ROCOCO
Graham Masterton

C’était une journée de printemps si chaude que Margot décida de prendre son déjeuner sur la place, près de la fontaine ultramoderne conçue par Spechocchi. Cette place était toujours envahie par les piétons, mais elle préférait cela au froid de son bureau climatisé dans le Jurgens Building. Déjeuner là sur le pouce équivalait presque pour elle à des vacances au bord de la Méditerranée.

Lorsqu’elle prenait son repas en plein air, Margot demeurait aussi BCBG qu’à son boulot. Elle étala un napperon Tiffany rose vif et posa dessus un sfinciuni, mince pizza à la palermoise, avec jambon blanc, fromage de ricotta et fontina, une salade de fruits composée de mangues et de fraises macérées dans du vin blanc ainsi qu’une bouteille d’eau minérale non gazeuse Malvern.

Ce fut pendant ces préparatifs qu’elle remarqua un homme en costume gorge-de-pigeon. Il était assis de l’autre côté de la place, tout au bord de la fontaine. La plupart du temps, il était masqué par la foule. Toutefois, elle était certaine qu’il ne cessait de la regarder. Au bout de quelques minutes, Margot trouva ce regard insistant fort gênant.

Pourtant elle était habituée à attirer le regard des hommes. Grande et élancée – elle mesurait un peu plus d’un mètre soixante-dix –, elle avait de remarquables cheveux bouclés, presque noirs. Son ex-fiancé, Paul, lui avait dit qu’elle avait le visage d’un ange au bord des larmes : de grands yeux bleus, un petit nez droit et fin, et des lèvres subtilement sensuelles. Comme sa mère, elle avait des seins opulents et des hanches encore plus opulentes, mais contrairement à sa mère, elle pouvait se permettre de porter de classiques et élégants tailleurs mettant ses courbes en valeur.

Margot était la seule femme-chef comptable chez Rutter Blane Rutter. Et elle était aussi la femme la mieux payée parmi celles qu’elle connaissait. De plus, elle était fermement décidée à atteindre le sommet. Pas de demi-mesures. Le sommet.

Margot commença à manger. Toutefois elle ne pouvait s’empêcher de lever les yeux pour vérifier si cet homme la regardait encore. Absolument. Il était adossé à un banc dans une pose très décontractée, un pied croisé devant l’autre. Il devait avoir trente-huit ou trente-neuf ans. Ses cheveux blonds étaient beaucoup trop longs et ondoyants pour être à la mode, du moins dans les cercles où évoluait Margot. Il portait une chemise crème et un nœud papillon dont la teinte était assortie à celle de son costume. Quelque chose dans son maintien laissait à penser qu’il était riche, et sybarite aussi.

Margot avait presque terminé son finciuni lorsque Ray Trimmer apparut. Ray était l’un des rédacteurs les plus cotés de leur agence de publicité, bien que son manque d’organisation rendît parfois Margot folle. Il posa brusquement en vrac quantité de sandwiches sur la plaque en ciment devant le banc et s’assit trop près d’elle à son goût.

— Ça te dérange si je te tiens compagnie ? demanda-t-il tout en ouvrant un par un ses sandwiches pour en examiner le contenu. C’est ma fille qui a préparé mon déjeuner aujourd’hui. Elle a huit ans, et je lui ai dit de faire preuve d’imagination.

Margot fronça les sourcils à la vue du premier sandwich.

— Thon et confiture. Tu ne vas pas me dire que ce n’est pas inventif, ça !

Ray mordit dans son sandwich.

— Je voulais te parler du spot Fleur de Printemps, enchaîna-t-il, la bouche pleine. Je cherche quelque chose de moins banlieusard, si tu vois ce que je veux dire. Je sais qu’un déodorant pour lits est un produit cent pour cent banlieusard, mais à mon avis, nous devrions lui donner une enveloppe plus élégante, plus classe.

— Ta première idée me plaisait bien, pourtant.

