LA BAIGNOIRE
Richard Laymon
— Allô !
— Kenny, devine qui t’appelle.
Joyce avait pris sa voix la plus sensuelle.
— Très drôle…
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Pas grand-chose. Je tourne en rond. Et toi ?
— Je paresse au lit.
— Ah ouais ? (Petit rire rocailleux.) T’es malade ?
— J’ai de la fièvre. Je suis brûlant. J’ai tellement chaud que j’ai dû me mettre à poil. J’ignore ce que j’ai.
— T’as combien de température ?
— Kenny, j’en sais rien. Je n’ai même pas la force de me lever pour aller chercher le thermomètre. Tu ne voudrais pas m’apporter le tien, des fois ? Le grand que tu as entre les jambes.
Bref silence.
— Et Harold ? demanda Ken.
— Oh ! ne t’inquiète pas pour Harold.
— C’est ce que tu avais déjà dit la dernière fois et il a failli nous surprendre.
— Ce soir, aucun danger. Crois-moi. Il est parti à New York. Il ne revient pas avant dimanche soir.
— Et il est parti quand ?
— Petite chochotte angoissée, va !
— Je ne veux pas de problèmes, c’est tout.
— Eh bien, il est parti c’matin. Et ne t’inquiète pas, il n’a pas loupé l’avion. Il vient de me téléphoner de sa chambre au Marriott. Il est à plus de trois mille kilomètres d’ici ; donc je suis sûr qu’il n’y a aucun danger qu’il nous tombe sur le paletot.
— Et comment sais-tu qu’il n’a pas appelé d’une cabine téléphonique, à un kilomètre, en prétendant qu’il était au Marriott de New York ? Peut-être qu’il est au Brentwood Chevron ?
— Ben toi, tu ne serais pas un peu parano ?
— Et pourquoi tu n’appellerais pas l’hôtel ? Juste pour t’assurer qu’il est bien arrivé. Retéléphone-moi après. S’il est là-bas, comme il l’affirme, je viendrai.
Joyce soupira.
— Bon ! s’il le faut, il le faut.
— J’attends ton coup de fil.
Une fois la ligne coupée, Joyce roula jusqu’au bord du lit, raccrocha, posa les pieds par terre et s’assit.
Quelle plaie !
Harold était à New York. Il avait été nominé pour un prix Bram Stoker pour son écœurant roman et il n’allait certainement pas rater cette occasion d’être couronné. Ce soir, il allait siroter de l’alcool dans la suite des invités avec Joe, Gary, Chet, Rick et toute la bande, et il allait faire la foire. Et Joyce sera la dernière personne à laquelle il penserait.
Même s’il avait des soupçons à son égard, impossible d’imaginer qu’il ait assez de couilles pour prétendre être allé à New York et revenir en douce à la maison la prendre sur le fait avec Ken.
Ce petit génie n’avait pas de tripes.
Ce type était si lâche que même s’il la surprenait en plein rut avec Ken, il se contenterait de rougir et de repartir sans ouvrir la bouche.
Ken était complètement stupide de s’inquiéter.
Qu’est-ce qu’il croyait ? Que Harold allait lui tirer dessus ? Celui-ci avait une peur bleue des armes. Il n’oserait même pas se servir d’un flingue pour sauver sa propre peau… alors tuer l’amant de sa femme… Et sans pétard, Harold n’avait aucune chance contre Ken.
Ken, un géant de cent quarante kilos, pouvait avec ses muscles en acier réduire le petit Harold en miettes sans perdre la moindre goutte de sueur.
— Hello ?
— Hello, toi, mon grand !
— Alors il est là-bas ?
— D’après le réceptionniste, il est arrivé ce soir, à 18 heures.
— Parfait. J’arrive.
— Je laisserai la porte ouverte. Entre et cherche-moi, on verra si tu me trouves.
— Ciao !
— Beurk ! Je t’en prie ! Harold dit toujours ça. C’est d’un prétentieux !
— À tout de suite.
— Voilà qui est mieux. À tout de suite.
Joyce raccrocha et alla chercher dans son placard sa robe en satin. Puis elle se ravisa. Inutile de se donner ce mal. Elle crevait de chaud. Aucune importance si elle passait toute nue devant les fenêtres pour atteindre la porte d’entrée. Personne ne risquait de la voir : il n’y avait pas d’autres villas alentour et les haies masquaient sa maison de la route.
Elle traversa vite sa chambre et savoura la caresse de l’air sur sa peau ainsi que le léger tressautement de ses seins lorsqu’elle descendit l’escalier au trot.
Une fois arrivée au pied des marches, elle découvrit son reflet sombre dans la vitre de la fenêtre, située à côté de la porte d’entrée.
