Bissection : hallucinations dans l’hémichamp visuel
On ne voit pas avec les yeux, mais avec le cerveau, où les informations provenant de ces organes sont analysées par des dizaines de systèmes différents. Dans le cortex visuel primaire, aire située à l’arrière du crâne, sur la face interne des lobes occipitaux, la rétine est cartographiée point par point sur la surface du cortex, et c’est ici que la lumière, la forme, l’orientation et la localisation à l’intérieur du champ visuel sont représentées. Les impulsions émanant des yeux atteignent le cortex cérébral en suivant un trajet compliqué, certaines n’étant acheminées jusqu’au côté opposé du cerveau qu’après s’être croisées : il s’ensuit que la moitié gauche du champ visuel de chaque œil est traitée dans le cortex occipital droit, et inversement ; si un lobe occipital est endommagé (comme par une attaque, par exemple), une cécité s’installera ou la vue diminuera donc dans l’hémichamp visuel opposé – une hémianopsie sera contractée, autrement dit.
À la diminution ou à la perte unilatérale de la vue s’ajoutent parfois des symptômes positifs tels que des hallucinations survenant dans la zone aveugle ou malvoyante. Près de 10 % des patients atteints d’une hémianopsie soudaine sont en proie à des productions hallucinatoires de ce type qu’ils reconnaissent immédiatement comme telles.
Contrairement aux hallucinations relativement courtes et stéréotypées de la migraine ou de l’épilepsie, les hallucinations de l’hémianopsie peuvent persister des jours ou des semaines d’affilée ; et, loin d’avoir un format fixe ou uniforme, elles tendent à se modifier en permanence. On ne saurait envisager dans ce cas qu’un petit nœud de cellules irritables se décharge de manière paroxystique, comme dans les accès de migraine ou les crises d’épilepsie : une vaste région du cerveau (des champs complets de neurones) dont l’état d’hyperactivité chronique est devenu incontrôlable adopte au contraire un comportement aberrant en raison de l’affaiblissement des forces qui la contrôlent ou l’organisent normalement. Le mécanisme ici à l’œuvre ressemble par conséquent à celui du syndrome de Charles Bonnet.
Même si de telles notions étaient inhérentes à la conception jacksonienne du système nerveux – Hughlings Jackson se le représentait comme un empilement de niveaux hiérarchiquement ordonnés : les niveaux supérieurs, pensait-il, contrôlaient les niveaux inférieurs, le comportement de ces strates subalternes commençant à devenir indépendant, voire anarchique, si elles se libéraient de ce contrôle consécutivement à une lésion dommageable aux plus hauts niveaux –, le concept d’hallucinations « libératoires »1 a été explicité par L. Jolyon West dans son livre intitulé Hallucinations (1962) ; puis l’ophthalmologue David G. Cogan publia une dizaine d’années plus tard un article influent où il narra brièvement les histoires saisissantes de quinze patients atteints de lésions des yeux, des nerfs ou des bandelettes2 optiques, du lobe occipital, du lobe temporal, du thalamus ou du mésencéphale : toute lésion siégeant dans l’un quelconque de ces emplacements semblait pouvoir assez perturber le réseau des contrôles normalement effectués pour que des hallucinations visuelles complexes finissent par être « libérées ».
Ellen O. vint me consulter en 2006, un an environ après avoir été opérée d’une malformation vasculaire du lobe occipital droit. La procédure chirurgicale suivie avait été assez sommaire – les vaisseaux tuméfiés de la malformation avaient été obturés – et, comme ses médecins l’en avaient prévenue, divers troubles visuels en avaient résulté : la vue de cette jeune femme s’était brouillée à gauche, de même qu’un peu d’agnosie et d’alexie lui avaient rendu difficile de reconnaître les gens et les mots imprimés (les termes anglais ressemblaient à du « néerlandais », m’apprit-elle). Ces difficultés lui avaient interdit de conduire sa voiture pendant six semaines tout en l’empêchant de profiter pleinement des plaisirs de la lecture et de la télévision, mais tout cela n’avait pas duré. Ellen avait été sujette de surcroît à des crises d’épilepsie visuelles : elles avaient pris la forme d’hallucinations simples telles que de brèves visions de flashes colorés à gauche. Après s’être répétées plusieurs fois par jour au début, ces crises avaient quasiment cessé lorsqu’elle avait repris son travail quelques semaines après l’intervention chirurgicale précitée – elles ne l’avaient pas trop inquiétée, car ses médecins l’avaient avertie que de tels effets secondaires étaient possibles.
