V

Dans le chaudron

Diamat
La 200e année de la Grande Croisade de l’Empereur

Nemiel atteignit le pont d’artillerie intermédiaire au pas de course, son heaume abaissé, en comptant les secondes qui lui restaient avant que la barge n’entre dans l’atmosphère de Diamat. Il pouvait déjà sentir le tonnerre rythmé des batteries de canons grondant sous les plaques couvrant le sol, sous ses pieds. Cela signifiait que le groupe d’assaut échangeait des tirs avec l’escadron de réserve adverse. Jonson filait en avant le plus vite possible avec ses vaisseaux, afin de déployer ses Astartes sur le monde-forge en guerre. Et Nemiel n’avait aucune intention de faire attendre son primarque.

Des sas épais et blindés se refermaient en une longue succession à travers la caverneuse baie de largage : les modules de débarquement s’enfouissaient dans leurs tubes de lancement comme d’énormes torpilles. Seul l’un d’entre eux restait ouvert, sur le pont, devant le dernier portique. Un seul des pétales renforcés était encore abaissé. Une lumière rouge s’échappait d’au-dessus de la rampe d’acier qui attendait pour se refermer sur un compartiment en forme de cocon.

Un unique mais énorme impact, résonna durement à travers les cloisons. Un projectile adverse devait avoir réussi à pénétrer le blindage de l’armure du vaisseau amiral au niveau d’un des ponts au-dessus. Une équipe d’artilleurs attendait Nemiel au pied du module ouvert. Les hommes le suivirent le long de la rampe, s’assurèrent qu’il était bien harnaché et branchèrent une série de câbles d’interface dans le heaume et le générateur intégré à son armure. Ils s’exécutèrent en quelques secondes, pour se retirer du module sans un mot. Nemiel les remarqua à peine. Il était déjà en train de piocher dans les informations sur le réseau de la flotte de commandement, via les instruments de communication du cocon d’acier.

Des données défilèrent froidement sur les lentilles de son heaume. Des icônes rouges et bleues prirent vie, leurs silhouettes suivant la courbe de la planète. Au début, il dut lutter pour mettre en place le flot d’informations. Mais après quelques secondes, une image cohérente du combat orbital en cours prit forme. L’escadron de réserve avait formé un mur d’acier entre les transports lourds et les vaisseaux en pleine charge de Jonson. Les Stormbirds des Dark Angels, par contre, avaient dépassé depuis longtemps le cordon rebelle et attaquaient même de toute leur puissance de feu les transports quasiment sans défense. Avec le Duchess Arbellatris hors jeu, Jonson n’avait plus que six vaisseaux contre huit croiseurs encore intacts. Mais la formation ennemie était prise en tenaille, avec très peu d’espace de manœuvre pour contrer les navires astartes autrement plus rapides. Une salve de torpilles filait droit vers les flancs des croiseurs rebelles. Le vaisseau amiral et ses croiseurs d’assaut étaient à présent à bonne portée pour ouvrir le feu à l’aide de leurs canons de bombardement dévastateurs. Tant que les rebelles continuaient à vouloir protéger leurs cargos, ils obligeaient leurs croiseurs à rester des cibles immobiles, face au feu combiné du groupe d’assaut.

Aussitôt la rampe fermée hermétiquement sur le compartiment de Nemiel, le module fit un écart crissant et commença sa descente dans le tube de lancement. La voix bourrue et chargée de cynisme de Kohl résonna dans l’oreillette de Nemiel via le réseau de communication restreint de l’escouade.

— C’est toujours bon de t’avoir avec nous, frère, lança-t-il d’un ton sarcastique. Je commençais à croire que tu t’étais perdu.

— Nous ne pouvons pas tous passer notre temps à nous prélasser dans les modules de débarquement, sergent, répondit Nemiel avec un petit rire.

Le module se figea brusquement avec un bruit sourd, suivi par le chuintement du sas se scellant au-dessus de leurs têtes.

— Certains d’entre nous doivent faire tout le travail pour que tu puisses profiter de cette vie de loisirs, continua Nemiel.

Un chœur de rires graves répondit à la remarque à travers le réseau. Il sourit et jeta un coup d’œil sur les données concernant les Astartes de Kohl. Les neuf guerriers étaient indiqués en vert sur la base, comme il s’y attendait. Il avait combattu à leurs côtés depuis tellement longtemps qu’il avait tendance à les considérer comme sa propre escouade. Il préférait leurs moqueries au respect trop déférent que les autres membres de la légion montraient à son égard.

