CHER JOURNAL
Elsa Rutherford

3 août

Cet après-midi, lors de ma visite au Dr Fillmore, nous avons prié pour le Dauphin et l’avenir de la France. Le Dr Fillmore comprend que mon devoir est de suivre les visions que Dieu m’envoie. J’ai récité dix « Je Vous Salue Marie » et le Dr Fillmore s’est contenté de m’écouter. Il n’est pas catholique, mais je puis affirmer qu’il a une vie spirituelle intense.

À présent, je me déplace seul. On me fait confiance. Je suis certain que c’est parce que le Dr Fillmore leur a dit que j’étais digne de confiance.

Une fois que l’infirmière Samuels a déverrouillé la porte derrière sa cabine et m’a accompagné jusqu’à l’ascenseur, je descends toute seul au rez-de-chaussée. L’ascenseur craque et grince. C’est un vieux bâtiment, mais cela ne me dérange pas. Le bureau du Dr Fillmore se trouve au bout du vestibule, à droite de l’ascenseur.

Quand je suis entré dans son bureau cet après-midi, il souriait et a dit :

— Bon après-midi. Je suis le Dr Fillmore. Et toi, qui es-tu ?

Depuis un certain temps, nous nous rencontrons plus souvent, lui et moi, mais il semble penser qu’il est plus convenable que nous nous présentions à chacune de nos rencontres. Il est très courtois et correct, sauf lorsqu’il aborde le sujet de mes parents. Je préférerais ne pas parler du tout de mes parents. Puissent-ils reposer dans la paix éternelle !

Lorsque je vais rendre visite au Dr Fillmore, jamais je ne m’arrête ni ne flâne en chemin. Je ne comprends pas les gens qui gaspillent leur temps. À croire qu’ils n’ont aucun but dans la vie ni aucun sens de leur propre valeur. Malheureusement, un trop grand nombre d’invités, ici, n’ont rien de mieux à faire que d’errer tout le jour, les yeux perdus dans le vague. Quand je sais où je vais, ce qui est toujours le cas, je file tout droit. Ainsi lorsque je me rends chez le Dr Fillmore, je ne m’arrête même pas pour parler avec le portier qui monte la garde près de la porte d’entrée. Je lui lance un salut poli de la tête et poursuis mon affaire.

Bien sûr, je m’arrête parfois près de la fontaine qui se trouve dans le vestibule. Il faut bien étancher sa soif. Et je suis connu pour prendre une seconde ou deux afin d’admirer les grandes fougères en pots. Elles sont toujours vertes et jolies. Quelqu’un ici doit savoir exactement comment les traiter. Ici, on se donne un mal fou pour prendre soin des choses.

De temps à autre, je m’autorise un regard à l’extincteur d’incendie, situé juste à l’extérieur du bureau du Dr Fillmore. Ma foi, extincteur n’est peut-être pas le terme exact. C’est un vieil appareil très intéressant, sous vitrine, prolongé d’un tuyau suspendu au râtelier. Le bout du tuyau est en cuivre et il brille. Dans cette cage de verre, il y a aussi une hache assez petite avec un manche court. J’aime regarder mon reflet sur cette surface vitrée. C’est presque aussi bien que d’avoir un miroir.

Je ne sais pas si j’aime mes cheveux aujourd’hui. Châtains et coupés ras. Je trouve que j’ai l’air d’un garçon. Je me demande si le Dr Fillmore le pense aussi. Non, je suis sûr qu’il ne voit pas les gens sous l’angle de leur sexe, mais comme des créatures de Dieu qui doivent tendre tous leurs efforts vers l’accomplissement de Sa Volonté Bénie. J’aime bien le Dr Fillmore. Je m’appelle Joan.

 

9 août

Mes cheveux sont splendides aujourd’hui. Longs et bouffants autour de mes épaules. Et je raffole de leur teinte, un magnifique blond platine. Très sexy. Je me suis lancé un regard dans la vitrine alors que j’allais rendre visite au Dr Fillmore. Je sais que je suis beau. Dieu, que j’aime mes gros nichons, qui pointent en avant ! Fillmore ne pouvait en détacher son regard. Je l’ai fixé droit dans les yeux d’un air de dire : je sais ce que tu penses, mon saligaud ! Il a vite baissé la tête et tripoté quelques papiers sur son bureau d’un air détaché. Le sot ! Je crois que je suis trop pour lui. Je crois qu’il ne sait pas comment me prendre, mais cela ne me dérangerait pas de lui donner une ou deux leçons. Il n’est pas mal, ce rustre, tout compte fait.

Seulement je suis écœuré et fatigué de l’entendre me dire : « Parle-moi de ta mère. Parle-moi de ton père. Parle-moi de ton enfance… »

Toujours la même vieille rengaine. Ennuyeux. Mais ennuyeux !

Au milieu de la visite, je me suis levé et me suis coulé derrière le fauteuil de Fillmore comme si j’étais agité et avais besoin de me dérouiller les jambes. Je me suis penché, faisant semblant de regarder quelque chose sur son bureau, et j’ai effleuré Fillmore si bien que mes seins ont caressé son épaule. Puis je me suis assis sur le coin de son bureau et me suis trémoussé de sorte que ma jupe remonte tout en haut de mes cuisses. Je ne me suis pas donné la peine de croiser les jambes ni de les serrer l’une contre l’autre. Fillmore a sacrément bandé. Je le sais. Son visage est devenu tout rouge et il a dit :

— Je crois que tu serais plus à l’aise si tu retournais dans ton fauteuil, Mae.

C’est lui qui aurait été plus à l’aise. Voilà ce qu’il voulait dire, pardi !

