LA FEMME FATALE
Karl Edward WAGNER

— Elle était plus jolie que Betty Page, observa Morrie Steinman. D’ailleurs, on l’appelait toujours Joli Page.

Steinman rit machinalement à cette plaisanterie éculée, puis s’étrangla à moitié en buvant sa bière. Il toussa et recracha de la mousse qui coula sur sa barbiche blanche. Chelsea Gayle le tapa avec vigueur dans le dos.

— Merci, miss. Ce sont ces maudites clopes.

Steinman s’épongea le visage avec une serviette en papier en faisant cligner ses yeux chassieux. Il avala une nouvelle gorgée de bière et poursuivit :

— Bien sûr, ce surnom la rendait folle. Elle avait horreur d’être comparée aux autres modèles même si on lui disait qu’elle était dix fois mieux. Kristi vous faisait alors sa célèbre moue et vous déclarait d’un ton à geler le scotch dans votre gorge qu’il n’y en avait aucune comme elle.

— Ce qui était vrai, approuva Chelsea. Et vous avez travaillé combien de temps avec elle ?

— Voyons voir…

Steinman termina sa bière, reposa le verre vide en poussant un gros soupir. Chelsea fit signe à la serveuse, mais déjà celle-ci remplissait le verre. Elle en conclut que Steinman était un habitué. C’était un après-midi d’automne et ce bar décrépit de Soho était sur le déclin. Peut-être qu’une nouvelle gérance le remettrait à la mode, à moins qu’il ne soit rasé avec le restant du bloc ?

— Je travaillais surtout en free-lance, expliqua Steinman. Parfois pour des magazines, parfois pour les circuits de photos de pin-up vendues par correspondance, mais aussi pour les clubs privés de photos où l’on pouvait ramasser beaucoup plus de blé. Dans les années 50, c’était évidemment bien moins qu’aujourd’hui pour la télé.

Steinman sirota sa nouvelle bière tout en observant la serveuse qui s’éloignait de leur box.

— Merci, miss… J’ai fait quelques dépliants de Kristi en pin-up pour Harmony Publishing en 52 ou 53, le genre de clichés pour magazines masculins comme Winlc, Eyeful et Titter. Aujourd’hui, ça paraîtrait tocard et puritain, mais en ce temps-là…

Le photographe bedonnant roula des yeux et fit claquer ses lèvres. Chelsea trouva qu’il ressemblait à Lou Costello sur le retour.

— Après cela, j’ai fait ses premières photos de couverture pour des magazines comme Gaze, Satan et Modem Sunbathing. Vers le milieu des années 50, je crois. Bien sûr, elle bossait aussi beaucoup pour les revues destinées aux sadomaso et aux fétichistes, comme Betty Page. J’ai même entendu dire qu’elles avaient posé ensemble plusieurs fois, mais si c’est vrai, je ne connais personne qui ait vu ces séries.

— Est-ce que Kristi Lane a posé pour Irving Klaw ?

— Pas souvent, si j’ai bonne mémoire. Je me souviens de les avoir présentés l’un à l’autre en 1954, ou 53, peut-être ? Je crois qu’ils ont fait quelques séances : talons aiguilles et lingerie noire, photos de pin-up. Mais pas de trucs pour sadomaso.

— Pourquoi ?

— On racontait que Kristi Lane était un peu trop violente pour Klaw qui était sacrément collet monté. On racontait aussi que Kristi s’acharnait parfois un peu trop brutalement sur le modèle lorsqu’elle tenait le rôle dominateur. Certaines filles refusaient de poser avec elle, à moins que ce ne soit elle la soumise.

— Pour qui travaillait-elle surtout à cette époque ?

— Pour les clubs privés, principalement. Et pour les agences de vente par correspondance qui changeaient tous les deux, trois mois de boîte restante. Vous savez, ces agences qui passent des pubs en dernière page des revues masculines. Ce pauvre Irving a fini dans la misère sans avoir jamais montré un nichon sur ses clichés.

