IX
LE NAUFRAGE DU COUPLE ROYAL
À
la fin du printemps
1738, la cour prépare son départ pour Compiègne. Habituellement,
Marie Leszczyńska se réjouit de ces six semaines en communauté
réduite, loin de la foule habituelle des courtisans. Mais, cette
fois, elle a décidé de ne pas quitter Versailles. Le roi, ses amis
et sa maîtresse prendront la route sans elle. La présence de
Madame de Mailly n’est pas la vraie raison de son renoncement.
En réalité, la reine est fatiguée ; à trente-cinq ans, elle
pressent une nouvelle grossesse qu’elle veut mener sagement,
consciente que son organisme a été ébranlé par les dernières.
Sa grossesse est confirmée dès le mois de juillet.
Elle prévient aussitôt Louis XV qui accueille avec enthousiasme ce
nouvel espoir de mettre au monde un petit duc d’Anjou. Quelques
jours plus tard, la reine rend visite à Madame de Mazarin qui
possède une petite maison sur les hauteurs de Saint-Cloud, au lieu
dit Montretout. Marie est sereine. Elle en oublie ses règles de
prudence et s’offre le plaisir d’une longue promenade à pied, comme
jadis avec sa grand-mère dans les forêts de Wissembourg. La soirée
se prolonge fort tard, en agréable compagnie…
Quand elle regagne Versailles, la reine se sent
mal. Les médecins accourent à son chevet et constatent que ses
espoirs de maternité se sont envolés. La trop longue promenade
et la trop longue journée ont eu raison de sa santé. Plus
grave : après un examen approfondi, les médecins concluent
qu’elle doit désormais éviter toute grossesse, car sa vie en
dépend !
Le pire des mensonges
Le verdict est catastrophique pour Marie. Non
seulement elle vient de détruire tout espoir de mettre un nouveau
garçon au monde, mais elle craint la réaction du roi. Se sentant
fautive d’avoir cédé à la joie d’une banale promenade, elle préfère
taire son imprudence et le verdict de la Faculté. À la peur d’une
remontrance s’ajoute le souci d’éviter des ennuis aux dames de sa
suite, coupables de ne pas avoir correctement veillé sur elle. Par
crainte mais aussi par lâcheté, car elle n’a toujours pas le
courage d’affronter Louis XV, Marie décide de cacher la douloureuse
réalité à son époux. Elle se contente de lui annoncer que son
espoir de maternité s’est envolé. Le roi est déçu mais demeure
confiant pour l’avenir.
À son retour de Compiègne, Louis XV, apparemment
ravi de retrouver son épouse, se présente à la porte de sa chambre.
Conformément aux ordres de la Faculté, celle-ci reste désespérément
close. Incompréhension du roi qui finit par apprendre la vérité de
la bouche des médecins. La nouvelle le bouleverse : à
vingt-huit ans, il ne peut accepter de mettre un terme à la
procréation royale, d’autant que la lignée n’est pas assurée avec
un seul héritier mâle. À la stupéfaction succède la colère :
pourquoi la reine lui a-t-elle menti ? Pourquoi a-t-elle caché
plusieurs semaines une vérité qu’il ne pouvait manquer
d’apprendre ? Le roi est blessé par ce terrible manque de
confiance, mais il n’obtiendra pas d’explication. La reine le fuit
et sa porte demeure désespérément close.
L’attitude de Marie va immédiatement se retourner
contre elle. Le roi est bouleversé, incapable de raisonner
sereinement et il en veut terriblement à son épouse. En bousculant
ses convictions, la crise l’incite aussi à balayer ses
principes.
Le roi s’affiche avec sa comtesse
C’est le moment où il commence à s’afficher avec sa
maîtresse. « La chose est publique », écrit Barbier alors
que les courtisans remarquent que le roi rougit en entendant
prononcer son nom. D’ailleurs, il y a déjà deux ou trois mois que
Madame de Mailly assiste à la plupart des soupers des cabinets
qui n’ont lieu que les jours de chasse. Le roi y reçoit sa joyeuse
bande de fêtards pour des soirées au vin de Champagne. La table est
succulente, pleine de mets raffinés préparés par Moutier, le
cuisinier du duc de Nevers. Les convives mettent souvent la main à
la pâte : Mademoiselle de Charolais accommode des salades
et le roi s’amuse parfois à battre une omelette. Le duc de Luynes
remarque aussi que le roi boit beaucoup lorsque Madame de
Mailly est présente. Il se couche vers six heures du matin après
avoir entendu la messe et dort jusqu’à quatre heures de
l’après-midi.