— Je ne sais pas. J’ai montré cette version à Dale et il n’a pas été emballé. On dirait que la femme désinfecte par fumigation son plumard pour enlever l’odeur des pets de son mari.

— Mais n’est-ce pas exactement ce à quoi sert Fleur de Printemps ?

Ray se pencha pour prendre un deuxième sandwich. Margot se rendit alors compte que l’homme en costume gris continuait à la fixer. Il avait un visage curieusement médiéval avec des yeux bleu délavé.

— Ray, tu vois ce type, là-bas ? Celui qui est près de la fontaine ?

Ray leva la tête, la bouche encore pleine, puis regarda autour de lui. À cet instant, une nuée de touristes japonais traversa la place, et l’individu fut caché. Lorsque les touristes furent partis, l’homme avait disparu. Margot ne parvint pas à comprendre qu’il ait pu s’en aller sans qu’elle le remarque.

— Je ne vois personne, dit Ray.

Il fit une grimace et ouvrit le sandwich qu’il mangeait.

— Bon sang, c’est quoi, ce truc ? Fromage et chocolat fourré aux cerises. Doux Jésus !

Margot replia son napperon et le mit dans son fourre-tout Jasper Conran.

— Ray, je te retrouve plus tard, O.K. ?

— Tu ne veux pas savoir ce que j’ai comme dessert ?

Vite, Margot traversa la place en direction de la fontaine. L’eau s’écoulait si doucement par-dessus le rebord supérieur qu’on eût dit qu’elle était immobile. À la surprise d’Hélène, l’homme se tenait juste un peu en retrait, dans une niche en brique où était exposée la statue en bronze d’une femme nue, mais aux yeux bandés.

Il vit Margot s’approcher et ne fit pas mine de s’éloigner. Au contraire, il la regardait comme s’il l’avait attendue.

— Pardonnez-moi, fit Margot du ton le plus dur possible, bien que son cœur sautât comme celui de Roger Rabbit, avez-vous quelque problème aux yeux ?

Il sourit. De près, il était très grand, un mètre quatre-vingt-dix, et sentait la cannelle, le musc et un tabac très parfumé.

— Un problème aux yeux ? s’étonna-t-il.

Il avait une voix à la fois douce et grave.

— Vos yeux semblent incapables de regarder autre chose que moi. Vous voulez que j’appelle un flic ?

— Je vous prie de me pardonner, fit l’inconnu en prenant une mine contrite. Loin de moi l’intention de vous effaroucher.

— Mais vous ne m’avez pas effarouché. En revanche, il y a beaucoup de femmes qui, dans mon cas, l’auraient été.

— Alors, je vous prie encore une fois de me pardonner. Ma seule excuse est que je vous admirais. Pensez-vous que je puisse vous offrir quelque chose, une toute petite marque d’amitié vous prouvant mon regret de vous avoir importunée ?

L’incrédulité fit froncer les sourcils de Margot.

— Mais vous n’avez pas à m’offrir quoi que ce soit. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas regarder les femmes comme Sammy le Maniaque.

L’inconnu éclata de rire et tendit la main grande ouverte. Dans sa paume étincelait une minuscule broche. Une toute petite fleur blanc et rose sous verre.

Margot contempla la broche.

— Qu’elle est belle ! Qu’est-ce que c’est ?

— C’est une fleur de djinn, du mont Rakapushi dans le Haut Pamir. Une espèce disparue. Celle-ci est probablement la dernière. On les ramasse à la limite des neiges, à des altitudes élevées, puis on les apporte à Hunza où elles sont enchâssées dans du verre fondu selon une méthode qui a été totalement oubliée.

Margot ne savait pas du tout si elle devait croire un seul mot de cette explication. Elle secoua la tête avec lenteur.

— Il m’est impossible d’accepter un objet de cette valeur.

— Si vous refusez cette fleur, je serai très froissé… Voyez-vous, je l’ai apportée spécialement pour vous.

— Mais c’est absurde ! Vous ne me connaissez même pas.

