sont les adultes mûrs ou les bébés comme Emma et Scotty.
— Eh bien, n’enrôle pas Scotty dans ton cours quand même, ordonna Jane. Il n’est pas encore prêt pour l’agrégation. Je n’ai aucun goût pour les enfants prodiges, encore moins si ce sont les miens.
— Scotty se défendrait mieux que Betty Dawson, je crois, grogna Paradine.
— Il mourut gâteux à l’âge de cinq ans, déclama rêveusement Jane. Je veux ton olive.
— Tiens. À propos, les chaussures me plaisent.
— Merci. Voilà Rosalie. Le dîner ?
— L’est tout p’êt, M’ame Pa’adine, dit Rosalie, monumentale. J’appelle Mlle Emma et M. Scotty.
— Je vais les appeler. »
Paradine passa la tête dans la pièce voisine et rugit :
« Les enfants ! À table ! »
De petits pieds galopèrent dans l’escalier. Scott jaillit au premier plan, récuré et luisant, un épi rebelle braqué vers le zénith. Emma sourit, se déhalant prudemment d’une marche à l’autre. À mi-escalier, elle abandonna ses essais de descente debout et se retourna, achevant le trajet comme un singe, son petit derrière donnant une merveilleuse impression de diligence. Paradine, qui l’observait, fasciné par le spectacle, fut rejeté en arrière sous l’impact du corps de son fils.
« Salut, papa ! » glapit Scott.
Paradine se ressaisit et regarda Scott avec dignité.
« Salut, toi. Aide-moi à marcher, maintenant. Tu m’as disloqué au moins une hanche. »
Mais déjà Scott se ruait dans la salle à manger, où, dans une affectueuse extase, il piétina les souliers neufs de Jane, bafouilla une excuse et courut gagner sa place. Paradine levait un sourcil en le suivant, la main potelée d’Emma désespérément accrochée à son index.
« Je me demande ce qu’a fricoté ce jeune diable aujourd’hui.
— Rien de bon, probablement, soupira Jane. Te voilà, ma chérie ? Fais voir ces oreilles…
— Elles sont propres. Mickey les a léchées.
— Il est certain que la langue de ce chien est beaucoup plus propre que tes oreilles, estima Jane, faisant un bref examen. Et au fond, tant que tu entends, c’est que ça reste superficiel.
— Ficelle ?
— Ça veut dire juste un petit peu. »
Jane souleva sa fille et lui introduisit les jambes dans la haute chaise. C’est récemment seulement qu’Emma s’était élevée à la dignité du repas en commun avec le reste de la famille, et elle était, comme Paradine le remarqua, pénétrée d’orgueil à ce sujet. Seuls les bébés renversent leurs aliments, avait-on dit à Emma. Résultat, elle convoyait sa cuiller à sa bouche avec un soin si pénible que Paradine en frissonnait chaque fois qu’il regardait.
« Un transporteur à courroie, c’est ça qu’il faudrait à Emma, suggéra-t-il, avançant une chaise à Jane. Des petits baquets d’épinards qui lui arriveraient à intervalles déterminés. »
Le dîner se déroula sans incident jusqu’à ce que Paradine regardât par hasard l’assiette de Scott.
« Dis-moi, toi. Tu es malade ? Tu t’es gavé au déjeuner ? »
Scott examina pensivement la nourriture qui restait devant lui.
« J’ai pris tout ce qu’il me faut, papa, expliqua-t-il.
— D’habitude, tu prends tout ce que tu peux tenir, et encore bien plus, dit Paradine. Je sais fort bien que les garçons qui grandissent ont besoin de plusieurs tonnes de matières nutritives par jour : mais toi, ce soir, tu es en dessous de la moyenne. Tu te sens bien ?
— Ben oui. Vraiment, p’pa, j’ai tout ce qu’il me faut.
— Tout ce que tu veux ?
— Oui, oui. Je mange autrement.
— Quelque chose qu’on t’a appris à l’école ? » s’enquit Jane.
Scott secoua solennellement la tête. « Personne me l’a appris. J’ai trouvé ça moi-même. Je me sers de ma crache.
— Voyons, voyons, proposa Paradine… essaie de trouver un autre mot.
— Euh… s… salive. C’est ça ?
— Oui. Plus de pepsine ? Il y a de la pepsine dans les sucs salivaires, Jane ?
— Il y a du poison dans les miens, remarqua Jane. Rosalie a encore laissé des grumeaux dans la purée. »
Mais Paradine était intéressé.
« Tu veux dire que tu tires tout ce qu’il est possible de tirer de ta nourriture – sans pertes – et en mangeant moins ? »
Scott réfléchit à ça.
« Je crois que oui. C’est pas seulement la cr… la salive. C’est comme si je mesurais combien je mets dans ma bouche d’un coup, et ce qu’il faut mettre avec. Je sais pas. Je fais juste comme ça.
— Hummmmm… », dit Paradine, notant de vérifier ça plus tard. C’est une idée plutôt révolutionnaire. Les gosses ont souvent des idées bizarres, mais celui-là n’est peut-être pas tellement loin du vrai. »
Il pinça les lèvres.
« Je suppose qu’un jour les gens mangeront tout à fait autrement. Je veux dire que leur façon de manger sera différente, tout autant que ce qu’ils mangeront. Jane, notre fils donne des signes de génie précoce.
— Oui ?
— Il vient de marquer un point pas mauvais en diététique. Tu as trouvé ça tout seul, Scott ?
— Oh ! oui, assura l’enfant, qui le croyait en vérité.
— Où en as-tu eu l’idée ?
— Oh ! je… » Scott se tortilla. « Je sais pas. C’est pas une chose bien importante, je crois. »
Paradine fut anormalement désappointé. « Mais tout de même…
— Crrrrache ! vociféra Emma, saisie d’une crise soudaine de « vilaineté ». Crache ! »
Elle tenta une démonstration mais ne réussit qu’à inonder son bavoir.
D’un air résigné, Jane vint au secours de sa fille, tandis que Paradine considérait Scott avec un intérêt plutôt troublé. Mais ce n’est qu’après dîner, dans le vivoir, qu’autre chose se produisit.
« Pas de devoirs ?
— N…on », dit Scott, avec une rougeur coupable.
Pour couvrir son embarras, il tira de sa poche un appareil trouvé dans la boîte, et commença de le déplier. Le résultat ressemblait à une tessère garnie de perles. Paradine, d’abord, ne le vit pas ; mais Emma, si. Elle voulut jouer.
« Non, laisse ça, Prune, ordonna Scott. T’as le droit de me regarder. »
Il tripota les perles, émettant des murmures faibles et intéressés. Emma approcha un index boudiné et glapit.
« Scotty ! avertit Paradine.
— Je ne lui ai pas fait mal !
— Ça m’a mordu ! Si, si ! » gémit Emma. Paradine regarda. Il écarquilla les yeux, le front étonné. Que diable…
« C’est un abaque ? demanda-t-il. Voyons un peu cet engin. »
Légèrement à regret, Scott tendit l’instrument à son père. Paradine cilla. L’« abaque », déplié, mesurait plus de trente centimètres au carré, et se composait de fils minces et rigides entrecroisés çà et là. Des perles de couleur étaient liées aux fils. On pouvait les faire glisser d’avant en arrière, et d’un fil à l’autre, même aux points de jonction. Mais, une perle percée ne pouvait tout de même pas passer à un croisement de fils…
Aussi, apparemment, n’étaient-elles pas percées. Paradine regarda de plus près. Chaque petite sphère comportait une profonde rainure périphérique, de telle sorte qu’elle pouvait pivoter et glisser le long du fil en même temps. Paradine essaya d’en libérer une. Elle tenait comme magnétiquement. Du fer ? Ça ressemblait plutôt à du plastique.
La carcasse elle-même – Paradine n’était pas mathématicien. Mais les angles formés par les fils étaient vaguement choquants dans leur ridicule manque de logique euclidienne. Un vrai labyrinthe. Peut-être que c’était ça… un puzzle.
« Où as-tu péché ça ?
— C’est oncle Harry qui me l’a donné, dit Scott sous l’inspiration du moment. Dimanche dernier, quand il est venu. »
Oncle Harry ne se trouvait pas en ville, circonstance bien connue de Scott. À l’âge de sept ans, un garçon apprend vite que les extravagances des adultes suivent certaines règles définies et qu’ils sont un peu tatillons question origine des cadeaux. En outre, oncle Harry ne serait pas là de plusieurs semaines – l’expiration de cette période semblait inimaginable à Scott – ou du moins, le fait que son mensonge dût finir par être découvert signifiait moins pour lui que l’avantage de pouvoir garder le jouet.