En revanche, on ne lui avait pas annoncé qu’elle risquait d’avoir des hallucinations complexes par la suite. Lors de la première, survenue six semaines environ après son opération, une énorme fleur occupa la majeure partie de la moitié gauche de son champ visuel ; à son avis, cette hallucination avait été déclenchée par la vue d’une fleur réelle : Ellen l’avait fixée sous un soleil si éblouissant qu’elle lui avait paru se consumer dans son cerveau avant de persister dans son hémichamp gauche « comme une image consécutive », mais cette perception rémanente avait perduré une semaine entière au lieu de s’effacer au bout de quelques secondes. Après que son frère lui eut rendu visite le week-end suivant, elle continua à voir son visage – en fait, une partie de son profil : juste un œil et une joue – durant plusieurs jours3.
Puis elle passa de ces anomalies perceptuelles – de ces visions, accompagnées de persévérations ou de déformations, de choses qui étaient vraiment là – à des hallucinations consistant à voir des choses qui n’étaient pas là. Elle hallucina de plus en plus fréquemment des visages humains (dont le sien, quelquefois) « anormaux, grotesques, exagérés » : ils se résumaient souvent à un profil aux dents ou à l’œil unique si formidablement grossis qu’ils n’étaient plus du tout à l’échelle des autres traits. À d’autres moments, elle voyait des personnages aux visages, aux expressions ou aux postures « simplifiés, comme dans les dessins humoristiques ou les dessins animés » ; et elle se mit ensuite à halluciner de nombreuses fois par jour Kermit la grenouille, la marionnette de 1, rue Sésame : « Pourquoi Kermit ? se demandait-elle. Il ne représente rien pour moi ! »
Bien que la plupart des hallucinations d’Ellen fussent aussi plates et immobiles que des photographies ou des caricatures, l’expression des personnages changeait de temps à autre : Kermit lui semblait tantôt triste, tantôt heureux ou même en colère, quelquefois, sans qu’elle réussisse à associer ses mimiques à aucune de ses propres humeurs. Ces hallucinations silencieuses, dépourvues de mouvement et perpétuellement changeantes auxquelles elle était presque continuellement sujette pendant ses périodes d’éveil (« vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept ») n’occluaient pas sa vision, mais se superposaient telles des diapositives sur la moitié gauche de son champ visuel : « Elles ont rapetissé, m’informa-t-elle. Maintenant, Kermit la grenouille est minuscule ; au lieu d’occuper comme avant presque tout l’hémichamp gauche, ce n’en est plus qu’une part infime » ; comme elle craignait d’halluciner jusqu’à la fin de sa vie, je lui dis que cette réduction était très bon signe, car elle laissait peut-être augurer que Kermit serait si petit un jour qu’elle ne le verrait plus du tout.
« Qu’arrive-t-il à mon cerveau ? », m’interrogea-t-elle. Surtout, pourquoi ses hallucinations étranges, si ce n’est cauchemardesques, de visages grotesques se reproduisaient-elles de la sorte ? De quels abîmes provenaient-elles ? Il était certainement anormal d’imaginer de tels trucs. Devenait-elle psychotique ou folle ?
Je lui répondis que l’altération visuelle unilatérale induite par son opération avait probablement accru l’activité de certaines zones de son cerveau supérieures à la voie d’accès visuelle, dans ses lobes temporaux où les silhouettes et les visages sont reconnus, ainsi, peut-être, que dans ses lobes pariétaux ; et que ses hallucinations complexes aussi bien que l’extraordinaire persistance visuelle (la palinopsie) dont elle faisait l’expérience s’expliquaient par cette activité accrue parfois incontrôlée. Les hallucinations particulières qui l’horrifiaient tant – ses visions de visages déformés, morcelés ou pourvus d’yeux et de dents monstrueusement grossis – étaient en réalité une conséquence typique de l’activité anormale de l’aire des lobes temporaux dite sillon temporal supérieur : c’étaient des visages neurologiques, pas psychotiques.