Kohl commença à grogner une réponse, mais fut coupé par un signal prioritaire sur le canal de commandement de la flotte.

— Force d’assaut alpha, ici le commandement, commença le capitaine Stenius. Nous sommes à trente secondes de l’entrée orbitale…

Une explosion sourde rebondit à travers toute la coque du vaisseau amiral, et l’émission se transforma pendant une seconde en bouillie statique.

— …sommes à présent au contact avec les forces impériales au sol. Chargement des nouvelles coordonnées de largage et données tactiques. Patientez.

Quelques secondes plus tard, l’illustration du combat orbital disparut pour être remplacée par la carte détaillée d’une ville ravagée par la guerre et plus particulièrement des quartiers d’un complexe sidérurgique énorme. La cité, identifiée sous le nom de Xanthus, capitale de Diamat, avait été construite le long des côtes d’un océan agité gris ardoise, et s’étendait sur des dizaines de kilomètres vers le nord et le sud, suivant les récifs rocheux. Vingt kilomètres à l’est des limites de la ville, profondément enfoncés dans les terres, dans une plaine de roche noire et des failles de pierre rouge, se dressaient les versants coniques d’un volcan massif. C’est là que se trouvait leur cœur de la forge principale de l’Adeptus Mechanicus sur Diamat.

De nombreux siècles auparavant, les héritiers de Mars s’étaient installés dans le foyer du volcan endormi afin de puiser dans les énergies géothermiques encore présentes, approvisionnant les hauts fourneaux, les fonderies et les usines qui l’entouraient. À l’extrême limite de la grande plaine, les tentacules urbains et les entrepôts de la forge se touchaient. Des faubourgs sordides et des bidonvilles puants s’écrasaient contre les murs de permacrete dominants qui séparaient l’univers ordonné du Mechanicum et la vie chaotique des êtres humains ordinaires.

Nemiel intégra l’ensemble, assimilant tous les détails grâce à l’acuité due à l’entraînement intensif de son esprit. Des icônes prirent vie en clignotant sur les zones grisées entre la ville et la grande forge : bleus pour les unités de dragons de Tanagra, rouges pour les traîtres à la solde d’Horus. Il ne fallut qu’un moment pour que le rédempteur réalise que la situation au sol était effectivement désespérée.

Xanthus, à proprement parler, avait subi les outrages de bombardements orbitaux prolongés durant les semaines passées. Le centre-ville se résumait à une désolation calcinée, et la grande baie artificielle du quartier portuaire était jonchée des coques de centaines de navires éventrés ou chavirés. Au sud-est de la cité, connecté par des tramways allant de la grande forge à la ville, se trouvait le principal port spatial de la planète. Ce dernier était tenu fermement entre les mains des rebelles. Nemiel compta pas moins de six cargos posés ici, entourés par des unités de soutien rebelles, et au moins un régiment de troupes mécanisées.

Les forces adverses au sol avaient avancé en suivant la ligne de tramway, en direction du complexe sidérurgique, à l’aide de quatre régiments d’infanterie et approximativement un régiment de blindés lourds. Ils avaient apparemment réussi à percer à travers l’une des positions impériales couvrant l’entrée sud de la forge. Il n’y avait aucune donnée sur la force des troupes adverses ou les défenses du Mechanicum à l’intérieur du complexe lui-même. Nemiel soupçonnait que toutes ces informations ne provenaient que des forces impériales sur la planète, et qu’ils n’avaient aucune idée de ce qui se passait derrière les murs de l’enceinte du Mechanicum.

Des icônes bleues se dirigeaient vers le sud et l’est dans la zone grisée, en direction des positions rebelles le long du tramway : deux régiments en sous-effectif, soutenus par un bataillon de blindés, tentant de frapper les rebelles au flanc et de les éloigner de la forge. C’était une courageuse tentative, mais leurs adversaires avaient déjà coincé la contre-attaque impériale au niveau d’un front improvisé, cinq kilomètres au nord du tramway.

— Dix secondes avant l’entrée en orbite, annonça le capitaine Stenius sur le vox. Force d’assaut alpha, préparez-vous pour le largage.