Paradine se sentit plongé dans une légère confusion lorsqu’il tenta de manipuler les perles. Les angles étaient vaguement illogiques. Comme un puzzle. Cette perle rouge, si on la glissait le long de ce fil vers ce croisement, devrait arriver ici – mais elle arrivait ailleurs. Un labyrinthe – bizarre, mais sans doute instructif. Paradine sentait avec une profonde certitude qu’il n’aurait lui-même guère la patience de manœuvrer cet objet.
Scott, au contraire, se retira dans un coin et fit coulisser les perles à grand renfort de tâtonnements et de grognements. Les perles piquaient vraiment quand Scott prenait la mauvaise ou tentait de les mouvoir dans la mauvaise direction. À la fin, il coqueriqua, exultant : « Ça y est, papa !
— Eh ? Quoi ? Fais voir ? »
L’appareil parut identique à Paradine, mais Scott montra, rayonnant, un point du labyrinthe. « Je l’ai fait disparaître.
— Mais elle est encore là ?
— Cette perle bleue. Elle est partie maintenant. »
Paradine ne le crut pas et se borna donc à grogner. Scott s’attela, de nouveau, au réseau. Il acquérait de l’expérience. Cette fois, il ne ressentit plus de chocs, même légers. L’abaque lui avait indiqué la méthode correcte. Les angles bizarres des fils semblaient maintenant, en quelque sorte, un peu moins déroutants.
C’était un jouet extrêmement instructif.
« Ça marchait, pensa Scott, plutôt comme le cube de cristal. » Rappelé à ce souvenir, il le tira de sa poche et abandonna l’abaque à Emma, qui resta muette de joie. Elle se mit à faire glisser les billes, cette fois sans protester contre les chocs – des chocs en vérité fort légers – et, douée de l’instinct d’imitation, elle réussit à faire disparaître une perle presque aussi vite que Scott. La perle bleue réapparut, mais Scott ne remarqua rien. Il s’était, prévoyant, retiré dans l’angle formé par le divan et un fauteuil super rembourrés, et s’amusait avec le cube.
Il y avait des petits bonshommes dans le cube, de minuscules mannequins très grossis par les vertus amplifiantes du cristal, et ils remuaient toujours. Ils construisirent une maison. Elle prit feu, avec des flammes d’aspect réaliste, et elle resta là à flamber. Scott insista fortement.
« Éteins ça ! »
Mais rien ne se produisit. Où était donc cette bizarre pompe à bras tournants apparue précédemment ? Ah ! La voilà ! Elle entra dans le champ et s’arrêta. Scott la mit en branle. Ça, c’était drôle. Comme de jouer une comédie, mais en plus vrai. Les petites personnes faisaient ce que leur disait Scott dans sa tête. S’il commettait une erreur, elles attendaient qu’il eût trouvé la solution. Même, elles lui posaient de nouveaux problèmes.
Le cube constituait, lui aussi, un instrument très instructif. Il instruisait Scott, avec une rapidité alarmante – et de façon très amusante. Mais de fait, ça ne lui donnait pas vraiment encore des connaissances nouvelles. Il n’était pas prêt. Plus tard… plus tard…
Emma se fatigua de l’abaque et se mit en quête de Scott. Elle ne put le trouver, même dans sa chambre ; mais une fois chez lui, elle fut intriguée par le contenu du placard. Elle découvrit la boîte. Qui contenait – véritable trésor ! – une poupée, remarquée déjà mais abandonnée par Scott avec mépris. Gloussante, Emma descendit la poupée, s’établit au milieu du plancher et se mit à la démonter.
« Chérie ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Monsieur Ours ! »
Visiblement, ce n’était pas Monsieur Ours, un pauvre aveugle, sans oreilles, mais réconfortant dans sa douce rondeur. Mais, pour Emma, toutes les poupées se nommaient Monsieur Ours. Jane Paradine hésita.
« As-tu pris ça à une autre petite fille ?
— Oh ! non. Elle est à moi. »
Scott sortit de sa cachette, fourrant le cube dans sa poche.
« Euh… c’est de oncle Harry.
— C’est oncle Harry qui t’a donné ça, Emma ?
— Il me l’a donné pour Emma, ajouta Scott hâtivement, ajoutant une pierre à son édifice de protection. Dimanche dernier.
— Tu vas la casser, chérie. » Emma apporta la poupée à sa mère. « Elle se démonte. Tu vois ?
— Ah ? Elle… Seigneur ! »
Jane eut le souffle coupé. Paradine leva le nez aussitôt.
« Que se passe-t-il ? »
Elle lui apporta la poupée, mais hésita, et passa dans la salle à manger, lançant à Paradine un regard significatif. Il la suivit, ferma la porte. Jane avait déjà placé la poupée sur la table nettoyée.
« Ce n’est pas très beau à voir, dis, Denny ?
— Heu, heu… »
C’était plutôt désagréable, au premier coup d’œil. On peut s’attendre à trouver un écorché démontable à la faculté de médecine, mais une poupée d’enfant…
La chose se démontait en sections – la peau, les muscles, les organes – le tout miniature mais tout à fait parfait, autant que put en juger Paradine. Il fut intéressé.
« Sais pas. Des choses comme ça n’ont pas les mêmes résonances chez un enfant.
— Regarde ce foie. C’est un foie, oui ?
— Bien sûr… Dis donc… ça c’est drôle.
— Quoi ?
— Ce n’est pas anatomiquement parfait, après tout. »
Paradine attira une chaise à lui. « Le tube digestif est trop court. Pas de gros intestin. Pas d’appendice, non plus.
— Est-ce qu’Emma doit garder une chose comme ça ?
— Ça ne m’ennuierait pas de l’avoir moi-même, dit Paradine. Où diable Harry a-t-il déniché ça ? Non… Je ne vois aucun danger à ça. Les adultes sont conditionnés de telle sorte que leurs « intérieurs » leur sont désagréables. Pas les enfants. Ils se figurent qu’en dedans, ils sont solides comme une pomme de terre. Emma peut tirer de cette poupée une bonne connaissance de l’anatomie.
— Mais ça, qu’est-ce que c’est ? Les nerfs ?
— Non, c’est ceux-là les nerfs. Ici, les artères ; là, les veines. Drôle d’aorte. »
Paradine paraissait dérouté.
« Ce… quel est le mot latin pour réseau… qu’importe, hein ? Rita… Rata…
— Raies, suggéra Jane au hasard.
— Mais non, c’est respiratoire, ça, dit Paradine, définitif. Je ne me rends pas compte ce que ça peut être, cette espèce de filet lumineux. Ça passe dans tout le corps, comme des nerfs…
— Le sang ?
— Non ! Ce n’est ni circulatoire, ni nerveux… c’est drôle… Ça semble connecté aux poumons… »
Ils s’absorbèrent, intrigués par l’étrange poupée. Elle était établie avec une remarquable perfection de détail, et cela en soi-même était étrange, à considérer sa déviation physiologique de la norme. « Attends que je retrouve mon vieux Gould », dit Paradine ; et il compara la poupée à des tableaux anatomiques. Il apprit peu… juste de quoi le dérouter un peu plus.
Mais c’était plus amusant qu’un jeu de patience.
Pendant ce temps-là, dans la pièce voisine, Emma déplaçait les perles de l’abaque. Leurs mouvements ne lui paraissaient plus si étranges maintenant. Même quand elles disparaissaient, elle voyait presque cette nouvelle direction ; presque…
Scott peinait, l’œil fixé sur le cube de cristal, et dirigeait mentalement, avec maint faux départ, la construction d’un édifice plutôt plus compliqué que celui détruit par le feu. Lui aussi s’instruisait… peu à peu conditionné.
L’erreur de Paradine, d’un point de vue purement anthropomorphique, fut de ne pas se débarrasser immédiatement des jouets. Il ne se rendit pas compte de leur signification et, quand il y parvint, les choses avaient considérablement progressé. L’oncle Harry n’étant toujours pas revenu, Paradine ne pouvait pas contrôler les dires de son fils. En outre, les examens de fin d’année se déroulaient, ce qui signifiait un effort mental ardu et un épuisement complet le soir ; et Jane fut légèrement souffrante durant près d’une semaine. Emma et Scott eurent le champ libre avec les jouets.
« Qu’est-ce que c’est qu’une loirbe ? demanda Scott à son père un soir.
— Une larve ? » Il hésita.
« Je… ne crois pas. Loirbe, c’est pas ça ?
— Un loir, c’est un petit rongeur. C’est ça ?
— Je ne vois pas comment », marmotta Scott, et le sourcil froncé, il alla s’amuser avec l’abaque. Maintenant, il le manœuvrait assez habilement. Mais, avec l’instinct qu’ont les enfants pour éviter les gêneurs, Emma et lui, d’ordinaire, se servaient des objets quand ils étaient seuls. Sans ostentation, naturellement – toujours est-il que les expériences les plus compliquées n’avaient jamais lieu sous l’œil d’un adulte.