Ellen me donna régulièrement de ses nouvelles, et voici ce qu’elle m’écrivit six ans après notre rencontre initiale : « Je ne dirais pas que j’ai entièrement surmonté mes problèmes visuels – nous cohabitons plus harmonieusement, plutôt. Mes hallucinations sont beaucoup plus petites, mais elles sont toujours là. En général, je vois l’orbe coloré tout le temps, même s’il me distrait moins. »
Elle a encore un peu de mal à lire, notamment quand elle est fatiguée ; elle m’a écrit par exemple à propos d’un livre dont elle venait d’achever la lecture :
J’ai perdu un mot ou deux dans ma tache de couleur. (J’ai eu une tache noire aveugle après l’opération, mais elle s’est transformée en une tache colorée quelques semaines plus tard, et je l’ai toujours. Mes hallucinations encerclent cette tache.) […] Pendant que je dactylographie cette lettre après une très longue journée de travail, un Mickey Mouse noir et blanc très pâle des années 30 est légèrement décentré sur la gauche ; parce qu’il est transparent, je peux voir l’écran de mon ordinateur quand je tape, mais je fais beaucoup de fautes de frappe, car je ne parviens pas toujours à voir la touche sur laquelle je dois appuyer.
La tache aveugle d’Ellen ne l’a pourtant pas empêchée de suivre des cours de deuxième cycle universitaire ni même de disputer un marathon, comme elle me l’a raconté avec la bonne humeur qui la caractérise :
Lorsque j’ai couru le marathon de New York en novembre, j’ai trébuché sur cet anneau métallique – un détritus jeté sur le pont Verazzano – juste avant le deuxième mile. Il était à ma gauche : ne regardant qu’à ma droite, je ne l’ai pas vu. Je me suis relevée et j’ai fini la course, mais je me suis quand même cassé un petit os de la main, accident qui, je crois, m’inspirera une merveilleuse histoire de blessure sportive. Dans la salle d’attente du cabinet d’orthopédie où je me suis rendue, j’ai remarqué que tous les autres coureurs qui avaient achevé le marathon s’étaient blessés au genou ou aux tendons des jarrets.
Même si les hallucinations complexes d’Ellen ont débuté plusieurs semaines après son opération, des hallucinations « libératoires » similaires peuvent se manifester presque aussitôt après une lésion soudaine du cortex occipital, comme le cas de Marlene H. en témoigne : cette quinquagénaire que je reçus en 1989 s’était réveillée un vendredi matin de décembre 1988 avec un mal de tête accompagné de symptômes visuels.
Migraineuse depuis des années, elle avait d’abord pensé à tort qu’il ne s’agissait rien de plus que d’une nouvelle migraine visuelle, mais, cette fois, les symptômes différèrent : elle vit des « feux clignotants partout, […] des scintillations et des arcs électriques […] comme ceux de l’appareillage de Frankenstein » et, loin de disparaître en quelques minutes comme ses zigzags migraineux habituels, ces manifestations se poursuivirent tout le week-end. Puis ses troubles visuels se complexifièrent dès le dimanche soir : dans la partie supérieure droite de son champ visuel lui apparut une forme ondulante semblable à « une chenille de papillon Monarque noire et jaune aux poils luisants », ainsi que des « lumières jaunes incandescentes qui s’allumaient et s’éteignaient sans arrêt, leur intensité augmentant et baissant comme à Broadway ». « Ce n’est qu’une migraine atypique », la rassura son médecin traitant, mais cela alla ensuite de mal en pis : le mercredi suivant, il lui sembla que « [s]a baignoire grouillait de fourmis, […] que des toiles d’araignée couvraient les murs et le plafond […] et que les gens avaient un treillis sur le visage ». Ces désordres perceptuels s’amplifièrent encore deux jours plus tard : les jambes de son mari lui parurent aussi « courtes et distordues que si […] [elle] les regardai[t] dans un miroir déformant ; c’était cocasse ! » ; mais elle passa presque de l’amusement à l’effroi lorsqu’elle fit le marché dans l’après-midi : « Tout le monde avait l’air affreux, car des parties du visage manquaient ; quant aux yeux… ils étaient comme noirs. Spectacle grotesque ! » Qui plus est, elle avait l’impression que des voitures surgissaient brusquement sur sa droite : quand elle testa ses perceptions visuelles en agitant les doigts d’un côté à l’autre, Marlene découvrit qu’elle ne les voyait qu’à gauche s’ils franchissaient la ligne médiane – elle avait totalement perdu la vue du côté droit !