Madame de Mailly constate bien vite qu’il
n’est pas aisé d’être à la fois maîtresse du roi et dame du palais.
Selon les proches de la reine, quand la comtesse est « de
semaine », l’atmosphère est électrique. Elle doit la servir à
table en espérant que le repas ne s’éternisera pas. Marie s’en
amuse, feignant d’ignorer son impatience pour l’exaspérer un peu
plus. La sollicitude de la reine tourne parfois à l’affront quand
elle lui suggère, par exemple, de ne pas se fatiguer à rester aussi
longtemps debout auprès d’elle, alors que d’autres activités
l’attendent ! L’assistance s’amuse beaucoup de ce duel
feutré.
Avant le séjour estival à Compiègne, le roi
souhaitant la présence de Madame de Mailly, la comtesse avait
sollicité la permission de la reine. Sa réponse à double sens avait
déclenché l’hilarité des courtisans : « Faites, Madame,
vous êtes la maîtresse ! »
À ce petit jeu qui use ses nerfs, Madame de
Mailly perd patience, d’autant que l’hostilité ne vient pas
seulement de la reine. Le duc de Bourbon se régale aussi : il
n’a pas oublié les affronts subis par la marquise de Prie et prend
sa revanche en rayant, à l’occasion, le nom de la comtesse d’une
liste d’invités à Chantilly. Pourquoi recevrait-il une dame du
palais non « titrée » qu’il « connaît à peine »
puisque la reine n’y sera pas[1] ?
Furieuse de subir tant d’humiliations,
Madame de Mailly laisse percevoir des mouvements d’humeur
envers le roi qui choquent les courtisans. Quand elle perd au jeu
– presque toujours –, elle devient agressive ; pour
peu que le roi lui marque une certaine compassion, elle lui
assène : « Ce n’est pas étonnant, vous êtes
là ! » Elle traite aussi de haut la petite Polonaise
devenue reine de France. Son irrespect mériterait sanction mais,
pour l’heure, il influence plutôt le comportement de Louis XV.
« On a remarqué, explique Luynes, lorsque le roi arrive dans
le salon, que non seulement il ne s’approche point de la table de
cavagnole où la reine joue, mais même il y a quelques jours la
reine se tint debout assez longtemps, sans que le roi lui dît de
s’asseoir ; et pendant ce temps, il parlait à Madame de
Mailly ! »
Elle veut un statut de maîtresse officielle
De toute évidence, la comtesse sans le sou a pris
une place importante dans la vie de Louis XV. Avec une certaine
malice, le duc de Luynes relate l’ascension de la maîtresse du roi,
les voyages, les soupers et les chasses auxquels elle participe,
soulignant chaque fois sa familiarité et son attitude hautaine
envers les autres dames de la reine. Peu importe que son père soit
ruiné, qu’elle porte des chemises élimées et que sa femme de
chambre soit mal habillée ; ce qu’elle veut, c’est un statut
de maîtresse déclarée du roi !
En septembre 1738, le cardinal se brouille à
nouveau avec son élève. Peut-être a-t-il eu vent des manigances de
Mademoiselle de Charolais qui tente de gouverner le roi à
travers Madame de Mailly , afin d’obtenir la succession de
Fleury pour son amant du moment, Guérapin de Vauréal, évêque de
Rennes. Ou bien a-t-il appris que Madame de Mailly réclame son
départ en s’exclamant : « Quand vous déferez-vous de
votre vieux précepteur ? »
Après avoir donné congé à toute sa maison, Fleury
se retire à Issy. « On croyait d’abord que c’était pour sa
santé, mais le vrai était quelque petit mécontentement »,
avoue Barbier. La reine décide de lui rendre visite, « chose
fort extraordinaire, selon l’avocat parisien, parce que la reine ne
fait point de visites et que, d’ailleurs, elle n’a jamais été
contente de lui ». Marie pense que Fleury a le pouvoir de
raisonner Louis XV et qu’il prêtera une oreille complaisante à ses
malheurs. Pauvre reine qui s’indigne, pleure et supplie le vieux
cardinal ! Bien qu’aussi désarmé qu’elle, Fleury n’est pas
mécontent de la voir à ses pieds et l’endort de bonnes
paroles.