Scott apprenait vite. Ce qu’il voyait maintenant dans le cube de cristal avait peu de rapports avec les simples problèmes du début. Mais c’était d’une technicité fascinante. Scott se fût-il rendu compte que son éducation se trouvait guidée et supervisée – quoique purement mécaniquement –, il eût sans doute cessé de s’intéresser à la chose. En l’espèce, jamais ses initiatives ne se trouvaient entravées.
L’abaque, le cube, la poupée, et d’autres jouets furent découverts par les enfants dans la boîte. Ni Paradine, ni Jane ne purent deviner l’importance de l’effet que le contenu de la chronomachine pouvait exercer sur les enfants. Et comment ? Les jeunes sont des comédiens-nés, et ceci dans un but d’autoprotection. Ils ne sont pas encore adaptés aux exigences – pour eux partiellement inexplicables – d’un monde adulte. Qui plus est, leurs vies sont compliquées par les variances humaines. Quelqu’un leur dit qu’on a le droit de jouer avec la boue à condition de ne déraciner ni les fleurs ni les arbustes. Un autre adulte arrive et interdit la boue per se. Les Dix Commandements ne sont pas gravés dans le roc ; ils varient, et les enfants sont sans recours à la merci du caprice de ceux qui leur donnent le jour, les nourrissent et les habillent. Et les tyrannisent. Le jeune animal ne souffre pas de cette tyrannie bénévole, car elle est une part essentielle de la nature. Cependant, il est individualiste et conserve son intégrité grâce à une lutte subtile et passive.
Sous l’œil de l’adulte, il se modifie. Comme l’acteur en scène, lorsqu’il se le rappelle, il tente de plaire, et d’attirer sur lui-même l’attention. Telles tentatives ne sont point étrangères à la maturité. Mais les adultes – pour les autres adultes – sont moins transparents.
Il est difficile d’admettre que les enfants manquent de subtilité. Les enfants sont différents de l’animal développé parce qu’ils pensent d’une autre façon. Nous perçons plus ou moins facilement les apparences dont ils se drapent – mais ils agissent de même à notre égard. Sans merci, un enfant détruit le masque d’un adulte. L’iconoclasie est sa prérogative.
La mondanité, par exemple. Les aménités des fréquentations sociales, exagérées pas tout à fait jusqu’à l’absurdité. Le gigolo.
« Ce charme ! Et il est si bien élevé ! »
La douairière et la jeune machine blonde sont souvent impressionnées. Les hommes font des commentaires moins plaisants. Mais l’enfant va au fond des choses.
« T’es idiot ! »
Comment un humain non adulte peut-il comprendre le système compliqué des relations sociales ? C’est impossible. Pour lui, une exagération de la courtoisie naturelle est idiote. Selon sa structure fonctionnelle et ses processus vitaux, c’est rococo. Il est un petit animal égoïste qui ne peut se transposer par l’imagination à la place d’un autre – certainement pas d’un adulte. Unité autonome, presque parfaitement naturelle, ses désirs satisfaits par les autres, l’enfant est très analogue à une créature unicellulaire flottant dans le sang qui lui apporte sa nourriture, entraîné ses résidus.
Du point de vue de la logique, un enfant est plutôt horriblement parfait. Un bébé peut même l’être encore plus, mais il est alors si étranger à l’adulte que seules des normes superficielles de comparaison s’appliquent. Les processus mentaux d’un nouveau-né sont parfaitement inimaginables. Mais les bébés pensent, et dès avant la naissance. Dans la matrice, ils s’agitent et dorment, non entièrement soumis à l’instinct. Nous sommes conditionnés de telle sorte que nous réagissons de façon plutôt particulière à cette idée qu’un embryon près de sa viabilité puisse penser. Nous sommes surpris, nous rions et nous trouvons ça répugnant. Rien d’humain n’est pourtant étranger…
Mais un bébé n’est pas humain. Un embryon encore bien moins.
C’est pour ça, peut-être, que les jouets en apprenaient plus à Emma qu’à Scott. Naturellement, lui pouvait communiquer ses pensées. Pas Emma, sinon en fragments mystérieux. La question des gribouillages, par exemple.
Donnez à un jeune enfant du papier et un crayon, il dessinera quelque chose qui n’aura pas le même aspect pour lui que pour un adulte. Ce grotesque gribouillis n’a que peu de ressemblance avec une voiture de pompiers, mais c’est une voiture de pompiers pour l’enfant. Peut-être même que ça a trois dimensions. Les enfants pensent et voient autrement.
Paradine réfléchissait à tout cela un soir, lisant son journal tout en regardant Emma et Scott communiquer. Scott questionnait sa sœur. Parfois il le faisait en anglais. Plus souvent, il avait recours à un sabir inarticulé et à des signes. Emma essayait de répondre mais le handicap était trop grand.
Finalement, Scott alla chercher du papier et un crayon. Cela plut à Emma. La langue dans la joue, laborieusement elle écrivit un message. Scott prit le papier, l’examina, fronça le sourcil.
« C’est pas ça, Emma ! » dit-il.
Emma hocha vigoureusement le chef. Elle ressaisit le crayon et ajouta quelques tirebouchons. Scott resta perplexe un instant, sourit enfin, plutôt hésitant, et se leva. Il disparut dans le couloir. Emma revint à l’abaque.
Paradine se leva et jeta un coup d’œil sur le papier, saisi de la folle idée qu’Emma venait de découvrir, d’un coup, la calligraphie. Mais non. Le papier était couvert d’un gribouillage sans nom, comme en connaissent tous les parents. Paradine pinça du bec.
Cette courbe aurait pu traduire les variations d’humeur d’un cancrelat schizophrène, évidemment… pourtant, ça avait sans nul doute une signification pour Emma. Peut-être que ce labyrinthe représentait Monsieur Ours. Scott réapparut, l’air charmé. Il rencontra le regard d’Emma et acquiesça. Paradine se sentit titillé par la curiosité.
« Des secrets ?
— Oh ! non. Emma me demandait juste de faire quelque chose pour elle.
— Oh ! Bon. »
Paradine, se rappelant des cas de bébés qui s’étaient mis à parler dans des langues inconnues à la déconfiture des linguistes, nota d’empocher le papier quand les enfants seraient couchés. Le lendemain, il montra les gribouillis à Elkins à l’Université. Elkins possédait une connaissance saine et active de maint langage peu catholique, mais il s’esclaffa devant les tentatives littéraires d’Emma.
« Voilà une traduction libre. Dennis. Ouvre les guillemets : « Je ne sais pas ce que ça signifie mais « je vais faire monter papa à l’échelle avec ça. » Ferme les guillemets. »
Les deux hommes rirent et se rendirent à leurs classes. Mais, plus tard, Paradine devait se remémorer l’incident. Surtout lorsqu’il eut rencontré Holloway. Auparavant, cependant, des mois allaient passer, et la situation progresser encore vers son dénouement. Peut-être Paradine et Jane avaient-ils manifesté trop d’intérêt pour les jouets. Emma et Scott prirent l’habitude de les garder cachés et ne s’amusèrent avec que lorsqu’ils étaient seuls. Jamais cela ne fut formulé – ils procédèrent avec une espèce de prudence discrète. Néanmoins, Jane surtout était assez troublée.
Elle en parla un soir à Paradine.
« Cette poupée que Harry a donnée à Emma.
— Oui ?
— J’ai été en ville aujourd’hui et j’ai essayé de découvrir d’où ça venait. Rien à faire.
— Peut-être que Harry l’a achetée à New York. »
Jane n’était pas convaincue.
« Je leur ai demandé aussi pour les autres choses. Ils m’ont montré tout ce qu’ils ont. C’est un grand bazar, tu sais, chez Johnson. Mais il n’y a rien qui ressemble à l’abaque d’Emma.
— Hum… »
Paradine n’était pas très intéressé. Ils avaient des billets pour le théâtre, ce soir-là et il se faisait tard. Aussi laissa-t-on le sujet tomber pour l’instant.
Il revint sur le tapis plus tard, quand une voisine eut téléphoné à Jane.
« Denny, Scotty n’a jamais été comme ça. Mme Burns me dit qu’il a fait une peur terrible à son Francis.
— Francis ? Cette espèce de petit voyou gras, non ? comme son père ? J’ai cassé le nez de Burns une fois quand on était étudiants.
— Te vante pas et écoute, dit Jane en préparant un whisky-soda. Scott a montré à Francis quelque chose qui lui a fichu la frousse. Ne ferais-tu pas bien de…
— Je suppose que si. »
Paradine prêta l’oreille. Des bruits dans la pièce voisine le renseignèrent sur les coordonnées de son fils.
« Scotty !