C’est à ce moment uniquement – plusieurs jours après l’apparition des symptômes initiaux – qu’un examen médical approfondi fut entrepris : une tomographie assistée par ordinateur révéla que son lobe occipital gauche subissait une grosse hémorragie. Thérapeutiquement parlant, il n’y avait plus grand-chose à faire à ce stade : on pouvait tout au plus espérer que ses symptômes se résoudraient spontanément, qu’elle guérisse ou s’y adapte avec le temps.
Au bout de quelques semaines, ces hallucinations et déformations visuelles principalement confinées dans son hémichamp droit commencèrent à se résorber, mais Marlene garda plusieurs déficits visuels. Tout en voyant, d’un côté au moins, elle était déroutée par ce qu’elle voyait : « J’aurais préféré être aveugle, me déclara-t-elle. Cela aurait mieux valu que de ne plus pouvoir donner du sens à ce qui s’offrait à ma vue. […] Je devais réunir les morceaux lentement, volontairement. Je distinguais mon canapé ou un fauteuil, mais je ne parvenais plus à les assembler. Ils ne constituaient pas une “scène” d’emblée. […] Avant, je lisais à toute allure : j’étais devenue très lente, et les lettres n’avaient plus le même aspect. »
« Quand elle consulte sa montre, me précisa son mari, elle ne lit pas l’heure instantanément. »
En plus de ces problèmes d’agnosie et d’alexie visuelles, Marlene était en proie à une sorte d’emballement incontrôlable de son imagerie visuelle ; après avoir vu un jour une femme en robe rouge dans une rue, elle me dit : « J’ai fermé les yeux, puis cette passante presque semblable à une marionnette s’est déplacée, ce mouvement lui insufflant une vie propre. […] J’ai compris alors que son image m’avait “subjuguée”. »
Non content de rester en contact avec Marlene par intervalles, je l’ai revue très récemment : nous nous sommes rencontrés de nouveau en 2008, vingt ans après son attaque. Ses hallucinations et ses déformations perceptuelles avaient disparu, et son imagerie visuelle ne s’emballait plus : son hémianopsie persistait, mais sa vision restante était assez bonne pour qu’elle voyage seule et travaille – activité qui l’obligeait à lire et à écrire, si lentement qu’elle procédât.
Si les changements perceptuels prolongés décrits par Marlene aussi bien que ses hallucinations ont fait suite à une hémorragie massive du lobe occipital, même une « petite » attaque occipitale peut déclencher des hallucinations visuelles tout à fait frappantes, si transitoires soient-elles. Je citerai en exemple le cas d’une vieille dame très futée et profondément religieuse dont les hallucinations survinrent, « évoluèrent » puis disparurent en l’espace de quelques jours à peine : collaborant avec moi depuis de nombreuses années et sachant donc que les problèmes visuels m’intéressent, une infirmière de la maison de retraite médicalisée où j’exerce me téléphona en juillet 2008 pour me demander si elle pouvait m’amener sa grand-tante Dot. Je les reçus, et elles reconstruisirent l’histoire à elles deux.