La reine se rebiffe
Marie comprend un peu tard que sa démarche est
malvenue et que Fleury ne lui sera d’aucune aide. Elle ravale donc
ses larmes et décide de s’imposer elle-même, en exigeant de suivre
son époux dans tous ses déplacements. Impossible de formuler un
refus à la reine. Fleury doit accepter, ce qui contrarie beaucoup
le roi. Quant à Madame de Mailly, elle sera encore plus
assidue auprès de lui puisqu’elle doit accompagner la reine. Mais
les deux amants vivront en permanence sous le regard vigilant de
Marie : partout, même dans les bois, car la reine a décidé de
chasser en amazone, au grand dam de la comtesse !
Cette fois, la guerre est déclarée entre les deux
époux. Louis XV ne s’adresse plus à la reine dont tous les
gestes sont raillés ou critiqués. Le marquis d’Argenson en profite
pour distiller son venin contre elle : « Il faut savoir
que la reine a peur des esprits. Pour la rassurer, il lui faut
toujours une de ses femmes à sa portée pendant la nuit, et il faut
que cette femme lui fasse des contes pour l’endormir. À peine
s’éloignait-elle quand le roi arrivait. La reine ne dort presque
pas. Elle se lève cent fois dans une nuit pour chercher sa chienne.
Enfin, elle met positivement un matelas sur elle, tant elle est
frileuse, de sorte que le roi étouffait, et se levait tout en
sueur, n’y pouvant plus tenir. Il se retirait dans sa chambre et
dans son lit, pour y dormir à son aise. »
À propos de ses relations avec la maîtresse du roi,
il ajoute : « La reine croit, et cela paraît certain, que
Madame de Mailly l’examine sans cesse pour lui trouver de nouveaux
ridicules, et égayer le roi à ses dépens dès qu’elle l’a
quittée. »
Le scandale des écrouelles
En janvier 1739, l’adultère du roi devient
public. Tout le monde en parle, à la cour comme à Paris. Le roi se
rend à l’Opéra et fréquente les bals, le plus souvent déguisé en
chauve-souris à la tête de sa bande de bergers et bergères.
Barbier, toujours très prudent, s’en réjouit : « Le roi
commence à prendre goût aux plaisirs ordinaires. Il n’y a pas grand
mal qu’il se défasse peu à peu de la fureur qu’il avait pour la
chasse qui, répétée tous les jours, en tout temps et en toute
saison, ne pouvait qu’altérer son tempérament et lui rendre
l’esprit sombre et sauvage. Le commerce des femmes et des plaisirs
lui prendra moins de temps, et lui formera mieux le génie et les
sentiments. »
Le scandale éclate à Pâques, lorsque le grand
prévôt s’enquiert des souhaits du roi pour la rituelle cérémonie
des écrouelles du Samedi saint. Louis XV refuse sèchement. Malgré
l’insistance du cardinal de Fleury et du père de Linières , il ne
se confesse pas et refuse de faire ses pâques. Barbier en parle
avec bon sens : « Cela a causé un grand scandale à
Versailles et fait beaucoup de bruit à Paris. […] Il est dangereux,
pour un roi, de donner un pareil exemple à son peuple, et nous
sommes assez bien avec le Pape pour que le fils aîné de l’Église
eût une dispense pour faire ses pâques, en quelque état qu’il fût,
sans sacrilège et en sûreté de conscience. » Opinion proche de
celle du marquis d’Argenson qui prend la défense du roi :
« On pourrait sauver les apparences par une basse messe que
dirait le cardinal de Rohan dans le cabinet du roi […] et on
tairait mystérieusement que le roi ne s’est présenté ni à la
pénitence, ni à l’eucharistie ; mais le roi dédaigne cette
ridicule comédie. […] Sa Majesté a de la religion et Elle est
hautement honnête homme, ne voulant point approcher indignement du
sacrement, ni jouer une comédie plus indigne de son rang qu’il n’y
est scandaleux de ne pas remplir le devoir. » Propos résumés
quelques années plus tard par celui qui deviendra le cardinal de
Bernis : « Il a mieux aimé s’abstenir des sacrements que
de les profaner. »
À l’inverse de son ancêtre Louis XIV, Louis XV est
un inquiet, à la conscience déchirée : coupable devant Dieu,
il s’estime indigne de recevoir les sacrements de l’Église. Après
cet incident, Louis XV ne touchera plus les écrouelles. Mais, en
abandonnant son pouvoir miraculeux, il transforme son inconduite
personnelle en affaire d’État, affectant ainsi la sacralité de la
fonction monarchique. Sous un autre angle, c’est aussi le constat
de l’échec de l’éducation religieuse professée par le cardinal de
Fleury.
