IV.
Sur l’histoire et la tolérance
11. Un Cerion pour Christophe
Si la Chine avait développé les techniques de navigation et de transport sur l’océan, au lieu d’y renoncer volontairement, l’expansion historique de l’Ancien Monde vers le Nouveau se serait peut-être faite par l’est, et non par l’ouest. On ne peut qu’émettre des hypothèses sur les conséquences extrêmement différentes qu’aurait pu avoir cette histoire qui ne s’est pas réalisée. Les navigateurs asiatiques auraient-ils procédé à une conquête sur le mode occidental ? Dans la mesure où leurs liens d’apparentement ethnique étaient plus étroits avec les indigènes du Nouveau Monde (originellement venus d’Asie), les auraient-ils mieux traités ou bien auraient-ils eu avec eux des rapports différents ? Au minimum, je suppose qu’un auteur vivant actuellement sur la côte est de l’Amérique écrirait le présent chapitre soit dans l’une des langues amérindiennes, soit dans une langue descendant du chinois.
Mais la Chine n’a pas entamé de mouvement d’expansion en direction de l’est. Et c’est ainsi que Christophe Colomb a vogué vers l’ouest, désirant avidement trouver l’or de Cathay accumulé à la cour du grand khan, comme l’avait décrit son compatriote Marco Polo (lequel avait voyagé dans l’autre direction et par d’autres moyens). Mais Christophe Colomb rencontra sur son chemin tout un continent, lui bloquant le passage vers la Chine.
À mes yeux, il n’y a pas d’épisode historique plus prodigieux, chargé à la fois de gloire et d’horreur, que la conquête de l’Amérique par les Européens. Puisqu’on ne peut ni refaire l’histoire ni espérer, pour un événement d’une telle ampleur, trouver une explication simple, reposant sur l’application inéluctable des lois de la nature, il nous faut nous tourner vers une autre méthode d’analyse : faire la chronique des épisodes, rechercher des modalités et essayer de comprendre. Avec ce type de démarche, qui met en jeu une narration très fouillée, les détails prennent une importance considérable. Les commencements doivent donc faire l’objet d’une attention particulière, proportionnée à leur forte valeur symbolique. Prenons donc le cas de cette vieille question non résolue : à quel endroit précis Christophe Colomb a-t-il accosté le 12 octobre 1492, établissant ainsi pour la première fois la jonction entre les moitiés occidentale et orientale de la planète ?
À un moment où divers signes laissaient penser que la terre n’était pas éloignée, mais où l’équipage était sur le point de se mutiner, Christophe Colomb savait qu’il lui fallait bientôt réussir ou s’en retourner. Puis, à deux heures du matin, le 12 octobre, la vigie de la Pinta, Rodrigo de Triana, aperçut une falaise blanche éclairée par la lumière de la lune, et cria ces mots qui ont marqué le début d’une phase de transformation radicale dans l’histoire humaine : « Tierra ! Tierra ! » Mais quelle fut exactement la terre que Christophe Colomb a vue et explorée en premier ?
On peut se demander pourquoi il y aurait là un problème. Ne suffit-il pas d’examiner le journal de bord de Christophe Colomb, d’identifier son parcours, de rechercher les traces archéologiques liées à cet événement et de consulter les archives des peuples rencontrés initialement ? Mais, pour toutes sortes de raisons, à la fois d’ordre général et liées aux particularités de l’événement en question, aucune de ces démarches évidentes ne conduit à une solution précise, dépourvue de toute ambiguïté. Nous savons que Christophe Colomb a abordé quelque part dans l’archipel des Bahamas, ou dans les îles Turks et Caicos, qui sont voisines. Nous savons aussi que la tribu amérindienne des Tainos, qui vivait en ce lieu, l’appelait Guanahanó, et que Christophe Colomb, s’agenouillant pour remercier Dieu et revendiquer cette terre pour la couronne d’Espagne, a renommé cette île San Salvador (autrement dit « Saint Sauveur »). Mais les Bahamas comprennent plus de sept cents îles, et plusieurs d’entre elles offrent des baies qui auraient pu accueillir les caravelles du navigateur génois. Sur laquelle a-t-il accosté en premier ?
La navigation, du temps de Christophe Colomb, était une technique trop imprécise pour que nous en tirions des indications (et le célèbre Génois avait énormément sous-estimé le diamètre de la Terre, de sorte qu’il avait réellement cru qu’il était allé jusqu’en Asie). Au quinzième siècle, les navigateurs ne savaient pas déterminer la longitude, et, par conséquent, ne pouvaient pas connaître leur position en mer avec précision. Christophe Colomb employait les deux méthodes fondamentales qui étaient alors disponibles. Dans l’une d’elles, on calculait la latitude à laquelle on se trouvait en observant l’élévation de l’étoile Polaire ou celle du soleil à midi (ce qui n’était pas très facile sur un bateau en mouvement). Pour naviguer en se servant de cette première méthode, on déterminait donc sa latitude, puis on se dirigeait vers l’est ou l’ouest, selon l’objectif recherché. (Christophe Colomb, en fait, ne savait pas bien se servir de cette technique de navigation astronomique et recourait peu à la détermination de la latitude. Lors d’un célèbre épisode, il s’était trompé de près de vingt degrés sur sa position, parce qu’il avait confondu l’étoile Polaire avec une autre étoile.)
L’autre technique, qui avait fait ses preuves avec le temps, était appelée « détermination de la position à l’estime ». On prenait une boussole, on mesurait le temps écoulé, on appréciait la vitesse du bateau et on calculait alors la distance parcourue dans une direction donnée. Il va sans dire que cette détermination à l’estime ne pouvait pas être très précise, en particulier parce que les vents et les courants marins compliquaient l’appréciation de la vitesse, et que les navigateurs mesuraient, à cette époque, l’écoulement du temps en retournant un sablier toutes les demi-heures ! Selon l’ensemble des témoignages, Christophe Colomb était très doué pour ce genre de détermination à l’estime et y réussissait de façon spectaculaire ; toutefois, cette méthode ne nous permet pas de reconstituer avec précision le trajet qu’il a suivi.
Le manque de documents est un autre obstacle. Le journal de bord original de Christophe Colomb, qu’il a présenté à la reine Isabelle, a été perdu. Une copie remise au Génois avant son second voyage a aussi disparu. Bartolomé de Las Casas, le prêtre dominicain qui a plaidé si éloquemment la cause de la fraternité humaine, a fait une copie de la seconde version de Colomb, et tout ce que nous savons actuellement provient de ce document. C’est donc une copie de copie qui nous sert de texte de référence fondamental ; dès lors des incertitudes pèsent sur tous les points cruciaux.
Les preuves les plus solides que l’on pourrait espérer, c’est-à-dire l’existence de traces archéologiques et de récits transmis sans interruption chez les indigènes de ces régions, font défaut pour une autre raison, celle-là même qui a incité à l’écriture de cet essai. Réalisant le premier cas de génocide au sein du Nouveau Monde, perpétré par l’Ancien, les conquérants espagnols ont complètement anéanti la population d’Amérindiens habitant les Bahamas, dans les vingt années qui ont suivi leur arrivée, en dépit du chaleureux accueil et de l’hospitalité sans méfiance réservés à Christophe Colomb par les pacifiques Tainos (on devrait plutôt dire que c’est, malheureusement, cette attitude des Indiens qui a facilité leur extermination par les navigateurs).
Puisqu’on ne dispose que de peu de données, et que rien ne permet de faire le tri entre les différentes hypothèses en présence, presque toutes les îles d’assez grande taille de l’archipel des Bahamas ont été proposées comme lieu d’accostage initial de Christophe Colomb. (Les îles Turks et Caicos, juste au sud-est des Bahamas, forment une entité politique distincte. Cependant, étant géographiquement et écologiquement en continuité avec les Bahamas, elles doivent être prises dès lors en considération dans la recherche en question.) Les principales îles candidates au titre sont : Watling Island, Cat Island, Mayaguana, Samana Cay, Grand Turk, et plusieurs îles de l’archipel des Caicos. Cat Island était jadis l’hypothèse préférée et avait même été nommée San Salvador pour affirmer ce fait. Mais, en 1926, le gouvernement bahamien, faisant écho à un consensus croissant, transféra la dénomination donnée par Christophe Colomb à l’île Watling, et celle-ci est, depuis cette date, considérée préférentiellement comme le site réel d’accostage.
Deux types de preuves sont traditionnellement avancés pour soutenir ce choix : la taille et la topographie de cette île correspondent aux descriptions assez détaillées que Christophe Colomb donne dans son journal de bord (tel qu’il est connu par la copie de Las Casas) ; la reconstitution de la suite du voyage de Colomb, vers les autres îles des Bahamas et finalement vers Cuba et Hispaniola60 est compatible avec l’identification de l’île Watling avec la San Salvador de Colomb. La thèse « semi-officielle » de Samuel Eliot Morison, avancée dans son ouvrage de 1942, devenu classique, Admiral of the Ocean Sea (« L’amiral des mers océanes »), reste la référence majeure où trouver l’explication du choix de cette île.
Au cours des vingt dernières années, l’archéologie a fourni un troisième type de preuves, à la suite des fouilles pratiquées par Charles A. Hoffman et d’autres chercheurs à Long Bay, dans un périmètre rapproché autour du site d’accostage de Colomb que l’on s’accorde à regarder comme le plus vraisemblable. (On peut trouver une bonne présentation de ces recherches, ainsi que pratiquement tout ce qui se rapporte aux discussions sur le site de l’accostage, dans les travaux du colloque sur « Colomb et son monde », tenu à San Salvador en 1986, réunis par Donald T. Gerace et publiés par la Station de recherche de terrain des Bahamas à San Salvador.) Parallèlement à des poteries et à d’autres objets fabriqués par les Tainos, plusieurs objets européens ont été trouvés, tous compatibles avec l’idée qu’ils avaient pu être fabriqués en Espagne, à la date convenable, et qu’ils avaient pu servir à du troc : des perles de verre, des boucles de métal, des hameçons et des clous. L’une des découvertes a dépassé toutes les autres par son importance. Il s’agit d’une seule pièce de monnaie espagnole de faible valeur, appelée blanca : c’était la « petite monnaie » courante de l’époque, qui devait sûrement être en circulation parmi les équipages de Christophe Colomb. En outre, cette blanca particulière a été émise entre 1471 et 1474, et aucune autre pièce de monnaie à base de cuivre, comme celle-ci, n’a été frappée, par la suite, avant 1497.
Bien entendu, aucune de ces découvertes archéologiques ne prouve expressément que l’île aujourd’hui nommée San Salvador a bien été le site d’accostage de Colomb, et cela pour deux raisons : le navigateur génois a visité plusieurs autres îles de l’archipel des Bahamas au cours de ce voyage, et les Tainos se déplaçaient librement entre les îles voisines. En fait, trois jours après le premier accostage, tandis qu’elles avaient de nouveau repris la mer, les caravelles de Colomb rencontrèrent un Taino dans son canoë, qui portait sur lui des perles de verre et des blancas, qu’il avait troquées sur l’île de San Salvador.
Néanmoins, et tout bien considéré, les données archéologiques soutiennent tout de même globalement la thèse selon laquelle San Salvador a été correctement identifiée. Cependant, il faut faire une réserve : toutes les preuves avancées jusqu’ici reposent sur les dires ou les objets d’Européens. Ne serait-il pas souhaitable que l’hypothèse puisse être corroborée par des données tangibles fournies par l’autre partie ? Autrement dit, ne pourrait-on pas trouver comme preuve un objet particulier de l’histoire locale, naturelle ou culturelle ?
Je ne voudrais pas donner une importance exagérée aux incertitudes qui existent dans ce débat. La plupart des spécialistes semblent admettre que l’île baptisée San Salvador par le gouvernement bahamien est bien celle où Colomb a accosté. Néanmoins, plusieurs opposants opiniâtres et bien informés continuent de soutenir avec brio d’autres solutions, et le débat continue. J’ai récemment passé une semaine sur San Salvador, où j’ai examiné toutes les données et visité tous les sites. Je n’ai trouvé aucun fait permettant de douter de la position admise aujourd’hui. Néanmoins, ne serait-ce que pour la raison que l’on préfère la notion de quasi-certitude à celle de haute probabilité, j’écris cet essai pour annoncer que je pourrais véritablement éclaircir tout doute résiduel sur le lieu d’accostage de Colomb si celui-ci avait ajouté un petit exercice à la série des gestes qu’on lui attribue traditionnellement : embrasser le sol, louer Dieu, planter le drapeau, revendiquer la souveraineté, et faire du troc avec les indigènes. Si Christophe Colomb avait seulement recueilli (et correctement identifié, bien sûr) une seule coquille de mon animal favori, l’escargot terrestre Cerion (et il y en a de si nombreux spécimens qu’il s’est probablement agenouillé sur l’un d’eux de toute façon !), je pourrais dire avec certitude quel a été son site d’accostage.
Personne n’est vraiment objectif à propos de ses enfants, mais Cerion compte véritablement au rang des merveilles naturelles, et illustre la notion d’évolution de façon exemplaire, ce qui explique qu’il pourrait servir à authentifier San Salvador. Par la forme de sa coquille, ce gastéropode est peut-être l’escargot terrestre le plus protéiforme du monde : et les évolutionnistes mettent la notion de variation au centre de leur théorie, puisqu’elle est le matériau brut du changement, en même temps que son résultat. La taille de Cerion va de la catégorie des nains (cinq millimètres de long) à celle des géants (soixante-dix millimètres), et sa forme va du cylindre filiforme à la balle de golf.
Les naturalistes ont nommé plus de six cents espèces de Cerion, dans ses deux aires majeures de distribution géographique : Cuba et les îles Bahamas. La plupart de ces noms ne sont techniquement pas valables, dans la mesure où beaucoup de membres des populations correspondantes sont capables de se croiser ; mais ces dénominations reflètent une réalité biologique frappante : de très nombreuses populations locales de Cerion ont acquis, par évolution, des formes de coquilles uniques en leur genre et facilement reconnaissables. En particulier, presque chaque île des Bahamas héberge une variété particulière de Cerion. Aussi, apportez-moi une seule coquille, et je vous dirai presque à coup sûr dans laquelle de ces îles vous avez passé vos dernières vacances.
