XV
La somptueuse habitation de Sangre de Aguinaldo, sur les hauteurs de Baguio, semblait plantée en plein Paradis Terrestre, face à la mer, au cœur d'une jungle soigneusement ordonnée par une armée de jardiniers et rompue seulement par des plantations de rosés acclimatées à prix d'or. Bien sûr, de la maison elle-même, on n'apercevait pas les clôtures électrifiées, ni les miradors soigneusement camouflés.
Ce soir-là, Bob Morane, Jean, Bill Ballantine et Sangre de Aguinaldo étaient installés sur la terrasse. La nuit tombante était tachée de pourpre et de vert par les reflets des derniers rayons du soleil sur la mer et l'odeur des roses montait, mêlée à celle, plus fade, de la terre chaude.
La Pieuvre des Philippines vida d'un trait son cocktail et conclut :
— Si je comprends bien, Miss Ylang-Ylang, et surtout ce Roman Orgonetz, doivent vous en vouloir pas mal des contretemps que vous leur avez occasionnés…
Bob Morane et Bill Ballantine avaient fait le récit de leurs dernières aventures à Aguinaldo et à sa fille, mais sans en dévoiler la fin réelle, sur laquelle Morane avait promis le secret à Herbert Gains.
— Je ne crois pas qu'il faille vraiment craindre Ylang-Ylang, fit remarquer Bill. Elle a toutes les faiblesses pour le commandant…
En entendant ces dernières paroles, Jean avait violemment sursauté.
— Ylang-Ylang, toutes les faiblesses ! Jeta-t-elle, criant presque. C'est un monstre, une harpie !…
— Allons, allons, dit Bill d'une voix faussement lénifiante, ne soyez pas jalouse, Jean… Vous savez bien que vous valez cent fois Miss Ylang-Ylang…
— Oui, enchaîna Bob Morane avec un sourire à l'adresse de la jeune fille, je dirais même que vous êtes ma préférée… comme dragon femelle…
Jean de Aguinaldo sursauta, prête à la riposte, mais elle se contenta de rougir, ce qui passa d'ailleurs complètement inaperçu, à cause de la semi-obscurité régnant sur la terrasse.
Avec intérêt, Sangre de Aguinaldo avait suivi cette courte joute oratoire entre sa fille et les deux amis.
— Touchante cette camaraderie, dit-il, mais cela ne donne pas une solution à notre problème. Si vous restez aux Philippines tant que le Smog y sévit, vous risquez fort d'encourir sa vindicte et, comme je devine Jean prête à tout moment à galoper à nouveau dans votre sillage, il va sans dire que je n'aime pas ça du tout… Bien entendu, vous pourriez quitter les Philippines, mais vous ne seriez pas pour autant à l'abri du Smog, qui a des ramifications partout. Et puis, ma petite fille serait triste de vous voir partir… Évidemment, il y aurait un autre moyen…
Jean semblait tout à fait étrangère à la conversation. Soudain, elle se leva et, prenant Bob Morane par la main, elle l'entraîna vers l'extrémité de la terrasse, où ils s'accoudèrent à la balustrade. Avec inquiétude, Bill Ballantine les avait suivis du regard. Finalement, il se détourna, pour demander à l'adresse d'Aguinaldo :
— Quel est ce moyen dont vous venez de parler, señor ?
— Pourquoi ne demeureriez-vous pas mes hôtes, jusqu'à nouvel ordre ? Ici, vous seriez à l'abri, car je représente une puissance réelle dans ce pays, et le Smog n'oserait pas se frotter directement à moi…
Mais l'Écossais secoua la tête.
— Vraiment, j'apprécie fort votre offre, señor, et je suis certain que le commandant l'appréciera autant que moi, mais il nous est impossible de l'accepter. Nous sommes libres comme l'air tous les deux et tout à l'heure, ou demain, nous prendrons congé…
— Je me demande comment vous parviendrez à quitter cette propriété, dit la Pieuvre des Philippines d'une voix glacée, avec des rondes, les chiens, les clôtures électrifiées, les projecteurs et les miradors…
Le ton du gangster ne trompa pas Ballantine, qui se raidit.
— Ah ça ! par exemple, señor, est-ce que nous serions ?…
— Mes prisonniers ?… Oui, jusqu'à nouvel ordre du moins… Ou, plutôt vous serrez les prisonniers de ma fille, jusqu'à ce qu'elle décide de vous rendre la liberté…
Bill Ballantine poussa un profond soupir. Il n'osait regarder en direction du coin de la terrasse où, dans la nuit maintenant tout à fait tombée, se tenaient Morane et Jean. Il se versa un plein verre de whisky et but une longue rasade, comme pour se donner du courage. Alors seulement, il regarda…
Face à la mer, Bob et la jeune fille se tenaient proches l'un de l'autre, épaule contre épaule. Ils ne parlaient pas ; ou, du moins, ils parlaient si bas qu'on ne les entendait pas.
Alors, l'Écossais comprit que, cette fois, son ami et lui auraient du mal à se tirer de ce mauvais pas.
Bien du mal à s'en tirer…