Marie Leszczyńska n’a pas dévoilé ses pensées sur
ce scandale qui a secoué la royauté. Sa correspondance est muette
mais elle comprend, à ce moment-là, que le combat est perdu :
en renonçant à ses règles et à ses principes, le roi vient de
confirmer, de facto, que sa vie a
changé.
Dès lors, convaincue que son couple chancelant
s’est définitivement brisé, la reine va changer de tactique. Elle
se range à l’avis de Stanislas qui lui conseille de se concentrer
sur son rôle de reine et de mère des enfants de France. Mais, au
fond de son coeur, elle enfouit un ultime espoir : plus tard,
l’âge venant et la crainte de la mort aidant, peut-être le roi
reviendra-t-il vers elle pour être en paix avec Dieu.
Après l’aînée, voici la cadette
Depuis plusieurs mois, Madame de Mailly reçoit
des lettres chaleureuses de sa soeur Pauline de Nesle[2] qui se morfond entre les
quatre murs du couvent de Port-Royal. Invoquant leurs souvenirs
d’enfance, elle la supplie de l’appeler auprès d’elle. Bien qu’elle
étouffe sous la protection écrasante de Mademoiselle de
Charolais, Louise de Mailly se sent terriblement seule au milieu de
cette cour hostile. Elle se laisse donc rapidement attendrir,
d’autant que sa soeur préférée fera une parfaite confidente.
L’affaire est rondement menée puisque le duc de Luynes écrit, le
26 décembre 1738 : « Mademoiselle de Nesle
est ici [à Versailles] depuis quelques jours, c’est Madame de
Mailly qui en prend soin. »
La soeur cadette de la comtesse n’est pas plus
jolie que son aînée, mais elle a de l’esprit. Louis XV l’entrevoit
lors d’un souper chez Mademoiselle, puis chez la comtesse de
Toulouse. Il est fasciné par sa spontanéité et sa gaieté.
Manifestement, la jeune fille met tout en oeuvre pour séduire le
roi, en tenant des propos politiques qui exaltent la tradition
guerrière de la fonction royale. Ce discours audacieux étonne le
souverain qui prend plaisir à l’écouter. Les courtisans, en
revanche, ne comprennent pas cet engouement. « Elle était
laide, écrit le duc de Luynes, d’une de ces laideurs qui impriment
plus la crainte que le mépris ; sa taille était gigantesque,
son regard rude et hardi. » Les traits de son visage
n’exprimaient ni la bonté, ni la tendresse. Son autre soeur,
Madame de Flavacourt, la décrit ainsi : elle a « la
figure d’un grenadier, le col d’une grue, une odeur de
singe ». Et pourtant, elle participe à toutes les chasses et à
tous les soupers de Louis XV ; elle se rend même à Choisy, un
petit château que le roi vient d’acquérir.