Tandis que Steinman vidait sa bière, Chelsea ouvrit son attaché-case et en retira plusieurs enveloppes en papier bulle. Elle les tendit au photographe.

— Et ces séries, savez-vous d’où elles viennent ?

Chaque enveloppe contenait une douzaine de clichés noir et blanc de format carte postale.

— C’est Kristi Lane, pas de doute.

La première série était des clichés de pin-up. Le bikini blanc était très osé pour l’époque et les formes sculpturales de Kristi Lane menaçaient de jaillir du maillot de bain. Ses cheveux blonds étaient coupés à la garçonne, l’estampille de Kristi, et elle faisait sa célèbre moue (que Bardot avait soigneusement imitée) ; le regard de ses grands yeux bleus était celui d’un ange déchu.

Dans la seconde série, Kristi était vêtue comme une soubrette française. Elle époussetait des objets, penchée en avant, et sa jupette révélait des slips froufroutants et très échancrés.

— Celles-là, c’est moi qui les ai prises, annonça Steinman d’un air gourmand. En 54 environ. Elle prétendait avoir vingt ans. Beauty Parade les a publiées, je crois.

Dans la troisième série, Kristi était ligotée à une chaise. Elle portait des talons aiguilles, des bas noirs et un porte-jarretelles en dentelle. Son slip et son soutien-gorge étaient en satin noir. Elle était vêtue de la même façon dans la série suivante, mais cette fois, elle était ligotée, allongée sur un tapis. Ensuite, sur un lit, les jambes grandes écartées.

— Tous ces clichés ont été expédiés en un après-midi, estima Steinman. On change un peu la tenue, on laisse la fille se détendre entre deux séances et on obtient une centaine de poses publiables.

Enfin, Kristi s’affichait en corset noir avec des cuissardes en cuir. Sa domestique était attifée de l’inévitable uniforme rikiki. Juchée sur des hauts talons, elle avait du mal à lacer les cuissardes de Kristi. Sur les autres clichés, la soubrette était bâillonnée et ligotée, le visage plaqué contre une table par Kristi, qui ensuite pointait une brosse à cheveux vers la croupe recouverte de dentelles de la jeune femme.

— Cela pourrait être de Klaw, observa Steinman, mais pas celles-là. Les numéros en bas des clichés ne correspondent pas à son système de numérotation. À cette époque, il y avait toute une flopée de types qui faisaient ce genre de photos. Ce n’était pas ma tasse de thé, vous savez, mais un bifton, c’est un bifton, hier comme aujourd’hui.

Chelsea sortit un autre dossier.

— Et celles-ci ?

Steinman fit voler toute une série de clichés noir et blanc et en couleurs sur la majorité desquels Kristi était totalement nue. C’était une vraie blonde.

— Un stock privé. Impossible de publier ça à l’époque. Même les magazines pour nudistes devaient utiliser un peu de camouflage.

— Et en voici quelques autres.

Kristi arborait des bottes de cavalier, un brassard nazi, une casquette de SS et rien d’autre. L’autre fille était suspendue par les poignets au-dessus du sol et n’avait qu’un cache-sexe. Kristi maniait son fouet avec un zèle jubilatoire ; le visage contorsionné de la victime suggérait une vive souffrance contenue et le sang qui striait son corps était d’un réalisme trop criant.

— Non, je n’ai jamais fait ce genre de clichés, déclara Steinman d’un air offusqué en rendant le dossier.

— Mais qui alors ?

— Oh ! beaucoup de types. Dont beaucoup d’amateurs. Cela ne se vendait que sous le manteau. Mais bon sang, je suis surpris qu’une fille comme vous s’intéresse à ce genre de saloperies, miss… euh…

Le photographe avait oublié le nom de Chelsea depuis son coup de fil datant de la veille.