Les espèces marines, par contraste, se présentent généralement sous forme de populations plus vastes et moins diversifiées. Dans la mesure où la variation, chez ces espèces, dépend de paramètres de plus grande ampleur, il est difficile de relier de façon précise telle côte insulaire (à l’échelle des côtes observées dans les Bahamas) à telle forme ou à telle dimension chez les coquillages, les escargots, les coraux ou d’autres formes marines. Les espèces terrestres, donc, constituent le seul espoir réel de pouvoir distinguer les îles par leurs hôtes, uniques en leur genre. Il est possible que les îles individuelles des Bahamas hébergent telle ou telle espèce endémique d’insecte, ou peut-être de plante, mais Cerion fournit sûrement le meilleur marqueur biologique de chaque localité. Les insectes ou les plantes sont moins spécifiques et plus difficiles à conserver. Mais si Christophe Colomb avait simplement glissé une coquille, pratiquement indestructible, de Cerion dans la poche de son gilet, dans le fourreau de sa fidèle épée ou dans son vieux sac de voyage, alors nous saurions. En outre, Cerion a dû être le premier objet zoologique terrestre à entrer dans le champ de vision de Colomb lorsqu’il a fait ses premiers pas dans le Nouveau Monde (à moins qu’un lézard n’ait croisé son chemin il toute vitesse ou qu’un moustique n’ait pour la première fois soutiré du sang caucasien), bien que je ne puisse pas garantir que « l’amiral des mers océanes » ait eu l’œil suffisamment exercé pour observer à ce niveau. Car Cerion forme de vastes populations, très précisément sur le littoral. Il est très facile de les voir. Et tous les sites de San Salvador proposés pour l’accostage présentent des populations nombreuses et bien visibles de mon escargot favori.
Lors de la semaine que j’ai récemment passée sur San Salvador, j’ai assisté au congrès bisannuel de géologie des Caraïbes, qui se tenait à la Station de recherche de terrain des Bahamas, m’en échappant souvent pour aller inspecter les Cerion locaux. Cette île héberge deux espèces principales de Cerion : l’une, caractérisée par une coquille de grande taille, robuste, blanchâtre et au sommet pointu, vit sur les promontoires de la côte est, exposée au vent ; l’autre, caractérisée par une coquille plus petite, munie de côtes plus marquées, brunâtre, au sommet en forme de tonneau, vit tout le long de la côte ouest, à l’abri du vent (ainsi que sur la plus grande partie de l’intérieur de l’île). On peut facilement faire la différence entre la coquille de l’une ou de l’autre de ces deux espèces et celle des Cerion figurant sur tous les autres sites proposés pour l’accostage de Christophe Colomb.
Cerion piratarum est l’espèce vivant sur l’île de Mayaguana : appartenant au même groupe fondamental que le Cerion de la côte est de San Salvador, elle est néanmoins plus grosse, plus blanche, et de forme totalement différente de la forme de San Salvador. De même, Cerion regina, habitant sur les îles Turks et Caicos, appartient au même groupe général au sein des Cerion, mais on ne peut la confondre avec les espèces de San Salvador. Sur l’île de Samana Cay, qui a été la solution la plus prisée, ces dernières années, pour le site d’accostage de Colomb, on trouve une espèce de Cerion de grande taille et très différente, qu’on peut facilement distinguer de toutes les formes vivant sur San Salvador. Il n’y a peut-être qu’une exception : j’avoue que, sur la base d’un seul spécimen, je ne pourrais pas, à coup sûr, distinguer l’espèce de San Salvador vivant sur la côte est (exposée au vent) de l’espèce de Cat Island, Cerion fordii, qui ne se trouve que dans quelques petits secteurs très localisés de cette île. Cependant, Christophe Colomb a presque sûrement accosté sur la côte ouest abritée du vent de San Salvador, et les Cerion de ce site ne peuvent être confondus avec aucune espèce figurant dans les autres sites. (Cerion eximium, qui habite la côte ouest abritée du vent de Cat Island, possède une coquille plus longue, plus lisse, plus mince, de couleur plus marbrée que l’espèce figurant sur la côte abritée du vent de San Salvador.)
Depuis plus d’un siècle, l’édification de monuments sur les lieux d’accostage supposés est une petite industrie locale sur San Salvador. Trois grandes réalisations commémoratives ornent maintenant cette île, chacune accompagnée d’une grande population de Cerion (on voit les édifices en question sur les photographies précédentes). Le journal The Chicago Herald a construit le premier monument en 1891, pour préparer la célébration du quatrième centenaire de l’accostage de Christophe Colomb et la tenue d’une exposition à Chicago se rapportant à cet événement, mais qui prit place une année en retard, c’est-à-dire en 1893. Cette construction, réalisée largement au moyen de pierres exotiques, consiste en un globe en calcaire inséré au bas d’un obélisque (elle est à présent en train de s’éroder). Elle est située sur un promontoire difficilement accessible de Crab Cay (il faut marcher sur trois kilomètres à partir du point terminal du plus proche chemin, en longeant une magnifique plage, mais en gravissant ensuite une sente montante et traîtresse). Au pied de cet édifice se trouve l’une des populations les plus denses de Cerion sur San Salvador. Je ne pense pas que quiconque soutienne, de nos jours, que cet endroit escarpé et exposé au vent représente le véritable lieu d’accostage (mais la falaise qui figure en ce lieu fut peut-être celle, réfléchissant la lumière lunaire, qu’aperçut Rodrigo de Triana, la vigie). Cependant, on peut lire l’inscription suivante sur ce monument : « C’est en ce lieu que Christophe Colomb a pour la première fois mis le pied sur le sol du Nouveau Monde. Érigé par The Chicago Herald, juin 1891. »
Les deux autres réalisations sont situées à un ou deux kilomètres l’une de l’autre, sur la côte ouest abritée du vent, et représentent des lieux d’accostage plus plausibles. Et tous les deux ont à leur pied de grandes populations du Cerion très reconnaissable, caractéristique de ce secteur géographique. Le second monument, placé à côté d’un obélisque antérieur (érigé en 1951 par un yachtsman), a anticipé d’un an le cinquième centenaire (en 1992) et commémore un voyage réalisé par des Japonais, dont le but avait été de redécouvrir la route de Colomb et de véhiculer un message d’espoir :
En octobre 1991, le navire construit à l’image exacte de la Santa Maria par la fondation Não Santa Maria du Japon a accosté en ce lieu, au cours de son voyage qui l’a mené de Barcelone (Espagne) à Kobe (Japon). Nous sommes venus ici pour rendre hommage à Christophe Colomb et à son équipage et pour apporter un message d’espoir en faveur d’une plus grande harmonie dans l’avenir : entre les hommes et les nations, entre l’homme et l’environnement et entre la Terre et l’Univers.
HARUO YAMAMOTO, Capitaine de la Não Santa Maria
L’inscription sur le monument « officiel », une croix dressée en 1954 à Long Bay, dans le périmètre des fouilles qui ont livré la pièce de monnaie du quinzième siècle, est la suivante : « En ce lieu, ou près de ce lieu, Christophe Colomb a accosté le 12 octobre 1492. Amiral Samuel Eliot Morison, USNR61. » À la base de la croix figure également une autre inscription, véhiculant aussi un message de réconciliation : « Les différentes Églises ont participé ensemble à la consécration et aux offices de Noël du 25 décembre 1956. Les Américains et les autochtones ont prié ensemble, pour témoigner symboliquement de la foi, de l’amour et de l’unité entre toutes les nations ainsi que pour appeler à la paix sur la Terre. »
Et nous en arrivons donc au point crucial de ce grand épisode historique, terriblement important, à la fois glorieux et tragique (même s’il a pu, dans cet essai, être quelque peu égayé, jusqu’ici, par une petite histoire sur une espèce particulière d’escargot terrestre). On ne peut le nier. Colomb a ouvert la porte d’un nouveau monde, et lancé un processus qui a changé définitivement et fondamentalement l’histoire humaine. C’était un navigateur brillant et courageux, et son exploit est à juste titre célébré, sur deux monuments de San Salvador, par des messages parlant à l’unisson d’espoir et d’unité. Leur contenu est donc acceptable dans un sens étroit ; mais il ne faut pas oublier qu’il est aussi extrêmement partiel et donc trompeur.
Tout en lisant le journal de bord de Colomb, j’ai vibré à l’évocation de ses exploits, mais j’ai aussi été saisi par l’écœurement en apercevant chez lui deux attitudes, jamais mentionnées dans les textes célébrant son souvenir, mais qui ont pourtant orienté l’histoire ultérieure de la conquête de l’Amérique. Il s’agit, en premier lieu, de sa soif pour l’or, de sa recherche presque monomaniaque du métal jaune par laquelle il allait justifier son voyage – ensuite, l’exploitation de ce métal allait le pousser à asservir les populations locales. Sur l’île de San Salvador, il remarqua que certains indigènes Tainos portaient au nez de petits anneaux d’or, et il demanda avec insistance d’où venait ce métal. Il alla ensuite d’île en île, à la recherche de la manne aurifère, imaginant qu’il allait bientôt rencontrer la fabuleuse île pleine d’or appelée « Cipango » (le Japon), ou la riche cour du grand khan de Cathay (la Chine). Au fur et à mesure de ses rencontres avec des chefs de tribu de plus en plus puissants, il constata la présence accrue d’objets en or, mais ne réussit d’abord pas à localiser la région d’origine du métal jaune (et, bien entendu, il n’a pas trouvé non plus les riches et fabuleuses civilisations d’Asie orientale). Finalement, et ce fut tragique pour les populations locales, il découvrit effectivement des filons d’or sur Hispaniola, et ses parents installèrent les mines qui allaient précipiter la mise en esclavage et le génocide des Tainos, autrement dit l’anéantissement total des populations indigènes vivant sur les îles Bahamas.
Le 13 octobre 1492, le deuxième jour de son arrivée dans le Nouveau Monde, Colomb avait déjà commencé à se renseigner ; il écrivit dans son journal : « À l’aide de signes, j’arrivais à comprendre qu’en allant vers le sud ou en contournant les îles vers le sud, il y avait un roi qui avait de grands vases en or et de grandes quantités de ce métal. » Dans un passage devenu une référence classique, Samuel Eliot Morison a écrit :
La totalité de son Premier Voyage fut, en fait, consacrée, après l’accostage initial, à la recherche de l’or, de Cipango, de Cathay et du grand Khan (et, de toutes façons, de l’or de ces pays). Il pouvait éventuellement échouer sur tous les autres points, mais il lui fallait ramener de l’or afin de prouver que son empresa (entreprise) avait été couronnée de succès.
Dans les îles Bahamas, ses interlocuteurs tainos lui parlèrent d’une grande île voisine qu’ils appelaient Colba (Cuba) : mais Colomb entendit « China62 » et se mit en route pour aller y chercher l’or. À Cuba, il crut comprendre auprès des indigènes qu’il y avait de l’or dans l’intérieur de l’île, région que ces Amérindiens appelaient « Cubanacan » (ce qui voulait dire « au milieu de Cuba »). Colomb interpréta cette dénomination en estimant qu’elle signifiait « El Gran Can », et pensa qu’il atteindrait bientôt la cour impériale. Sur le rivage de Hispaniola, deux jours avant Noël, il entendit parler d’or à Cibao (nom donné par les indigènes à l’intérieur de Hispaniola), et il comprit « Cipango », autrement dit, le Japon. Mais cette fois-ci, il allait enfin toucher à son but.
La deuxième attitude que j’ai remarquée chez Colomb est la suivante : il loue, dans son journal, la gentillesse et l’hospitalité des indigènes tainos. Il n’aurait pas pu réaliser son exploration des Caraïbes aussi facilement s’il n’avait disposé de leur aide enthousiaste. Cependant, il n’a vu, dans tout cela, que la facilité de les dominer et d’utiliser leur serviabilité ; il n’exprime, dans son journal, ni gratitude ni reconnaissance. À la date même du 12 octobre, après qu’il a rencontré pour la première fois les Tainos de San Salvador et fait du troc avec eux, il écrit :
J’ai donné à certains des bonnets rouges et à d’autres des perles de verre, qu’ils ont suspendues à leur cou, et de nombreuses autres choses de peu de valeur, qui semblent leur avoir fait grand plaisir ; ils sont restés tout le temps tellement amicaux que c’en était merveilleux ; et, plus tard, ils sont venus à la nage rejoindre les chaloupes de nos caravelles. […] et ont apporté des perroquets, et des écheveaux de coton et de nombreuses autres choses, […] tout ce qu’ils avaient, de plein gré.
Colomb fait ensuite une observation qui aura une importance pratique :
Ils ne portent pas d’armes, et ne savent pas ce que c’est. Car je leur ai montré une épée et ils l’ont saisie par la lame, en se coupant, par ignorance ; ils n’ont pas de fer.
Et la conclusion qu’il en tire indique des perspectives de domination, pas de fraternisation :
Ils feront de bons et adroits serviteurs, car je vois qu’ils répètent très rapidement tout ce qu’on leur dit ; et je pense qu’ils pourraient être facilement christianisés, car il me semble qu’ils n’ont aucune religion. Si Dieu le permet, j’en emmènerai six avec moi pour les présenter à Votre Altesse, et qu’ils puissent apprendre à parler.
Deux jours plus tard, il écrivit encore plus clairement au sujet de leur asservissement : « Ces gens sont très démunis en matière d’armes. […] Avec cinquante hommes, on peut tous les soumettre et faire d’eux tout ce que l’on veut. » Et, sur Hispaniola, presque à la fin de son voyage, Christophe Colomb formula un plan de mise en esclavage encore plus explicite : « Ils ne portent pas d’armes, sont tous sans défense, et tellement poltrons qu’à mille ils n’affronteraient pas trois de nos hommes. C’est pourquoi il est parfaitement possible de les commander et de les mettre au travail, à cultiver et à faire tout ce qui est nécessaire. »
Et l’histoire s’est, en effet, déroulée telle que l’amiral l’avait envisagé. Les mines et les propriétés agricoles de la Nouvelle Espagne avaient besoin de force de travail, et les indigènes, que Colomb avait appelés « Indiens » parce qu’il croyait, par erreur, avoir atteint l’Asie orientale, devinrent des serfs et des esclaves, parce qu’ils ne pouvaient pas tenir tête aux épées et aux armes à feu des Espagnols. À mesure que les autochtones de Hispaniola moururent des suites de maladies, de surtravail, des traitements cruels et (sans aucun doute) de désespoir, les Espagnols se mirent en quête de nouveaux travailleurs dans les aires géographiques avoisinantes. Et ils se tournèrent vers les lieux du premier accostage de Colomb : les îles Bahamas, car elles étaient de petite dimension, il était facile d’y jeter l’ancre et elles étaient occupées par des hommes non armés, qui ne pouvaient fuir nulle part pour se cacher. Dans son livre, devenu classique, The Early Spanish Main (« Les possessions espagnoles initiales aux Caraïbes »), C.O. Sauer écrit :
On savait que la Jamaïque était très peuplée. […] Cependant, en raison de ses dimensions et des caractéristiques de son relief, il aurait fallu mettre sur pied des expéditions bien organisées pour capturer les indigènes en nombre. De son côté, Cuba était une grande île moins bien connue et aurait demandé des efforts encore plus grands. Par ailleurs, l’archipel des Lucayes [les Bahamas] consistait en un grand nombre de petites îles, dépourvues de toutes possibilités de s’enfuir, sauf en passant d’une île à l’autre, et l’on savait que leurs habitants étaient dépourvus de malice. Ces derniers seraient les plus faciles à capturer.