Elle s’imagina qu’un voyeur la matait et elle eut un petit frisson. Mais pas un frisson de peur. Et pour le plaisir du voyeur imaginaire, elle frotta les bouts dressés de ses tétons avec les deux pouces. Sa respiration se fit tremblante.
Joyce déverrouilla la porte.
Son cœur cognait fort. À l’idée de s’avancer sur la véranda, elle se mit à trembler de plus belle. Pourquoi ne pas attendre Ken dehors, sous le clair de lune, léchée par la brise chaude de la nuit ?
Une autre fois. Plus tard dans la nuit, peut-être sortiraient-ils tous deux. Mais pas maintenant. Elle avait déjà décidé comment elle accueillerait Ken et il ne lui restait guère de temps.
Vite, elle éteignit toutes les lumières du rez-de-chaussée, remonta au premier à toute allure et éteignit aussi les appliques du couloir. À présent, toute la maison était plongée dans le noir, sauf la chambre conjugale.
Elle éteignit également les lampes de chevet et gagna la salle de bains à l’aveuglette. Là, elle donna de la lumière, mais juste le temps de trouver une boîte d’allumettes et d’en craquer une.
Joyce ferma alors la porte et approcha la flamme de la mèche de la première bougie. Cela suffirait pour l’instant. Elle secoua l’allumette. La flamme se refléta dans les miroirs qui couvraient les quatre murs et le plafond. Une douce lueur se mit à scintiller dans toute la salle de bains.
Joyce sourit.
Harold a sa maudite baignoire. Et moi, j’ai mes beaux miroirs.
Lorsqu’ils avaient réaménagé la salle de bains, Joyce avait eu envie d’une grande baignoire encastrée au sol. Mais Harold, lui, s’était entiché de cet éléphant blanc et impossible de le faire changer d’avis. Ce vieil objet hideux trônait sur ses pieds de tigre au milieu du carrelage. Une pièce de musée. D’ailleurs, Harold aimait la montrer. Il emmenait ses amis au premier afin qu’ils admirent cette monstruosité et il leur expliquait par le menu combien il avait eu du mal à l’acquérir lors d’une vente d’un domaine à Hollywood. Une starlette de l’époque du muet s’était taillé les veines des poignets tandis qu’elle prenait un bain dans cette horreur.
« Elle a clamsé dans cette baignoire, celle-là même », aimait à répéter cet imbécile de Harold.
Quel con ! songea Joyce comme elle se penchait pour ouvrir les robinets.
L’eau jaillit. Ayant réglé la température, Joyce ferma l’écoulement de la baignoire avec la bonde en caoutchouc. Puis elle se redressa et essuya sa main sur une cuisse.
Au moins, dans ce marché, j’ai eu ce que je voulais, songea-t-elle. Cette stupide baignoire hantée pour lui, les miroirs pour moi.
Elle fit le tour de la salle de bains pour allumer toutes les bougies sans cesser de s’admirer dans les glaces.
Avec cette lueur scintillante, ses yeux brillaient et sa toison rousse étincelait. Sa peau prenait une nuance ambrée. Une fois la dernière bougie allumée, elle reposa la boîte d’allumettes et s’étira en tournant doucement sur elle-même, bras levé.
Tout autour d’elle, il y avait des Joyce à profusion, ondoyante et mystérieuse. Elle admira la chute parfaite de ses reins et l’arrondi irréprochable de sa croupe. Elle eut un regard comblé pour le velouté de ses cuisses, ses jambes effilées, ses chevilles délicates. Tournant encore lentement, elle baissa les bras et croisa les doigts derrière la nuque. Tous ses doubles l’imitèrent. Quelles nuques fines et racées ! Des ombres se nichaient dans le creux de leurs seins et de leurs salières, des seins hauts, couleur de miel, couronné d’une touche d’or plus sombre. Les côtes étaient peut-être un peu trop saillantes. Du moins, c’était l’avis de Harold.
« Pourquoi tu ne manges pas ? »
Le salaud !
Je suis parfait tel que je suis.
Elle se caressa les seins. La vue de toutes ces Joyce en train de presser leurs tétons, de laisser courir leurs doigts sur leurs côtes (qui étaient très bien ainsi, merci), sur leurs ventres plats et, plus bas, dans les doux frisons tout brillants, l’excita terriblement.
Si Ken arrive maintenant, songea-t-elle, jamais il ne me laissera le temps de monter dans la baignoire.
Elle courut jusqu’au monstre. L’eau débordait presque. Elle ferma les robinets, tendit l’oreille pour savoir si son amant était déjà arrivé. Elle n’entendit que les battements de son cœur affolé et le tranquille égouttement de l’eau.