Selon la tante Dot, sa vue lui avait paru « floue » le 21 juillet, puis elle avait eu dès le lendemain « l’impression de regarder à travers un kaléidoscope […] ; les couleurs tournaient », des « éclairs » les zébrant à gauche. Diagnostiquant une hémianopsie gauche, le médecin qu’elle consulta alors l’aiguilla vers les urgences, où l’on constata l’existence d’une fibrillation atriale4 : un cliché tomodensitométrique et une IRM montrèrent que son lobe occipital droit contenait une petite zone lésionnelle probablement due à la formation et au transit d’un caillot sanguin.
Un jour plus tard, Dot avait vu « des octogones aux centres rouges […] passer à côté […] [d’elle] comme un film avant que ces hexagones mobiles deviennent des flocons de neige hexagonaux » ; et, le 24 juillet, « un drapeau américain déployé comme s’il battait au vent » lui était apparu.
Le 26 juillet, elle avait aperçu des points verts : flottant sur sa gauche tels de petits ballons, ils s’étaient transformés en « longues feuilles argentées ». Quand sa nièce remarqua que l’automne serait précoce cette année au Canada car les feuilles changeaient déjà de couleur, ces feuilles hallucinatoires argentées virèrent immédiatement au brun rougeâtre, modification qui marqua le début de toute une journée d’hallucinations visuelles complexes telles que des visions de « jonquilles en bouquets » et de « champs de gerbes d’or » suivies d’une image très particulière ne tardant pas à se multiplier. Lorsque sa nièce lui rendit visite ce jour-là, tante Dot lui dit en effet : « Je vois des matelots […] l’un au-dessus de l’autre, comme sur un film » : ils étaient colorés, mais plats, immobiles et aussi petits « que des autocollants », et elle comprit l’origine de cette dernière vision seulement après que cette nièce lui eut rappellé qu’elle avait autrefois l’habitude de décorer les lettres qu’elle lui adressait au moyen d’un autocollant représentant un matelot – ces matelots n’étaient donc pas totalement inventés, mais reproduisaient tout en les multipliant les autocollants précédemment vus par tante Dot.
Les matelots furent remplacés par des « champs de champignons », d’abord, et par une étoile de David dorée, ensuite : un neurologue de l’hôpital ou elle avait été admise ayant arboré une étoile de ce genre quand il l’avait examinée, elle avait continué à la « voir » pendant des heures, sans la multiplier comme les matelots. L’étoile de David céda la place à des « feux de signalisation » verts et rouges qui « s’allumaient et s’éteignaient », ces feux ne tardant pas à être supplantés à leur tour par des vingtaines de minuscules cloches de Noël dorées ; puis elle hallucina des mains en prière à la place de ces cloches avant de voir « des mouettes, du sable, des vagues et une scène de plage » – les mouettes battaient des ailes alors que jusque-là, semble-t-il, aucune partie d’image n’avait été animée – seules des images statiques avaient défilé devant elle. Après ces mouettes en vol lui apparut « un coureur grec vêtu d’une tunique ; […] on aurait dit un athlète olympique » : ses jambes bougeaient, comme les ailes des mouettes auparavant. Le lendemain encore, elle se représenta des cintres empilés l’un sur l’autre, et ce fut la dernière de ses hallucinations complexes : le surlendemain, elle ne vit plus que des éclairs à gauche, comme six jours plus tôt. Tel fut le point final de son « odyssée visuelle », comme elle disait.
Sans avoir été infirmière comme sa petite-nièce, tante Dot avait travaillé bénévolement dans une maison de retraite durant de nombreuses années. Sachant qu’elle avait eu une attaque bénigne d’un côté de son cortex visuel, elle comprenait que ses hallucinations étaient causées par cet accident vasculaire cérébral et ne dureraient sans doute pas : elle n’avait donc pas peur de perdre la tête. Elle ne se dit à aucun moment que ses productions hallucinatoires étaient « réelles », même si elle observa qu’elles ne ressemblaient pas du tout à son imagerie visuelle normale – elles étaient bien plus détaillées, comportaient des couleurs plus vives et ne dépendaient presque jamais de ses pensées ou sentiments. Ces curieux symptômes l’intriguant, elle nota soigneusement la teneur de ses visions à mesure qu’elles survenaient et tenta de les dessiner ; comme sa nièce, elle se demandait pourquoi des images particulières s’insinuaient tout à coup dans ses hallucinations, dans quelle mesure elles reflétaient ses expériences personnelles et jusqu’à quel point son environnement immédiat avait pu les susciter.