— Vous êtes Margot Hunter. Vous travaillez chez Rutter Blane Rutter. Margot, je vous ai déjà vue de nombreuses fois. Et je m’étais juré de découvrir votre identité.

— Ah oui ? fit Margot d’un ton cassant. Mais qui diable êtes-vous ?

— James Blascoe.

— Vraiment ? James Blascoe ? Et que faites-vous dans la vie, James Blascoe ? Et de quel droit vous renseignez-vous à mon sujet pour venir m’épier ?

James Blascoe leva les deux mains en signe de reddition.

— Pour répondre à votre première question, je ne fais rien du tout, en vérité. Certaines personnes, comme vous, s’activent. D’autres, comme moi, observent. Vous agissez, j’observe. C’est tout, et c’est aussi simple que cela.

— Eh bien, Monsieur Blascoe, cela vous dérangerait-il de poursuivre vos observations ailleurs ? Là où vous n’effraierez personne ?

— Je vais tenir compte de votre suggestion.

James Blascoe inclina la tête et s’éloigna. Margot le regarda traverser la place. Elle était soulagée, mais troublée aussi. Quel homme séduisant ! Et de toute évidence, il était très riche.

Comme Blascoe atteignait Bowling Green à l’autre extrémité de la place, une longue limousine Lincoln bleu nuit vint se ranger le long du trottoir. Il monta à l’intérieur, referma la portière et ne jeta pas un seul regard en arrière.

Margot retourna à l’agence. Ray l’attendait dans son bureau. Il avait étalé tout un fatras de brouillons et d’épreuves sur la table de Margot où jamais rien ne traînait.

— On dirait que tu viens de voir un fantôme, observa-t-il.

Margot lui lança un rapide et vague sourire.

— Vraiment ?

— Tu veux voir mes nouvelles épreuves ? Kenny a fait les dessins. Ils ne sont pas encore tout à fait au point, mais tu comprendras ce qui nous a inspirés.

Margot examina les épreuves tout en pensant encore à James Blascoe.

D’autres, comme moi, observent.

— Joli pin’s, remarqua Ray, alors qu’elle soulevait une nouvelle feuille.

— Pardon ?

— Ton pin’s, ta broche, ce truc… Où l’as-tu acheté ? À Bloomingdale ?

Margot baissa les yeux sur la veste de son tailleur en lin fauve. Au milieu du revers étincelait la broche. La minuscule fleur de djinn.

— Ça alors ! Comment l’a-t-il accrochée ? s’exclama-t-elle. (Puis, d’un ton offusqué :) Elle ne vient pas de Bloomingdale. C’est la broche la plus rare de tout l’univers. Une vraie fleur et du verre fait main.

Ray ôta ses lunettes et regarda le bijou de plus près en plissant les yeux.

— Tu crois ? fit-il en jetant à Margot le regard le plus singulier qu’elle ait jamais vu.

 

Lorsque Margot arriva à l’agence le lendemain matin, James Blascoe l’attendait à côté des portes à tambour sous le soleil vif. Vêtu tout en gris, comme la veille. Il s’avança vers elle, mains tendues, comme pour dire, je suis désolé, je ne voulais pas m’imposer à vous hier et je ne veux pas vous importuner non plus aujourd’hui.

— Vous êtes fâchée contre moi, déclara-t-il avant qu’elle n’ait eu le temps de prononcer un mot.

Margot dut reculer pour ne pas être emportée par le flot des employés.

— Je ne suis pas fâché, rétorqua-t-elle, mais il m’est impossible d’accepter votre cadeau, voilà tout.

— Je ne comprends pas.

Pour la première fois, Margot remarqua la petite cicatrice en forme de croissant qui barrait la pommette gauche de Blascoe.

— C’est trop précieux et je ne vous connais pas.

— Mais qu’est-ce que cela peut faire ? Je voulais vous l’offrir.

— Et en échange de quoi ?

Il hocha la tête d’un air ébahi.