Ken était peut-être derrière la porte de la salle de bains.
S’agrippant au rebord élevé de la baignoire, elle passa une jambe par-dessus. Dans les miroirs, elle regarda toutes les autres Joyce s’enfoncer dans l’eau. Bientôt elle ne vit plus que leurs visages et leurs belles épaules.
Joyce s’allongea. Ses fesses grincèrent sur la porcelaine. Quand elle eut de l’eau jusqu’au menton, elle leva les genoux et appuya la plante de ses pieds au fond de la baignoire pour ne plus glisser.
Ce damné engin était trop long. Impossible de s’étendre complètement, les pieds posés contre l’extrémité afin de garder la tête hors de l’eau. Et donc impossible de se relaxer. Elle devait soit se retenir soit écarter les jambes pour ne pas disparaître au fond de cette pièce de musée.
Un vrai supplice.
Mais dans tout malheur, il y a quelque chose de bon, se dit-elle, soudain philosophe. Au moins cette putain de baignoire a juste les bonnes dimensions pour baiser dedans. Mon pachyderme à moi aura assez de place pour venir me rejoindre.
— Harold, je vais me faire sauter dans ta baignoire chérie, murmura-t-elle. Harold, qu’est-ce que tu dis de ça, pauvre gomme ?
Elle attendit en se délectant de la chaleur de l’eau et de ses propres caresses. Les miroirs du plafond reflétaient la lumière des bougies dans l’eau, les ondulations de son corps tandis qu’elle se perdait dans le plaisir.
Un craquement du plancher la fit sursauter.
Il est là !
Dans la chambre ?
Elle se redressa et s’assit, posa les bras sur les rebords. Elle voulait qu’il la trouve belle quand il entrerait. Les miroirs lui confirmèrent qu’elle l’était. L’eau formait sur sa peau un voile iridescent tombant jusque sur son ventre. Ses bras, ses épaules et ses seins étaient humides et brillants.
Elle tourna les yeux vers la porte.
Pourquoi tarde-t-il tant ?
C’est alors qu’elle entendit un bruit de pas étouffé.
Et si ce n’est pas Ken ?
Un frisson la traversa des pieds à la tête. Elle sentit sa peau se rétracter. Elle avait la chair de poule.
N’importe qui peut entrer dans la maison.
Mais ce doit être Ken.
Pas forcément.
Mais si c’est un étranger, peut-être croit-il que 1 $ maison est désert. Peut-être qu’il ne me trouvera pas, peut-être…
La porte s’ouvrit brusquement.
Joyce poussa un hoquet et sursauta.
Ken entra dans la salle de bains comme sur scène pour un concours de body building.
Il avait retiré ses vêtements. Sa peau était huilée.
— C’est toi, chuchota-t-elle.
Ken prit une pose, se tourna d’un côté, puis de l’autre en faisant jouer ses muscles avec élégance. Le souffle coupé, Joyce le regardait. Elle avait déjà vu cette démonstration, mais jamais à la lumière dorée des bougies. Il était superbe et étrange, aussi. Un monstre splendide, imberbe, tout en monts et mottes dansantes.
Puis il trottina jusqu’à la baignoire. Joyce n’eut pas besoin de tourner la tête pour l’observer. Dans un miroir, elle le vit qui se penchait vers elle, mais contre toute attente il ne caressa ses seins qu’un instant. Il fit un bond en arrière, gonflant le buste et ses biceps et pivota comme une toupie. Tout en jetant des regards faussement timides par-dessus l’épaule, il se rapprocha du flanc de la baignoire. Il leva les bras, puis les fléchit, offrant à Joyce le spectacle des faisceaux musclés qui striaient son dos et ses fesses. Joyce sourit quand il les fit rebondir. L’une, puis l’autre. Elle caressa sa joue imberbe.
Il écarta sa main et, comme offusqué, s’éloigna de l’éléphant en sautillant. Puis il tourbillonna de nouveau et gambada vers Joyce. Mains aux hanches, il plia les genoux. Son pénis dur s’agitait à quelques centimètres de son visage. Ken fit un petit bond vers Joyce. Celle-ci se tourna vers son pachyderme en se retenant à deux mains à la baignoire. Elle ouvrit la bouche. Il taquina ses lèvres, puis bondit encore en arrière.
— Arrête, gémit-elle. Prends-moi. Je veux te sentir en moi.
Ken se rapprocha de la baignoire. Puis, se penchant vers elle, il murmura :
— Tu es délicieuse.
— Tu n’es pas mal non plus.