À partir de 1509, et en grande partie sous le commandement de Juan Ponce de Léon, gouverneur adjoint de Porto Rico, les bateaux espagnols commencèrent à capturer les Tainos des Bahamas pour qu’ils travaillent comme esclaves sur Hispaniola et les îles voisines. Les conquérants accomplirent rapidement et complètement leur sinistre besogne. On donne des estimations variées, mais il semble que plusieurs dizaines de milliers de personnes aient ainsi été réduites à l’esclavage. Comme la population bahamienne déclinait, le prix de l’esclave est passé de cinq à cent cinquante pesos d’or. En 1512, seulement vingt ans après le premier accostage de Colomb, il ne restait plus un seul Taino dans les Bahamas. (Ils n’ont pas survécu non plus très longtemps dans les mines de la Nouvelle Espagne, et les Africains furent bientôt importés en « remplacement », ce qui a inauguré une autre page honteuse de l’histoire du Nouveau Monde.) Nous avons tous appris à l’école que Ponce de León a découvert la Floride en 1513 au cours d’une héroïque et romanesque quête de la fontaine de Jouvence. C’est peut-être en partie vrai. Mais, principal responsable de l’extermination des Tainos, il avait entrepris cette exploration maritime surtout pour trouver une nouvelle source d’approvisionnement en esclaves, au-delà des îles Bahamas, complètement dépeuplées.
Bartolomé de Las Casas (1474-1566) avait commencé par être soldat, et s’était embarqué pour Hispaniola en 1502. Il participa à la conquête de Cuba et reçut une encomienda (une concession de terre, faite au nom du roi, assortie d’un certain nombre d’esclaves indiens). Mais Las Casas connut une crise morale et se fit prêtre. Il prêcha en 1514 un sermon contre l’esclavage et les mauvais traitements infligés aux indigènes, et renvoya ses esclaves indiens au gouverneur. En 1515, il retourna en Espagne pour réclamer devant la Cour que les Amérindiens soient mieux traités. Puis il entra dans l’ordre des Dominicains et, au cours d’une longue et active vie consacrée à écrire des traités et à faire la navette entre l’Espagne et le Nouveau Monde, il plaida ardemment et efficacement pour que des traitements plus humains soient réservés aux premiers habitants du Nouveau Monde.
Ce même Las Casas, nous l’avons vu, a recopié le journal de bord de Christophe Colomb, car il comptait s’en servir comme document de référence pour ses propres écrits historiques. Envisageant le rôle du navigateur génois dans l’histoire de l’asservissement des Amérindiens, il remarqua que tout cela avait été tragique dès le début et aurait pu se dérouler autrement si seulement le respect humain l’avait emporté sur la cupidité. Il discute explicitement des passages du journal de Colomb cités plus haut dans cet essai :
Remarquez ici que la gentillesse simple et naturelle des Indiens, ainsi que leur condition humble et leur absence d’armes et de protection, ont conduit les Espagnols à considérer avec insolence qu’ils n’avaient pas grande valeur, et qu’on pouvait leur imposer les tâches les plus rudes. Et c’est pourquoi ils sont à présent écrasés par l’oppression et exterminés. Il est sûr que, sur ce point, l’Amiral [Colomb] est allé trop loin. Les projets qu’il a conçus et les ordres qu’il a donnés ont inauguré les mauvais traitements qui leur ont été infligés ensuite.
Le résultat de tout cela a été l’une des plus grandes et des plus cruelles ironies de l’histoire : le premier peuple que les Européens ont rencontré dans le Nouveau Monde a été aussi la victime du premier génocide perpétré dans la moitié occidentale de la planète. Au titre de l’une des minuscules conséquences de cette tragédie, on peut remarquer qu’aucune continuité historique n’a pu être maintenue dans les îles Bahamas et qu’il n’a donc été préservé localement aucun témoignage humain, ni aucun récit légendaire indigène sur le premier accostage de Colomb. C’est pourquoi nous sommes obligés d’invoquer un procédé imaginaire fondé sur un escargot terrestre, comme moyen hypothétique (bien qu’au succès garanti, si seulement Colomb avait recueilli ne serait-ce qu’une seule coquille) de résoudre l’énigme initiale de l’histoire récente du Nouveau Monde.
San Salvador est restée inhabitée pendant près de trois cents ans (en dépit des légendes sur son occupation transitoire par des pirates), jusqu’à ce que des Britanniques fidèles à la couronne d’Angleterre, fuyant la Révolution américaine, établissent des plantations et fassent venir des esclaves d’Afrique. Les descendants de ces derniers ont édifié la seconde culture de San Salvador, qui est actuellement vigoureuse.
Il faut peut-être corriger en l’atténuant la vieille observation selon laquelle les tragédies de l’histoire se jouent souvent une deuxième fois sur le mode de la farce. Disons seulement que les événements qui se répètent tendent à se présenter sous une forme plus douce. À la suite de l’arrivée de Colomb, la première culture de San Salvador a été détruite de la façon la plus littérale et la plus cruelle qui soit. Une retombée à plus long terme de cet accostage historique menace à son tour la seconde culture, non pas d’extermination cette fois-ci, mais de dissolution au sein des flots de la mièvrerie promue par les firmes internationales. La plupart des îles des Bahamas les plus éloignées sont encore « sous-développées » en terme de tourisme moderne et de stations de vacances, mais le site d’accostage de Colomb représente un appât pour attirer les visiteurs à San Salvador. Après un siècle de petites auberges qui s’harmonisaient bien avec la culture locale, le « Club Med » vient juste de construire un grand établissement, qui risque peut-être de transformer cette petite île en un lieu de divertissement clinquant et tapageur.
Mais la résistance à l’homogénéisation culturelle peut s’appuyer sur de nombreux ressorts, et il nous faut garder courage. En voici deux exemples. Le premier est représenté par l’humour caractéristique d’Homo sapiens. Un petit établissement sur la grande route de San Salvador s’appelait, encore récemment, « Chez Ed63 : Premier et Dernier Bar », parce que les gens tendent à s’y arrêter avant de gagner une grande plage très fréquentée, située un petit peu plus loin, et au retour de celle-ci. Mais l’enseigne du « Premier et Dernier Bar » est maintenant modifiée. « Chez Ed » est devenu « Club Ed ». Il fallait s’y attendre !
Le second exemple fait appel, sur un plan symbolique, à la ténacité de Cerion. Le « Club Med » et ses homologues peuvent bien un jour occuper toute l’île, récupérant tous les restes de la culture locale pour les exploiter de façon plus douce (et littéralement, plus profitable) au sein du monde des loisirs, moderne et sans racines. Mais Cerion restera solidement le symbole de ce qui est unique en son genre sur San Salvador. À moins de paver et de nettoyer entièrement l’île, Cerion survivra. Robuste et indestructible, il ne représente nulle menace pour l’agriculture ou la vie urbaine, et, par conséquent, n’est le plus souvent pas même remarqué par les êtres humains (qui pourraient aller jusqu’à le trouver indigne de leur attention) ; il habite d’ailleurs les milieux côtiers broussailleux les moins recherchés par eux.
Cerion survivra et fera le lien avec Colomb et les habitants originels de l’île, les Tainos. Parmi les milliers d’escargots figurant au pied du premier monument érigé à Crab Cay, l’un d’eux est certainement l’arrière-arrière-arrière-petit-fils d’un Cerion qui a regardé du côté de la Pinta (et s’est interrogé sur l’avenir, à sa façon gratuite d’escargot), lorsque Rodrigo de Triana a lancé pour la première fois son cri « Tierra ! », signal inaugural d’un changement définitif dans le cours de l’histoire humaine.
12. Le dodo dans la course
à la comitarde64
La plupart des membres de ma famille d’immigrants juifs aux États-Unis s’enorgueillissaient de leur prétendue assimilation (souvent plus imaginaire que réelle), et tournaient en dérision, les appelant des « ringards », ceux qui continuaient à pratiquer leurs anciennes coutumes et langues. Néanmoins, je me souviens parfaitement de la rythmique du yiddish, qui, dans mon entourage, saupoudrait généreusement les propos tenus en anglais avec un fort accent : en fait, il était employé exclusivement pour raconter toutes sortes de plaisanteries et d’histoires, ou bien alors, il constituait la langue maternelle chez les récalcitrants. En 1993, ma famille (au sens large) a perdu la dernière de ses membres qui avait parlé le yiddish dès l’enfance. Elle avait cent ans.
Lorsque de précieuses composantes de la diversité humaine ou naturelle cessent d’exister de façon vivante, concrète, nous prenons un intérêt tout particulier – allant parfois jusqu’à l’ardente protection des plus petites traces – à préserver les spécimens « fossiles » de la variété éteinte. Et lorsque nous découvrons des vestiges de ce genre, entièrement par surprise, grâce à un heureux hasard, nous nous sentons doublement récompensés par le cadeau que nous fait ce monde habituellement peu prévenant, car nous n’étions nullement en train de les rechercher, et nous ne nous y attendions pas. Il m’est récemment arrivé à deux reprises de connaître ce genre de situation, et dans les deux cas, j’ai été profondément ému, et poussé à réfléchir aux grandes questions de l’extinction et de la préservation.
En ce qui concerne le premier de ces cas, j’ai un jour remarqué sur un immeuble de neuf étages, se dressant au-dessus des vieux bâtiments de East Broadway, dans la partie est, à la pointe de l’île de Manhattan, à New York, une série de lettres hébraïques en métal rouillé, qui apparaissaient en relief au niveau de l’étage le plus haut. (Le premier resch avait complètement disparu, mais on pouvait encore apercevoir la forme du « r » hébreu gravé dans la pierre en dessous.) Je compris rapidement que le mot était, en fait, du yiddish et non de l’hébreu, et je commençai à épeler : fé, aleph, resch… Farvarts, c’est-à-dire « En avant ». J’avais trouvé l’ancien siège du plus grand des quotidiens en yiddish, à l’époque où cette presse était très développée. Nombre de mes parents achetaient ce journal tous les jours, et je connaissais bien le style de cette publication, allant du pathétique au lieu commun. En fait, ce quotidien semblait presque voué à ne parler que de sujets poignants : on y trouvait des campagnes pour la justice sociale dans les ateliers de couture où les travailleurs étaient surexploités ; le Bintel Brief (autrement dit, le courrier des lecteurs) ; la rubrique des conseils, inondée des requêtes des parents se lamentant du comportement de leurs enfants, en rupture avec les traditions. Je fus vraiment très heureux de constater que ce siège survit encore sous une forme reconnaissable, même si l’institution correspondante est promise à la disparition. (Le Farvarts, dont le siège est à présent dans les beaux quartiers, est désormais publié sous une autre forme, celle d’éditions hebdomadaires en anglais et en russe, relativement florissantes ; mais l’édition en yiddish ne cesse de voir ses lecteurs diminuer en nombre, au fur et à mesure que les locuteurs de cette langue meurent.)
Quelques jours plus tard, je suis allé au cinéma voir Independence Day, le film à gros budget sur les extraterrestres sorti durant l’été 1996. (Même les intellectuels les plus endurcis ne peuvent se satisfaire d’un pur régime d’adaptations de Jane Austen65.) Je n’avais jusque-là jamais remarqué cette salle de spectacle d’allure peu engageante, au carrefour de la Deuxième Avenue et de la Douzième Rue. Mais lorsque j’y pénétrai, je découvris, à l’intérieur, la beauté, bien qu’un peu fanée, de la mosaïque, avec ses motifs multicolores d’inspiration mauresque. Le film « grand public » était projeté dans la plus vaste des salles de ce multiplexe (c’était autrefois la pièce principale de l’immeuble d’origine). Là, la mosaïque, particulièrement belle, présentait des motifs somptueux. Tandis que le film commençait et que les vaisseaux spatiaux des extraterrestres planaient au-dessus de nos villes, je levai les yeux au plafond et remarquai le motif en forme d’énorme ovale déterminé en son centre par l’arrangement des carreaux sombres. Cette figure reproduisait presque exactement, de façon étrange et involontaire bien sûr, la forme des soucoupes volantes évoluant sur l’écran. Et puis je vis finalement l’étoile de David, tout à fait au centre de la mosaïque !
Independence Day était, en fait, projeté dans le plus beau des bâtiments encore debout légués par une autre grande institution culturelle d’autrefois, chère à mes ascendants : un théâtre yiddish. Je ne m’étais pas rendu compte que tous les immeubles de l’ancien quartier des théâtres yiddish, sur la Deuxième Avenue, existaient encore sous une forme reconnaissable, et je me suis rappelé combien mes parents faisaient naguère l’éloge de la qualité de pièces comme Le Roi Lear, interprétées en yiddish, et de celle des mélodies de vieilles opérettes chantées dans cette langue. J’ai appris, ultérieurement, que j’avais vu le film d’anticipation dans le Théâtre d’art Louis N. Jafee : il avait été construit en 1925, et des pièces y ont été jouées jusqu’en 1945, puis de nouveau, brièvement, entre 1961 et 1965. Je n’ai pu m’empêcher de penser à l’un de mes vers préférés de Wordsworth : « Le rayonnement du soleil est comme une éclatante naissance ; Pourtant je sais […] qu’une splendeur du monde s’en est allée de la Terre. »
Si l’on admet que toutes les composantes de la diversité multiforme sont également splendides et précieuses, et ne représentent pas simplement des fioritures superflues plaquées sur des « essences » platoniciennes, alors le métier de conservateur est l’une des vocations les plus nobles que l’on puisse envisager comme occupation professionnelle. Je ne discuterai pas des bons côtés de ce genre d’entreprise : par exemple, redonner vie à des phénomènes culturels ou naturels en train de décliner et promis, sans cela, à la disparition (les conservateurs qui peuvent intervenir de cette façon sont doublement récompensés). Je vais plutôt me concentrer sur les autres aspects du métier de conservateur, autrement dit les activités que la plupart des gens regardent comme déprimantes, celles qui nécessitent par-dessus tout une grande aptitude au stoïcisme, et auxquelles peuvent s’appliquer toutes sortes d’expressions proverbiales du genre « clore l’écurie après que le cheval s’est définitivement enfui » : ces tâches consistent notamment à recueillir systématiquement et à préserver méticuleusement les traces (souvent peu nombreuses, partielles et pitoyables) laissées par des peuples, des cultures, des espèces ou des sites qui ont disparu définitivement.
Dans mon domaine, celui de l’histoire naturelle, les gens chargés de la préservation des objets ainsi recueillis travaillent dans des muséums et portent le titre de « conservateur » d’une collection donnée, dont ils assument la direction. Ils ne jouissent généralement pas d’un statut (ni d’un salaire) élevé, en grande partie parce que, de façon déloyale, l’importance de leur activité est mal reconnue. Et c’est notamment le cas de leur travail de sauvetage qui va être au centre du présent essai. Or, il me semble, pour plusieurs raisons, qu’il est très injuste de dénigrer le rôle des conservateurs en qualifiant leur métier d’incroyablement triste, ou en disant qu’il ne sert pas à grand-chose (n’est-il pas ridicule de se contenter d’un bec dans un présentoir, au lieu de s’efforcer de garder en vie dix mille oiseaux brillamment colorés et chantant magnifiquement dans les bosquets ?).