— Bang ! dit Scott en apparaissant. Je les ai tous tués. Des pirates de l’Éther. Tu me cherchais, papa ?
— Oui, si tu ne vois pas d’inconvénients à laisser les pirates de l’Éther sans sépulture pendant quelques minutes. Qu’est-ce que tu as fait à Francis Burns ? »
Les yeux bleus de Scotty reflétaient une incroyable candeur. « Hein ?
— Cherche. Tu vas te souvenir. J’en suis sûr.
— Ah ! ah ! oui… ça… Je lui ai rien fait.
— Je ne lui ai rien fait, corrigea distraitement Jane.
— Je ne lui ai rien fait. Je te jure. Je l’ai juste laissé regarder dans ma télévision et… ça… ça lui a fait peur.
— Ta télévision ? »
Scott produisit le cube de cristal.
« C’est pas vraiment une télévision, tu comprends ? »
Paradine examina l’objet, surpris par le grossissement. Cependant, il n’y vit qu’un labyrinthe de couleurs sans signification.
« Oncle Harry… »
Paradine décrocha le téléphone. Scott déglutit.
« Heu… Oncle Harry est revenu ?
— Oui…
— Je crois que je vais prendre mon bain… », dit Scott en se dirigeant vers la porte.
Paradine rencontra le regard de Jane et hocha la tête de façon significative.
Harry était chez lui mais nia toute connaissance des étranges jouets. Plutôt férocement, Paradine ordonna à Scott de descendre de sa chambre tous les objets. Ils reposèrent sur la table, le cube, l’abaque, la poupée, le chapeau-casque, et plusieurs autres mystérieux bidules. Scott fut contre-interrogé. Il mentit vaillamment d’abord mais s’effondra enfin et fondit en larmes, hoquetant sa confession.
« Va chercher la boîte où étaient ces choses, ordonna Paradine. Et au lit.
— Tu vas… hup… tu vas me punir, papa ?
— Pour l’école buissonnière et le mensonge, oui. Tu connais la règle. Pas de cinéma pendant quinze jours. Pas de limonade pendant la même période. »
Scott avala ses larmes.
« Tu vas garder mes choses ?
— Je ne sais pas encore.
— Eh bien… bonsoir, p’pa… bonsoir, m’man. » Lorsque la petite silhouette eut gagné l’étage Paradine attira à lui une chaise et observa soigneusement la boîte. Il tripota pensivement les machins fondus. Jane le regardait. « Qu’est-ce que c’est, Denny ?
— Sais pas. Qui laisserait une caisse de jouets près du ruisseau ?
— Elle aurait pu tomber d’une voiture.
— Pas à cet endroit-là. La route ne rencontre pas le ruisseau au nord du viaduc du chemin de fer. Des terrains vagues – rien d’autre. »
Paradine alluma une cigarette. « Tu as un verre, mon chou ?
— Je te le prépare. »
Jane se mit à l’œuvre, les yeux inquiets. Elle apporta un verre à Paradine et resta derrière lui, lui passant ses doigts dans les cheveux.
« Il y a quelque chose qui ne va pas ?
— Bien sûr que non. Seulement… d’où sont venus ces jouets ?
— Johnson ne savait pas, et ils s’approvisionnent à New York.
— J’avais vérifié aussi, admit Paradine ennuyé. Boulot sur mesure, peut-être – mais je voudrais bien savoir qui les a faits.
— Un psychiatre ? Cet abaque… On ne fait pas passer aux gens des tests avec des choses comme ça ? »
Paradine claqua des doigts.
« C’est vrai ! et dis-moi… il y a un type qui vient parler à l’Université la semaine prochaine… un certain Holloway, spécialiste de psychologie enfantine. C’est un pontife… il a une certaine réputation. Peut-être qu’il saurait quelque chose.
— Holloway ?… Je ne…
— Rex Holloway. Il… Tiens… il n’habite pas loin de notre ville. Tu crois qu’il aurait pu faire lui-même ces engins ? »
Jane examinait l’abaque. Elle grimaça et recula.
« Si oui, je ne l’aime pas. Mais vois si tu peux vérifier, Denny. »
Paradine acquiesça.
« Je n’y manquerai pas. »
Il but son highball, le front plissé. Vaguement inquiet. Mais pas effrayé. Pas encore.
Rex Holloway était un homme gras, luisant, chauve, avec d’épaisses lunettes au-dessus desquelles ses sourcils touffus et noirs s’allongeaient comme des chenilles velues. Paradine l’invita à dîner une semaine plus tard. Holloway ne sembla pas observer les enfants, mais rien de ce qu’ils firent ou dirent ne lui échappa. Ses yeux gris, aigus et clairs, ne manquaient pas grand-chose.
Les jouets le fascinèrent. Dans le vivoir, les trois adultes s’étaient réunis autour de la table sur laquelle reposaient les jouets. Holloway les étudia avec soin tout en écoutant ce qu’avaient à dire Jane et Paradine. Enfin il rompit le silence.
« Je suis heureux d’être venu ce soir. Mais pas complètement. C’est très troublant, vous savez.
— Hein ? »
Paradine écarquilla les yeux et le visage de Jane trahit la consternation. La suite du discours d’Holloway ne la soulagea guère.
« Nous avons affaire à la folie. »
Il sourit au regard choqué des deux autres.
« Tous les enfants sont fous, du point de vue d’un adulte. Jamais lu Un cyclone à la Jamaïque, de Hughes ?
Je l’ai », dit Paradine en prenant le petit livre sur une étagère.
Holloway tendit la main, le saisit et feuilleta les pages jusqu’à ce qu’il trouvât l’endroit cherché. Il lut à voix haute :
Les bébés, naturellement, ne sont pas humains – ce sont des animaux et ils possèdent une culture très ancienne et ramifiée, comme les chats, les poissons et même les serpents ; de la même espèce que celles-ci, mais beaucoup plus compliquée et colorée, car les bébés sont, après tout, une des espèces les plus développées parmi les vertébrés inférieurs. En bref, les bébés ont des mentalités qui opèrent selon des termes et des catégories propres, impossibles à transposer selon les termes et les catégories de l’esprit humain.
Jane tenta de prendre ça avec calme mais ne le put.
« Vous ne voulez pas dire qu’Emma…
— Pourriez-vous penser comme votre fille ? demanda Holloway. Écoutez : On ne peut pas plus penser comme un bébé qu’on ne peut penser comme une abeille. »
Paradine mélangea des cocktails. Par-dessus son épaule, il lança :
« Vous faites un peu de théorie, non ? Si je comprends bien, vous sous-entendez que les bébés ont une culture à eux et même un haut niveau d’intelligence.
— Pas nécessairement. Il n’y a pas d’étalon de comparaison, voyez-vous. Tout ce que je dis, c’est que les bébés pensent d’une autre façon que nous. Pas nécessairement mieux ; ceci est une question de valeur relative. Mais selon une… extensivité différente… »
Il cherchait ses mots, grimaçant.
« Délirant ! dit Paradine, plutôt brutalement, mais ennuyé à cause d’Emma. Les enfants n’ont pas des sens différents des nôtres.
— Qui a dit ça ? interrogea Holloway. Ils font fonctionner leur esprit de façon différente, c’est tout. Mais c’est très suffisant !
— J’essaie de comprendre…, dit lentement Jane. Tout ce que je peux trouver, c’est mon atomixer. Ça peut faire de la crème fouettée ou du jus de carottes, mais ça peut presser aussi les oranges.
— Quelque chose comme ça. Le cerveau est un colloïde, une machine très compliquée. Nous ne savons pas grand-chose de ses possibilités. Nous ne savons même pas sa… tessiture. Mais on sait que l’esprit se conditionne au fur et à mesure que l’animal humain devient adulte. Il suit certains théorèmes familiers, et toute pensée, par la suite, est établie selon des trajets implicitement acceptés. Regardez ça. (Holloway toucha l’abaque.) Vous avez essayé ?
— Un peu, dit Paradine.
— Mais pas beaucoup, hein ?…
— Eh bien…
— Pourquoi pas ?
— Ça n’a pas de sens, protesta Paradine. Même un puzzle respecte une certaine logique. Mais ces angles invraisemblables…
— Votre esprit a été conditionné selon Euclide, dit Holloway. Aussi cette… cette chose… nous ennuie et nous paraît dénuée de sens. Mais un enfant ne connaît rien d’Euclide. Une géométrie d’une espèce différente de la nôtre ne lui paraît pas illogique. Il croit ce qu’il voit.
— Essayez-vous de me faire entendre que ce machin a un prolongement dans la quatrième dimension ? demanda Paradine.
— Pas visuellement, en tout cas, nia Holloway. Tout ce que je dis, c’est que nos esprits, conditionnés selon Euclide, ne peuvent voir en ceci qu’un illogique réseau de fils. Mais un enfant – un bébé surtout – peut y voir plus. Pas d’emblée. Ça se présente comme un puzzle, évidemment. Mais un enfant ne sera pas handicapé par trop d’idées préconçues.