— Miss Gayle. Chelsea Gayle.

— Miss Gayle. Moi, je croyais qu’aujourd’hui toutes les filles étaient féministes, que vous jetiez toutes vos soutiens-gorge au feu pour vous habiller comme les hommes. Vous êtes sans doute une exception.

Le regard de Steinman se fit soudain professionnel, et quelque part, dans son cerveau gorgé de bière, il réglait encore une fois son appareil Speed Graphie de 4 x 5.

Chelsea trempa les lèvres dans son Cuba Libre et s’efforça de masquer son trouble. Après tout, elle portait son imposant costume avec veste à très larges épaulettes, un chemisier en soie modestement fermé par une petite cravate et son pantalon gris anthracite comme ses mocassins à talons plats étaient dans la note. Malgré ses allures de femme moderne, elle était absolument certaine que son corps n’aurait pas déparé dans Cosmopolitan. Son visage rendait bien en gros plan, ses cheveux blonds étaient coiffés avec style et elle portait des lunettes plus pour être à la mode que par nécessité. Que ce vieux baveux la reluque donc !

— C’est pour mon article sur les célèbres pin-up d’hier, expliqua-t-elle en répétant le mensonge qu’elle avait déjà avancé la veille au téléphone. Une sorte de regard nostalgique dans le passé, alors que nous voilà à l’aube des années 90. Les femmes auxquelles rêvaient les hommes en ces années-là et ce qu’elles sont devenues.

— Là, je ne peux pas vous aider pour Kristi Lane. (Steinman appela la serveuse en agitant la main.) Et je ne connais personne qui le pourrait.

— Quand avez-vous travaillé avec elle pour la dernière fois ?

— Difficile à dire. Elle a été omniprésente pendant ces quelques années, puis est sortie de mes circuits. Selon moi, j’ai dû la photographier pour la dernière fois vers 1958. Une couverture pour l’un de ces magazines qui copiaient Play boy, cela, j’en suis certain, mais j’ai oublié le titre. Après, je l’ai perdue de vue.

— Et quand l’avez-vous rencontrée pour la dernière fois ?

— En 1960, je crois. Juste avant qu’elle ne disparaisse totalement de la circulation. Un jour, un type m’a raconté qu’il était tombé sur elle à une party de hippies au Village, à la fin des années 60 ; mais il était trop défoncé pouf reconnaître ce qu’il voyait.

— Une idée ?

— Rien que vous ne sachiez déjà. Certains prétendent qu’elle s’est convertie à la religion et qu’elle est entrée dans un couvent. D’autres qu’elle est tombées enceinte. Peut-être a-t-elle épousé un zigoto quelconque de Chillico et s’est casée, allez savoir ? On raconte même qu’elle a couché avec JFK et que la CIA la filait, comme Marilyn Monroe.

— Mais d’après vous, que lui est-il arrivé ?

Steinman se rinça le gosier.

— Peut-être menait-elle une vie trop déréglée ?

— Trop déréglée ?

— Mais vous savez bien ce que je veux dire. Elle s’est trop mouillée, peut-être. Fallait qu’elle disparaisse. Ou quelqu’un a fait en sorte qu’elle disparaisse.

Chelsea fronça les sourcils et fouilla dans son attaché-case.

— Celle-là est sacrément déréglée.

C’était un magazine annonçant en majuscules LES EXIGENCES DE SA MAJESTÉ SATANIQUE avec en dessous : Vente autorisée aux adultes uniquement. La femme nue en couverture arborait une sorte de harnais autour des hanches, prolongé d’une queue rouge qui pointait dans le dos et d’un monstrueux zob en caoutchouc devant. Elle avait le visage à la garçonne de Kristi Lane.

Steinman ouvrit le magazine sur le dépliant du milieu. Une victime était ligotée sur un autel sacrificatoire. Kristi Lane chevauchait son corps écartelé, l’enfilant rageusement avec son faux zob.