Je n’ai jamais rencontré de conservateur de muséum qui ne préférerait pas insuffler une nouvelle vie à une espèce ou à une population d’organismes au bord de l’extinction. Tous les individus (ou presque) faisant ce type de métier seraient prêts à se sacrifier pour la dernière femelle dodo fécondée. Mais ne faut-il pas aussi rendre hommage à ceux qui, confrontés à une réalité excessivement triste, à laquelle ils n’ont aucunement contribué, se battent vaillamment pour sauver ce qu’ils peuvent, plutôt que de se retirer dans un coin pour pleurer ou accuser ?
Par-dessus tout, il faut bien comprendre que la noblesse de l’activité de préservation est liée à la nature même des processus historiques. Il est inutile de se lamenter parce que nous ne possédons pas de spécimens de quartz cambrien de Floride, ou que nous ne pouvons pas prendre de photographies d’un arc-en-ciel du jurassique. Des phénomènes simples de ce genre, directement engendrés par l’application des lois invariables de la nature, ne changent pas de façon intéressante d’une époque à l’autre ou d’un lieu à l’autre. Mais les phénomènes complexes qui composent l’histoire sont théoriquement imprédictibles et ne sont engendrés qu’une seule fois dans tous les détails de leur splendeur non reproductible. Ils ne peuvent donc que disparaître et se soustraire à jamais à l’observation de l’homme, à moins que nous ne préservions des traces de leur existence réelle. Des millions d’espèces ont vécu et sont mortes sans avoir laissé un seul signe fossile attestant qu’elles ont un jour habité la Terre. Et nous ne saurons donc jamais rien d’elles, ce qui est bien attristant pour le paléontologiste désirant ardemment appréhender la totalité de la richesse du monde vivant dans les époques passées. Pour saisir un phénomène physique, il faut comprendre les lois gouvernant sa production. Pour saisir une entité historique, il faut en étudier les traces qui ont été préservées. Bénies soient donc les personnes qui recueillent ces dernières (voir le chapitre 9 pour un exemple inattendu et poignant d’un tel acte de préservation) !
Je voudrais montrer ici, sur trois exemples particuliers, que le rôle des conservateurs a été capital, et non pas futile, en préservant les restes, parfois même très réduits, laissés par les victimes de certaines extinctions. Plus précisément, dans les trois cas que je vais examiner, des animaux ou des hommes ont été exterminés lors d’événements inauguraux particulièrement importants d’un point de vue symbolique : il s’agit, dans le premier cas, d’un grand mammifère terrestre dont l’extinction en 1799 a été la première du genre pour cette catégorie d’animaux ; dans le deuxième cas, du premier animal dont l’extermination, dans les années 1680, a, sans ambiguïté, été perpétrée par l’homme des temps modernes ; et, dans le dernier cas, du premier groupe humain qu’aient rencontré les Occidentaux en découvrant le Nouveau Monde en 1492, groupe dont le génocide s’est achevé en 1508.
Deux traits particuliers caractérisent presque systématiquement les histoires de ce genre : je les trouve remarquables, et je pense qu’elles nous apprennent quelque chose d’important sur la psychologie humaine et sur les préjugés conceptuels dans la culture occidentale. Premièrement, dans chacun de ces exemples, seules de minimes traces ont été préservées, et tous les spécialistes de la conservation ont souligné l’aspect particulièrement attristant de cet état de choses, lequel, en outre, révèle assez bien l’inconscience avec laquelle on a perpétré ces exterminations. Deuxièmement, et presque étrangement en contradiction avec le point précédent, les spécialistes de la préservation ont, en même temps, souvent dénigré les animaux ou les hommes victimes de ces extinctions particulières, disant qu’ils étaient de toute façon condamnés en raison de leurs propres inaptitudes. Cela donne l’impression que ces scientifiques ont voulu ainsi nier la culpabilité des exterminateurs, dont les actes ont précisément rendu nécessaire la tâche de la préservation ! Faut-il que nous blâmions toujours les victimes parce que nous ne pouvons pas supporter cette vérité selon laquelle de sinistres événements n’auraient pas dû se produire ? L’inaptitude conduit nécessairement à l’extinction finale, tandis que l’excellence n’est pas tenue de décliner.
En 1799, un colon sud-africain a tué la dernière antilope dénommée « hippotrague bleu » (Hippotragus leucophaeus). Cette espèce, déjà réduite à une minuscule population qui vivait dans une région de petite dimension en Afrique, n’a pas été remarquée par les Européens avant 1719, et n’a pas été formellement décrite avant 1766. La civilisation occidentale a peut-être donné le « coup de grâce » à l’hippotrague bleu, mais cette antilope avait déjà été condamnée à l’extinction, soit en raison du cours normal des choses dans la nature, soit parce que son environnement avait été détérioré par le mouton domestique, introduit dans la région par les indigènes africains dès 400 après Jésus-Christ. Étant donné la brièveté de la période durant laquelle les Européens ont connu cette espèce, et sa rareté dans la nature, nous avons failli ne plus avoir du tout de traces de cet animal. Seuls quatre spécimens empaillés subsistent dans les muséums : il s’agit des « quatre antilopes de l’Apocalypse », évoquées dans un essai antérieur sur ce sujet et repris dans le recueil précédent, Dinosaur in a Haystack (Les Quatre Antilopes de l’Apocalypse). Tous les commentateurs ont souligné combien les restes préservés de cette espèce sont peu abondants pour témoigner de cette histoire particulière et illustrer sa signification universelle.
La première extinction indubitablement due à l’homme, celle du dodo, est presque devenue emblématique : elle est connue de tous et a donné lieu à des réflexions, à des illustrations et même à des expressions linguistiques toutes faites. On dit, en anglais, « mort comme un clou de porte », pour signifier « mort à n’en pas douter » ; mais on se réfère ici seulement à l’immobilité (qui est comparée, dans cette expression, à celle des gros clous de charpentiers). En revanche, l’expression anglaise « mort comme un dodo » signifie « mort totalement et à jamais ».
Les îles Mascareignes (comprenant l’île Maurice, la Réunion et l’île Rodrigues) sont situées à l’est de Madagascar, dans l’océan Indien. Elles ont perdu de nombreuses espèces d’oiseaux, en conséquence directe ou indirecte des activités humaines. Mais c’est également dans ces îles que s’est produit l’ancêtre – et le prototype – de toutes les extinctions. Il s’agit de l’extermination de trois espèces d’oiseaux ne volant pas, apparentées au pigeon et formant une famille unique en son genre : l’une de ces espèces était le solitaire66 de l’île Rodrigues, vu pour la dernière fois dans les années 1790 ; une autre était le solitaire de l’île de la Réunion (probablement plus étroitement apparenté au dodo), qui s’est éteint en 1746 ; et la troisième de ces espèces était le célèbre dodo de l’île Maurice, rencontré pour la dernière fois au début des années 1680 et presque sûrement éteint en 1690.
Bien que des navigateurs portugais aient atteint au début du seizième siècle les îles antérieurement inhabitées des Mascareignes, on ne trouve pas de mention du dodo avant le récit du voyageur hollandais Jacob Cornélius Van Neck, qui revint dans son pays en 1599. Le botaniste Charles de Lécluse67 a donné la première description scientifique de cet oiseau en 1605, après avoir observé la patte d’un dodo chez son ami, l’anatomiste Peter Paauw.
Le dodo pesait plus de vingt-cinq kilos, pour ses plus gros spécimens. Il avait un plumage gris bleuâtre, un corps trapu, des pattes courtes, une tête volumineuse dépourvue de plumes faciales et munie d’un gros bec terminé par une pointe fortement crochue. Les ailes étaient petites et n’étaient apparemment pas employées pour le vol. Les dodos pondaient un seul œuf à la fois dans des nids aménagés à même le sol.
Qu’y avait-il de plus facile à attraper qu’un pigeon géant lourdaud et ne volant pas ? Les navigateurs hollandais n’aimaient pas sa viande, et originellement avait appelé le dodo Walgvogel, autrement dit « l’oiseau écœurant ». Mais certaines parties, lorsqu’elles étaient bien cuites, étaient relativement bonnes. Et aucun cuisinier ne pouvait se permettre de dédaigner, sur un navire, de la viande sur pied, pour ainsi dire, aussi facile à se procurer et en abondance. Cependant, il ne semble pas que ce soit les captures aux fins de consommation qui aient scellé le destin du dodo ; en fait, l’extinction de cet oiseau a probablement résulté indirectement des perturbations écologiques provoquées par l’homme dans les îles. Les premiers navigateurs ayant accosté aux Mascareignes ont apporté avec eux des porcs et des singes, et ces deux catégories d’animaux se sont multipliées prodigieusement. Toutes deux se sont régalées, semble-t-il, des œufs de dodo, facilement accessibles dans les nids aménagés à même le sol, et dépourvus de protection. La plupart des naturalistes pensent que l’extinction du dodo est attribuable, pour une grande part, à la prédation exercée par les espèces introduites par l’homme, plutôt qu’à celle directement due à ce dernier. Quoi qu’il en soit, personne n’a vu de dodo vivant sur l’île Maurice après le début des années 1680. En 1693, lorsque l’explorateur français Léguât a passé plusieurs mois sur cette île et y a recherché activement cet oiseau, il n’en a pas trouvé.
Le cas du dodo est exemplaire en ce sens que les deux attitudes opposées que j’avais signalées ci-dessus, à propos des extinctions, se sont précisément exprimées à son sujet, l’une consistant à se plaindre de l’extrême rareté des restes préservés, l’autre, à attribuer la responsabilité de la disparition de l’espèce en question à elle-même, en raison de ses inaptitudes. Le contact avec l’homme a peut-être duré moins d’un siècle, mais les dodos étaient à la fois localement abondants et parfaitement connus de tous les voyageurs européens. Dans ces conditions, force est de constater que bien peu de restes sont conservés dans les muséums, pour témoigner de cette extinction, prototype de toutes les autres. Il existe plusieurs tableaux et dessins datant du dix-septième siècle, certains ayant été faits en Europe à partir, semble-t-il, d’un modèle vivant. Cependant, nous n’avons pas de preuve absolue que des dodos en vie ne soient jamais arrivés dans les pays occidentaux, mais des recoupements laissent penser que neuf ou dix de ces oiseaux sont peut-être parvenus en Hollande, deux en Angleterre, un à Gênes, deux en Inde (apparemment), et un peut-être même au Japon. H.E. Strickland, auteur de la monographie classique sur le dodo, publiée en 1848, y a parlé ainsi de la rareté des restes de cet oiseau :
Nous ne possédons que des descriptions grossières rapportées par des voyageurs qui n’étaient pas des scientifiques et trois ou quatre peintures à l’huile. De plus, quelques fragments d’os épars nous sont tout de même parvenus, en dépit d’un manque d’attention pour cette espèce, pendant deux cents ans. Le paléontologiste dispose, dans de nombreux cas, de bien meilleures données pour déterminer les caractéristiques spécifiques d’animaux qui ont péri il y a des millions d’années de cela.
Après 1850, quelques squelettes incomplets et de nombreux os isolés ont été retrouvés dans les tourbières de l’île Maurice, et ce sont ces pièces qui ornent aujourd’hui nos muséums. Mais bien peu de vestiges nous sont parvenus de l’époque où ces oiseaux ont été vus vivants par des êtres humains. Un crâne se trouve à Copenhague, un morceau de bec à Prague. En ce qui concerne les tissus mous, nous n’avons qu’une patte conservée au British Museum, et une tête et une patte à Oxford. Quel maigre héritage pour un oiseau qui occupe une telle place centrale dans nos légendes et notre histoire !
L’histoire du dernier dodo est particulièrement affligeante. Un spécimen empaillé complet existait dans la collection de John Tradescant, qui a édifié le premier muséum d’histoire naturelle important en Angleterre. Tradescant a légué sa collection à Elias Ashmole, lequel a ensuite fondé l’établissement appelé « Ashmolean Museum », à l’université d’Oxford. Là, le spécimen en question a langui et commencé à se décomposer, de sorte qu’en 1755 les responsables du muséum décidèrent de jeter au feu le « DERNIER DES DODOS » (pour citer les mots mêmes de Strickland, y compris ses lettres majuscules). Un conservateur avisé s’arrangea pour sauver la tête et une patte : ce sont pratiquement les seules traces matérielles, autres que des os, nous restant d’un animal qui a été le premier conduit à l’extinction par l’homme dans les temps modernes. Près d’un siècle plus tard, le grand géologue Charles Lyell décrivit ce sacrilège avec des mots empreints de tristesse, et rappela le devoir qui s’impose impérativement à tous les naturalistes désirant faire œuvre de conservation : préserver les restes, lorsque nous ne pouvons pas sauver l’espèce vivante, et conserver des archives lorsque nous ne pouvons même pas sauvegarder des restes – de peur que nous n’oubliions :
Certains se plaignent qu’on ne peut tirer aucun enseignement des inscriptions figurant sur les tombes, si ce n’est que tel ou tel individu est né, puis est mort (événements aléatoires affectant de la même manière tous les hommes). Mais la mort d’une espèce est un événement tellement remarquable en histoire naturelle qu’elle mérite d’être commémorée ; et ce n’est pas avec un mince intérêt que nous apprenons, dans les archives de l’université d’Oxford, le jour et l’année exacts où ont été jetés les restes du dernier spécimen du dodo, que l’on avait laissé se décomposer dans l’Ashmolean Museum.
Strickland a recouru au même type d’argument pour justifier le temps et l’énergie consacrés à publier une monographie sur « le premier cas clairement attesté d’extinction d’une espèce organique en conséquence des actes de l’homme ». Nous serions peut-être avisés de remarquer à quel point ses mots étaient prophétiques, nous qui vivons à une époque où les extinctions dues à l’homme sont en train de s’accélérer énormément :
Nous ne pouvons voir sans regret s’éteindre le dernier individu d’une race d’êtres organiques, dont les progéniteurs ont colonisé la Terre préadamique. […] Le progrès de l’Homme en matière de civilisation, de même que son accroissement en nombre, fait s’étendre continuellement le territoire de la Technique aux dépens de celui de la Nature, et, par conséquent, les zoologistes ou les botanistes des temps futurs ne disposeront que d’un champ de recherches plus limité que celui dont nous jouissons à présent. Il est donc du devoir du naturaliste de préserver dans les Armoires de la Science le savoir relatif aux anciens organismes en train de disparaître, lorsqu’il n’est pas en mesure de préserver ceux-ci en vie ; de telle sorte que notre connaissance de la vie animale et végétale ne souffre aucun préjudice des pertes que la création organique semble destinée à subir.