La séquence de ses hallucinations l’avait frappée : simples et informes dans un premier temps, elles s’étaient complexifiées avant de se simplifier à nouveau puis de finir par disparaître. « C’est comme si elles étaient montées jusqu’à mon cerveau avant d’en redescendre », me confia-t-elle. Elle releva que des choses qu’elle avait vues avaient pu donner naissance à des formes similaires : des octogones s’étaient transformés en flocons de neige, des taches en feuilles, et peut-être même des mouettes en athlètes olympiques. Elle ne manqua pas non plus de mentionner qu’il lui était arrivé à deux reprises d’halluciner des objets qu’elle avait aperçus peu auparavant : l’étoile de David du neurologue et les autocollants représentant des matelots ; et sa tendance à la « multiplication » attira aussi son attention : elle avait vu des bouquets de jonquilles, des champs de fleurs, des octogones à foison, des flocons de neige, des feuilles, des mouettes, des vingtaines de cloches de Noël et d’innombrables exemplaires des autocollants représentant un matelot. Elle se demandait si sa religiosité – c’était une catholique fervente qui priait plusieurs fois par jour – avait concouru à lui faire halluciner des mains en prière, car il ne lui avait pas échappé que les feuilles argentées qu’elle avait contemplées avaient viré au brun rougeâtre à l’instant même où sa nièce lui avait dit : « Les feuilles changent. » Quant à sa vision d’un coureur olympique, elle supposait qu’elle pouvait tenir au fait que les jeux Olympiques de 2008 étaient imminents : il en était constamment question à la télévision.
En ce qui me concerne, je fus à la fois ému et impressionné par la curiosité d’esprit et l’intelligence de cette vieille dame qui, sans être une intellectuelle, avait su observer ses propres hallucinations assez calmement et judicieusement pour soulever d’elle-même presque toutes les questions qu’un neurologue aurait pu se poser à propos de ces phénomènes.
Si un infarctus ou une autre atteinte fait perdre une moitié du champ visuel, on peut être conscient ou non de cette perte. Le neurologue Monroe Cole ne s’est aperçu qu’il était devenu partiellement aveugle qu’en examinant ses propres réactions neurologiques à un pontage coronarien : son inconscience de ce déficit l’a tellement surpris qu’il a consacré un article à ce sujet. « Même les patients intelligents s’étonnent souvent que leur hémianopsie soit démontrée, si nombreux que soient les examens qui avaient déjà apporté la même démonstration », a-t-il écrit.
Le lendemain de ce pontage, Cole s’était mis à halluciner des êtres humains (qu’il reconnaissait pour la plupart), des chiens et des chevaux dans la moitié aveugle de son champ visuel. Ces apparitions ne l’effrayèrent pas : elles « bougeaient, dansaient et tournoyaient, mais leur intention n’était pas claire » ; hallucinant fréquemment « un poney dont la tête reposait sur [s]on bras droit », il identifia cet animal comme la monture de sa petite-fille, bien que « la couleur fût fausse » comme pour beaucoup de ses autres hallucinations ; et il ne douta jamais de l’irréalité de ces visions.
Dans l’article de 1976 où il fournit de riches descriptions de treize patients hémianopsiques, le neurologue James Lance souligna que ces sujets reconnaissaient toujours leurs hallucinations comme telles, ne fût-ce qu’au vu de leur absurdité ou de leur incongruité : des girafes et des hippocampes leur semblaient assis d’un côté d’un oreiller, ils voyaient des astronautes ou des soldats romains à droite ou à gauche, etc. D’autres médecins ont publié des comptes rendus similaires : aucun de leurs patients ne confond ces sortes d’hallucinations avec la réalité.