— En échange du plaisir que vous aurez à la porter ! C’est tout. Me prendriez-vous pour une sorte de Roméo ?

— Mais pourquoi moi ? Regardez toutes ces jolies filles ! Pourquoi m’avoir choisi ?

James Blascoe prit un air grave.

— Vous faut-il donc toujours savoir la raison de toute chose ? Il y a un schéma dans l’univers. Une symétrie. Que soient bénis les élus et que soient maudits tous les autres ! Vous, vous faites partie des élues.

— Eh bien, Monsieur Blascoe, je suis flatté, mais je ne peux vraiment pas…

— Gardez la broche, s’il vous plaît. Ne me brisez pas le cœur. Et s’il vous plaît… acceptez ceci, également.

Il tendit une petite bourse en soie moirée bleu pâle, fermée par un cordonnet d’or.

Margot eut un rire incrédule.

— Mais vous n’allez pas continuer à me faire des cadeaux tous les jours !

— Je vous en prie ! supplia-t-il.

Il avait un regard auquel Margot ne put résister. Un regard qui ne correspondait pas du tout au ton de sa voix : il n’était pas suppliant, mais ferme et impératif. Avant qu’elle n’ait le temps d’analyser ce qu’elle faisait et les implications de cet acte, elle avait pris la bourse en soie.

— Dans ce cas, d’accord, dit-elle en tenant l’objet délicat à hauteur de ses yeux.

— C’est une once de parfum, expliqua-t-il, créée spécialement par Isabelle, du faubourg Saint-Honoré, à Paris, en 1925, pour la baronne polonaise, Krystyna Waclacz. Il n’en reste que ce petit flacon.

— Pourquoi me le donner ?

Curieusement, Margot était plus effrayée que ravie.

James Blascoe haussa les épaules.

— Que deviendrait ce parfum si vous ne le portiez pas ? Parfumez-vous ce soir. Parfumez-vous tous les soirs.

— Salut, Margot ! lança Denise, sa secrétaire, comme celle-ci passait à côté d’eux. N’oublie pas la réunion Perry, à 8 h 30 pile.

Margot regarda James Blascoe, mais il était à contre-jour et son visage était dans l’ombre. Elle hésita un instant, puis déclara :

— Je ferais mieux d’y aller.

Elle franchit alors les portes à tambour. Dans l’ascenseur, elle eut l’impression d’étouffer, d’être comprimée, encerclée par des inconnus hostiles. Lorsque le carillon du trente-septième étage s’enclencha, elle tremblait comme si elle avait eu de la fièvre. Une fois dans son bureau, elle s’adossa contre la porte et inspira profondément. Elle se demanda si elle était terrifiée ou excitée, ou les deux à la fois.

 

Ce soir-là, Margot fut invitée par Dominique Bross à aller au théâtre voir Les Misérables. Elle avait connu ce producteur de disques à l’époque où elle s’occupait de la comptabilité de la Bross Record. Dominique était un bel homme de cinquante-cinq ans aux cheveux gris, loquace et sûr de lui. Jamais, en un million d’années, Margot n’aurait caressé le rêve de coucher avec lui. Toutefois, elle appréciait beaucoup sa compagnie et il se comportait toujours comme un parfait gentleman.

Au milieu du deuxième acte, Dominique se pencha vers elle pour lui murmurer :

— Vous ne trouvez pas qu’il y a une odeur bizarre ?

Margot renifla. Tout ce qu’elle sentit fut le parfum Isabelle que James Blascoe lui avait offert. Une fois sur sa peau, il avait dégagé la fragrance la plus intense et la plus sensuelle qu’elle eût jamais sentie. Peut-être avait-elle eu tort d’accepter ce présent, mais ce parfum était une chose érotique et très spéciale qui lui avait donné le vertige.

— Mais on dirait que ça pue la charogne ! se plaignit Dominique.