Cependant, en dépit de tous ces discours marqués par la tristesse et faisant appel au sens du devoir, peu de naturalistes ont parlé du pauvre dodo en termes positifs, du temps qu’il vivait, ou même ultérieurement, lorsqu’il a fallu expliquer les raisons de son extinction : il leur a été plus facile de « blâmer la victime » que d’admettre l’existence d’une tragédie qui aurait pu être facilement évitée. Quel être vivant a jamais été plus ridiculisé et fait l’objet de plus de moqueries ? Certes, le dodo n’était pas joli, selon les normes classiques de la beauté. Il semblait inadapté, mais là encore au nom de nos critères inappropriés : c’était un oiseau qui se dandinait gauchement, était incapable de voler et élevait ses petits en terrain découvert. Mais ne nous a-t-on pas dit qu’il faut regarder au-delà des apparences ? Ne pourrions-nous pas, selon les propres termes du grand anatomiste britannique Richard Owen, célébrer « la beauté de sa laideur » ?
Bien au contraire, on n’a fait que le tourner en ridicule et lui appliquer des termes déprédateurs. Plusieurs explications ont été proposées pour l’étymologie du terme « dodo » ; elles ne s’accordent que sur un point : quelle que soit l’origine de ce mot, l’intention était sûrement péjorative. Certains le rapportent à un mot portugais signifiant « insensé » (ce qui n’est guère vraisemblable, car peu de navigateurs portugais ont accosté aux Mascareignes et ils n’ont jamais mentionné cet oiseau). D’autres pensent que ce nom provient de dodoor, un mot néerlandais pour « paresseux ». La plupart des textes de référence du dix-septième siècle citent des variantes orthographiques de dodaers : ce mot, qui était d’usage courant chez les navigateurs hollandais, signifiait à peu près « gros cul ». En outre, les noms scientifiques officiels ne font pas preuve de plus de gentillesse. Linné a appelé cette espèce Didus ineptus : Didus en tant que forme latinisée de dodo, et ineptus (« inapte ») pour d’évidentes raisons. Les ornithologues modernes emploient souvent la dénomination antérieure Raphus, que le naturaliste Moehring avait donnée à cet oiseau en latinisant le néerlandais reet, terme vulgaire pour « croupion ».
Dès le tout début, alors même que le dodo vivait encore en abondance sur l’île Maurice, les descriptions faites par les Européens furent empreintes de dédain. Par exemple, en 1658, le naturaliste Bontius68 inaugura la tradition consistant à blâmer la victime, avant même le désastre final, en établissant un lien entre la facilité de la capture du dodo et ses points faibles : « Il possède une grande tête, disgracieuse. […] C’est un oiseau stupide et à la démarche lente, qui est une proie facile pour les chasseurs de gibier à plumes. »
Après 1690, les commentaires dépréciateurs ne firent que se multiplier, car le dodo pouvait à présent être blâmé pour le destin qu’il avait connu. Voyez la description qu’en donne, au milieu du dix-huitième siècle, ce suprême arbitre du goût en science, l’éminent naturaliste Georges Buffon, dont l’aphorisme « le style, c’est l’homme même » est encore aujourd’hui connu de tout le monde, en dehors même des cercles scientifiques. Comme on le verra au chapitre 20, ce dernier considérait le paresseux comme le prototype de la laideur et de l’inadaptation chez les mammifères. C’est pourquoi, en déclarant que le dodo était l’équivalent du paresseux chez les oiseaux, Buffon ne pouvait pas être plus clair :
Représentez-vous un corps massif et presque cubique, à peine soutenu sur deux piliers très gros et très courts, surmonté d’une tête si extraordinaire qu’on la prendrait pour la fantaisie d’un peintre de grotesques ; cette tête, portée sur un cou renforcé et goitreux, consiste presque tout entière dans un bec énorme. […] De tout cela, il résulte une physionomie stupide et vorace. […] La grosseur qui, dans les animaux, suppose la force, ne produit ici que la pesanteur […]. [Le dodo] est dans les oiseaux ce que le paresseux est dans les quadrupèdes ; on dirait qu’il est composé d’une matière brute, inactive, où les molécules vivantes ont été trop épargnées ; il a des ailes, mais ces ailes sont trop courtes et trop faibles pour l’élever dans les airs ; il a une queue, mais cette queue est disproportionnée et hors de sa place ; on le prendrait pour une tortue qui se serait affublée de la dépouille d’un oiseau, et la nature, en lui accordant ces ornements inutiles, semble avoir voulu ajouter l’embarras à la pesanteur, la gaucherie des mouvements à l’inertie de la masse, et rendre sa lourde épaisseur plus choquante, en faisant souvenir qu’il est un oiseau.
De façon intéressante, seul Strickland, l’auteur de la monographie sur le dodo et son observateur le plus scrupuleux, en parla en termes favorables dans son traité de 1848. Remarquons, cependant, que même cet auteur admit préalablement qu’il « faut se représenter le dodo comme un gros oiseau lourdaud, de forme disgracieuse, se déplaçant lentement en se dandinant ». Dès lors il n’est pas étonnant que pratiquement tout le monde se gausse de cet animal, sur la base des critères de jugements ordinaires. Mais de quel droit en disons-nous du mal ? demande Strickland ; et il soutint alors que Dieu avait créé chaque animal en le dotant des traits optimaux pour le propre genre de vie qu’il lui avait assigné :
Prenons garde d’attribuer quelque imperfection que ce soit à ces organismes anormaux, aussi déficients puissent-ils nous apparaître par ces structures complexes que nous admirons tant chez les autres créatures. Chaque animal et chaque plante a reçu son organisation particulière dans le dessein, non d’exciter l’admiration des autres êtres, mais d’assurer sa propre existence. Ce n’est pas d’après le nombre ou la complexité de ses organes que l’on peut juger de sa perfection, mais dans l’adaptation de l’ensemble de sa structure aux circonstances externes dans lesquelles il est destiné à vivre. Et de ce point de vue, nous nous apercevrons que chaque secteur de la création organique est également parfait.
Mais, de façon encore plus intéressante, Strickland a pensé cependant qu’il lui fallait, pour l’extinction du dodo, trouver une explication fondée sur quelque phénomène inévitable, et non invoquer un événement contingent qui aurait pu être prévenu. C’est pourquoi il a soutenu que les espèces, comme les individus, présentent probablement un cycle vital, avec une naissance, une période de maturation, puis la mort. Dans ces conditions, l’homme n’avait fait que précipiter l’inéluctable :
Il apparaît, en fait, hautement probable que la Mort soit une loi de la Nature, chez les espèces aussi bien que chez les individus. Mais cette tendance intrinsèque à l’extinction est, chez les espèces, de même que chez les individus, susceptible d’être accélérée par des causes accidentelles ou violentes. De nombreux facteurs externes ont toujours affecté la distribution de la vie organique à diverses périodes ; mais l’un d’eux n’est entré en opération que récemment : il s’agit de l’intervention humaine.
Cependant, Richard Owen, le meilleur spécialiste d’anatomie d’Angleterre, n’allait pas laisser Strickland s’en tirer à si bon compte, avec des arguments qu’il jugeait par trop sentimentaux. Dans sa propre monographie de 1866 sur le dodo, Owen a donc, de nouveau, mis en avant la notion d’infériorité absolue chez cet oiseau. Trouvant appropriée la dénomination donnée par Linné, Owen a écrit :
Le cerveau est singulièrement petit chez l’espèce moderne de Didus ; et si l’on peut considérer ce trait comme révélateur du niveau d’intelligence de cet oiseau, ce dernier peut, à juste raison, être appelé ineptus69.
Owen a attribué ensuite les points faibles du dodo à la facilité de la vie sur l’île Maurice, où il n’avait à affronter ni prédateurs ni concurrents :
Dans les conditions caractérisant son époque, il n’y avait rien dans la faune de l’île Maurice qui pouvait alarmer le dodo ou le pousser de quelque façon que ce soit à exercer son intelligence ; dans la mesure où il était monogame, comme les autres pigeons, il pouvait même ne pas connaître, à leur exemple, la passion des combats saisonniers ou prénuptiaux. On peut très bien supposer que cet oiseau se soit nourri et reproduit de façon stupide et indolente, sans qu’aucun stimulus n’ait jamais poussé chez lui à l’accroissement du cerveau, proportionnellement à l’accroissement graduel de la masse du corps.
Owen a attaqué ensuite spécifiquement la notion défendue par Strickland de l’adéquation universelle et de la perfection locale, s’appuyant sur deux grands naturalistes français, Buffon et Lamarck, pour soutenir sa propre théorie d’une authentique dégénérescence chez l’oiseau de l’île Maurice :
Le dodo illustre la théorie de Buffon sur l’apparition de nouvelles espèces par un mécanisme de dégénérescence à partir d’un type original parfait ; et les conséquences connues de la perte d’usage d’un organe locomoteur donné et de l’usage intensif d’un autre indiquent la nature des causes secondaires qui ont pu être à l’œuvre dans la création de cette espèce d’oiseau, en parfaite conformité avec la conception philosophique de Lamarck.
Pour finir, Owen a asséné l’argument massue : est-ce que le fait même de l’extinction du dodo n’est pas la preuve manifeste qu’il était inadapté ?
Néanmoins, il faut dire la vérité, telle que nous la comprenons ou la sentons. Au bout du compte, on s’apercevra peut-être que c’est préférable. En raison de sa structure dégénérée ou imparfaite, et quelle que soit la manière dont il l’a acquise, Didus ineptus a péri.
Tel a été aussi le destin du premier groupe humain rencontré par les Européens dans le Nouveau Monde : habitant lui aussi une île, il a été rapidement décimé, victime de la cupidité des conquérants qui a poussé ces derniers à l’exploiter jusqu’à l’exterminer par les armes. L’essai précédent a raconté la triste histoire des Tainos des Bahamas que Christophe Colomb a découverts le 12 octobre 1492 : ils ont tous péri à la suite de leur déportation et des travaux forcés auxquels ils étaient soumis sur Hispaniola. En 1508, il n’y en avait plus aucun. Colomb a bien décrit l’apparence physique des Tainos des Bahamas, admirant leur stature élevée et leur physionomie attrayante : « Ils sont bien proportionnés de forme, leur corps est gracieux et ils ont de beaux traits », a-t-il écrit dans son journal de bord. Cependant, le navigateur génois a aussi remarqué combien il serait éventuellement facile de les exploiter : « Ils ne portent pas d’armes, et ne savent pas ce que c’est. […] Ils n’ont pas de fer. […] Avec cinquante hommes, on peut tous les soumettre et faire d’eux tout ce que l’on veut. » Christophe Colomb n’a recueilli aucun matériel caractéristique des Bahamas (pas même une seule coquille de Cerion, qui aurait permis de résoudre l’énigme de son site exact d’accostage – voir le chapitre 11 –, de sorte que la postérité n’a reçu aucun legs concret des indigènes qui habitaient originellement les Bahamas, et qu’elle ne les connaît que par cette description verbale.
Au cours des années 1880, le monde occidental, qui était au summum de son expansion coloniale et ne se posait pas encore de questions d’éthique sur ses rapports, marqués par l’exploitation (et même le génocide), avec les peuples jugés « inférieurs » dans le reste du monde, commença à penser aux célébrations qui allaient marquer le quatre centième anniversaire de l’accostage de Christophe Colomb. À la même époque, W.K. Brooks, l’un des scientifiques que je préfère et le dernier élève de Louis Agassiz, visitait les Bahamas afin de réaliser un travail de recherche sur l’anatomie et l’embryologie des invertébrés marins. Ce naturaliste, professeur de zoologie à l’université Johns Hopkins, était un homme curieux de tout et se mit donc à s’intéresser aux autres aspects de l’histoire naturelle locale que ceux se rapportant strictement à son travail. Il réfléchit au destin des premiers habitants de ces îles et se rendit compte qu’on n’avait d’eux aucun reste anatomique. Il commença à faire une enquête et apprit qu’un petit nombre de squelettes avaient été découverts dans des grottes, mais qu’ils n’avaient jamais été correctement décrits. Brooks s’assura la coopération de quelques insulaires pour recueillir ce matériel, et se mit à étudier ce maigre héritage de la culture complexe et vivante rencontrée originellement par les Européens. Il publia ses résultats, issus de la seule étude anthropologique qu’il ait jamais menée, dans un article spécialisé paru dans les Memoirs of the National Academy of Sciences (1889), et dans un article destiné à un plus large public dans Popular Science Monthly, paru la même année.
Brooks a commencé son article de vulgarisation en faisant le lien avec le prochain anniversaire de la découverte de l’Amérique, et en se lamentant sincèrement sur la destruction du peuple originel des Bahamas, qui avait été si brutale et si totale qu’il ne nous reste aujourd’hui de leur culture qu’un seul élément. Et celui-ci n’est même pas une chose palpable, mais un mot immatériel !
Dans trois ans, le monde entier célébrera le quatre centième anniversaire de ce qui, de notre point de vue, est le plus grandiose et le plus important des événements de l’histoire, l’accostage de Colomb ; mais tout en étant conscient de la profonde signification de cet épisode, ne courons-nous pas le risque d’oublier que les Espagnols ont découvert l’Amérique à la façon dont des pirates découvrent un bateau occupé par un équipage démuni ? [Ils] ont trouvé que les Bahamas étaient habitées par un peuple prospère et heureux. […] Douze ans plus tard, il ne restait pas âme qui vive de cette population comprenant à l’origine plus de quarante mille hommes, femmes et enfants : tous avaient péri en terre étrangère sous le fouet des esclavagistes ; cette race a été rayée du monde, et l’unique héritage qu’ont légué à notre civilisation ceux qui l’ont accueillie pour sa première visite à ce continent est un mot, qui, de concert avec le magnifique objet qu’il désigne, s’est répandu dans le monde entier. [Ils] nous ont donné le hamac, et ce mot des Lucayes70 est le seul monument qu’ils nous aient laissé.
(Quelques autres mots, comme tabac, proviennent du même groupe linguistique. Mais Colomb a rencontré le tabac pour la première fois sur Hispaniola, tandis que le mot « hamac », qui est l’apport propre des Bahamas, a été repris dans toutes les langues occidentales.)
Comme dans tous les autres cas du même genre examinés dans cet essai, Brooks souligna que l’extrême rareté des restes était le problème principal auquel nous étions aujourd’hui confrontés, et qu’il avait donc été très content de mener son travail de sauvetage :
Toutes les traces de leur existence ont été presque complètement effacées par les conquérants. […] Les Espagnols n’avaient pas le temps, ni le désir de faire de l’anthropologie, et les notes qu’ils ont prises au hasard ne nous apprennent que peu ou rien du tout sur les peuples qu’ils ont détruits. J’ai donc été particulièrement content lorsque j’ai obtenu aux Bahamas […] du matériel qui allait permettre de faire une étude satisfaisante de leurs caractéristiques anatomiques.