— Artériosclérose de la pensée », interrompit Jane.
Paradine n’était pas convaincu.
« Alors un bébé pourrait être plus fort en calcul qu’Einstein ? Non, ce n’est pas ça que je veux dire. Je vois votre position plus ou moins clairement. Seulement…
— Écoutez. Supposons qu’il y ait deux espèces de géométrie… limitons-nous à deux pour prendre un exemple. Notre géométrie, l’euclidienne, et une autre que nous nommerons x. X n’a guère de parenté avec celle d’Euclide. Elle est basée sur des théorèmes différents. Deux et deux n’ont pas besoin de faire quatre. Cela pourrait faire y2, ou même ne pas faire. L’esprit d’un bébé n’est pas encore conditionné si ce n’est par certains facteurs mal connus d’hérédité et d’environnement. Faites débuter l’enfant par Euclide…
— Pauvre petit », dit Jane. Holloway lui lança un regard rapide.
« Les bases euclidiennes. Des cubes. Les maths, la géométrie, l’algèbre – cela vient bien plus tard. Ce développement nous est familier. D’un autre côté, éduquez le bébé selon les principes de base de notre logique x.
— Quel genre de cubes aura-t-il ?… »
Holloway regarda l’abaque.
« Ils ne signifieraient pas grand-chose pour nous. Mais nous avons été conditionnés Euclide… »
Paradine se versa un solide whisky.
« C’est assez horrible. Vous ne limitez pas ça aux maths…
— Exact. Je ne limite rien du tout. Comment le pourrais-je ? Je ne suis pas conditionné selon la logique x.
— Voilà la réponse, dit Jane avec un soupir de soulagement. Qui l’est ? Il faudrait des gens comme ça pour fabriquer ce que vous avez l’air de prendre pour des jouets de cette espèce. »
Holloway acquiesça, les yeux clignotants derrière ses verres épais.
« Des gens comme ça peuvent exister.
— Où ?
— Ils peuvent préférer rester cachés.
— Des surhommes ?
— Je voudrais le savoir. Vous comprenez, Paradine, c’est encore une question d’étalon. Selon nos normes, ces gens pourraient paraître des super bonshommes à certains égards. Selon d’autres, ils seraient peut-être idiots. Ce n’est pas un problème quantitatif mais qualitatif. Ils pensent autrement. Et je suis sûr que nous pouvons faire des choses qu’ils ne peuvent pas faire.
— Peut-être qu’ils ne voudraient pas non plus », dit Jane.
Paradine tapota le mécanisme fondu de la Boîte. « Et ça ? Cela implique…
— Un but, certes.
— Transport ?
— C’est à ça qu’on pense tout de suite. Si oui, la boîte a pu venir de n’importe où.
— Où les choses sont… différentes ? demanda lentement Paradine.
— Exactement. Dans l’espace, ou même dans le temps. Je ne sais pas. Je suis un psychologue. Et conditionné aussi selon Euclide, malheureusement.
Ça doit être un drôle d’endroit, dit Jane. Denny, débarrasse-toi de ces jouets.
— J’en ai l’intention. » Holloway saisit le cube de cristal.
« Vous avez interrogé longuement les enfants ? »
Paradine répondit :
« Oui. Scott m’a dit qu’il y avait des gens dans le cube la première fois qu’il a regardé. Je lui ai demandé ce qu’il y voyait maintenant.
— Qu’a-t-il raconté ? »
Les yeux du psychologue s’agrandirent.
« Il a dit qu’ils construisaient un endroit. Ce sont ses propres paroles. Je lui ai demandé qui – quels gens. Il n’a pas pu expliquer.
— Non, je m’en doute, marmonna Holloway. Ça doit être progressif. Combien de temps les enfants ont-ils eu ces jouets ?
— À peu près trois mois, je pense…
— Suffisant. Le jouet parfait, comprenez-vous, est à la fois instructif et mécanique. Il doit faire des choses, pour intéresser l’enfant, et l’instruire, de préférence sans ostentation. De simples problèmes d’abord. Plus tard…
— La logique x… », dit Jane, très pâle. Paradine jura en sourdine.
« Emma et Scott sont parfaitement normaux.
— Vous savez comment travaille leur cerveau, maintenant ? »
Holloway laissa tomber. Il tripota la poupée.
« Ça serait intéressant de connaître l’endroit d’où sont venus ces objets. L’induction, cependant, n’est pas d’un grand secours ici. Il manque trop de facteurs. Nous ne pouvons imaginer un monde basé sur le facteur x, un milieu adapté aux esprits fonctionnant selon ces concepts. Ce réseau lumineux, à l’intérieur de la poupée… ça peut être n’importe quoi. Ça peut exister en nous et ne pas avoir été découvert. Quand nous trouverons le colorant approprié… » Il haussa les épaules. « Que dites-vous de ça ? »
C’était un globe écarlate de cinq centimètres de diamètre à la surface duquel apparaissait une protubérance.
« Que peut-on faire de ça ?
— Scott ? Emma ?
— Je n’ai vu cet engin qu’il y a trois semaines à peine, quand Emma a commencé à jouer avec. »
Paradine se mordilla les lèvres.
« Après quoi Scott s’y est intéressé.
— Qu’est-ce qu’ils en font ?
— Ils le tiennent devant eux et le font évoluer d’avant en arrière. Pas de processus défini.
— Pas de processus euclidien, corrigea Holloway. Au début, ils n’ont pas compris la destination de l’objet. Il a fallu qu’ils arrivent à être assez instruits.
— C’est horrible, dit Jane.
— Pas, pour eux. Emma est probablement plus prompte à saisir x que Scott, car elle n’est pas encore conditionnée selon son milieu. »
Paradine dit :
« Mais je me rappelle des tas de choses que j’ai faites quand j’étais enfant. Même tout petit.
— Alors ?
— Alors, j’étais… fou, à ce moment-là ?
— Les choses que vous avez oubliées sont le critère de votre folie, rétorqua Holloway. Mais j’utilise le mot « folie » uniquement parce que c’est un symbole exprimant commodément la variation par rapport aux normes humaines connues. Au standard arbitraire de raison. »
Jane reposa son verre.
« Vous disiez que l’induction était malaisée, monsieur Holloway. Mais il semble que vous vous y plongez à partir de bien peu de chose. Après tout, ces jouets….
— Je suis un psychologue, et un spécialiste des enfants. Je ne suis pas le premier venu. Ces jouets ont une grosse signification pour moi, surtout parce qu’ils ont si peu de sens.
— Vous pourriez vous tromper.
— Eh bien… je l’espère plutôt. Je voudrais examiner les enfants. »
Jane se leva, agressive :
« Quoi ? »
Lorsque Holloway se fut expliqué, elle acquiesça, encore un peu hésitante.
« Bon… Je veux bien. Mais ce ne sont pas des cobayes. »
Le psychologue tapota l’air d’une main potelée.
« Ma chère enfant ! Je ne suis pas Frankenstein ! Pour moi c’est l’individu qui passe avant tout et c’est naturel puisque je travaille sur les esprits. S’il y a quelque chose qui cloche chez ces petits, je désire les en débarrasser. »
Paradine reposa sa cigarette et regarda la fumée bleue monter lentement en spirale, oscillant dans un courant d’air imperceptible.
« Pouvez-vous faire un pronostic ?
— J’essaierai. C’est tout ce que je puis dire. Si ces esprits non encore développés se sont égarés sur la voie x, il est nécessaire de les ramener en arrière. Je ne dis pas que ce soit la chose la plus sage, mais ça l’est sans doute d’un point de vue humain. Après tout, Emma et Scott sont destinés à vivre sur cette terre.
— Oui, oui… Je ne puis croire qu’ils soient si égarés. Ils ont l’air vraiment tout à fait normaux.
— Ils peuvent le paraître superficiellement. Ils n’ont aucune raison d’agir anormalement, non ? Et comment pouvez-vous voir s’ils… pensent autrement ?
— Je vais les appeler, dit Paradine.
— N’ayez l’air de rien, alors. Je ne voudrais pas qu’ils soient sur leurs gardes. »
Jane fit un signe en direction des jouets.
« Laissez-les là », dit Holloway.
Mais le psychologue, Emma et Scott une fois convoqués, ne tenta pas de les questionner directement. Il s’arrangea pour attirer Scott, sans en avoir l’air, dans la conversation, émettant çà et là un mot-appât. Bien plus discret qu’un test d’association de mot ; car il faut à celui-ci la coopération du sujet.
Le résultat le plus intéressant survint lorsque Holloway saisit l’abaque.