— Dans la baignoire ? Sans blague ?
— Il y a toute la place voulue.
— Mais le lit serait plus confortable.
— Mais moins excitant.
Ken haussa les épaules et grimpa dans la baignoire. Il se plaça aux pieds de Joyce, promena son regard sur son corps, puis tourna lentement la tête pour se reluquer dans les miroirs.
— Arrête de t’admirer, bon sang, et baise-moi !
Avec lenteur, Ken s’agenouilla, sourcillant un peu lorsque l’eau chaude caressa son scrotum. Joyce s’enfonça dans l’eau. Lorsque celle-ci atteignit sa nuque, ses pieds rencontrèrent les cuisses glissantes de Ken.
— Sur toi ?
— Bien sûr.
— Tu veux te noyer ?
— Je veux être écrasé. (Elle agita un pied hors de l’eau et caressa Ken avec ses orteils.) J’ai envie de te sentir sur moi, que ton corps me martèle jusqu’à ce que je perde conscience.
Ken gémit et acquiesça du chef.
— Grouille ! mais grouille !
Joyce écarta grandes les jambes. Ken rampa vers elle sans se presser. Il fit glisser ses mains sur les cuisses de Joyce, caressa ses hanches, flatta son ventre, effleura les courbes de son buste et emprisonna ses seins. Il les pressa fort et elle referma les doigts autour de son pénis.
— Viens, murmura-t-elle.
Ken aspira un grand coup et plongea le visage sous l’eau. Il lécha le sein droit à petits coups de langue. Puis il ouvrit la bouche et elle sentit ses lèvres taquiner son sein. Il le suça en l’aspirant au fond de sa bouche.
— Dieu ! cria-t-elle.
Elle lâcha le pénis et se cramponna au dos de Ken.
Ce dernier remonta à la surface, à bout de souffle. Les joues ruisselantes d’eau, il sourit et replongea aussitôt. Cette fois, elle sentit les lèvres de Ken sur son autre sein comme si une douce ventouse le scellait. Et cette fois, il ne suça pas. Il souffla. Il souffla comme un gosse qui fait des bruits de pet sur son bras. Les lèvres, l’air et l’eau vibrèrent sur son téton. Des bulles vinrent crever à la surface de l’eau.
Joyce le repoussa.
— Ça te faisait mal ?
— Non… Mais arrête et baise-moi… maintenant !
Ken eut du mal à se mettre en position. Joyce se rendit compte que leur différence de taille lui donnait du fil à retordre. Cela, plus l’eau. Il craignait sans doute encore qu’elle ne se noie sous ses cent quarante kilos.
Il se mit alors sur son séant, la souleva hors de l’eau par les aisselles et elle s’empala sur lui.
Un gourdin était enfoncé loin dans le ventre de Joyce.
Elle cria, frissonna. Cramponnée à son vaste torse, elle sentait des spasmes de plaisir la secouer.
Des spasmes qui faisaient aussi tressaillir Ken avec violence.
Soudain, il tomba en avant, entraînant Joyce dans sa chute. Le dos de celle-ci heurta l’eau, puis le fond de la baignoire. Sa tête se renversa brusquement en arrière. Lorsque l’eau ruissela sur son visage, des lumières explosèrent dans ses yeux.
— Seigneur ! hoqueta-t-elle. Tu me fais mal.
Ken ne s’excusa pas.
Ken ne prononça pas un mot.
Joyce comprit alors qu’il était incapable de parler : la tête de son amant était sous l’eau. Elle remontait, lentement. La chaleur du bain enveloppa le visage de Joyce comme un douillet capuchon. Seul son nez pointait à la surface.
Ken, lui, avait le nez dans l’eau.
Il va se noyer ! pensa-t-elle.
— Ken !!!
Pas de réaction.
Pas de bulles, non plus. Il ne respirait donc pas ?
Le buste de Ken broyait le sien. Elle haletait maintenant. Mais le cœur de Ken battait-il ? Impossible de savoir !
Bien qu’écrasée par les cent quarante kilos de Ken, Joyce avait les bras libres. Elle lui martela le dos à coups de poing.
— Ken ! Ken, réveille-toi !
Il ne dort quand même pas, cette andouille !
— Ken ! Lève la tête, Ken, enfin !
Joyce continua à lui marteler le dos. Cette pluie de coups aurait-elle un effet ? Elle avait vu des secouristes procéder ainsi lors de démonstrations. Ses efforts ne furent pas tout à fait inutiles. Chaque coup de poing agitait le corps de Ken de petits tremblements, comme lorsqu’on tapote un melon chez l’épicier. Son pénis s’agita même un peu.