Mais ensuite, également à l’instar des scientifiques qui sont intervenus dans les autres cas rapportés dans cet essai, Brooks a introduit, parallèlement à ses descriptions anatomiques brutes, un certain nombre de réflexions péjoratives, comme pour suggérer que les indigènes bahamiens avaient été condamnés par leur infériorité intrinsèque. Il avait trouvé, ou du moins le pensait-il, deux signes révélant celle-ci. D’abord, il a souligné qu’à son avis il existait des similitudes entre les « races primitives » et les mammifères inférieurs : « Certaines variations du crâne humain, qui sont exceptionnelles dans notre espèce, mais normales chez certains autres mammifères, se rencontrent plus fréquemment chez les sauvages que chez les races civilisées. » Puis, en dépit de la petitesse de son échantillon, Brooks a soutenu qu’il y avait trouvé confirmation de ce principe :
Sur les quatre crânes des Lucayes, cependant, deux d’entre eux (autrement dit, cinquante pour cent du total) présentent des os triquètres dans la suture lambdoïde. Comme il n’y a pas de raison de supposer que cette particularité puisse avoir une quelconque importance morphologique, on peut sans doute affirmer que les caractéristiques anatomiques présentent une plus grande diversité chez les sauvages ou les races primitives que chez les races civilisées.
Deuxièmement, Brooks a interprété plusieurs caractéristiques des crânes des Bahamas comme « bestiales », même s’il a confirmé, par ailleurs, sur un plan général, les impressions de Colomb sur la stature élevée et les belles formes du corps chez ces indigènes (voir le chapitre 11). Il a écrit, sur un ton relativement neutre, dans son article spécialisé : « Les attaches musculaires sur l’occipital, de même que celles figurant sur la mandibule, ainsi que les gros bourrelets surplombant les orbites, donnent une expression bestiale à ces crânes et indiquent que leurs possesseurs devaient être des hommes dotés d’une masse musculaire exceptionnelle. » Mais il l’a rapporté avec plus de vigueur, et en des termes plus déprédateurs, dans son article de vulgarisation :
Ils avaient ces mâchoires protubérantes et ces puissants muscles du cou et des mâchoires que l’on voit chez les vrais sauvages. D’ailleurs, l’aspect général du crâne n’a rien de la douceur et de la délicatesse qui caractérisent celui des races humaines supérieures et plus civilisées.
J’avoue que j’ai du mal à comprendre comment pouvaient cohabiter les deux démarches contradictoires invariablement rencontrées dans cette littérature ancienne traitant des restes issus de nos premières exactions : l’une, empreinte de passion et de noblesse, et consistant à sauver tout ce qui était possible, même les vestiges les plus minimes ; l’autre visant à déprécier les organismes ainsi préservés, de sorte que leur extinction était attribuée, en grande partie, à leur infériorité supposée. Comment ces naturalistes de jadis pouvaient-ils donc se battre avec une telle énergie pour préserver des organismes inadaptés ? Cependant, je ne doute pas, et je trouve même très estimable, qu’ils aient été animés du sentiment de faire le bien d’un point de vue scientifique et moral, en entreprenant de sauver de maigres restes afin qu’ils constituent des objets de souvenirs uniques en leur genre. Brooks a bien exprimé cette dimension psychologique lorsqu’il a souligné que les objets authentiques avaient pour lui une puissance d’évocation très supérieure à celle de copies ou de simples descriptions verbales :
L’intérêt intrinsèque de quelques fragments d’os humains n’est pas très élevé, mais le crâne de Lucayen [indigène des Bahamas] qui se trouve sur ma table de travail, tandis que je suis en train d’écrire, confère une vivante réalité à une histoire bien connue […] et évoque dans tous ses détails, avec une étonnante clarté, le drame qu’ont connu les îles Bahamas.
En ce qui concerne la démarche dépréciatrice, je pense qu’elle doit nous inciter à rechercher de nouveaux concepts et métaphores qui puissent remplacer les notions erronées et contraignantes, bien que réconfortantes, stipulant que le progrès a été inéluctable dans l’histoire des êtres vivants (les organismes inférieurs devant malheureusement disparaître) et que tous les événements majeurs ont découlé de causes nécessaires. Par bonheur, les idées nouvelles que l’on pourrait invoquer pour remplacer les précédentes sont illustrées par un merveilleux exemple figurant dans le plus célèbre texte littéraire ayant mis en scène le dodo.
Lewis Carroll se considérait lui-même comme un homme gauche et empoté, et il s’est donc fortement identifié au dodo. Dans le chapitre 3 d’Alice au pays des merveilles, tous les personnages se trouvent complètement mouillés : il s’ensuit une longue et violente dispute, sur le point de savoir quelle pourrait bien être la meilleure façon de se sécher. Finalement, le dodo suggère une solution. « Je propose, déclare-t-il, l’ajournement de l’assemblée, en vue de l’adoption immédiate de remèdes plus énergiques71. » Il continue : « Le mieux, pour nous sécher, ce serait de faire une course à la comitarde. » Le dodo délimite donc une piste circulaire, et place tous les participants en des points de départ distribués au hasard :
Il n’y eut pas l’habituel signal « Un, deux, trois, partez ! » Les participants se mirent à courir quand bon leur sembla et abandonnèrent la course au gré de leur fantaisie, de sorte qu’il n’eût pas été facile de savoir à quel moment elle prit fin. Néanmoins, lorsqu’ils eurent couru pendant une demi-heure environ et qu’ils furent de nouveau tout à fait secs, le dodo proclama soudain : « La course est terminée ! »
Les participants furent tout étonnés et demandèrent : « Mais qui a gagné ? »
À cette question, le dodo ne pouvait pas répondre avant d’avoir mûrement réfléchi, et il se tint pendant un assez long temps coi, un doigt sur le front (pose dans laquelle on voit d’ordinaire Shakespeare, sur les tableaux qui le représentent), tandis que les autres attendaient en silence. À la fin, le dodo déclara : « Tout le monde a gagné, et tous, nous devons recevoir des prix. »
Je soupçonne que l’évolution de la vie se déroule davantage à l’image d’une course à la comitarde qu’à celle d’une course linéaire, où triomphent inévitablement les braves, les forts et les intelligents. Si nous transposons cette métaphore dans l’univers des concepts, nous pouvons peut-être même arriver à mieux juger des actions humaines, sur le plan moral, à la façon dont le suggère le sage dodo de Lewis Carroll : pas de notion de supériorité ou d’infériorité parmi les participants ; pas de vainqueurs, ni de perdants ; coopération dans les buts poursuivis, et des prix pour tout le monde. (Bien entendu, la course à la comitarde ne peut s’appliquer à toutes les activités humaines, personne ne le nie. Certaines personnes jouent du piano, ou bien frappent des « coups de circuit » au base-ball, mieux que d’autres : et des exploits de ce type méritent d’être reconnus et récompensés. Mais lorsque nous parlons de la valeur intrinsèque et fondamentale d’une vie humaine, c’est le point de vue du juge de la course à la comitarde qui est le meilleur.)
Et, finalement, à propos des races, n’oublions pas le plus célèbre morceau que l’on puisse trouver dans la littérature nous apprenant que l’on peut gagner une salutaire humilité (et même la liberté) dès lors que l’on admet que l’univers ne respecte pas nos préférences, et qu’il intervient souvent au hasard par rapport à nos espoirs et à nos intentions. L’extinction du dodo ne peut pas s’apprécier en termes moraux et ne devait pas nécessairement se produire. Si nous reconnaissions que les événements réels sont soumis à la contingence, nous pourrions même apprendre à prévenir la répétition des résultats indésirables. Car l’Ecclésiaste a dit : « Je suis revenu, et j’ai vu sous le soleil que la course n’est pas gagnée par les plus rapides, ni la bataille par les plus forts […] car tout le monde est soumis aux aléas du temps et du hasard. »
13. La diète de Worms
et la défenestration de Prague
J’ai un jour, par défi, mangé une fourmi (enrobée dans du chocolat). Je n’ai pas de souvenir affreux de cette expérience, mais je n’ai pas non plus le désir brûlant de recommencer. Je comprends, par conséquent, ce qu’a pu ressentir le pauvre Martin Luther lorsque, au moment le plus décisif de sa carrière, en avril 1521, il a passé dix jours à la diète de Worms (en buvant pas mal de vin, lit-on dans les livres sur cette question)72.
De nature, je suis collectionneur, et il y a bien plus de place pour stocker les phrases ou les faits dans les classeurs mentaux qu’il n’y en a pour conserver les spécimens dans les armoires vitrées des muséums. J’ai donc réservé une case de choix aux expressions les plus drôles ou les plus euphoniques se rapportant aux épisodes marquants de l’histoire. La « diète de Worms » est celle à qui j’ai donné le premier prix, mais, en deuxième place, j’ai mis une autre expression, commençant elle aussi par « d » : il s’agit de la « défenestration de Prague73 ». Cet événement a eu lieu en 1618, et a « officiellement » déclenché la guerre de Trente Ans, l’un des conflits les plus longs, les plus terribles et les plus absurdes du monde occidental.
De façon générale, je ne me satisfais pas d’une connaissance seulement indirecte des faits ou des phénomènes, et je suis capable, au point de paraître quelquefois déraisonnable, de faire de grands voyages pour voir l’endroit précis où ils sont intervenus, ou pour poser ma main sur le mur même qui les a vus se dérouler. J’aurais pu écrire La vie est belle sans aller voir le Schiste de Burgess, mais quel sacrilège ! La carrière aux fossiles de Walcott est, en effet, une terre sacrée, et elle se trouve au bout d’un chemin de six kilomètres seulement au-delà d’une route nationale.
J’ai donc accepté une récente invitation à donner une conférence à Heidelberg, en posant une condition : qu’en contrepartie mes hôtes me conduisent non loin de là, à Worms, le siège de la diète en question. (Je m’étais, trois ans plus tôt, rendu sur la place même de Prague où les trois « défenestrés » de 1618 avaient touché le sol, après avoir été jetés depuis un étage élevé d’une tour.) Maintenant que j’ai fait mon pèlerinage sur les lieux concernés par les deux formules qui avaient le plus stimulé mon imagination lors du cours d’histoire européenne de madame Ponti, en classe de sixième, je suis en mesure de réfléchir plus précisément au triste sujet qui sous-tend les deux cas évoqués par ces deux expressions commençant par un « d » : il s’agit de notre maudit comportement tribal, en fonction duquel ceux qui ne sont pas d’accord avec nous constituent des adversaires qu’il faut, au nom de nos vertueuses certitudes, considérer comme de la vermine, et dont il convient d’anéantir soit les doctrines (par la censure ou par le feu), soit la vie même (par le génocide). La diète de Worms et la défenestration de Prague représentent deux épisodes cruciaux au sein de la triste chronique de la haine et des massacres qui a caractérisé un événement majeur de l’histoire occidentale : le schisme du christianisme universel en deux moitiés, l’une catholique, l’autre protestante.
La diète, autrement dit le parlement du Saint Empire romain germanique, a été convoquée en 1521 dans la grande ville médiévale rhénane de Worms, en partie pour demander la rétractation de Martin Luther.
À l’école, j’ai appris la version héroïque de la comparution de Luther devant la diète de Worms. L’histoire ainsi rapportée (pour autant que je le sache, mais elle me paraît confirmée par toute une série de récentes biographies) expose les faits de manière précise, elle est donc « vraie » en un sens crucial. Cependant, elle est terriblement partielle, et donc trompeuse, parce qu’incomplète en d’autres sens également importants. Luther, excommunié par le pape Léon X en janvier 1521, est arrivé à Worms, sous la garantie impériale d’un sauf-conduit, pour justifier ou rétracter ses positions devant Charles Quint, l’empereur nouvellement élu du Saint Empire romain germanique : catholique militant, celui-ci était l’héritier de la dynastie des Habsbourg d’Europe centrale et d’Espagne. Alors âgé de vingt et un ans, il était le petit-fils de Ferdinand et d’Isabelle, les souverains d’Espagne qui furent les patrons de Christophe Colomb.
Luther, largement soutenu par les habitants (appartenant à toutes les classes) de la région, et notamment par son protecteur le plus puissant, Frédéric le Sage, électeur de Saxe, comparut devant Charles Quint et la diète impériale le 17 avril. Comme il lui fut demandé s’il acceptait de se rétracter sur le contenu de ses livres, il sollicita un délai pour réfléchir (et sans nul doute pour préparer un discours fracassant). L’empereur accorda un report d’un jour, et Luther revint donc le 18 avril pour prononcer sa plus célèbre déclaration.
Parlant d’abord en allemand, puis en latin, il soutint qu’il ne pouvait désavouer son œuvre, à moins qu’on puisse lui prouver qu’il avait tort au regard soit de la Bible, soit de la logique. Il a peut-être terminé son discours (les versions diffèrent là-dessus) par l’une des phrases les plus célèbres de l’histoire occidentale : « Hier stehe ich ; ich kann nicht anders ; Gott helfe mir ; Amen » (« Telle est ma position ; je ne peux voir autrement ; Dieu me vienne en aide ; Amen »).
Face à l’intransigeance de Luther, Charles Quint et la diète (réduite aux fidèles de l’empereur) publièrent, le 8 mai, l’« édit de Worms », qui décrétait la mise à l’index de l’œuvre de Luther et l’emprisonnement de ce dernier. Mais ces mesures ne purent être appliquées, étant donné le soutien dont le fondateur du protestantisme bénéficiait dans la région. Il put ainsi, grâce à la protection de Frédéric, « se réfugier » au château de Wartburg, où il traduisit le Nouveau Testament en allemand.
Cet épisode est donc émouvant dans la mesure où il met en scène certains des plus beaux thèmes de la tradition intellectuelle progressiste en Occident : la liberté de pensée, la bravoure personnelle face à l’autorité, la puissance d’une grande idée face au poids des conceptions séculaires (en train de s’écrouler). Mais si l’on creuse juste un peu plus profond, au-dessous du niveau apparent de l’hagiographie et des leçons morales propres à édifier les écoliers, on découvre un marigot où règnent, de toutes parts, l’intolérance et la violence. Grattez la surface des notions élevées, comme la « justification par la foi », et vous trouvez un monde où les grandes idées servent d’instruments politiques pour imposer un ordre social donné, ou d’armes dans la lutte pour le pouvoir entre un pape géographiquement lointain et les princes locaux. Voyez le paragraphe essentiel de l’édit de Worms, avec sa métaphore finale sur la nourriture, renvoyant ici réellement à des notions culinaires :
Nous ordonnons que tous les livres de Luther soient universellement prohibés et interdits, et qu’ils soient également brûlés. […] Nous suivons en cela les louables règles et usages des bons chrétiens des temps anciens qui firent brûler et détruire les livres des hérétiques tels que les ariens, les priscillianistes, les nestoriens, les eutychiens, et d’autres encore, de même que tout ce qui était contenu dans ces livres, que cela fût bon ou mauvais. Et c’est très bien ainsi, puisque, s’il ne faut pas manger de la viande ne contenant même qu’une petite dose de poison, en raison du danger de l’infection corporelle, alors il faut sûrement écarter toute doctrine (même si elle est bonne) dès lors qu’elle possède en elle le poison de l’hérésie et de l’erreur, qui infecte, corrompt et détruit tout ce qui est bon, sous les apparences de la charité.