Steinman referma le magazine d’un coup sec et le repoussa vers Chelsea.

— Ce n’est pas mon dada, baby. Je n’ai jamais fait de porno.

Chelsea rangea le magazine.

— C’était Kristi Lane ?

— Peut-être. En tout cas, on le dirait.

— Mais cet exemplaire date de 1988. Kristi Lane aurait dû avoir l’air plus âgée. Elle avait plus de cinquante ans en 88.

— On ne peut pas se fier à ce genre de canards. Peut-être que c’est une reproduction de clichés datant de plusieurs années ? On ne se soucie guère de copyright pour ce genre de saletés.

— Il est marqué que l’éditeur est Nightseed X-Press, mais leur boîte postale est à présent celle d’une association New Âge. Ils n’ont guère été coopérants.

— Toujours la même façon de se tailler en douce.

— Qui photographiait ce genre de trucs en ce temps-là ? On dirait que ça sort droit de la 42e.

— Dans ce cas, c’est un sosie de Kristi. J’ai bien vu Elvis chanter dans un bar, pas plus tard qu’hier. Seulement, c’était un Juif.

Steinman souleva encore une fois son verre vide et le regarda d’un air furieux.

— Écoutez, tout le porno est entre les mains de la pègre, maintenant. Ne posez pas de questions. Oubliez tout ça. Mais… si les vieilles photos vous intéressent vraiment, toutes les pin-up de l’époque, mon travail est classé. Pas de porno. Vous voulez venir chez moi pour jeter un coup d’œil ?

— C’est ça, et vous allez me montrer vos estampes japonaises.

— Non, je ne blague pas. Je pourrais être votre grand-père.

Chelsea eut un sourire sec et referma son attaché-case.

— Écoutez-moi. Voici ma carte professionnelle. Regardez ce que vous avez au sujet de Kristi, puis passez-moi un coup de fil à mon bureau. Si cela se trouve, je viendrai vous voir et retirerai pour vous mes lunettes.

Elle ramassa toutes ses affaires ainsi que l’addition. Et comme ce photographe ressemblait à un gnome lubrique, elle planta un baiser sur le sommet de son crâne chauve.

— Hé ! miss Gayle ! cria-t-il alors qu’elle s’éloignait. Je vais me rencarder. Et crois-moi, poupée, je te rappellerai.

Chelsea fit passer les messages enregistrés sur son répondeur, n’entendit rien d’intéressant et décida de prendre un long bain. Ensuite, elle mit un ample T-shirt, un bermuda en coton, et elle glissa dans le micro-ondes le premier plat de cuisine allégée qu’elle trouva dans le congélateur. Une barquette de glace la fit craquer et elle alla se blottir avec son chat sur le canapé pour faire le point de sa journée.

Le vieux vicelard qui vendait des livres et des magazines en solde près de Times Square lui avait donné le nom de Morrie Steinman après qu’elle lui eut acheté toute une fournée de photos et de revues où se trouvait Kristi Lane. Hormis le fait que sa collection augmentait, elle n’avait rien appris de nouveau, mais elle avait trouvé excitant cette discussion avec quelqu’un qui avait réellement photographié cette femme au début de sa carrière.

Chelsea donna à son chat la fin de la glace et glissa son gros livre consacré à Kristi Lane sur ses genoux. Il avait été récemment publié par les éditions Academy et elle l’avait acheté dans une boutique de Kensington, certaine qu’il n’en existait pas d’édition américaine. Il avait pour titre : Kristi Lane, la femme à laquelle rêvent tous les hommes, mais Chelsea avait commencé à rêver de cette femme bien des années auparavant.