« Tu veux me montrer comment ça marche ? »
Scott hésita.
« Oui, monsieur. Comme ça. »
Il fit adroitement glisser une perle à travers le labyrinthe, selon un trajet complexe, si rapidement que nul ne put dire si oui ou non elle avait fini par disparaître. Ç’aurait pu être uniquement prestidigitation. Pourtant…
Holloway essaya. Scott l’observa, fronçant le nez.
« C’est ça ?
— Heu… Il faut qu’elle vienne là.
— Là ? pourquoi ?
— Ben, c’est la seule façon pour que ça marche. »
Mais Holloway était conditionné selon Euclide. Pas de raison apparente pour que la perle dût glisser de ce fil-ci à celui-là. Cela lui semblait purement arbitraire. Et Holloway remarqua soudain que ce n’est pas ce trajet qu’avait suivi la perle la fois précédente quand Scott manœuvrait le puzzle. Du moins pour autant qu’il pouvait en juger.
« Tu veux me montrer encore ? »
Scott le fit et le refit deux fois. Holloway clignotait derrière ses verres. Le hasard, oui… et une variable. Scott faisait suivre, à la perle un trajet différent chaque fois.
En quelque sorte, aucun des adultes ne pouvait dire si oui ou non la perle disparaissait. S’ils s’étaient attendus à la voir disparaître, leur réaction eût pu être différente.
Au bout du compte, rien ne fut résolu. Holloway, en prenant congé, semblait mal à l’aise.
« Pourrai-je revenir ?
— J’en serais ravie, lui dit Jane. Quand vous voudrez. Vous pensez encore… »
Il acquiesça :
« L’esprit des enfants ne fonctionne pas normalement. Ils sont loin d’être bêtes, mais j’ai l’impression très extraordinaire qu’ils parviennent à leurs conclusions d’une façon que nous ne comprenons pas. Comme s’ils utilisaient l’algèbre et nous la géométrie. La même conclusion, mais atteinte suivant une autre méthode.
— Et les jouets ? demanda soudain Paradine.
— Évitez qu’ils les aient. J’aimerais vous les emprunter, si je puis… »
Cette nuit-là, Paradine dormit mal. La comparaison de Holloway avait été fâcheusement choisie. Cela aboutissait à des théories troublantes. Le facteur x… Les enfants suivaient l’équivalent d’un mode de raisonnement algébrique tandis que les parents en restaient à la géométrie. Ouais… pas mal. Mais…
L’algèbre peut donner des solutions que la géométrie est impuissante à atteindre, puisque certains termes et symboles ne peuvent être exprimés géométriquement. Et si la logique x faisait apparaître des conclusions inconcevables pour l’esprit d’un adulte ?
« Zut… », murmura Paradine.
Jane s’agita à côté de lui.
« Chéri ? Tu ne peux pas dormir non plus ?
— Non. »
Il se leva et se rendit dans la chambre voisine. Emma dormait, pacifique comme un chérubin, son petit bras grassouillet encerclant Monsieur Ours. Par la porte ouverte, Paradine apercevait la tête noire de Scott immobile sur l’oreiller.
Jane vint le rejoindre. Il l’entoura de son bras.
« Ce sont de si bons enfants…, murmura-t-elle. Et ce Holloway qui dit qu’ils sont fous. Je crois que c’est nous qui sommes fous, Denny.
— Ma foi… on gâtifie un peu… »
Scott s’agita dans son sommeil. Sans s’éveiller, il lança ce qui était visiblement une question, bien que ce ne semblât point s’exprimer en langage connu. Emma poussa un petit miaulement qui changea brusquement de modulation.
Elle n’était pas sortie du sommeil. Les enfants reposaient, immobiles.
Mais Paradine pensa, avec une nausée qui lui saisit soudain le ventre, que c’était exactement comme si Scott demandait quelque chose à Emma, et comme si elle répondait.
Leur esprit avait-il changé au point que même le sommeil était différent, pour eux ?
Il écarta cette idée.
« Tu vas prendre froid. Retournons nous coucher. Tu veux un verre ?
— Je crois que oui », dit Jane, observant Emma.
Sa main se tendit aveuglément vers l’enfant ; elle se reprit.
« Viens, on va réveiller les petits. »
Ils burent ensemble un peu de cognac, mais sans rien dire. Jane pleura dans son sommeil, plus tard.
Scott n’était pas éveillé, mais sa conscience travaillait lentement, soigneusement.
… Ils prendront les jouets… Le gros homme… lestiva dangereux peut-être… mais ne verront pas la direction ghorique… n’ont pas l’évankrus-done… Intransdection… brillant et clair. Emma. Elle est plus haut-khopranik maintenant que… Je ne vois toujours pas comment… savarar lixéridist…
On comprenait encore une partie des pensées de Scott. Mais Emma avait été conditionnée beaucoup plus vite selon x.
Elle pensait, elle aussi.
Pas comme un adulte, ni comme un enfant. Pas même comme un être humain. Si ce n’est, peut-être, un humain d’un type étonnamment étranger au genus homo.
Parfois Scott lui-même avait du mal à la suivre.
Sans Holloway, la vie se fût peut-être rétablie selon une routine presque normale. Les jouets n’étaient plus là pour servir de repères actifs. Emma se plaisait toujours avec ses poupées et son tas de sable, y trouvant des délices parfaitement explicables. Scott se contentait de son base-ball et de sa boîte de chimiste. Ils faisaient tout ce que font les autres enfants et manifestaient en vérité peu de symptômes anormaux. Mais Holloway paraissait être un alarmiste.
Il fit essayer les jouets, avec des résultats plutôt idiots. Il traça des graphiques sans fin, des diagrammes, correspondit avec des mathématiciens, des ingénieurs, d’autres psychologues, et devint tranquillement dingo à tenter de trouver rime et raison à la construction des objets. La boîte elle-même, avec son énigmatique mécanisme, ne dit rien. La fusion avait liquéfié trop de ses éléments en scories. Mais les jouets…
C’est l’élément hasard qui défiait l’investigation. Cela même tombait sous le coup de la sémantique. Car Holloway était convaincu qu’il n’y avait pas là réellement hasard. Il manquait simplement le nombre voulu de facteurs connus. Nul adulte, par exemple, ne pouvait manœuvrer l’abaque. Et Holloway avait eu l’esprit de ne pas laisser la chose entre les mains des enfants.
Le cube de cristal restait aussi énigmatique. On y voyait un réseau inorganisé de couleurs, qui se mouvaient parfois. En quoi cela rappelait un kaléidoscope. Mais non influençable par le déplacement ou la rotation. Toujours le facteur incertitude.
Ou plutôt l’inconnu. Le facteur x…
Paradine et Jane, à la longue, finirent par retrouver quelque chose comme la tranquillité, et le sentiment que les enfants avaient été guéris de leur distorsion mentale, maintenant que la cause agissante n’existait plus. Certains des actes d’Emma et de Scotty leur donnaient toutes raisons de cesser de s’inquiéter.
Car les enfants adoraient la nage, la promenade, le cinéma, les jeux, les jouets fonctionnels normaux du secteur espace-temps que nous habitons. Il est vrai qu’ils ne réussissaient pas à venir à bout de certains systèmes mécaniques plutôt troublants qui mettaient en jeu certains calculs. Une petite sphère-puzzle démontable que trouva Paradine, par exemple. Mais lui-même estima ça assez difficile.
Par-ci, par-là il y avait des rechutes. L’après-midi d’un beau samedi, Scott se baladait avec son père et tous deux se reposèrent au sommet d’une colline. En bas s’étendait une vallée plutôt jolie.
« Pas mal, hein ?… » remarqua Paradine.
Scott examina gravement la scène.
« C’est tout faux, dit-il.
— Quoi ?
— Je ne sais pas.
— Qu’est-ce qu’il y a de faux là-dedans ?
Oh !… » Scott tomba dans un silence embarrassé. « Je sais pas. »
Les jouets avaient manqué aux enfants, mais pas longtemps. Emma se reprit la première, mais Scott restait rêveur et rassotté. Il tenait avec sa sœur des conversations inintelligibles et étudiait les gribouillages informes qu’elle écrivait sur le papier qu’il lui apportait. Presque comme s’il la consultait relativement à des problèmes qui le dépassaient.
Si Emma comprenait mieux, Scott avait plus d’intelligence réelle et d’habileté manuelle en même temps. Il construisit un objet avec son mécano, mais n’en fut pas satisfait. La cause apparente de cette non-satisfaction était exactement celle qui soulagea Paradine lorsqu’il aperçut le montage. Bien le genre d’objet que construira un gamin, rappelant vaguement un bateau cubiste.
Un peu trop normal pour plaire à Scott. Il posa à Emma de nouvelles questions, mais pas devant les autres. Elle réfléchit un moment, et fit de nouveaux traits avec un crayon maladroitement empoigné.