Cette déclaration est déjà assez terrifiante, bien que se bornant seulement à la destruction de documents. Mais souvent ce genre d’anéantissement s’étend aux auteurs des théories hérétiques et se poursuit par le génocide des adeptes. Parmi les hérétiques les plus anciens mentionnés ci-dessus, Priscillien, évêque d’Avila en Espagne, fut condamné pour sorcellerie et immoralité, et exécuté sur l’ordre de l’empereur romain Maxime en 385. Bien plus tard, le destin des cathares fut encore pire. Ces adeptes d’une vie ascétique en communauté qui s’étaient répandus dans le sud de la France inquiétaient le pape et les autres autorités, dans la mesure où ils dénonçaient la corruption régnant dans le clergé et chez les souverains. En 1209, le pape Innocent III appela à la croisade contre eux74 (ce fut l’un des nombreux cas où des chrétiens anéantirent d’autres chrétiens) ; et la guerre qui en résulta aboutit à la destruction de la civilisation provençale du sud de la France. L’Inquisition sévit durant les décennies ultérieures, achevant par le génocide l’extirpation d’une croyance qui était jugée mauvaise par les autorités. Macabre, mais efficace. L’Encyclopaedia Britannica déclare simplement : « Il est extrêmement difficile de se former une idée précise des doctrines des cathares, parce que tout ce que nous savons d’eux nous est parvenu par le biais de leurs adversaires. »
Si Luther ou d’autres réformateurs avaient promu leur nouvelle conception du christianisme au nom de l’amour, de la tolérance et du respect d’autrui, alors je pourrais peut-être accepter de voir l’histoire comme une héroïque marche vers le progrès, suscitée par quelques rares individus possédant une vision du monde plus large. Mais Luther a été tout aussi dogmatique, implacable et sanguinaire que ses adversaires ; et lorsque ses partisans prirent les rênes du pouvoir, ils mirent en œuvre à leur tour les mêmes vieilles mesures d’interdiction, d’autodafés de livres et d’assassinats au nom de la doctrine. Par exemple, Luther n’avait, au départ, que peu d’hostilité à l’égard des juifs, car il espérait que ses réformes, coupant court aux abus de la papauté, pourraient les conduire à se convertir. Mais lorsqu’il apparut que ses espoirs seraient vains, il passa à une attitude offensive, et, dans une brochure de 1543, intitulée Des juifs et de leurs mensonges, il recommanda soit de les déporter de force en Palestine, soit de brûler toutes les synagogues et les livres juifs (y compris la Bible), et de ne permettre aux juifs que d’être des paysans.
Il reste que sa recommandation la plus horrible fut d’appeler au massacre total des paysans allemands, dont la rébellion venait d’être brutalement réprimée (on notera qu’il a réclamé cette mesure à la veille de son mariage avec Katherine von Bora, alors qu’il se préparait, peut-on supposer, à connaître le bonheur personnel). Luther avait, bien entendu, ses raisons et ses propres sujets d’irritation. Il ne supportait pas qu’on se rebelle contre l’autorité séculière, même si certains des groupes de paysans insurgés les plus modérés s’étaient réclamés de ses idées pour justifier leur action. En outre, la partie la plus radicale des paysans était menée par son adversaire théologique le plus farouche, Thomas Müntzer. Les chefs de file politiquement conservateurs comme Luther n’apprécient généralement pas (ne serait-ce que pour sauver leur propre peau) les insurrections menées par de vastes groupes peu disciplinés de personnes ne jouissant d’aucun droit. Mais les recommandations de Luther, appelant pratiquement au génocide, telles qu’il les a présentées dans sa brochure de 1525, Contre les hordes de paysans pratiquant le meurtre et le vol, me donnent la chair de poule, surtout quand on pense qu’elles étaient émises par un homme de Dieu :
Un paysan qui se rebelle ouvertement se met en dehors de la loi de Dieu. […] La rébellion conduit à tuer et à verser le sang ; elle multiplie les veuves et les orphelins, et tourne tout sens dessus dessous, tel un vrai désastre. Par conséquent, que tous ceux qui le peuvent, frappent, tuent ou poignardent, secrètement ou ouvertement, en se rappelant que rien n’est plus venimeux, pernicieux ou diabolique qu’un rebelle. C’est comme lorsqu’il faut tuer un chien fou ; si vous ne le frappez pas, c’est lui qui vous frappera, et qui s’attaquera à tout le monde ensuite. [Souligné par moi.]
La noblesse victorieuse appliqua à la lettre les recommandations de Luther, et on estime que cent mille paysans environ furent tués (la plupart étaient des rebelles qui s’étaient déjà rendus et ne représentaient donc plus une menace immédiate).
L’histoire humaine est pleine de meurtres de masse perpétrés par des factions rivales, s’opposant au nom de leur interprétation différente d’une même doctrine. Je ne pense pas que les chrétiens ont été pires que les autres sur ce point ; simplement, dans leur cas, nous nous rappelons mieux les épisodes de ce genre parce qu’ils ont représenté des moments décisifs d’une histoire qui constitue l’héritage culturel de la plupart des lecteurs de ce livre. Je ne parle pas ici d’exécutions isolées, mais de massacres. Or, il est fort possible que nous ignorions aujourd’hui l’existence de nombre de ces derniers, pour deux sinistres raisons. Premièrement, même s’ils en avaient peut-être la volonté, les Hitler de jadis ne possédaient pas les moyens techniques permettant de tuer six millions de personnes en peu d’années, de sorte que leurs carnages sont restés à une échelle plus limitée. Deuxièmement, les sociétés rayées de la carte, dans les temps anciens, étaient moins peuplées, vivaient sur des territoires plus petits, et ne publiaient que peu ou pas du tout de documents. Par conséquent, certains génocides d’autrefois ont pu être absolus, faisant véritablement disparaître tout souvenir d’un peuple jadis fort vivant.
J’ai déjà mentionné la croisade des albigeois. En 1204, la quatrième croisade, n’ayant pas réussi à atteindre la Palestine par l’Égypte afin de conquérir la Terre sainte, se rabattit sur la capitale chrétienne de l’Empire byzantin, Constantinople, laquelle fut mise à sac, et subit plus de dégâts en terme de pertes en vies humaines et de destructions d’œuvres d’art qu’elle n’eut à en souffrir de la part des « infidèles », les Ottomans, lorsque ceux-ci s’en emparèrent finalement en 1453. La division de l’Europe entre pays protestants et pays catholiques fournit le prétexte à bien d’autres destructions ; et l’héritage de Luther comporte sûrement autant d’ombres que de lumières. Ce qui m’amène à parler de la guerre de Trente Ans et de la défenestration de Prague.
Jeter des gens par la fenêtre est une pratique qui a une longue histoire dans cette belle ville (en quelque sorte, une véritable mauvaise réputation en Bohême). À chacune des répétitions de ce genre de scène, sauf la dernière, des rebelles protestants (ou proto-protestants) ont jeté hors de leur place forte les catholiques qu’ils assiégeaient. La Défenestration (avec un « D » majuscule) qui a le plus défrayé la chronique est intervenue en 1618. Les protestants de la région avaient été indignés lorsque le roi très catholique Ferdinand II était revenu sur sa promesse de liberté religieuse. Ils prirent d’assaut le palais royal dominant la ville, le Hradcany, et jetèrent trois conseillers catholiques dans les douves depuis une fenêtre du château. (D’après la légende, les trois hommes se relevèrent, étourdis mais non blessés, grâce à la chance ou peut-être parce que leurs assaillants avaient bien visé, car ils avaient touché terre sur un gros tas de fumier bien mou.)
Les rebelles de 1618 avaient consciemment reproduit une scène antérieure qu’ils revendiquaient en tant qu’épisode glorieux de leur histoire. Le désir de venger le réformateur religieux de Bohême Jan Hus, condamné au bûcher pour hérésie en 1415 et considéré comme un précurseur par les protestants du siècle suivant, avait inspiré la première défenestration de Prague, en 1419. Une armée « hussite » (appelez-les ainsi si vous les considérez favorablement) ou une bande de rebelles (si vous ne les aimez pas) avait pris d’assaut le nouvel hôtel de ville et avait jeté par la fenêtre trois consuls catholiques et sept autres citoyens (certains avaient trouvé la mort car, dans ce cas, il n’y avait pas eu de tas de fumier pour amortir leur chute), et la Bohême était passée sous domination hussite pendant un temps. Une autre défenestration, moins connue, eut encore lieu en 1483. Le roi Ladislas ayant rétabli la domination catholique, une nouvelle rébellion hussite jeta le maire catholique par la fenêtre.
Les lecteurs plus âgés que moi de quelques années se souviendront du tragique épilogue de cette série. Jan Masaryk, fils de Thomas Masaryk, le fondateur de la République tchèque, fut le seul membre non communiste du gouvernement fantoche de l’après-guerre. Le 10 mars 1948, on a retrouvé son corps dans la cour du palais Czernin. Il avait fait une chute mortelle depuis une fenêtre située à quinze mètres du sol. S’est-il suicidé (en rattachant ironiquement ce geste à l’histoire de son pays) ou bien a-t-il été poussé par des meurtriers ? Cette affaire n’a jamais été résolue.
Le triomphe des protestants, après la défenestration de 1618, ne dura que deux ans et se termina par une série supplémentaire de meurtres et de destructions. Avec le puissant soutien des Habsbourg, les catholiques rassemblèrent leurs forces et vainquirent les protestants de façon définitive à la bataille de la Montagne Blanche, le 8 novembre 1620. Il s’ensuivit plusieurs semaines de brigandage et de pillage à Prague. Quelques mois plus tard, vingt-sept personnes, nobles et citoyens ordinaires, furent torturées et exécutées sur la place de la Vieille Ville. À titre d’avertissement, les vainqueurs suspendirent à la tour du Pont seize têtes empalées sur des crochets de fer.
On ne peut réduire la guerre de Trente Ans qui en résulta à une lutte entre deux camps, celui des catholiques et celui des protestants ; mais cette opposition fondamentale a sûrement été présente à l’esprit des protagonistes et leur a largement insufflé leur fanatisme (car il semble que nous soyons capables de tuer des « apostats » plus facilement que des compatriotes simplement tombés dans l’erreur). Une grande partie de l’Europe centrale s’écroula, tandis que les armées mercenaires de divers potentats ravageaient les campagnes, brûlant, violant et pillant sur leur passage. Les batailles entre protestants et catholiques ne s’arrêtèrent pas non plus avec le traité de Westphalie en 1648. Aujourd’hui, le château en ruine de Heidelberg, magnifiquement éclairé la nuit, donne à la ville l’aspect d’une scène romantique du Student Prince75. Mais il n’y a plus de maisons médiévales à Heidelberg, et le château est réduit à des vestiges, car une autre guerre désastreuse d’extermination réciproque entre chrétiens éclata lorsque l’électeur protestant du Palatinat rhénan (dont Heidelberg était la capitale) mourut sans héritier, et que la France catholique revendiqua ce territoire parce que la sœur de l’électeur avait été mariée à Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV.
En matière d’histoire des sociétés humaines, il existe un principe, sinistre mais malheureusement exact, selon lequel, lorsque les choses vont mal, elles peuvent aller encore plus mal. Si les chrétiens se massacraient avec un tel entrain et une telle férocité, à quoi pouvaient s’attendre des personnes réellement extérieures à la société de cette époque ? Car il était encore plus facile de dénier aux non-chrétiens toute valeur humaine, et ces derniers étaient dès lors plus facilement désignés pour l’élimination. Comme épilogue à cette chronique de l’inhumanité, nous allons évidemment nous tourner maintenant vers cette question : quel a été le sort des communautés juives dans l’Europe du Moyen Âge et de la Renaissance, à l’époque des diètes et des défenestrations ?
Elles ont existé pendant mille ans en Rhénanie. Toutes les villes que j’y ai visitées (Worms, Speyer, Rothenburg) possèdent des monuments rappelant la persécution et l’élimination de ces communautés, et les offices de tourisme vendent des brochures copieusement documentées sur leur histoire, de peur que nous l’oubliions. On a presque l’impression d’un désir louable d’expier cette histoire sur laquelle on ne peut pas revenir : ce groupe humain a constamment été victime d’intolérance au cours des temps, celle-ci ayant atteint, finalement, le summum de la brutalité avec la « solution finale », qui, au moins localement, a été effective.
Gershom ben Judah, appelé la « lumière de l’exil », dirigeait l’école rabbinique de Mayence à la fin du dixième siècle, c’est-à-dire avant même la fin du premier millénaire de notre ère (selon le calendrier le plus répandu). Son disciple le plus célèbre, le grand talmudiste Rachi, fit des études à Worms vers 1060. Parmi les disciples qu’eut à son tour celui-ci, le plus connu, Meir Ben Baruch (connu des juifs pieux par son acronyme : le Maharam), fut le chef de la communauté juive de Rothenburg, la ville médiévale actuellement la mieux préservée (de nombreux touristes la visitent), entièrement entourée de murs d’enceinte. En 1286, l’empereur Rodolphe Ier abrogea la liberté religieuse des juifs et décréta le prélèvement d’impôts spéciaux sur ces citoyens méprisés, les transformant en servi camerae (ou serfs du Trésor). Le rabbin Meir essaya d’emmener un groupe de juifs en Palestine, mais il fut arrêté et emprisonné dans une forteresse d’Alsace. Son peuple réunit une somme d’argent considérable pour payer sa rançon, mais Meir refusa d’être libéré de cette façon (il mourut en prison) parce qu’il savait que, s’il achetait sa liberté, cela ne pourrait qu’encourager l’empereur à emprisonner d’autres rabbins afin de se procurer des revenus. Quatorze ans plus tard, un marchand juif de Worms paya une rançon pour obtenir la restitution du corps du grand rabbin. Sa tombe et celle du marchand figurent côte à côte dans le cimetière juif de Worms. Obéissant à une ancienne coutume, les visiteurs juifs et les israélites habitant la région (ceux-ci étant surtout des émigrés russes) écrivent leurs prières et leurs requêtes sur de petits bouts de papier, qu’ils déposent sur la tombe du Maharam, en les maintenant en place par une petite pierre.