Elle tourna les pages en étudiant toutes les photos. Kristi Lane en tenue d’effeuilleuse, Kristi Lane en talons aiguilles, bas à couture, soutien-gorge pointu, slip en dentelle, large porte-jarretelles et tous les sous-vêtements sophistiqués des années 50. Kristi Lane avec tout l’attirail pour fétichistes : bottes, corsets, gants de cuir, robe en latex et fouets à lanières tressées. Kristi attachée à des chaises, fouettée, allongée sur des tables, écartelée sur des cadres en bois, enchaînée et bâillonnée, enserrée dans des corselets de cuir et des fourreaux. Kristi ligotant d’autres femmes en des positions de soumission totale, les bâillonnant à l’aide d’écharpes, de sparadrap ou autres invraisemblables objets, les frappant avec des brosses à cheveux, des lanières de cuir et tout le tremblement.

Chelsea détenait déjà un grand nombre de ces clichés. Bien qu’elle les connût dans le moindre détail, elle continua à feuilleter le livre dans l’espoir d’y trouver peut-être un indice.

Bien sûr, elle n’apprit rien : Kristi Lane… Véritable identité inconnue. Lieu et date de naissance inconnus. Soi-disant originaire de l’Ohio. Âgée d’environ seize ans lorsqu’elle se lance dans la carrière de mannequin à New York. Très recherchée pour les posters de pin-up et les photos sadomaso durant les années 50. Disparue aux alentours de 62. Fin du texte. Il ne restait plus qu’à regarder les photos.

Chelsea repoussa le livre et posa son chat sur la place chaude du canapé, là où elle s’était assise. Il était temps de dormir.

Son rêve ne la surprit pas.

Elle portait l’un de ses soutiens-gorge coniques qui faisaient pointer ses seins comme des Dagmars sur les ailerons d’une Cadillac. Rapidement, elle étouffa dans le corset blanc à baleines qui lui étranglait la taille ainsi que dans le porte-jarretelles qui broyait ses hanches et retenait ses bas à couture. Elle trottinait sur des talons de dix centimètres, tandis que sa maîtresse la tançait pour quelque délit imaginaire. Cette dernière avait l’air très sévère dans sa guêpière noire, avec ses bottes à hauts talons, et dans un instant, elle allait punir sa servante maladroite.

Un miroir couvrant tout un mur permettait à Kristi Lane de se regarder tandis qu’on l’attachait à une table basse. Ses chevilles étaient ligotées aux deux pieds de la table, ses poignets aux deux autres, l’obligeant ainsi à supporter tout son propre poids sur ses jambes et ses bras pliés. Réduite à l’impuissance, Kristi gigotait sous l’effet de la douleur. Elle roulait des yeux apeurés et de sourds gémissements s’échappaient du bâillon en cuir, plaqué sur sa bouche. Sa maîtresse lui écarta grandes les cuisses et Kristi rougit lorsque la vue de son sexe mouillé la fit sourire. Plus elle se débattait, plus son con devenait chaud et humide…

Les pulsations de son orgasme éveillèrent Chelsea. Peu après, elle décida de rechercher la série correspondant à ce rêve et d’y inscrire une note. Elle avait déjà inscrit des centaines de notes identiques.

 

— Votre grand-père a téléphoné pendant que vous déjeuniez, annonça la secrétaire de Chelsea.

— Pardon ? (Chelsea lut la fiche.) Ah ! ça doit être Morrie.

— Il a précisé qu’il avait quelques nouvelles gravures à vous montrer, ajouta la secrétaire. Votre grand-père a gardé un esprit vraiment jeune.

— C’est un sacré vieux larron. Je vais voir ce qu’il veut.

Chelsea rappela de son bureau. Le répondeur de Morrie expliqua que M. Steinman travaillait dans sa chambre noire et que l’on pouvait laisser un message et un numéro de téléphone après la tonalité. Mais quand Chelsea se mit à parler, Steinman décrocha.

— Salut, poupée ! J’ai quelque chose pour toi.

— Mais encore ?