Mais Louis XV, toujours dominé par le poids de la
religion, n’ose pas prendre pour maîtresse une jeune fille,
fût-elle âgée de vingt-sept ans. Avec la complicité de
Mademoiselle de Charolais, il va donc lui trouver un mari. Ce
sera Monsieur du Luc, marquis de Vintimille, neveu de
Monseigneur de Vintimille, l’archevêque de Paris qui rêve de
coiffer la barrette de cardinal.
À l’automne 1739, la marquise de Vintimille devient
la seconde maîtresse du roi. La reine découvre seulement
l’existence de cette nouvelle favorite. Fleury, lui, s’inquiète à
nouveau pour son pouvoir avec cette redoutable intrigante. Quant à
Louise de Mailly, elle enrage en apprenant la trahison de sa soeur.
Mais elle se calme bien vite en optant pour le partage : à
vingt-neuf ans, le roi a bien assez d’ardeur pour satisfaire deux
maîtresses !
En janvier 1741, Madame de Vintimille
attend un enfant. Le père ne pouvant être l’époux, il reste
l’amant… La grossesse se présente mal et le roi se montre
particulièrement prévenant, « allant jusqu’à essayer lui-même
la voiture qui devait la ramener de Choisy à Versailles »,
raconte le marquis d’Argenson. Il l’installe dans un appartement
plus confortable et prend l’habitude de faire porter son souper
chez elle les semaines qui précèdent l’accouchement.
Victime de la colère divine
Le 2 septembre 1741, elle donne naissance
à un garçon[3] qui se
porte bien. Mais la santé de la mère donne des inquiétudes. Elle se
sent mal et tous les bruits l’incommodent. Le roi ordonne de couper
les jets d’eaux et de répandre du fumier sur la rampe, le long de
l’aile neuve, pour étouffer le bruit du passage des chevaux.
Madame de Mailly ne quitte pas le chevet de sa soeur. Le
8 septembre, après avoir consulté d’éminents confrères, le
médecin La Peyronie pratique une saignée qui semble apaiser la
malade. Louis XV reste auprès de Pauline jusqu’à deux heures du
matin. Mais, dans la nuit, son état empire, elle réclame son
confesseur. Le 9 septembre, à sept heures du matin, la
marquise de Vintimille expire. Elle avait vingt-neuf ans.
Le roi se réveille vers dix heures et demande
aussitôt des nouvelles à La Peyronie. « Mauvaises,
Sire », répond le médecin. Louis XV s’effondre. « Tout le
monde a été très surpris du chagrin réel que cette mort a causé au
roi, remarque Barbier. Il n’a jamais paru si touché, et il en a
donné des marques trop publiques. Il n’a vu personne ce jour-là, et
il s’est retiré pendant quatre ou cinq jours à Saint-Léger[4], avec quatre ou cinq
personnes », dont Madame de Mailly.
Marie Leszczyńska a suivi les aventures de
Madame de Vintimille grâce à la duchesse de Luynes, toujours
bien informée. Elle a songé à la colère de Dieu dans ce dénouement
tragique. Dans le silence de son oratoire, elle va longuement prier
pour la défunte et pour le rachat des fautes de son époux.
Reclus dans sa retraite de Saint-Léger, Louis XV
pleure la disparue, refusant de manger et de chasser.
Madame de Mailly , bouleversée, se joint parfois à ses pleurs.
Le roi culpabilise. Assailli de remords, n’osant plus retourner à
Choisy, théâtre de ses amours interdits, il s’enferme dans une
méditation douloureuse qui dure près de six semaines. Luynes
témoigne : « Il paraît, par l’air sérieux du roi et par
la manière scrupuleuse dont il entend la messe, que les réflexions
et l’habitude forment un grand combat en lui. »
Manigance signée Richelieu
Le temps portant remède, la vie reprend son cours.