« Tu peux lire ça ? demanda Jane à son fils un matin.
— Pas exactement le lire… Je peux dire ce qu’elle veut dire. Pas tout le temps, mais presque.
— C’est de l’écriture ?
— N… non. Ça ne veut pas dire de quoi ça a l’air.
— Symbolisme », suggéra Paradine par-dessus son café. Jane le regarda, l’œil écarquillé.
« Denny… »
Il lui fit un clin d’œil et hocha la tête. Plus tard, lorsqu’ils furent seuls, il dit :
« Ne te laisse pas impressionner par Holloway. Je ne veux pas dire que les gosses correspondent dans un langage inconnu. Si Emma dessine un huit et dit que c’est une fleur, c’est là une règle arbitraire, Scott se la rappelle, et la prochaine fois qu’elle dessine – ou essaie de dessiner le même huit – voilà.
— Oui, dit Jane, incertaine. Tu as remarqué, Scott n’arrête pas de lire, ces temps-ci ?
— J’ai remarqué. Rien d’inhabituel, pourtant. Ni Kant ni Spinoza.
— Il s’abrutit, c’est tout.
— Ben, moi aussi à son âge », dit Paradine.
Et il s’en fut à ses cours du matin. Il déjeuna avec Holloway ce qui devenait une habitude quotidienne, et lui parla des tentatives littéraires d’Emma.
« J’avais raison de parler de symbolisme, Rex ? »
Le psychologue acquiesça.
« Tout à fait raison. Notre propre langage n’est plus qu’un symbolisme arbitraire. Tout au moins dans ses applications. Regardez. »
Sur la nappe, il dessina une ellipse très étroite.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Vous voulez dire qu’est-ce que ça représente ?
— Oui. Qu’est-ce que cela vous suggère ? Cela ; pourrait être une représentation grossière de quoi ?
— Des tas de choses, dit Paradine. Le bord d’un verre. Un œuf sur le plat. Un pain. Un cigare. Holloway ajouta à son dessin un petit triangle, la pointe accolée à une extrémité de l’ellipse. Il regarda Paradine.
« Un poisson, dit l’autre instantanément.
— Notre symbole familier du poisson. Sans nageoires, sans yeux, sans bouche, il est reconnaissable, parce que nous avons été conditionnés de façon à identifier cette forme particulière avec notre image mentale du poisson. La base d’un rébus. Un symbole, pour nous, signifie bien plus que ce que nous voyons effectivement sur le papier. Qu’y a-t-il dans votre esprit lorsque vous regardez ce dessin ?
— Eh bien… un poisson.
— Continuez. Que voyez-vous ?… Allez-y !…
— Écailles…, dit lentement Paradine, l’œil dans le vague. Eau. Écume. Un œil de poisson. Les nageoires. Les couleurs.
— Ainsi le symbole représente beaucoup plus que le concept poisson. Notez qu’il s’agit d’un nom, non d’un verbe. Il est plus difficile d’exprimer des actions par des symboles, vous savez. Quoi qu’il en soit, retournez le processus. Supposez que vous vouliez symboliser quelque nom correct… disons oiseau. Dessinez-le. »
Paradine dessina deux arcs liés, la concavité vers le bas.
« Le dénominateur commun, approuva Holloway. La tendance naturelle à simplifier. Surtout quand un enfant voit quelque chose pour la première fois et dispose de peu de modèles de comparaison. Il tente d’identifier la chose nouvelle à ce qui est déjà familier. Vous avez remarqué comment les enfants dessinent l’Océan ? »
Sans attendre une réponse, il poursuivit :
« Une série de pointes aiguës. Comme la ligne oscillante d’un sismographe. La première fois que j’ai vu le Pacifique, j’avais à peu près trois ans. Je me le rappelle très clairement. Ça avait l’air… incliné. Une plaine plate, inclinée. Les vagues étaient des triangles réguliers, la pointe en l’air. C’est-à-dire, je ne les voyais pas stylisées de cette façon, mais plus tard, en me les rappelant, il fallait que je trouve quelque standard familier de comparaison. Ce qui est la seule façon de former le concept d’une chose entièrement nouvelle. L’enfant moyen tente de dessiner ces triangles réguliers, mais sa coordination est faible. Il obtient un sismogramme.
— Et tout ça signifie que ?
— Un enfant voit l’Océan. Il le stylise. Il dessine une certaine représentation, symbolique, pour lui, de la mer. Les gribouillis d’Emma peuvent être, eux aussi, des symboles. Je ne veux pas dire que le monde a, pour elle, un aspect différent – plus clair, peut-être, plus contrasté, plus vif, avec un affaiblissement de la perception au-dessus de son niveau visuel. Ce que je veux dire, c’est que ses processus mentaux sont différents, qu’elle traduit ce qu’elle voit en symboles anormaux.
— Vous croyez toujours…
— Oui, je le crois. Son esprit a été conditionné de façon inhabituelle. Peut-être est-ce qu’elle décompose ce qu’elle voit en éléments simples, évidents, et y trouve une signification que nous ne pouvons comprendre. Comme l’abaque. Elle y a vu un fil conducteur bien que pour nous ce soit le hasard intégral. »
Paradine décida brusquement d’en finir avec ces déjeuners en compagnie d’Holloway. L’homme était un alarmiste. Ses théories se faisaient plus fantastiques que jamais et il saisissait tout ce qui, applicable ou non, pouvait les étayer.
Plutôt sardoniquement, il dit : « Voulez-vous dire qu’Emma communique avec Scott dans un langage inconnu ?
— Au moyen de symboles pour lesquels elle ne dispose pas de mots. Je suis certain que Scott comprend une bonne partie de ces gribouillages. Pour lui, un triangle isocèle peut représenter n’importe quel facteur ; pourtant sans doute un nom concret. Un homme qui ne sait rien de la chimie comprendrait-il ce que veut dire H2O ? Se rendrait-il compte que ce symbole peut évoquer une image de l’Océan ? »
Paradine ne répondit pas. Il préféra rapporter à Holloway la curieuse remarque de Scott que le paysage, de la colline, paraissait tout faux. Un instant après, il regretta cette impulsion, car le psychologue repartit de plus belle :
« Les processus mentaux de Scott aboutissent à un total qui n’est pas égal à celui de ce monde. Peut-être attend-il de façon inconsciente de voir le monde d’où proviennent ces jouets. »
Paradine cessa d’écouter. Assez, c’est assez. Les gosses se portaient comme des charmes et le seul facteur résiduel de trouble, c’était Holloway lui-même. Ce soir-là, pourtant, Scott manifesta un intérêt, plus tard significatif, pour les anguilles.
Il n’y a rien d’apparemment nocif dans l’histoire naturelle. Paradine expliqua les anguilles.
« Mais où est-ce qu’elles pondent ? Pondent-elles ?
— C’est encore un mystère. On ne connaît pas leurs terrains de reproduction. Peut-être la mer des Sargasses, ou les profondeurs, où la pression peut les aider à évacuer les petits.
— C’est drôle, dit Scott, profondément absorbé.
— Les saumons font plus ou moins la même chose. Ils remontent les rivières pour le frai. »
Paradine détaillait. Scott était fasciné.
« Mais c’est juste, papa. Ils sont nés dans la rivière, et quand ils savent bien nager, ils vont à la mer. Et ils reviennent pour pondre, hein ?
— Exact.
— Seulement ils ne devraient pas revenir, médita Scott. Ils enverraient juste leurs œufs…
— Il faudrait de bien longs oviductes », dit Paradine, qui plaça quelques remarques pertinentes sur l’oviparité.
Son fils ne s’en satisfit pas entièrement. « Les fleurs, dit-il, envoient leurs graines très loin.
— Elles ne les guident pas. Et bien peu trouvent un sol fertile.
— Mais les fleurs n’ont pas de cerveau. Papa, pourquoi les gens vivent-ils ici ?
— À Glendale ?
— Non… ici… tout ensemble. C’est pas tout ce qu’il y a, je parie.
— Tu veux dire les autres planètes ? » Scott hésitait.
« Ça, c’est qu’un morceau de… du tout entier. C’est comme le fleuve que remonte le saumon. Pourquoi les gens ne descendent pas vers l’Océan quand ils sont grands ? »
Paradine se rendit compte que Scott parlait au figuré. Il éprouva un froid bref. Le… l’Océan ?
Les jeunes de l’espèce ne sont pas conditionnés de façon à vivre dans le monde plus complet de leurs parents. Suffisamment développés, ils pénètrent dans ce monde. Plus tard, ils se reproduisent. ; Les œufs fécondés sont enterrés dans le sable, tout en haut du fleuve, où, à la fin, ils éclosent.