Des cercles bleus et clignotants apparurent sur la carte tactique, montrant la zone d’atterrissage pour le module. Les deux compagnies allaient toucher le sol dans une chaîne de collines qui bordait la limite australe de la plaine, à deux kilomètres au sud des positions ennemies autour du tramway. La stratégie partant de là était évidente. Les Astartes allaient remonter vers le nord et attaquer les rebelles sur leur autre flanc, leur interdisant d’utiliser le tramway et les prenant en tenaille entre eux et les Impériaux. Le terrain surélevé au sud de la ligne offrait un excellent point de tir et une bonne couverture, autorisant les Dark Angels à pilonner les forces rebelles à volonté. Une fois la résistance le long du tramway éliminée, Nemiel supposait qu’une seule compagnie resterait sur place pour tenir la ligne contre les renforts arrivant du port spatial. Pendant ce temps, l’autre compagnie pourrait entrer dans la forge pour y pourchasser les rebelles opérant sur place.

— Cinq secondes, quatre… trois… deux… une… Démarrage de la séquence de largage.

Un impact brutal fit vibrer le flanc de l’Invincible Reason. Suffisamment brutal pour projeter Nemiel contre ses harnais de sécurité. Tout devint noir.

Jonson avait placé son groupe d’assaut à un angle relativement aigu au-dessus de Diamat, cherchant à entrer en contact avec les rebelles le plus rapidement possible et à déployer ses forces au sol. Puisque les croiseurs et les transports qu’ils gardaient étaient en position géostationnaire autour de la forge principale de la planète, cela plaçait les deux forces à bout portant. Les batteries de canons et les tourelles de tir crachaient leur feu sur les vaisseaux impériaux, qui, eux, répondaient par des salves de torpilles et des bombardements tout aussi mortels, provenant de leur vaisseau amiral et de leurs croiseurs d’assaut.

Le vaisseau mère était recouvert d’une chape d’explosions alors qu’il s’approchait de plus en plus de la ligne de défense adverse. Au dernier moment, l’Invincible Reason et son escorte virèrent par tribord, se retrouvant presque à la parallèle des bâtiments rebelles : précisément lorsque les Impériaux se préparaient à larguer les modules de débarquement.

À peine une cinquantaine de kilomètres (une portée incroyable courte pour ce genre d’engagement spatial), un croiseur de classe Armiger pilonna le vaisseau amiral de ses batteries de lasers lourds. Des impacts de torpilles avaient creusé des cratères dans sa coque, déclenchant des incendies au plus profond de ses entrailles ouvertes.

Les canonniers tirèrent une volée tonnante directement vers l’Armiger. À cette distance, tous les projectiles, sans aucune exception, firent mouche. Les balles géantes, cinq fois supérieures en masse et en force par rapport à une munition classique de macro-canon, poinçonnèrent l’armure du croiseur. Elles provoquèrent une chaîne d’explosions catastrophiques de l’autre côté de la coque, qui submergea le réacteur plasmatique du bâtiment. L’énorme vaisseau de guerre se désintégra en une terrible explosion, projetant des débris en fusion dans toutes les directions.

L’une des pièces du destroyer, un morceau de superstructure blindée grosse comme un pâté de maisons, percuta la coque du vaisseau amiral juste au moment où il lança la séquence de largage des modules. L’Invincible Reason bascula sur tribord sous le coup du titanesque impact, rendant caduques les manœuvres précises du pilote. Mais il était trop tard pour annuler. La séquence automatique avait été activée et les modules étaient lancés à raison de deux par seconde. En dix secondes, l’ensemble des deux cents Astartes avait été largué, leurs modules s’éparpillant dans l’atmosphère au-dessus du champ de bataille.

La centrale à bord du module redémarra une seconde seulement après le lancement. Les tableaux de données revinrent à la vie, et les réacteurs s’allumèrent pour corriger la course erratique du cocon d’acier à travers l’atmosphère. Le module vibra et fut secoué comme un jouet dans les mains malhabiles d’un géant. De l’air torturé passa à travers les stabilisateurs rudimentaires du module, mais la vertigineuse spirale cessa enfin.