Le roi retourne à la chasse, en dépit d’une forte crise de
rhumatismes qui le fait souffrir. Madame de Mailly reprend sa
place de maîtresse et emménage dans le bel appartement mansardé
qu’il destinait à Pauline[5]. Désormais assurée de sa faveur, elle a cédé
sa charge de dame du palais à l’avant-dernière de ses soeurs, la
jeune marquise de Flavacourt. La reine approuve cette nomination
qui la débarrasse de la Mailly : « Le roi le trouve bon,
écrit-elle à Fleury, je le trouve très bien aussi […], d’ailleurs
le roi est le maître. »
Mais le drame a secoué Louis XV et les petits
soupers chez sa maîtresse n’ont plus le même attrait. « Sainte
Mailly », comme la surnomme le duc de Richelieu, n’amuse plus
le roi. Sa faveur décline jusqu’au coup de grâce, asséné un jour de
1742 par sa plus jeune soeur, la redoutable marquise de La
Tournelle, cinquième demoiselle Nesle.
Richelieu n’est pas étranger à cette disgrâce.
Arrière-petit-neveu du célèbre cardinal, le duc traîne derrière lui
une réputation de libertin et d’intrigant qui ne le fait guère
apprécier du cardinal de Fleury. Richelieu avait espéré supplanter
le vieux précepteur avec la complicité de Madame de Mailly
; mais, en refusant d’entrer dans son jeu, la favorite a
signé sa perte. Rusé et pervers, le duc de Richelieu a choisi de
lui opposer Marie-Anne de La Tournelle, la plus jeune et la plus
jolie de ses soeurs. Une beauté hautaine qui a connu son heure de
gloire en 1740 grâce au portrait qu’en fit Nattier. La toile était
si belle et si ressemblante qu’elle assura la réputation du
peintre.
Une soeur Nesle chasse l’autre
En septembre 1742, la mort de sa tante, la
duchesse de Mazarin, laisse une place vacante de dame du palais de
la reine. Madame de La Tournelle demande la place et l’obtient
sans difficulté. Cette femme de vingt-cinq ans à la beauté
éclatante et aguicheuse ne tarde pas à séduire le roi. Mais,
gouvernée par ses intérêts plus que par ses sens, l’intrigante ne
cède rien à Louis XV tant qu’il ne fait pas d’efforts pour la
conquérir. Interrogé par le roi qui s’impatiente, Richelieu aurait
répondu, selon Madame de Brancas : « Une maîtresse n’est
point un portefeuille, et si vos ministres vous apportent le leur à
votre Conseil, je doute fort qu’ils puissent mettre Madame de
La Tournelle dans vos bras. Il faut lui plaire et commencer par lui
dire que vous en êtes épris. »
Pour conquérir la belle, conseille Richelieu, il
faut d’abord renvoyer sa soeur de Versailles. Mais Louis XV hésite,
assailli de scrupules face au désespoir de Madame de Mailly
lorsqu’il lui annonce : « Je suis amoureux fou de
Madame de La Tournelle ; je ne l’ai pas encore, mais je
l’aurai. » Puis le couperet tombe : « Madame de
Mailly a été renvoyée un peu plus durement qu’une fille
d’opéra », note le marquis d’Argenson. Le 4 novembre,
Richelieu la conduit à l’hôtel des Noailles, à Paris, où la
comtesse de Toulouse lui offre l’hospitalité. « Vous pouvez
emporter vos meubles, madame », suggère le roi. Elle refuse,
tournant définitivement le dos à Versailles, en dépit des
nombreuses lettres pleines de repentirs que lui adressera son
ancien amant.
Sa soeur aînée renvoyée, son appartement fermé,
Madame de La Tournelle ne cède pas pour autant à Louis XV.
Elle exige encore plus, écrit Barbier : « Elle serait
maîtresse déclarée, elle aurait une maison, elle n’irait point aux
petits soupers du roi ; elle aurait tous les soirs dix
couverts chez elle et elle nommerait elle-même les personnes qui y
souperaient ; elle aurait plus de cinquante mille écus de
pension assurée pour sa vie. » On murmure aussi qu’elle
réclame le titre de duchesse.