Il était toujours en elle. Et toujours en érection.
— Je sais que tu me joues la comédie. Allez… suffit. Les morts ne bandent pas.
Ken ne bougea point.
— Ken ! Merde ! Ce n’est plus marrant. Je me suis fait une bosse sur le crâne. Et puis, tu m’as fait peur. J’ai cru que tu étais mort, enfin presque.
Mais Ken ne bougeait toujours pas.
— Bon… tu l’auras cherché !
Joyce planta l’ongle pointu de son index dans le dos de Ken. Elle le sentit s’enfoncer dans sa chair. Ken faisait toujours le mort.
Un atroce frisson glacial s’infiltra dans les tripes de Joyce.
— Ô mon Dieu ! murmura-t-elle.
Elle repoussa la tête de Ken avec la sienne. Celle-ci dodelina. Puis elle cogna sa pommette contre l’oreille. La tête roula de côté, rebondit contre la sienne comme s’ils avaient échangé des coups.
— Merde ! ! !
Il est mort. Ce salaud est bel et bien mort !
Joyce se tortilla un peu sous cette énorme masse.
Ça ne va pas être de la tarte, songea-t-elle.
Elle inspira profondément, puis passa à l’attaque. Les mains cramponnées aux rebords de la baignoire, elle se trémoussa, arqua les reins, fit jouer ses pieds, poussa de toutes ses forces sur le bout de la baignoire. Impossible de faire rouler ce gros tas de muscles. Impossible de le soulever. Et impossible aussi de glisser sous lui.
Tous ses efforts firent à peine bouger le corps de Ken.
Enfin trop épuisée, elle cessa de lutter. Toute flasque, en sueur, les bras collés à ses flancs, elle essaya de reprendre son souffle.
Calme-toi.
Oui, calme-toi. Un maudit macchabée t’écrase. Sans parler de…
N’y pense pas.
Il doit bien y avoir une solution.
Une solution pour t’en sortir, et vite.
Réfléchis.
Le problème, le problème numéro un, c’est cette satanée baignoire. On est coincés dedans.
Ah ! si seulement on avait fait l’amour dans le lit ! J’aurais pu m’échapper…
Mais qu’a-t-il eu ? Une crise cardiaque ? Une rupture d’anévrisme ? Qui sait ? On s’en fout. Ce con était bourré de stéroïdes, qui ont niqué son système.
Et maintenant, c’est moi qui suis niqué.
Pour la première fois depuis qu’elle était bloquée sous Ken, Joyce songea au miroir du plafond. Elle leva les yeux.
Seuls, son visage et ses jambes étaient visibles. Tout le reste de son corps était masqué sous la masse de Ken. Elle leva les bras. Ils apparurent sous les aisselles de Ken. Dieu, qu’ils avaient l’air petits !
Et ses jambes, elles étaient bien inutiles. Belles, mais inutiles ! Comme ses genoux levés, ses cuisses grandes ouvertes et plaquées contre les parois de la baignoire par les énormes cuisses de son amant.
Joyce testa la marge de manœuvre de ses jambes. Elle parvint à baisser les genoux. En fait, elle pouvait allonger et replier ses jambes. Mais ce faisant, elle sentit que Ken s’enfonçait plus avant en elle, comme s’il l’avait explorée et sondée.
Elle refusa de se laisser impressionner. L’œil fixé sur le miroir, elle continua son test. Elle découvrit qu’elle pouvait assez facilement donner des coups de pied. En revanche, il lui était impossible de réunir ses jambes l’une contre l’autre. Elle eut beau essayer, ses cuisses demeurèrent collées aux flancs de la baignoire.
Peut-être que…
Elle souleva la jambe droite, passa le mollet à cheval sur le rebord de la baignoire, appuya le coude droit contre le fond et lutta pour se soulever et se tourner dans l’espoir de faire rouler le corps du mort. Celui-ci ne bougea pas d’un centimètre.
Bien, ça ne marche pas. Essaie autre chose.
Joyce allongea de nouveau sa jambe droite et tenta de se détendre.
Tu n’es pas coincée.
Mais si, tu es coincée.
Fais quelque chose, au moins.
Elle glissa la main droite dans l’interstice qui séparait son ventre de celui de Ken. Puis elle la fit descendre. Leurs bassins, soudés l’un à l’autre, firent obstacle. Elle tenta d’arracher le pénis par le côté. Pas moyen.
— Génial ! murmura-t-elle.