 

Après avoir dîné au restaurant avec Dominique, elle retourna chez elle. James Blascoe l’attendait devant la porte de son appartement. Margot était lasse et en colère. Pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, Dominique s’était montré très pressé et désinvolte, refusant même son invitation à prendre le café chez elle. Trouver cet homme devant sa porte n’améliora pas son humeur.

— Eh bien ! dit-elle en sortant sa clef, je suis surpris que Leland vous ait laissé entrer dans l’immeuble.

— Ah ! vous me connaissez. La corruption est ma deuxième nature.

— Je ne vous inviterai pas à entrer. J’ai passé une soirée atroce et tout ce que je vais faire, c’est prendre un bain et dormir.

— Je suis navré… Je vous comprends parfaitement et je ne vous imposerai pas ma présence. Seulement je voudrais vous offrir ceci.

Il plongea une main dans la poche intérieure de son veston et en sortit un long écrin noir. Avant que Margot n’ait pu protester, il l’ouvrit. Elle découvrit un collier de diamants dont l’éclat était presque magique. Sept festons de diamants attachés à dix nœuds incrustés de diamants.

— C’est absurde ! se récria Margot.

Cependant elle avait bien du mal à détacher son regard de ce splendide joyau. Elle n’en avait jamais vu d’aussi beau.

James Blascoe eut un lent sourire, comme qui enfonce peu à peu une cuillère dans un pot de confiture de mélasse.

— Ce collier fait partie de la rançon versée par la Grande Catherine au sultan de Turquie.

— Et à qui appartient-il à présent ?

Les diamants constellaient les joues de Margot de petits points lumineux.

— À présent, répondit James Blascoe avec une parfaite simplicité, à présent, il vous appartient.

Margot leva soudain les yeux.

— Monsieur Blascoe, ceci est ridicule. Je ne suis pas une prostituée.

— Ai-je jamais laissé entendre que vous Tétiez ? Prenez ce collier. C’est un cadeau. Je ne réclame rien en échange.

— Vous ne réclamez vraiment rien ? demanda Margot sur un ton de défi.

— Prenez-le, insista-t-il. Je veux que vous possédiez le plus beau de toutes choses. Voilà tout. Je n’ai pas d’autre ambition.

Le regard de James Blascoe était impérieux. Margot savait que le parfum Isabelle et la fleur de djinn étaient une chose, mais que si elle acceptait ce collier, elle deviendrait de fait sa possession. Certes, ce collier était admirable : un bijou inaccessible pour la majorité des femmes.

— Pourquoi moi ? murmura-t-elle.

— Pourquoi pas ? répliqua-t-il en haussant imperceptiblement les épaules.

— Non, je veux une réponse. Pourquoi moi ?

Le silence qui se prolongea devint embarrassant.

Puis Blascoe tapota longuement avec l’index sa petite cicatrice en forme de croissant et déclara enfin :

— Il y a certaines personnes dans ce monde qui sont trop favorisées. Ce sont les plus brillantes. À celles-là, Dieu leur a tout donné. Prestance, intelligence, richesse. Puis comme poussé par la folie de la prodigalité, il leur a donné plus encore.

Il hésita un instant, un petit sourire énigmatique aux lèvres.

— Vous êtes Tune de ces personnes… À présent, s’il vous plaît… acceptez ce collier.

— Non, fit la bouche de Margot.

Mais sa main se tendit et elle prit le collier.

 

Deux jours plus tard, Margot décida, à l’occasion du cocktail offert au Plaza Hotel en l’honneur de Overmeyer & Cranston, l’un de leurs meilleurs clients, de prendre le risque de porter le collier pour la première fois. Afin de le mettre en valeur, elle opta pour une discrète robe du soir bleu électrique et mit des pendentifs incrustés de diamants.

Lorsqu’elle arriva au Plaza, la partie battait son plein. Souriante, elle salua de la main George Demaris, le président de la Overmeyer, puis Dick Manzi de la chaîne de télé NBC. Elle eut alors la surprise de les voir froncer les sourcils et lui répondre par un vague geste frisant l’impolitesse. Elle fut encore plus surprise lorsque le serveur la fixa d’un air carrément interloqué.

— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle d’un ton acerbe.

— Oh ! non, non, fit le serveur. Tout va bien, miss.

Quelques instants plus tard, Walter Rutter, son patron, s’approcha d’elle et l’entraîna aussitôt à une extrémité du buffet.

— Margot ? C’est quoi, ce collier ? Tu ne peux pas porter un truc pareil ici, enfin !

— Walter, que veux-tu dire ? Ce collier vaut une fortune. Il faisait partie de la rançon que la Grande Catherine a versée au sultan de Turquie.

Les pattes-d’oie de Walter se plissèrent et il dévisagea Margot un long moment. Celle-ci soutint son regard avec défi.

— La grande Catherine a donné ce collier au sultan de Turquie ? s’étonna Walter, le souffle presque coupé.

Margot opina.

— Et un ami très cher me l’a offert.

— Je suis désolé, dit Walter en choisissant manifestement ses termes. Mais… s’il vaut une fortune, peut-être que ce n’est pas tout à fait l’endroit indiqué pour le porter. Tu sais… pour des raisons de sécurité. Peut-être devrais-tu demander à la direction de le mettre dans un coffre ?

L’air déçu, Margot tapota son collier.

— Tu en es certain ?

Walter posa un bras paternel autour des épaules nues de Margot.

— Oui, Margot, j’en suis certain. (Puis il renifla et regarda autour de lui.) Ces canapés au poisson sentent vraiment très fort. J’espère que personne ne sera intoxiqué.

 

Le lendemain matin, James Blascoe attendait Margot dans le vestibule de la Rutter Blane Rutter. Il tenait une grande boîte dans les mains, enveloppée d’un papier noir brillant et fermée par un nœud d’un noir aussi brillant.

— Monsieur Blascoe, fit-elle d’un ton emphatique, avant qu’il n’ait ouvert la bouche, cette comédie doit cesser. Vous ne pouvez pas continuer à me faire ces cadeaux somptueux.

Il réfléchit un instant, puis baissa les yeux.

— Et si je vous avouais que je vous aime au-delà de toute raison ?

— Monsieur Blascoe ?

— Je vous en prie, appelez-moi James. Et s’il vous plaît, acceptez ce présent. C’est une robe du soir Fortuny, créée pour la comtesse de Ronce, l’une des femmes les plus riches de France en 1927. La seule personne au monde qui puisse la porter, c’est vous.

— Monsieur Blascoe ! protesta Margot.

Mais les yeux de cet homme lui intimaient l’ordre de prendre cette robe.

— James ! murmura-t-elle.

Et Margot emporta le présent.

 

Ce soir-là, il l’attendait devant la porte de son appartement avec une boîte à chaussures en soie noire. Il lui offrit des bottines en suède extraordinairement souples, fabriquées à la main par Rayne. Elles avaient été cousues avec grand soin et teintes de ronce framboise écrasée afin d’être assorties à la perfection à la robe Fortuny.

— Portez-les toujours. Et souvenez-vous que je vous aime follement.

La sonnerie du téléphone réveilla Margot le lendemain.

— Margot ? Désolé de t’appeler si tôt. Walter Rutter à l’appareil.

— Ah ! Walter, salut ! Que veux-tu ?

— Margot, je voulais te parler avant que tu ne partes à l’agence. Vois-tu, j’ai des difficultés. Je dois diminuer mon budget, ce qui m’oblige malheureusement à réduire mon personnel.

— Je vois… Combien de personnes ?

— Je ne le sais pas encore précisément. Le problème, c’est que mes difficultés financières seront de longue durée. Cela n’a rien à voir avec le fait que tu es une femme ni avec tes capacités qui ont été remarquables et nous ont valu de grandes félicitations. Mais… au train où vont les choses, je dois me séparer de toi dès aujourd’hui.

Margot se redressa d’un bond dans son lit.

— En clair, je suis viré.