Après l’emprisonnement de Meir, les juifs de Rothenburg furent expulsés et vécurent dès lors dans un ghetto, hors de l’enceinte de la ville. Puis, en 1520, ils furent bannis entièrement et définitivement. Il ne reste de leur communauté qu’une petite salle de danse (celle-ci ayant servi par la suite d’asile des pauvres pour les chrétiens), et quelques pierres tombales avec des inscriptions en hébreu, incorporées au mur du jardin.
La communauté juive de Worms (la ville où Luther a comparu), plus importante, a survécu plus longtemps, mais de façon tout aussi précaire. En 1096, les troupes de la première croisade passèrent par cette ville et y ravagèrent le quartier juif. En 1349, presque tous les israélites de Worms furent assassinés parce qu’ils avaient été accusés à tort d’avoir répandu la peste en empoisonnant les puits. En 1938, lors de l’infâme « nuit de Cristal », la synagogue a été rasée par un incendie. Plus d’un millier de juifs habitant Worms ont péri dans l’Holocauste. La synagogue a été reconstruite et constitue à présent l’élément central d’un musée du souvenir juif, mais elle ne sert pas de lieu de culte, car aujourd’hui il n’existe plus de communauté juive active à Worms.
Deux plaques apposées sur le mur de la synagogue sont particulièrement parlantes, rappelant des faits tragiques, tempérés par d’heureuses nouvelles. La première des deux avait été installée peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, et elle porte les noms des habitants juifs de la ville dont on pensait qu’ils étaient tous morts dans l’Holocauste. Fort heureusement, certains d’entre eux avaient survécu (dans des camps de réfugiés, ce qu’ignoraient les personnes ayant réalisé la plaque). Leur nom en relief a donc été effacé, ce qui laisse des espaces vides, correspondant à autant de bonnes nouvelles. Mais de nouveaux bilans de l’Holocauste ont conduit à dresser des listes comprenant davantage de morts, et les noms de ces derniers figurent donc sur une seconde plaque, et sont bien plus nombreux que ceux ayant heureusement été effacés de la première.
De façon ironique, seul le cimetière juif de Worms est resté intact, grâce à la ruse (selon une histoire qui court dans la région) d’un archiviste de la ville, qui était un chrétien sincère ayant un grand respect pour les traditions juives. Himmler s’était intéressé de façon anecdotique au cimetière lors d’une visite qu’il avait faite à la ville avant la guerre. Lorsque les nazis locaux ordonnèrent sa destruction (il était situé de l’autre côté de la ville, au-delà de l’enceinte), l’archiviste donna au commentaire fait en passant par Himmler plus d’importance qu’il n’en avait eu, le transformant en un ordre explicite de préservation. Les autorités locales s’abstinrent prudemment de demander confirmation à Berlin. Ce lieu consacré aux morts est désormais la seule trace intacte qui témoigne de l’existence millénaire de l’une des communautés juives les plus brillantes d’Europe.
Si vous vous demandez pourquoi je raconte tous ces faits illustrant la face sombre de l’histoire humaine dans une chronique consacrée à la biologie de l’évolution, je vous répondrai que je vais justement en arriver maintenant fort logiquement à ce dernier domaine et que j’ai l’intention de conclure cet essai sur une note à la fois positive et darwinienne. Les êtres humains peuvent faire de belles choses, mais aussi d’horribles : ils sont capables des pogroms de Worms et du discours émouvant de Luther devant la diète réunie dans cette même ville ; ou bien des nombreuses défenestrations de Prague et de la magnifique architecture baroque de cette capitale. Le spectacle des belles choses nous procure du plaisir, tout simplement. Mais l’évocation des horribles nous plonge dans l’angoisse et la perplexité, en nous incitant vivement à essayer de résoudre cette question : comment des êtres capables de tant d’admirables actes peuvent-ils aussi se livrer à tant d’iniquités, de leur propre chef, sous l’effet de leur libre volonté (avec détermination et sans se poser, semble-t-il, de problèmes moraux) ?
Mais est-ce que l’on commet ces noires actions, « de notre propre chef, sous l’effet de notre libre volonté » ? Il semble que la plus répandue des théories expliquant nos tendances à commettre des génocides évoque malheureusement des raisons fondées sur la biologie évolutionniste (ce qui permet, notamment, d’éluder notre pleine responsabilité morale). Peut-être, nous dit-on, que nous avons acquis, au cours de l’évolution, ce genre de dispositions, qui, en tant qu’adaptations, avaient alors un sens, mais ne l’ont plus dans le monde moderne. Les génocides actuels sont peut-être le legs malheureux de comportements apparus parce qu’ils procuraient un avantage darwinien à nos ancêtres vivant en petites bandes de chasseurs-cueilleurs dans les savanes de l’Afrique. Les mécanismes darwiniens, tout compte fait, ne portent que sur le succès reproductif des individus, et ne sont nullement destinés à favoriser l’instauration d’une fraternité humaine étendue à l’échelle de l’espèce entière. Peut-être, nous dit-on, que les traits qui disposent au génocide à notre époque (comme la xénophobie, le tribalisme, la tendance à jeter l’anathème sur les étrangers et à les considérer comme des sous-hommes, méritant donc seulement d’être anéantis) ont été acquis dans les premiers temps de notre évolution, parce qu’ils augmentaient les chances de survie d’individus alors membres de petites sociétés fondées sur la parentèle, ne possédant pas de grands moyens techniques, et vivant dans un monde où les ressources étaient limitées et où la loi se résumait à « tuer ou être tué ».
Les groupes ignorant la xénophobie et ne pratiquant pas le meurtre devaient, suppose-t-on, invariablement succomber devant ceux qui possédaient un grand nombre de gènes codant pour les tendances à discriminer les étrangers et à réaliser de tels massacres. Les chimpanzés, nos plus proches apparentés, organisent souvent des groupes expéditionnaires qui vont systématiquement attaquer et tuer les membres des groupes voisins. Peut-être sommes-nous programmés, également, pour agir de cette façon. Ces sinistres inclinations ont peut-être jadis aidé à la survie de groupes qui ne possédaient comme armes rien de plus destructeur que des dents et des pierres. Dans le monde des bombes nucléaires qui est le nôtre, ces comportements hérités sous une forme inchangée (et peut-être inchangeable) vont peut-être nous conduire à notre perte (ou du moins nous pousser à multiplier les tragédies), mais on ne peut nous reprocher ces actes contraires à la morale. Ce sont nos maudits gènes qui font de nous des créatures de la nuit.
Cette argumentation, superficiellement attrayante, qui calme nos remords de conscience collectifs, ne représente, en réalité, rien d’autre qu’un ensemble d’excuses sans fondements et s’appuyant sur de graves erreurs de raisonnement. (Peut-être que la tendance à penser ainsi de façon erronée représente, quant à elle, un héritage évolutif, mais cela constitue une autre spéculation, dont on pourrait débattre dans un prochain essai.) Je veux bien admettre que nous ayons des dispositions biologiques à opérer des distinctions entre les êtres humains, de sorte que nous classons les uns comme membres de notre cercle et les autres comme étrangers à celui-ci ; puis, que ces mêmes dispositions biologiques nous poussent à considérer que ces derniers ne peuvent bénéficier de notre solidarité et qu’ils peuvent éventuellement être massacrés. Mais qu’en déduire sur le plan de la morale d’aujourd’hui, ou même sur celui de la simple observation des sociétés humaines ? Car cette affirmation est parfaitement dépourvue de pouvoir explicatif. Nous ne gagnons rien, en terme de connaissance, à admettre par hypothèse que nous avons éventuellement des dispositions à commettre des génocides en raison de notre héritage évolutif. Nous savons déjà que nous avons de telles dispositions, parce que l’histoire humaine nous fournit quantité d’exemples où elles se sont effectivement réalisées.
Pour être utiles, nos spéculations dans le domaine de l’évolution doivent nous suggérer quelque chose que nous ne savons pas déjà : ce serait le cas, par exemple, si nous apprenions que le génocide est biologiquement déterminé de façon rigide par certains gènes, ou même que notre disposition à commettre ce type de meurtre n’est pas seulement potentielle, mais qu’elle peut être positivement déclenchée par certains mécanismes. Mais les faits d’observations puisés dans l’histoire humaine plaident contre l’idée d’un déterminisme rigide et sont en faveur d’une simple potentialité. On peut mettre en regard de chaque cas de génocide de nombreux exemples d’actes de bienveillance ; pour chaque bande de meurtriers, on peut trouver un clan pacifique. On accorde beaucoup plus d’attention au génocide simplement parce qu’il fait « plus de bruit » en terme d’information, et parce qu’il a des effets destructeurs imparables (le clan pacifique disparaissant et les meurtriers dominant seuls désormais). Mais si nous possédons des dispositions à agir en direction aussi bien de la noirceur que de la bonté, et si ces deux tendances sont mises en jeu très fréquemment dans l’histoire humaine, alors nous ne gagnons rien de plus, pour notre connaissance, à affirmer que l’une ou l’autre de ces tendances (ou probablement les deux) pourrait bien faire partie de notre héritage évolutif darwinien, adaptatif. Tout au plus, dans ce cas, la biologie pourrait peut-être nous aider à cerner les circonstances de l’environnement qui tendent à faire se déclencher un comportement plutôt que l’autre.
Pour citer l’exemple qui fait couler le plus d’encre actuellement dans la vulgarisation scientifique, de nombreux livres et articles nous apprennent qu’une nouvelle science, la psychologie évolutionniste, a découvert les bases biologiques des différences de comportement entre les sexes. Les femmes ne produisent qu’un petit nombre de grosses cellules sexuelles, ou ovules, puis doivent passer de nombreuses années de leur vie à faire croître les embryons au sein de leur corps, puis à nourrir les bébés qui en résultent. Les hommes, de leur côté, produisent des millions de minuscules cellules sexuelles, ou spermatozoïdes, et n’ont pas besoin d’investir plus que l’énergie nécessaire à une éjaculation pour avoir éventuellement un rejeton. Par conséquent, selon cette thèse, dans le cadre du grand jeu darwinien de la transmission du maximum de gènes aux générations futures, les femmes se comportent de façon à encourager les hommes à s’investir davantage après le moment de la procréation (afin d’assurer protection, alimentation, ressources et soins aux enfants, lorsqu’ils seront là), tandis que les hommes tendent plutôt à vagabonder tout de suite après, en quête d’autres partenaires, dans le cadre de la course incessante à la transmission génétique maximale. À partir de cette dichotomie fondamentale dans les objectifs évolutifs poursuivis, tout le reste s’ensuit dans le discours de la psychologie évolutionniste : les hommes commettent des viols, recherchent activement le pouvoir, dominent en politique, ont des aventures amoureuses et abandonnent leurs familles avec de jeunes enfants, tandis que les femmes affectent la timidité, aiment élever des enfants et se tournent préférentiellement vers les professions de la santé, de l’éducation… (c’est-à-dire vers les métiers où l’on donne des soins).
Peut-être que je caricature, mais je ne le crois pas, car j’ai lu beaucoup d’articles allant dans ce sens. En fait, je ne pense même pas que cette thèse soit erronée à la base. Des différences dans la stratégie comportementale des deux sexes ont effectivement un sens darwinien, en raison de leur disparité fondamentale en matière de reproduction. Mais ce qu’on leur attribue respectivement, dans le discours de la psychologie évolutionniste, est profondément erroné, pour les mêmes raisons notées ci-dessus en matière d’explication biologique des génocides. Les hommes ne sont pas programmés par les gènes à copuler avec le plus grand nombre possible de partenaires, de même les femmes ne sont pas vouées à la monogamie. On ne peut parler que de potentialités, non de spécifications, ni même de tendances fortes. Autrement dit, notre biologie ne nous pousse pas à faire tout ce que l’on a mentionné plus haut. En outre, les deux sexes partagent les mêmes dispositions génétiques à certains comportements, et ces derniers peuvent facilement faire s’effacer les différences susceptibles de se présenter entre hommes et femmes sur d’autres plans. Tout homme aimant passionnément ses enfants (c’est le cas de la plupart des pères, je le crois bien ; et il se trouve que je suis en train d’écrire cet essai le jour de la fête des Pères) sait qu’aucun chant de sirène en provenance de tel ou tel gène (ou de telle hormone) ne peut lui faire abandonner les soins qu’il porte à sa progéniture, comportement qu’il possède tout autant que la mère de l’enfant.
Finalement, lorsqu’on remarque les différences essentielles entre l’évolution biologique et le changement culturel, en ce qui concerne leurs modalités et leurs mécanismes (et que l’on reconnaît que le changement culturel repose fondamentalement sur la notion de flexibilité et non sur celle de détermination rigide), on peut arriver à comprendre de façon encore plus générale pourquoi un phénomène culturel tel que le génocide (en dépit de son soubassement éventuel par des potentialités biologiques) ne peut être expliqué en termes évolutionnistes. En ce qui concerne les différences fondamentales dans le domaine des modalités, l’évolution biologique a la forme d’un arbre topologique, structuré par des processus de séparation et de divergence entre branches. Toute nouvelle espèce, apparaissant en tant que lignage indépendant, se distingue définitivement sur le plan génétique de tous les autres lignages, et ne peut qu’évoluer indépendamment sur sa propre voie. Le changement culturel, de son côté, peut presque se caractériser par l’amalgame possible entre traditions différentes (ainsi Marco Polo a rapporté les pâtes de son voyage en Chine, et je parle l’anglais comme si c’était une langue « autochtone »). Les évolutions qui caractérisent la culture humaine proviennent de ce constant entremêlement entre courants différents.
En ce qui concerne les différences fondamentales dans le domaine des mécanismes, l’évolution biologique est mendélienne. Les organismes ne peuvent que transmettre leurs gènes, non leurs caractéristiques acquises par l’usage, en tant que contribution physique aux générations futures. Mais le changement culturel est lamarckien, puisque nous transmettons aux générations suivantes les fruits de notre sagesse et de notre créativité sous la forme de livres, de manuels d’instruction, d’outils et de bâtiments. De nouveau, cette caractéristique lamarckienne confère au changement culturel rapidité, labilité et flexibilité, toutes propriétés sur lesquelles l’évolution darwinienne ne peut compter.
En 1525, des milliers de paysans allemands ont été massacrés (avec l’approbation de Luther), tandis que Michel-Ange travaillait à la chapelle des Médicis76. En 1618, par les fenêtres d’un étage supérieur du château de Prague, trois hommes furent jetés, tandis que Rubens peignait de puissantes scènes. La cathédrale de Canterbury est à la fois le lieu qui vit le meurtre de Becket et la plus belle cathédrale gothique d’Angleterre. Les deux facettes de chaque étape de cette série font toutes partie de l’évolution historique générale de l’humanité. Et à partir de maintenant, laquelle de ces deux voies possibles allons-nous choisir dans l’avenir ? Pour ce qui concerne celle menant éventuellement au génocide et à la destruction, arrêtons cette position : nous n’avons pas besoin de la suivre ; nous pouvons faire autrement.