Alors elle se mit à glapir, à flanquer des coups de pied, à se trémousser et à se tortiller dans tous les sens, déterminée à faire sortir Ken de son vagin. Il fallait à tout prix qu’elle y parvienne et elle y parviendrait. Les mères ne soulèvent-elles pas une voiture lorsqu’un de leurs gosses est écrasé sous une roue ? Elle, elle soulèverait les cent quarante kilos de Ken. Elle le repousserait et se taillerait de cette satanée baignoire.
Lorsqu’elle se rendit compte que tous ses efforts étaient peine perdue, Joyce éclata en larmes.
Un peu plus tard, les bougies commencèrent à s’éteindre. L’une après l’autre, elles crépitèrent, brillèrent un instant plus fort, puis moururent. Joyce se retrouva dans le noir.
Ce n’est pas plus mal, songea-t-elle au début. De toute façon, il n’y a rien à voir, si ce n’est un cadavre qui m’écrase.
Mais cet état d’esprit ne dura guère.
La terreur l’envahit peu à peu.
Un mort. Un cadavre. Je suis prisonnière d’un cadavre.
Et s’il se met à remuer ?
Ce n’est que Ken, se rassura-t-elle. Pas un vampire, ni un zombie, ni un fantôme, bordel ! Et il a cassé sa pipe, kaputt, voilà tout. Il ne va pas bouger, enfin !
Mais suppose qu’il bouge ? Qu’il veuille se venger ? Ce n’est pas ma faute s’il a eu une crise cardiaque ou autre ! Seulement, lui ne voit peut-être pas les choses sous cet angle-là.
Et puis merde ! Il ne voit rien. Il est mort ! Et mort heureux ! Quelle bonne façon de clamser, non ? Il a joui et pouf !
Joyce entendit un rire. Un rire un tantinet dément.
Mais au fait, il n’a pas joui, se rappela-t-elle.
Coitus interruptus croakus.
Joyce rit de nouveau.
Puis son rire s’étrangla net dans sa gorge quand elle imagina que Ken soulevait la tête, l’embrassait à pleine bouche avec ses lèvres froides en murmurant « J’ai une besogne à terminer », puis commençait à la ramoner.
La terreur de Joyce ne s’apaisa qu’aux premières lueurs de l’aube. Elle sombra dans un sommeil pesant.
Lorsqu’elle se réveilla, elle avait le corps endolori, les jambes et les fesses totalement engourdis. Elle fléchit ses muscles, donna quelques ruades et gigota autant qu’elle le put.
Bientôt, son sang se remit à circuler. Ses fesses et ses jambes s’enflammèrent, comme piquées par des milliers d’aiguilles. Ce n’est qu’une fois remise d’aplomb qu’elle sentit l’odeur.
Le miroir au plafond lui en apprit l’origine : entre les pieds de Ken flottait un étron.
— Merde ! murmura-t-elle.
Joyce ferma les yeux.
Ne t’en fais pas pour ça.
Pense, réfléchis.
Bien… c’est samedi. S’il ne loupe pas l’avion pour une raison ou une autre, Harold rentrera demain soir. Vers 19 heures. Cela me donne plus d’une journée pour sortir de ce guêpier. Sinon mon tendre époux aura la surprise de sa vie !
Harold, qu’en penses-tu, comme sujet de roman d’épouvante ? Tu as une histoire toute trouvée, non ? Peut-être que tu remporteras enfin ton putain de prix ?
Impossible. Je serai sorti de sa maudite baignoire avant qu’il ne rentre à la maison.
Parfaitement !
Oui, mais comment ?
Et si je remplis totalement la baignoire, le corps de Ken se mettra à flotter et je n’aurai plus qu’à le pousser par-dessus bord.
Elle songea quelques instants à cette solution.
Seulement, le temps que l’eau monte, moi, je risque de me noyer ! Sauf si je parviens à bloquer ma respiration assez longtemps…
Joyce leva les genoux, puis étendit les jambes et essaya d’atteindre les robinets avec ses orteils. Pas moyen.
Comme idée géniale, on a vu mieux ! Il doit pourtant bien y avoir une solution. Une…
— Sortez-moi de là ! hurla-t-elle.
Elle se débattit contre la masse écrasante de Ken. Mais son corps présentait la rigidité de la mort. Il lui semblait même plus lourd qu’avant. L’épuisement la fit céder.
Y a pas moyen. Je vais rester prisonnière sous ce maudit macchabée jusqu’au retour de Harold.
Joyce pleura longtemps, puis s’endormit de nouveau. Quand elle reprit conscience, ses fesses et ses jambes étaient une nouvelle fois comme paralysées, mais elle n’éprouva pas le même extrême désespoir. Elle était résignée.
Lorsque le viol est inévitable, murmura-t-elle, on se détend et on prend son pied. Mais quel est le crétin qui a sorti celle-là ? se demanda-t-elle après coup.