— Nightseed X-Press. La boîte qui a fait la série porno que tu m’as montrée. La plupart des filles ne sont pas des mannequins. Rien que des putes faisant une passe devant une caméra. J’ai un ami qui s’est rencardé. Discrètement. Et j’ai déniché une fille qui prétend avoir bossé pour Nightseed il y a un an. Elle m’a refilé leur adresse.

— A-t-elle parlé de Kristi Lane ?

— C’est une minette de dix-huit balais. Elle est incapable de distinguer Kristi Lane de Harpo Marx. Pas de numéro de téléphone, mais un loft près de chez moi. Tu veux que j’aille y faire un tour ?

— Non, je peux y aller moi-même.

— Je ne crois pas. Ce n’est pas un boulot pour une dame. Et si tu passais chez moi vers 17 heures ? Je te ferai un rapport détaillé. J’ai aussi quelques photos que tu seras contente de voir.

— D’accord. Je viens après mon travail.

Chelsea raccrocha et ouvrit son attaché-case.

Oui, sa bombe de gaz lacrymogène était bien là.

 

Le studio de Steinman se trouvait au premier sans ascenseur, juste au-dessus d’un magasin de fournitures pour les arts, à quelques blocs du bar où ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Le stencil sur le verre dépoli annonçait Morris Steinman Photography et Chelsea se demanda quel genre de clientèle il attirait.

La porte n’était pas verrouillée. Le bureau de réception était sans doute demeuré vacant depuis le jour où Kennedy s’était installé à la Maison-Blanche. Il n’était pas loin de 18 heures. Chelsea frappa à la porte et entra. Le local était étonnamment propre et en ordre, bien qu’un peu décrépit. Et il n’y avait qu’une canette de bière dans la corbeille à papiers. Les cabinets à tiroirs venaient d’être époussetés.

Chelsea pénétra dans le studio proprement dit, jouxtant la première pièce. Elle sentit une odeur de café et aperçut un canapé-lit vert, un réfrigérateur, un réchaud à gaz ainsi qu’un percolateur électrique qui fumait doucement. C’était une vaste pièce quasiment vide avec toutes sortes de toiles de fond, de trépieds et de projecteurs. Au fond, la chambre noire avec un voyant allumé au-dessus du panneau fixé sur la porte annonçait « Entrée interdite ». Le voyant s’éteignit.

— Morrie ?

Chelsea s’avança vers la chambre noire.

— C’est moi. Chelsea Gayle.

La porte de la chambre noire s’ouvrit lentement. Morrie s’avança d’un pas feutré dans le studio. Il tenait un cliché encore humide, mais il ne regardait ni ce cliché ni Chelsea. Il avait les yeux fixes, perdus dans le vague, et son visage ressemblait à un masque en papier mâché. Il passa à côté de Chelsea, tel un somnambule, et gagna le canapé-lit. On eût dit une marionnette dont les fils se cassent l’un après l’autre. Et lorsqu’il s’effondra sur le canapé-lit, un seul fil tenait encore.

Chelsea retira le cliché d’entre ses doigts raides, du sang s’égouttait de la manchette effilochée de sa chemise, salissant la photo. Malgré ces taches, elle reconnut Kristi Lane posant en sweat et jupe. Celle-ci était remontée sur la cuisse et dévoilait un petit bout de son porte-jarretelles. Elle était assise, jambes croisées, sur un canapé-lit vert. La pose était bonne.

— Morrie fait toujours du bon boulot, déclara une femme en sortant de la chambre noire. J’ai estimé que je lui devais une dernière photo.

Kristi Lane referma son couteau à cran d’arrêt et fit la moue. On aurait dit une Lolita d’un film de série B des années 50. Son visage et son corps n’avaient pas pris une ride. Elle était toujours la vedette de 1954 sans le moindre cheveu gris.

Même son style à la garçonne est de nouveau à la mode, se dit Chelsea.

— Pourquoi l’avoir tué ?