Le vaisseau amiral avait été salement touché, remarqua Nemiel, ce qui signifiait qu’ils avaient été projetés bien au-delà de la zone de déploiement. Il passa rapidement en revue les informations à sa disposition, pendant que les engins logiques du module analysèrent leur trajectoire et établirent un nouveau point d’atterrissage.

Un cercle jaune pulsa sur la carte tactique. Nemiel fronça les sourcils. Ils se dirigeaient à présent à quelques kilomètres au nord du tramway, en plein milieu des forces rebelles qui assuraient la contre-attaque impériale. Ça allait compliquer un petit peu la situation. Nemiel vérifia la fréquence du commandement, mais n’obtint que des parasites. Entre l’ionisation atmosphérique et l’épais blindage du module, il n’allait pas être mesure de parler au commandant des forces Lamnos avant que les Astartes ne touchent le sol.

Le rédempteur passa sur la fréquence de l’escouade.

— Tout le monde est encore là ? demanda-t-il.

— Tu t’attendais à ce qu’on aille quelque part, frère ? répliqua Kohl immédiatement.

Une nouvelle voix s’éleva dans le vox, plus douce que celle de Kohl, mais tout aussi amusée.

— Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part j’aimerais bien m’étirer les jambes, déclara Askelon, leur techmarine. Tout ce temps à rester allongé est mauvais pour la circulation...

— … dit celui qui passe tout son temps sa tête et ses épaules enfoncées dans les engins, fit remarquer Kohl.

— Ce qui fait de moi une autorité en la matière, n’est-ce pas ? répondit Askelon.

— Le jour, renifla frère Marthes, le porteur du fuseur de l’escouade, où le sergent Kohl arrêtera d’être désagréable, sera le jour où il arrêtera de respirer.

— C’est la chose la plus stupide qui m’ait été donnée d’entendre, grogna Kohl, provoquant les rires de toute l’escouade.

Les turbulences dues à la traversée des différentes couches de l’atmosphère s’intensifièrent au point de faire trembler jusqu’aux os des Astartes. La situation persista pendant neuf minutes et demie très désagréables, jusqu’à ce qu’un icône d’avertissement s’allume sur le tableau et que les rétroprojecteurs prennent vie. La division d’artillerie à bord du vaisseau amiral avait programmé les modules pour qu’ils ne déploient leurs réacteurs qu’au dernier moment, juste au cas où il y aurait la possibilité d’une défense sol-air dans la zone d’arrivée. Le choc revenait à se faire frapper dans le dos par un Titan, se dit Nemiel.

Un grondement assourdissant s’éleva de sous leurs pieds, indiquant que les réacteurs allaient cracher toute leur puissance pendant trois secondes, juste avant l’impact. Nemiel ressentit une secousse, moins puissante, et comprit que quelque chose venait de céder. S’en suivit une série de petits impacts secs, résonnant à travers la coque du module, avant qu’il ne s’immobilise enfin.

Le tableau de bord de Nemiel vira au rouge agressif.

— Désengagement et déploiement ! cria-t-il dans le réseau de l’escouade.

Il frappa le bouton de libération rapide de son harnais de sécurité. Il y eut un sifflement, suivi d’un souffle d’air chaud et puant, lorsque la rampe devant lui commença à s’abaisser… pour s’arrêter à un angle de soixante degrés. Les vérins hydrauliques protestèrent avec violence, faisant presque basculer le module sous l’effort, avant que les verrous de sécurité ne s’enclenchent et annulent l’opération.

Quelque part au fond de lui-même, Nemiel ressentit que le pont sous ses pieds était légèrement penché. Il grogna avec irritation, fit un pas en avant et planta un coup de botte dans la rampe. Il entendit un craquement de maçonnerie. La rampe rebondit légèrement, pour s’abaisser à nouveau d’un demi-degré.

Des fumées acides et des vagues de chaleur commençaient à pénétrer dans le cocon blindé. Nemiel entendit des jurons étouffés à travers de la ligne vox : les autres membres de l’escouade essayaient, tout comme lui, de forcer le passage hors de la cabine. Il agrippa le cadre du sas d’entrée d’une main et le rebord de la rampe d’une autre et se glissa vers le haut pour enfin s’extraire. Il vit aussitôt ce qui venait de se passer.