J’ai donc été surpris et intrigué par la lettre qu’un médecin anglais m’a écrite pour me parler de Gordon H., son grand-père atteint depuis longtemps d’un glaucome conjoint à une dégénérescence maculaire. Cet homme âgé de quatre-vingt-six ans qui n’avait jamais halluciné précédemment venait d’avoir un infarctus bénin dans le lobe occipital droit ; il était « totalement sain d’esprit et ses facultés intellectuelles n’avaient presque pas décru », mais voici ce que son fils me signala :
Bien que n’ayant pas recouvré la vue et conservant une hémianopsie gauche, il n’est guère conscient de sa perte visuelle, car son cerveau semble combler les parties manquantes ; toutefois, il est intéressant de noter que ses hallucinations visuelles et/ou son remplissage paraissent toujours liés au contexte ou compatibles avec ce dernier. En d’autres termes, s’il se promène en milieu rural, il peut prendre conscience de la présence de buissons, d’arbres ou de bâtiments lointains dans son champ visuel gauche, tous objets dont il découvre ensuite qu’ils ne sont pas réellement là dès qu’il se tourne pour se servir de son hémichamp droit ; mais son remplissage hallucinatoire n’en semble pas moins si homogène que rien ne le différencie de sa vision ordinaire. S’il se tient devant la paillasse de sa cuisine, il la « voit » entièrement, allant même jusqu’à percevoir un certain bol ou une certaine assiette à l’intérieur du côté gauche de son champ visuel – mais qui disparaissent sitôt qu’il se tourne parce qu’ils n’ont jamais été réellement là ; en même temps, il voit incontestablement la paillasse dans son intégralité, sans séparer clairement les composantes respectives de l’hallucination et de la perception véritable.
La perception visuelle normale de Gordon H. à droite, pourrait-on penser au regard de sa normalité et des détails qu’elle comporte, devrait immédiatement démontrer la pauvreté relative de ce qu’il construit mentalement ou hallucine à gauche… mais, au dire de son fils, il est incapable de distinguer ces deux éléments – il n’a aucune impression de frontière, les deux moitiés paraissant continues. À ma connaissance, le cas de M. H. est unique en son genre5 : il n’est nullement sujet aux bizarres hallucinations manifestement acontextuelles qui sont si couramment associées à l’hémianopsie – non seulement ses hallucinations s’accordent parfaitement à son environnement, mais elles semblent même « compléter » sa perception manquante.
En 1899, Gabriel Anton dépeignit le singulier syndrome consistant à paraître inconscient d’une cécité totale due à une lésion corticale (en général, un accident vasculaire affectant les deux lobes occipitaux). Si sains et intacts soient-ils à d’autres égards, les sujets concernés diront voir à la perfection : faisant même comme s’ils voyaient, ils s’aventureront imprudemment dans des lieux peu familiers ; s’ils se cognent contre un meuble, ils jureront que quelqu’un l’a déplacé, que la pièce est mal éclairée, etc. Si on le prie de décrire un inconnu, le porteur d’un syndrome d’Anton en établira une description fluide et assurée, mais inexacte de bout en bout – aucun argument, fait, ni appel à la raison ou au bon sens ne sera de la moindre utilité.
On ne sait pas exactement pourquoi le syndrome d’Anton génère ces croyances erronées mais inébranlables. Des convictions aussi irréfutables apparaissent chez les patients qui, en dépit de leur incapacité de percevoir leur hémicorps gauche et le côté gauche de l’espace, certifient que rien ne leur manque même quand on leur démontre de façon convaincante qu’ils vivent dans un hémi-univers. Ces syndromes dits anosognosies sont toujours consécutifs à une lésion de l’hémisphère cérébral droit, lequel paraît étroitement corrélé au sens de l’identité corporelle.