Kristi s’avança d’un pas languide vers Chelsea.

— Rares sont ceux de la vieille époque qui pouvaient me reconnaître. Et maintenant en voilà un de moins. Tu n’aurais pas dû l’inciter à me rechercher.

— Mais il existe des milliers de photos de toi. Tu es un véritable culte.

— Mon chou, si tu croises Marilyn Monroe en train de faire du jogging dans Central Park, tu en déduiras que ce n’est qu’une imitation réussie.

Comme Kristi continuait d’avancer vers elle, Chelsea prit sa bombe dans son attaché-case. La main de Kristi se referma comme un étau sur son poignet avant qu’elle n’ait eu le temps d’utiliser sa bombe. Celle-ci tomba sur le sol alors que Kristi entraînait Chelsea à travers le studio avec une force inouïe. Cette dernière alla s’écraser contre le mur opposé et glissa sur ses genoux.

Kristi la saisit à la gorge et le couteau cliqueta.

— Mon chou, si tu veux, on peut se battre comme des chattes en furie.

Chelsea bondit sur ses pieds, attrapa Kristi par les aisselles et l’envoya dinguer sur une toile de fond. Celle-ci perdit son cran d’arrêt tout en s’empêtrant dans le rouleau en papier.

Puis se libérant, Kristi balança avec violence un projo droit vers le visage de Chelsea qui bloqua l’objet avec son avant-bras. Repoussant l’appareil, elle plongea en avant comme Kristi reculait en chancelant. Chelsea sauta sur elle et toutes deux allèrent valser dans une autre toile de fond qui se déchira.

Mais Kristi cessa soudain de se battre. Elle regarda avec des yeux émerveillés la femme qui la plaquait au sol.

— Qui es-tu ?

— Je suis ta fille, répondit Chelsea, le souffle court. Maintenant, dis-moi ce que je suis !

Kristi éclata de rire et repoussa Chelsea.

— Telle mère, telle fille… Tu es un succube.

— Un succube ! ! !

— Est-ce l’heure de consulter le dictionnaire ? Un démon femelle, une tentatrice qui hante les rêves des hommes concupiscents et leur retire jeunesse et vigueur. Tu as sûrement d’ores et déjà commencé à te poser des questions sur toi-même.

— J’ai découvert que tu étais ma mère grâce aux archives des agences. J’ai cru que si je parvenais à te retrouver, tu pourrais m’expliquer certaines choses : entre autres, pourquoi je suis d’une force exceptionnelle, pourquoi j’ai toujours l’air d’avoir vingt ans et pourquoi je rêve sans cesse que je suis toi ?

— Oui, il est grand temps que nous ayons notre petite discussion entre mère et fille, dit Kristi en aidant Chelsea à se relever. Allons à la maison.

 

— Chelsea Gayle, murmura Kristi. C’est moi qui ai choisi ce prénom. Chelsea.

— Pourquoi m’as-tu abandonné ?

— Il n’y avait pas de place pour un bébé dans ma vie. À l’orphelinat, ils avaient l’habitude de ce genre de problème. De toute façon, ils ne risquaient pas de découvrir mes véritables motivations. Vois-tu, la majorité de nos descendants ne survit pas à la petite enfance. Mais toi, tu t’es nourrie de mon énergie pendant toutes ces années, et… tu t’es fort bien épanouie.

Chelsea retira son corsage en lambeaux et passa un kimono. Elle ne parvenait pas à déterminer si le regard de sa mère exprimait de la tendresse ou du désir.

— Qui est mon père ?

— Tous les hommes. Les milliers qui m’ont baisé au cours de leurs rêves lubriques, qui ont éjaculé sur mes photos. Leur sperme est notre force. Et parfois la somme de l’énergie de leur désir est assez intense pour donner naissance à un enfant. Cela se produit rarement. Mais peut-être qu’un jour, toi aussi, tu porteras l’une de nous, qui sait ?