Bon, ce n’est pas la fin du monde. Ce sera peut-être la fin de mon mariage, mais ça, ce n’est pas un grand malheur. Harold va rentrer demain et me sortir de ce pétrin.
C’est peut-être horrible et dégoûtant, mais je n’en mourrai pas.
Plus tard, lorsque ses propres excréments s’ajoutèrent à ceux de Ken, la puanteur s’accentua.
Avec le retour de l’obscurité, la terreur l’envahit à nouveau.
Elle demeura allongée, osant à peine respirer et redoutant que Ken ne remue, ou ne parle.
Joyce.
Quoi ?
J’ai faiiiim !
La tête de Ken s’était-elle nichée dans sa nuque ? Elle sentit une morsure.
Certaine de le sentir fourrager dans son cou, Joyce se mit à glapir jusqu’à ce que sa gorge fût en feu.
Plus tard, elle parvint à se convaincre que Ken n’avait pas ressuscité. Ces mouvements avaient sans doute été provoqués par une cause naturelle. Décomposition du corps. Fuite de gaz. Ou encore amollissement des muscles et des tendons. Affreux, certes. Ecœurant. Mais Ken était bel et bien mort. Il n’allait ni lui parler ni la mordre.
Ce qu’il fallait, c’était tenir le coup jusqu’au matin.
Plus tard, alors qu’elle s’endormait, Ken gémit. Joyce poussa un violent hoquet. Son corps se raidit, elle eut la chair de poule.
Ce ne sont que les gaz qui s’échappent, se dit-elle pour se rassurer.
Mais Ken gémit de nouveau.
— Arrête ! supplia-t-elle d’un ton plaintif. Arrête !!! Laisse-moi tranquille. S’il te plaît !
Joyce recommença à se démener comme une folle, puis sanglota sans plus bouger, broyée par les kilos, priant que le jour se lève.
Lorsque, enfin, les premières lueurs grises de l’aube filtrèrent par la fenêtre de la salle de bains, la panique de Joyce descendit d’un cran et elle ferma les yeux.
C’est dimanche.
Harold va arriver. Vers 19 heures, ce soir. Avant la tombée du jour.
Il n’y aura pas de troisième nuit sous ce cadavre.
Le sommeil l’emporta.
La sonnerie du téléphone la réveilla en sursaut.
Qui était-ce ?
Peut-être quelqu’un l’avait-il entendue hurler pendant la nuit ? On téléphonait pour prendre de ses nouvelles…
Si je ne réponds pas, on…
Une chance inouïe.
Non, personne n’avait entendu ses hurlements. Sans doute une amie qui appelait pour bavarder. Ou un démarcheur.
La sonnerie se tut.
À moins que ce ne fût Harold. Harold qui téléphonait pour prévenir qu’il avait loupé l’avion, qu’il avait eu des ennuis ou s’était décidé à rester un jour ou deux de plus pour voir son agent littéraire, son éditeur.
— Non, chuchota-t-elle. S’il te plaît, Harold, reviens. Il le faut.
Je vais craquer si je reste là une nuit de plus.
Tout va bien, se dit-elle. Il va revenir. Il reviendra.
Encore quelques heures et il serait là.
Alors, une nouvelle crainte s’empara de Joyce. Harold serait-il capable de soulever Ken ? Sans doute que non. Il était si peu costaud. Il allait devoir appeler les pompiers.
Je suis désolé de vous déranger, les amis, mais malheureusement ma femme est coincée dans notre baignoire. Elle baisait avec un gros musclé et le type a eu une crise cardiaque.
Cette idée la fit rire, mais elle eut mal à la poitrine. Pire, comme son ventre fut secoué, le pénis de Ken s’agita en elle.
Y a vraiment rien de marrant dans tout ça, gémit-elle.
Mais si Harold n’arrive pas à me délivrer, les pompiers y parviendront, eux.
Elle s’imagina en train de courir dans le corridor, les fesses à l’air, sous l’œil sidéré des pompiers, peut-être un rien excité… En train de courir vers la deuxième salle de bains qui avait une douche, celle-là.
D’abord, elle boirait de l’eau froide pour rincer sa bouche affreusement pâteuse. Elle boirait jusqu’à s’en faire péter l’estomac. Ensuite elle prendrait la plus longue douche de sa vie. Elle se savonnerait et se frotterait jusqu’à ce qu’elle ait totalement effacé l’immonde contact de la mort.
Après quoi elle s’enverrait une avalanche de cocktails. Vodka-tonic. Des glaçons tintant dans le verre. Et une rondelle de citron. Elle boirait de la vodka jusqu’à ce que sa tête flotte dans un douillet coton.