— Non, rien de la sorte, Margot. Pas virée. Mais notre collaboration doit cesser.

Margot se trouva à court d’arguments. Elle laissa choir le combiné sur le jeté de lit. Elle avait l’impression d’avoir reçu des coups de verge. Son visage la cuisait. On lui coupait l’herbe sous le pied et son assurance se réduisit en miettes.

Vingt minutes plus tard, lorsqu’on sonna à la porte, elle était toujours assise dans son lit, droite comme un piquet.

Machinalement, elle endossa sa robe de chambre en soie et alla ouvrir. C’était James Blascoe avec, dans les mains, une longue boîte enveloppée dans du papier et avec le sourire de celui à qui on ne refuse jamais rien.

— Je vous ai apporté quelque chose, annonça-t-il.

Sans attendre d’être invité, il s’avança dans le living et posa la boîte sur la table. Il dénoua lui-même le nœud et souleva le couvercle, puis l’objet enveloppé dans un papier de tissu noir. C’était un immense sceptre vert, de presque quatre pieds de long, estampé de filets d’or et rehaussé d’ornements alambiqués. La tête du sceptre avait été moulée à l’image d’un gland turgescent, mais deux fois plus gros que nature.

Margot contempla le sceptre, les joues en feu et étrangement excitée par sa vulgarité.

— Savez-vous ce que c’est ? s’enquit James. Le phallus utilisé par la reine Néfertiti d’Égypte pour se donner des plaisirs voluptueux. Il a plus de trois mille ans. Il est passé d’un pays à un autre, d’une cour royale à une autre. Il s’est glissé entre les cuisses d’un nombre incalculable de femmes célèbres.

Il saisit le gland dans sa main et le frotta avec le pouce comme s’il eût été le sien.

— On prétend qu’il donne plus de plaisir que tout ce qu’une femme peut imaginer, homme ou bête. Maintenant il est à vous. Gardez-le et faites-en usage.

James mit le sceptre dans la main de Margot.

— Ce soir, poursuivit-il, à minuit, portez la robe et le collier que je vous ai offerts, parfumez-vous avec mon parfum, puis pensez à moi et donnez-vous le plaisir que vous seule méritez.

Margot demeurait toujours muette. James l’embrassa sur le front. Ce fut un baiser froid et sec, presque abstrait, puis iil partit et referma la porte derrière lui.

 

Une heure avant minuit, cette nuit-là, Margot prit un bain parfumé, comme une femme en songe. Elle se lava avec lenteur et sensualité, savonna ses seins blancs et fermes jusqu’à ce que ses tétons se dressent entre ses doigts.

Enfin, elle sortit du bain et se sécha avec une serviette moelleuse. Comme son appartement contenait beaucoup de miroirs, elle se regarda déambuler, nue, d’une pièce à l’autre. Elle brossa ses cheveux bouclés et se maquilla d’une poudre très blanche. Puis elle laissa tomber la robe en velours Fortuny sur ses épaules. Le tissu effleura son corps comme autant de baisers rapides et tendres. Elle épingla la broche de la fleur de djinn sur son épaule, attacha le collier à festons de diamants autour de son cou et glissa les pieds dans les bottines faites main. Enfin, elle se parfuma avec le parfum Isabelle.

Minuit approchait. Elle gagna la table, retira l’immense phallus en cuivre et or de son enveloppe en tissu. Il était très lourd et luisait d’un sombre éclat.

On prétend qu’il donne plus de plaisir que tout ce qu’une femme peut imaginer, homme ou bête.

Margot s’agenouilla au milieu du sol et souleva sa robe. Tenant le phallus à deux mains, elle écarta les cuisses et présenta le massif gland vert devant la fourrure noire et soyeuse de sa vulve.

Tout d’abord, elle crut que jamais elle ne parviendrait à l’enfoncer et elle serra les dents. Mais peu à peu, l’immense gland froid pénétra en elle et elle l’enfonça toujours plus profondément jusqu’à ce qu’elle pût se tenir à genoux avec la base du phallus appuyée à plat sur le sol.