— Je travaille dans la publicité.

— Tu vends de faux rêves. Déjà tu deviens l’une de nous.

Kristi retira le kimono de Chelsea et défit son soutien-gorge. Celle-ci n’opposa aucune résistance.

— Tu ne devrais pas dissimuler ta beauté, conseilla Kristi. Il nous faut nous nourrir de leurs désirs secrets. Toutes les deux. À présent, il est temps que tu perdes tes mauvaises habitudes. Je vais te trouver quelque chose de mieux à porter.

Lorsque Kristi revint, Chelsea était nue. Sa mère s’était habillée autrement : bottes à talons aiguilles et bikini en cuir clouté, plus tout un attirail en cuir sur les bras.

— Je vais t’initier. Aujourd’hui, il leur faut des stimulations plus fortes que lorsque j’ai commencé. J’ai presque attendu trop longtemps. Pour eux, je ne suis plus qu’un objet de nostalgie et non plus celui de leurs fantasmes sexuels. Mon retour sera aussi ton apparition.

Kristi conduisit sa fille sur une petite estrade. Tous les projos s’allumèrent et Chelsea sentit des appareils photo et des présences dans l’obscurité qui l’environnait, mais elle ne distinguait rien au-delà des projos.

— À présent, chérie, on y va. (Kristi déposa tout son attirail de soumise et saisit une cravache.) Aujourd’hui, c’est moi la maîtresse et tu dois m’obéir au doigt et à l’œil. Le promets-tu ?

— Oui, maîtresse. Je le promets.

— Après tout, souffla la mère, tu as toujours su que tu désirais cela. (Puis sur un ton impérieux :) Maintenant, enfile ça.

Docilement, Chelsea passa le corset de cuir et les bottes à talons aiguilles, puis se laissa ligoter les bras dans le dos à l’aide d’un seul gant de cuir. Il lui était désormais inutile de se défendre. Kristi enfonça dans sa bouche un bâillon en forme de phallus, puis sortit une ceinture de chasteté en cuir. Suffoquant, Chelsea gémit lorsque deux phallus en caoutchouc pénétrèrent en même temps dans son rectum et son vagin et la déchirèrent alors qu’ils vinrent se frotter l’un contre l’autre à travers la mince paroi qui séparait les glands.

Penchée en avant, sa mère couvrit son visage de baisers tout en bouclant la ceinture de chasteté.

— Chelsea, tu seras comme moi… belle et jeune pour l’éternité.

Kristi aida sa fille à s’allonger sur un long fourneau en cuir. Comme Chelsea gigotait sur le vent re, Kristi entreprit de lacer les deux bords de la manche en cuir, enfermant étroitement sa fille dans une espèce de tube des chevilles jusqu’au cou.

Kristi embrassa encore le visage de sa fille tout en relevant le capuchon sur sa tête et le nouant dans la nuque.

— Leur désir est notre force. Je t’aiderai.

Réduite à l’impuissance, Chelsea demeurai allongée sur le sol, aveuglé et bâillonné, à peine capable de remuer ne serait-ce que les doigts. Elle le sentit qu’on attachait ses chevilles. Puis lentement elle fut soulevée jusqu’à ce qu’elle soit suspendue au-dessus de l’estrade.

Ainsi pendue par les pieds, la tête en bas, prise au piège dans son fourreau en cuir, Chelsea sentit les objectifs avides des appareils photo. Elle se tortilla désespérément, envahie peu à peu par la chaleur qu’irradiaient les trois pénis en caoutchouc dur, enfoncés au fond de sa bouche, de son con et de son cul. Mais elle ne se sentait nullement violée. Tout au contraire, la force qu’elle retirait d’une proie invisible l’envahissait.

Pendue par les chevilles et comblée, Chelsea Gayle attendit d’être libérée de son cocon, tout en se demandant quelle créature elle était devenue.