Pour finir, un bon steak. Une énorme tranche de filet mignon saignante et grillée au feu de bois.
Il faudra que je la grille moi-même, n’empêche. Harold ne sera certainement pas d’humeur à me faire la cuisine.
Si jamais il ne me plaque pas sur-le-champ…
Je vais bientôt manger… Encore quelques heures, c’est tout… si jamais ce n’était pas Harold qui téléphonait pour annoncer qu’il ne rentrait pas comme prévu.
Ce n’était pas lui, j’en suis sûr.
Je vous en supplie, non !
Il va arriver. Il va venir…
Harold arriva, en effet.
Joyce, perdue dans ses rêves de sauvetage, ne l’entendit pas avant que la porte de la salle de bains ne s’ouvre brusquement.
— Harold !
— Joyce ?
Elle l’entendit traverser la pièce à pas rapides. Harold découvrit sa femme, puis Ken. Son visage devint presque aussi gris que celui du mort. Sa mâchoire tomba.
— Sors-moi de là !
Harold fronça les sourcils.
— Mon Dieu, vite ! Je suis coincé sous lui depuis vendredi soir !
— Tu ne peux pas te lever ?
— Si je le pouvais, tu crois que je serais encore là ?
— Bon Dieu, Joyce ! ! !
— Magne-toi le train et sors-moi de là !
Harold continuait à contempler sa baignoire en hochant la tête.
— Harold, sors-moi de là, enfin !
— Hum… D’accord.
Harold tourna les talons.
— Ciao ! lança-t-il.
La porte claqua derrière lui.
Harold partit en avion à Maui et passa une semaine à se prélasser sur la plage. Il lut des romans d’épouvante écrits par ses amis et dîna dans d’excellents restaurants. Il lorgna plusieurs belles femmes, mais les évita. Toutes des salopes, toutes des traîtresses ! Il n’en voulait plus.
Une fois de retour chez lui, il cria :
— Joyce, je suis là !
Sa femme ne répondit pas.
Un grand sourire aux lèvres, il monta au premier.
L’odeur qui l’accueillit n’était pas agréable. Il en eut la nausée. Ses yeux se mouillèrent. Un mouchoir plaqué sur le nez et la bouche, il traversa à toute allure la chambre et entra dans la salle de bains.
Il eut un choc.
Il laissa choir le mouchoir.
Il ouvrit grands les yeux.
Le carrelage tout autour de la baignoire était jonché de morceaux de corps humain.
Un truc rond en sang qu’il reconnut comme étant une tête. Une partie de tête, tout au moins. Il manquait la mâchoire. Le trognon de la nuque était déchiqueté à coups de dents, semblait-il.
Puis il aperçut un bras. Et un second… Longs et très musclés. Mais pas entiers, tant s’en faut ! Les extrémités noueuses des deux humérus avaient été léchées jusqu’à briller comme des sous neufs. Et il y avait encore plein d’autres morceaux. Des os plats d’une cage thoracique. Des bouts de chair. Des tranches de muscles filandreux. Des espèces de boulettes visqueuses ; des parties de poumons peut-être ou les reins, allez savoir !
En revanche, parmi cet assortiment, Harold reconnut avec certitude un cœur.
Et au rebord de la baignoire étaient suspendus des rouleaux d’intestins.
Harold vomit.
Une fois ceci terminé, il s’approcha de sa baignoire en faisant très attention à ne pas glisser sur un morceau sanguinolent.
Joyce n’y était plus.
En revanche, son amant s’y trouvait encore. Ou une partie. Des fesses aux pieds, il avait l’air intact. Impeccable.
Mais une grande partie du torse avait été évidée. Il était manchot et le trognon de son cou nageait dans une mare de sang et de vomissures où flottaient des petits morceaux de Dieu sait quoi.
— Bienvenue à la maison, chéri !
Harold pivota brusquement.
Joyce se tenait dans l’embrasure de la porte. Toute propre, fraîche et souriante. Vêtue de sa robe de satin rouge.
— Mon Dieu ! fut tout ce que Harold parvint à dire.
Joyce sourit et fit claquer ses dents. Puis elle sortit sa main droite de derrière son dos. Elle tenait une mâchoire.
— Ken avait de bonnes dents pointues. Une vraie mine d’or.
— Mon Dieu ! murmura Harold.
Joyce jeta la mâchoire en l’air, la rattrapa avec l’index sous les canines et la fit tournoyer comme une toupie.
— Passons aux choses sérieuses, déclara-t-elle. La maison est à moi. Toi, tu as la baignoire.