Mais il a aimé cela. Je connais les hommes. Ils n’ont tous qu’une seule chose en tête. Ils feraient n’importe quoi pour avoir ce dont ils ont envie. Et ils sont prêts à pousser les autres à les aider à l’obtenir.

Jamais Fillmore ne s’est levé de son bureau, si bien que je ne l’ai pas vu au-dessous de la taille, mais je parie qu’il était dur comme du roc. Je parie qu’il aurait aimé m’allonger sur son bureau et que quelqu’un me maintienne pendant qu’il me grimpait dessus. Il a envie de me la mettre. Je le sais. Ils en ont tous envie. Fouger et grogner comme de sales vieux cochons. Je n’y peux rien si je suis sexy. J’ai dû naître comme ça, à mon avis. Mais lorsqu’on devient femme, on peut choisir celui qui va vous sauter.

Lorsque je suis reparti, j’ai dit à Fillmore qu’il devait sortir de temps à autre de son vieux bureau encombré pour venir me voir.

 

16 août

Je porte une très belle couronne. On dirait une tiare. Mais au lieu d’être orné de pierres aux couleurs criardes, un exquis serpent en or l’agrémente. C’est un symbole de mon haut rang. Je la porte en certaines occasions, comme pour ma visite au docteur Fillmore, aujourd’hui. Pour être tout à fait franc, j’ai été assez déçu qu’il ne se soit pas incliné lorsque je suis entré dans son bureau. Pas le moindre petit signe de respect. Quel impudent ! Peut-être aurais-je dû le remettre à sa place ? Mais tout au contraire, très magnanime, j’ai décidé que non. Nous autres, ceux de noble naissance, nous sommes souvent contraints de tolérer les gens de basse extraction, les mal nés. Ils sont si nombreux et nous, si rares.

Le médecin voulait parler de ma relation avec mes parents. Il a insisté pour que je raconte certains incidents de mon enfance. J’ai refusé. Pourquoi s’attarder sur des sujets déplaisants ? Je suis de plus en plus las de cette inquisition. Je lui ai proposé de discuter de la vie au bord du Nil… Ou de César ou encore d’Antoine… Mais cet homme pourtant cultivé n’a guère paru intéressé.

Je suis sûr qu’il est jaloux. Il est évident qu’il rêve de savoir ce que je donne au lit. Je le vois dans ses yeux, bien qu’il n’ose pas du tout en parler. Eh bien, qu’il rêve ! Même les chiens ont le droit de rêver. Laissons-le imaginer qu’il pose ses reins sur ma couche de soie. Laissons-le imaginer dans tous ses détails salaces la gloire d’un tel accouplement et l’extase provoquée par mes caresses. Je lui accorde ce caprice, car c’est tout ce qu’il obtiendra jamais. Bien que de nature généreuse, mon indulgence a des limites, et si jamais il oubliait son humble position et avait l’audace, ne serait-ce que de poser un doigt sur l’une de mes boucles d’ébène, il le paierait très cher.

 

23 août

Aujourd’hui, avant ma visite, je me suis regardé dans la vitrine. Le bout du tuyau est toujours brillant. On dirait qu’ils ouvrent cette vitrine pour le polir tous les jours. Mais je sais qu’il n’en est rien.

Le seul moyen de l’ouvrir est de briser le verre. Et ce n’est pas facile. Il faut cogner vraiment dur, jamais je n’avais remarqué auparavant que la hache brillait autant que le bout du tuyau. Et qu’elle était tranchante. Une hache tranchante est un objet qui peut être très pratique.

Aujourd’hui, je me suis coupé la main. Je déteste la vue du sang. C’est dégoûtant. Quand je suis entré dans le bureau du Dr Fillmore, j’ai gardé mes mains derrière le dos. Fillmore a une vue d’aigle. J’ai essayé d’oublier le sang, j’ai essayé d’oublier ce qu’il y avait dans mon dos. Je peux faire le vide dans mon esprit si j’essaie intensément.

Le Dr Fillmore voulait encore une fois parler de mes parents. Je savais qu’il en serait ainsi. Il en parle toujours. S’il ne la ferme pas…

S’il veut parler des parents de quelqu’un, il n’a qu’à parler des siens. Je parie que son vieux papa et sa vieille maman étaient aussi laids et détestables que lui. Je parie qu’ils lui ont fait plein de sales trucs quand il était petit. Je parie qu’il se souvient encore de tous les détails dégoûtants. Les affreux, affreux détails…

Lorsque j’ai montré mes mains à Fillmore, quand je les ai levées haut, ses yeux se sont écarquillés, et juste après, il a poussé un drôle de gargouillis.

J’ignore pourquoi le Dr Fillmore s’est transformé en loqueteux. Au bout d’un certain temps ses cheveux sont devenus gras, tout emmêlés et ses vêtements se sont couverts de taches. C’était écœurant. J’étais planté juste devant lui et il n’a pas cessé de me fixer, sans jamais sourciller, la bouche grande ouverte, comme s’il ne savait pas pourquoi je le regardais. J’ai remarqué aussi que son bureau était dans un état infect. Juste à ce moment-là, j’ai commencé à me sentir sale, comme si ces lieux déteignaient sur moi. Aussi ai-je tourné le dos à cette saleté rebutante et je suis repartie. Je suis retourné droit d’où je venais. Je ne me suis ni arrêté ni attardé. En fait, j’ai à peine adressé la parole au portier qui m’a pris par le bras lorsqu’il m’a vu traverser le vestibule. Il a insisté pour m’escorter jusqu’à l’ascenseur. Je n’ai pas desserré les lèvres lorsqu’il a retiré la hache de mes mains.

Je m’appelle Lizzie.