Et ils apprennent. L’instinct seul est fatalement lent. Spécialement dans le cas d’une espèce particulière, incapable de s’adapter à ce monde, de se nourrir, de boire ou de survivre à moins que quelqu’un n’ait pourvu, prévoyant, à ces besoins.
Les jeunes, nourris et soignés, survivront. Ce sont des couveuses et des robots. Ils survivront, mais ne sauront pas redescendre le fleuve, jusqu’au monde plus vaste – à l’Océan…
Aussi doit-on les instruire. Les entraîner. Les conditionner de diverses façons.
Sans douleur, subtilement, de façon discrète. Les enfants adorent les jouets qui font des choses – et si ces jouets instruisent en même temps…
À la fin de la seconde moitié du XIXe siècle, un Anglais se reposait assis sur la rive herbeuse d’un cours d’eau. Une très petite fille était étendue près de lui, regardant le ciel. Elle avait lâché un jouet curieux avec lequel elle venait de s’amuser, et murmurait une petite chanson que l’homme écoutait d’une oreille distraite.
« Qu’est-ce que c’est que ça, ma chère ? demanda-t-il enfin.
— Une chose que j’ai inventée, tonton Charles.
— Rechantez-la, voulez-vous ? »
Il tira un carnet de sa poche. La fillette obéit. « Cela veut dire quelque chose ? » Elle acquiesça.
« Oh ! oui. Comme les histoires que je vous raconte, vous savez.
— Ce sont de merveilleuses histoires, ma chère.
— Et vous les mettrez dans un livre, un jour ?
— Oui, mais je suis obligé de les changer pas mal, sinon personne ne comprendrait. Mais je crois que je ne changerai pas votre petite chanson.
— Il ne faut pas. Si vous la changez, ça ne veut plus rien dire.
— En tout cas, je ne changerai pas cette strophe, promit-il. Qu’est-ce qu’elle signifie ?
— C’est le chemin pour sortir, je crois, dit la fillette incertaine. Je ne suis pas sûre encore. Mes jouets magiques me l’ont dit.
— Je voudrais connaître cette boutique de Londres où l’on vend ces jouets merveilleux !
— C’est maman qui me les avait achetés. Elle est morte. Papa s’en moque. »
Elle mentait. Elle avait trouvé les jouets dans une boîte, un jour, en s’amusant près de la Tamise. Et certes ils étaient merveilleux.
Sa petite chanson… Tonton Charles pensait que ça ne voulait rien dire. (Ce n’est pas mon vrai-oncle, parenthésa-t-elle. Mais il est gentil.) La chanson voulait dire des tas de choses. C’était le chemin. Elle ferait ce que ça disait, et alors…
Mais elle était déjà trop âgée. Jamais elle ne trouva le chemin.
Paradine avait laissé tomber Holloway, Jane le prenant en grippe, chose assez naturelle puisqu’elle désirait par-dessus tout que l’on calmât ses craintes. Scott et Emma se comportant maintenant normalement, Jane se sentait satisfaite. C’était un peu se payer d’espoir – et Paradine n’y pouvait souscrire entièrement.
Scott continuait à soumettre des machins à l’approbation d’Emma. D’ordinaire, elle secouait la tête. Parfois elle semblait dubitative. Très rarement elle donnait son accord. Il y avait une heure de laborieux et fol griffonnage sur des bouts de papier, et Scott, après avoir étudié les notes, arrangeait et réarrangeait ses cailloux, ses éléments de machinerie, ses bouts de bougie et autres cochonneries. Chaque jour la bonne nettoyait tout ça et chaque jour Scott recommençait.
Il condescendit à donner quelques explications partielles à son père troublé qui ne voyait à ce jeu aucun sens.
« Mais pourquoi ce caillou-ci ?
— Il est dur et rond, p’pa. Il faut qu’il soit ici.
— Celui-là est dur et rond aussi.
— Oui, mais celui-là, il y a de la graisse dessus. Quand tu es déjà arrivé aussi loin, tu ne peux plus voir une chose si elle est seulement dure et ronde.
— Qu’est-ce qui vient après ? La bougie ? » Scott parut dégoûté.
« C’est vers la fin, ça. Ensuite, c’est l’anneau de fer. »
Ça ressemblait, pensa Paradine, à une piste de boy-scout dans les bois, à des repères dans un labyrinthe. Mais ici encore le facteur hasard. La logique canait – la logique familière – devant les raisons qu’avait Scott d’arranger ainsi son fatras.
Paradine sortit. En se retournant, il vit Scott tirer de sa poche un papier froissé et un crayon et se diriger vers Emma, accroupie, méditative, dans un coin.
Bon…
Jane déjeunait avec oncle Harry et, par ce brûlant après-midi de dimanche, rien à faire d’autre que lire les journaux. Paradine s’installa à l’endroit le plus frais qu’il put trouver, un Collins en main, et se perdit dans les illustrés.
Une heure plus tard, un piétinement, au premier, le tira de sa somnolence. La voix de Scott, exultante, criait :
« Ça y est, Prune ! Viens !… »
Paradine se leva d’un bond, rembruni. Comme il traversait le hall, le téléphone se mit à sonner. Jane avait dit qu’elle appellerait.
Il avait la main sur le récepteur quand Emma gloussa de délices. Paradine grimaça. Que diable se passait-il là-haut ?
Scott glapit :
« Regarde ! Par-là !… »
Paradine, mâchant à vide, les nerfs ridiculement tendus, oublia le téléphone et galopa en haut. La porte de la chambre de Scott était ouverte.
Les enfants s’évanouissaient dans l’air.
Ils s’en allaient en fragments, comme une épaisse fumée dans le vent, comme un mouvement dans un miroir torse. La main dans la main, ils allaient dans une direction que Paradine ne put comprendre, et tandis qu’il restait, les yeux perdus, sur le seuil, ils disparurent.
« Emma…, dit-il la gorge sèche. Scotty ! »
Sur le tapis gisait un réseau de marques… des cailloux, un anneau de fer… fatras. Un réseau sans logique. Une feuille de papier froissée vola vers Paradine.
« Les gosses… où êtes-vous ? Ne vous cachez pas !… Emma ! Scotty ! »
En bas, la sonnerie monotone et aiguë du téléphone s’interrompit. Paradine regarda le papier qu’il tenait.
Une page arrachée à un livre. Il y avait des notes marginales et interlinéaires, de l’écriture dénuée de sens d’Emma. Une strophe de vers était si soulignée et truffée de gribouillages qu’elle semblait presque illisible, mais Paradine connaissait bien Alice et la Traversée du miroir. Sa mémoire lui fournit les mots…
Lfut bouyeure et les filuants toves
Gyrèrent et bilbèrent dans la loirbe…
Tout smouales étaient les borogoves
Et les dcheux verssins hurliffloumèrent…
Stupide, il se dit : Humpty Dumpty l’a expliqué. Une loirbe, c’est la zone d’herbe autour d’un cadran solaire. Un cadran solaire. Le temps… ça avait quelque chose à voir avec le temps. Il y a longtemps, Scotty m’a demandé qu’est-ce que c’est qu’une loirbe. Symbolisme.
« Lfut bouyeure… »
Une formule mathématique parfaite, donnant toutes les conditions requises sous forme de symboles que les enfants avaient fini par comprendre. Les toves devaient être filuants – la graisse – et placés selon un certain ordonnancement, de façon à gyrer et à bilber…
Démence !
Mais non… ce n’avait été démence ni pour Scotty ni pour Emma. Ils pensaient autrement. Ils raisonnaient selon la logique X. Ces notes faites par Emma sur la page… elle avait traduit les mots de Lewis Carroll en un langage que Scott et elle-même comprenaient.
Le facteur hasard signifiait quelque chose pour les enfants. Ils avaient rempli les conditions de l’équation temps-étendue…
Et les dcheux verssins hurliffloumèrent.
Paradine, dans sa gorge, entendit un bruit bizarre. Il regarda l’étalage affolant sur le tapis. S’il pouvait le suivre, comme les gosses… mais non. Le trajet n’avait pas de sens. Le facteur hasard le terrassait. Il était conditionné selon Euclide. Et, même en devenant fou, il ne pourrait pas. Ce serait la mauvaise espèce de folie.
Maintenant, son esprit cessait de penser. Mais, dans un instant, la période d’horreur incrédule ferait place à…
Paradine froissa la feuille dans ses doigts.
« Emma !… Scotty… », dit-il d’une voix morte, comme s’il ne pouvait attendre de réponse.
Le soleil se glissait par les fenêtres ouvertes et brillait sur la fourrure dorée de Monsieur Ours. En bas, le téléphone se remit à sonner.
Traduit par BORIS VIAN.
All mimsy were the borogoves.
Publié avec l’autorisation de Intercontinental Library Âgency, Londres
© Ursula Vian, pour la traduction