À peine Madame de Mailly a-t-elle tourné les
talons que Fleury se précipite chez le roi. Il veut le dissuader de
poursuivre son aventure avec Madame de La Tournelle qui le
déconsidère auprès de ses sujets et de l’Europe entière. Le vieux
prélat reçoit l’appui du ministre Maurepas, jamais avare de bons
mots ou d’impertinences. Il égratigne la nouvelle favorite, ironise
sur les soupers de Versailles, à deux doigts de l’irrespect envers
le roi. En vain. Louis XV reste sourd aux appels à la raison et
renoue avec les voyages à Choisy. L’un d’eux fournit à
Madame de La Tournelle l’occasion de dévoiler ostensiblement à
son entourage une tabatière en agate arborisée… que le roi avait
tirée, la veille, de sa poche ! Ce signe révélateur ne trompe
ni les courtisans, ni Barbier, qui écrit le 15 décembre :
« Le roi est d’une extrême gaieté, et c’est avec regret que Sa
Majesté part aujourd’hui de Choisy. »
La quatrième soeur aussi…
Le 23 décembre, Madame de La Tournelle
prend possession des appartements qu’elle occupe avec l’une de ses
autres soeurs, Madame de Lauraguais, promue dame de compagnie.
À peine arrivées, la cour leur a trouvé des surnoms :
« la Princesse » pour la
favorite et « la grosse
réjouie » pour la plus adipeuse des demoiselles Nesle.
Afin de les loger décemment dans l’attique nord, au-dessus du Grand
Appartement, il a fallu expulser les Matignon, les Coligny et
supprimer l’escalier d’Épernon, remplacé par un escalier privé afin
de faciliter la communication avec les appartements privés du roi.
La favorite pousse l’exigence jusqu’à réclamer une « chaise
volante »[6] lui
permettant de franchir trois étages pour accéder directement aux
appartements du roi.
Au début, les deux soeurs vivent cloîtrées ;
elles se contentent de dîner d’une soupe ou d’un repas livré par un
traiteur. Bientôt, le bruit court que Madame de Lauraguais
bénéficie d’une faveur semblable à celle de sa petite soeur. Rumeur
confirmée par le marquis d’Argenson : « Sa Majesté s’est
trouvé quelquefois assez d’appétit pour tâter de cette grosse
vilaine de Lauraguais. »
Chansonniers, rimailleurs de tout poil font des
gorges chaudes des amours du roi, tandis qu’à Paris circule une
épigramme édifiante :
« La première en oubli, la seconde en
poussière,
La troisième est en pied, la quatrième
attend,
Et fera place à la dernière.
Choisir une famille entière
Est-ce être infidèle ou
constant ? »
1-
C’est l’une des dernières revanches publiques du
duc de Bourbon. Il meurt le 27 janvier 1740, à l’âge de
quarante-sept ans, des suites d’une violente dysenterie. Il laisse
une veuve de vingt-cinq ans et un prince de trois ans et
demi.
2-
Les cinq soeurs de Mailly-Nesle :
Pauline-Félicité de Nesle (1712-1741) est la soeur cadette de
Louise de Mailly (1710-1751) ; elle devient marquise de
Vintimille par son mariage en 1739 avec le neveu de Monseigneur de
Vintimille, archevêque de Paris. Viennent ensuite :
Diane-Adélaïde de Nesle, duchesse de Lauraguais (1713-1760) ;
Hortense-Félicité de Nesle, marquise de Flavacourt
(1715-1791 ?) ; et Marie-Anne de Nesle, marquise de La
Tournelle, puis duchesse de Châteauroux (1717-1744).
3-
Le marquis du Luc, dont la ressemblance avec Louis
XV est frappante, sera surnommé par la cour Demi-Louis. Double jeu
de mots puisqu’il s’agit d’une pièce de monnaie de l’époque.
Officier général, il mourra à Saint-Germain-en-Laye en 1814.
4-
Saint-Léger, petite propriété aux environs de
Rambouillet, appartient à la comtesse de Toulouse. Le roi s’y est
rendu en compagnie de Madame de Mailly et de Messieurs d’Ayen, de
Noailles et de Meuse.
6-
Il s’agit d’un ascenseur avant la lettre, constitué
d’une cage avec un banc capitonné, installée dans un petit puits.
L’historien américain William R. Newton précise que si sa
construction débute en 1742, il ne sera achevé qu’en 1744 ; la
favorite ne pourra donc l’utiliser que durant quelques mois.
Démonté en 1754, il sera réinstallé à Fontainebleau.