Avoir un si grand morceau de métal froid et intraitable jusque dans le tréfonds de son ventre la fit tressaillir et trembler de plaisir anticipé. Elle massa les lèvres gonflées de sa vulve, puis caressa la ligne glissante où le métal et la chair se rencontraient.

« Pensez à moi », avait demandé James. Elle s’appuya de tout son poids sur le phallus et tenta d’invoquer son visage. Comme la chair se déchirait, que ses membranes se rompaient, elle essaya encore de capter son image. Mais impossible. Elle ne parvenait même pas à imaginer ses yeux.

Toutefois, il avait raison. Le plaisir qu’elle éprouva fut indescriptible. Son corps fut secoué d’orgasmes ravageurs, puis soudain le sang monta dans sa gorge et jaillit de ses lèvres.

 

Ray avait essayé toute la journée de joindre Margot au téléphone. Comme elle n’avait pas répondu, il se rendit à son adresse et persuada le portier Leland de le laisser entrer chez elle.

Le living était plongé dans l’obscurité, les volets encore clos. Au centre de la pièce aux murs couverts de miroirs, Margot gisait sur le sol, les yeux toujours ouverts et la bouche couverte de croûtes de sang.

Elle portait autour du cou un morceau de fil de fer tordu, décoré de capsules de Pepsi et de tampons déroulés. Elle était vêtue d’un peignoir en chenille de coton rose tout effiloché et avait des chaussures éculées aux pieds. Le peignoir était maculé de sang noir et entre ses cuisses pointait un long tube d’échafaudage.

Tremblant sous le choc, Ray s’agenouilla à côté d’elle et lui ferma doucement les paupières. Il avait compris depuis plusieurs jours que Margot déraillait. Le stress du succès, avait déclaré Walter Rutter. Mais pas un seul instant, il n’avait craint qu’elle se suicide, et encore moins de cette manière. Combien de femmes mettent ainsi fin à leurs jours ?

Le living empestait l’huile de sardine, la même odeur qui avait suivi Margot ces derniers jours.

Enfin, Ray se releva et regarda autour de lui. Le portier se tenait sur le seuil, pâle et pétrifié.

— Vous feriez mieux d’appeler une ambulance, dit Ray. Et la police.

 

Dehors, dans la rue inondée de soleil, un homme observa l’arrivée de l’ambulance. Il n’était pas rasé et portait un costard gris et sale. Il avait les yeux rouges à cause du manque de sommeil et d’un excès d’alcool. Il resta là jusqu’à ce que le corps masqué par une couverture fût emporté, puis lorsque la sirène de l’ambulance se déclencha, il s’en alla vers le sud, humant l’air de temps à autre et fouillant sans cesse dans ses poches comme dans l’espoir d’y trouver un vieux mégot ou deux pièces de monnaie.

Chaque fois qu’il retirait une personne des vives lumières de la terre, il éprouvait la même chose. Jambes en coton, sourde migraine. Mais équilibrer le monde, exercer la justice sociale, telle était la nature de son travail. Pour chaque chiffonnière qui crevait dans une entrée d’immeuble jonchée de détritus, une des fleurs les plus étincelantes de la vie devait être arrachée. Par justice… et uniquement dans ce but. Quelqu’un devait le faire. Quelqu’un devait maintenir l’équilibre.

Lorsqu’il atteignit Herald Square, il demeura planté sur le trottoir en face du magasin Macy pendant cinq ou dix minutes. Puis il aperçut une jeune femme jolie et élégante qui traversait la chaussée vers lui. Elle poussait un bébé aux cheveux d’or dans une voiture pour enfants. Il huma l’air une dernière fois, redressa le buste et sourit à cette iolie jeune femme.

Dans l’appartement de Margot, Ray ramassa la petite broche en plastique en forme de fleur qui était tombée du peignoir. Il l’examina un instant, puis l’empocha. Il la garderait en souvenir de Margot.