Cette affaire a pris une tournure encore plus étrange depuis que Barbara E. Swartz et John C. M. Brust ont traité de ce même syndrome dans un article publié en 1984. Leur patient était un homme intelligent atteint de lésions rétiniennes qui l’avaient rendu aveugle des deux yeux : en temps normal, il était conscient de sa cécité et se conduisait comme un non-voyant ; mais il était également alcoolique et avait cru deux fois recouvrer la vue lors de beuveries. Comme Swartz et Brust l’ont noté,
Durant ces épisodes, il croyait voir ; par exemple, il déambulait sans demander de l’aide, ou regardait une émission de télévision et prétendait pouvoir en discuter ensuite avec des amis. […] [Il] ne parvenait pas à lire la ligne correspondant à 1/40 sur un tableau d’acuité visuelle, ni à détecter une lumière brillante ou des mouvements de main devant son œil gauche. Néanmoins, il affirmait voir et répondait par des affabulations plausibles aux questions qu’on lui posait – notamment, quand on le pria de décrire la salle d’examen ou l’aspect des deux médecins avec lesquels il venait de s’entretenir. Beaucoup de détails de ses descriptions étaient faux, mais il n’a pas reconnu ses erreurs, admettant seulement voir aussi des choses qui ne sont pas vraiment là. Ainsi, il a décrit la salle d’examen comme un lieu plein de petits enfants, tous pareillement vêtus, qui, pour certains d’entre eux, étaient entrés dans cette pièce ou l’avaient quittée en traversant les murs ; après avoir décrit en outre un chien en train de manger un os dans un coin, il a soutenu que les murs et le sol de cette pièce étaient orange. Tout en convenant qu’il avait halluciné ces enfants, ce chien et la couleur des murs, [il] a soutenu que ses autres expériences visuelles étaient réelles.
Pour en revenir à Gordon H., j’avancerais l’hypothèse que le dégât subi par son lobe occipital droit a produit un syndrome d’Anton unilatéral (même si j’ignore si un tel syndrome a déjà été décrit dans la littérature médicale). Contrairement à celles des patients de Lance, ses hallucinations sont informées et façonnées par ce qu’il perçoit dans la partie intacte de son champ visuel : c’est pourquoi elles s’intègrent si harmonieusement à sa perception intacte de la moitié droite de ce champ.
Il suffit à M. H. de tourner la tête pour constater qu’il s’est fourvoyé, mais cela n’ébranle en rien sa conviction de voir aussi bien des deux côtés ; il a beau accepter le terme « hallucination » si l’on insiste sur ce point, il n’en reste pas moins que, pour lui, ce qu’il hallucine est forcément si véridique qu’il est persuadé d’être en train d’halluciner la réalité.
« Release » hallucinations (NdT).
Prolongements des nerfs optiques qui contournent la partie inférieure du cerveau (NdT).
Avant de recevoir Ellen O., je n’avais jamais entendu parler d’une persévération visuelle si durable. Des persévérations visuelles de quelques minutes sont parfois associées aux tumeurs cérébrales des lobes pariétaux ou temporaux ou constatées dans le contexte de l’épilepsie temporale : ce phénomène a été décrit à plusieurs reprises dans la littérature médicale, Michael Swash, par exemple, l’ayant observé chez deux sujets atteints de crises d’épilepsie temporale. Lors de ces accès de persévération, « la vision [du premier patient] semblait devenir si fixe qu’une image persistait durant plusieurs minutes ; au cours de ces épisodes, le monde réel était vu à travers l’image conservée, qui restait claire au début, mais s’estompait peu à peu par la suite ».
Une lésion oculaire ou l’opération d’un œil peut susciter une persévération similaire. H. S., l’un de mes correspondants qu’une explosion chimique avait rendu aveugle à quinze ans, avait subi vingt ans plus tard une opération de la cornée qui lui avait permis de recouvrer partiellement la vue ; quand son chirurgien lui avait demandé après cette opération : « Maintenant, voyez-vous ma main ? », il avait répondu : « Oui »… mais, à sa grande surprise, il avait vu ensuite cette main, ou son image, garder exactement la même position et la même forme pendant plusieurs minutes.
Trouble du rythme cardiaque fréquent chez les personnes âgées (NdT).
« Je n’ai jamais rencontré d’hallucination qui, comme pour M. H., contienne une information tirée d’un environnement », a commenté James Lance dans la lettre qu’il m’a adressée.