Le module était arrivé au sommet d’une unité d’habitation, s’enfonçant comme une balle à travers au moins quatre ou cinq étages avant, finalement, de s’arrêter dans la cave décrépite du bâtiment. Un rayon de soleil blafard perçait l’obscurité par un trou dans le sol au-dessus, mais il était de plus en plus opacifié par la fumée épaisse qui se dégageait. Les rétroréacteurs du module avaient mis le feu aux étages supérieurs.

Plusieurs des rampes avaient réussi à s’abaisser complètement, alors que d’autres, comme celle de Nemiel avaient été bloquées par des tas de débris. Le frère-sergent Kohl était contre la coque du module, aidant frère Vardus à se libérer, lui, mais aussi surtout son encombrant bolter lourd.

Frère Askelon arriva par l’un des côtés de la cabine, tout près de Nemiel. Son puissant servobras se déployait déjà au-dessus de son épaule avec un faible gémissement, alors qu’il avançait précautionneusement parmi les débris.

— Reculez, déclara-t-il.

Il ouvrit la pince terminant son bras et la plaça sur le côté du module. Les servomoteurs chuintèrent lorsqu’il rassembla toutes ses forces. Askelon glissa sur quelques centimètres. Nemiel s’avança et tenta de l’aider à se maintenir. Puis, accompagné par le craquement de la maçonnerie et le grincement du métal, le module se redressa doucement.

— Bien joué, frère, dit Nemiel en tapant sur l’épaule du techmarine et en observant les rampes se déployer complètement. Sergent Kohl, trouve-nous une sortie.

— Oui, frère-rédempteur, répondit Kohl, l’esprit à présent complètement à la mission.

Il donna quelques ordres rapides à son escouade, et les Astartes se mirent au travail. Nemiel pouvait déjà entendre les claquements des fusils lasers à l’extérieur, immédiatement suivis par les aboiements des bolters.

En quelques secondes, l’escouade escaladait déjà une plaque effondrée de permacrete afin d’atteindre le rez-de-chaussée du bâtiment. Des débris incandescents tombaient tout autour des Astartes comme des météores. Des petits morceaux percutaient sans dommages leurs armures. Le sergent Kohl sortit son auspex d’une poche à sa ceinture. Il s’orienta à travers la fumée.

— Ordres ? demanda-t-il à Nemiel.

Le rédempteur prit une décision rapide.

— On va au nord.

Kohl vérifia l’engin clignotant une nouvelle fois, acquiesçant d’un mouvement sec de la tête, et s’enfonça dans les ténèbres. L’Astartes ne cherchait même pas à tâtonner pour trouver une porte de sortie. Quand il rencontrait une paroi interne, il passait directement à travers le mur pourri, à peine ralenti. Quelques instants plus tard, l’escouade aperçut un large rectangle de lumière voilée juste devant elle. Kohl mena la troupe à travers l’ouverture au pas de course, sortant dans une rue battue par une pluie de morceaux de verre et masquée par une épaisse fumée grise.

Ils se trouvaient dans une étroite avenue, allant approximativement d’est en ouest à travers la zone de combats. Des amas de débris et des dizaines de corps carbonisés jonchaient le sol aussi loin que pouvait voir Nemiel. La plupart des bâtiments de part et d’autre de la rue n’étaient plus beaucoup plus que des coquilles vides, leurs façades noircies par les incendies et leurs murs criblés par des rafales d’armes à feu de petit calibre. Un transport militaire à six roues gisait sur le flanc, quelques dizaines de mètres à la droite de l’escouade, ses pneus toujours en feu. L’air vibrait du claquement des armes, ainsi que de l’horrible sifflement des mortiers dont les projectiles passaient par-dessus les têtes.

Le rugissement d’engins à essence arriva d’un croisement à une vingtaine de mètres sur la gauche de l’escouade. Nemiel reconnut immédiatement le son des transports blindés impériaux se déplaçant rapidement. Il devait y avoir quatre véhicules, c’est-à-dire une section mécanisée au grand complet.

— Embuscade, formation epsilon ! cria-t-il, plaçant d’un mouvement de main la moitié de l’escouade de l’autre côté de la rue.

Kohl suivit ses guerriers, son pistolet bolter levé en cas de danger. Frère Marthes s’agenouilla derrière un tas de débris calcinés, immédiatement à la gauche de Nemiel, posant son bolter lourd sur la pile. Le rédempteur, lui, sortit son pistolet bolter et activa son crozius aquilum. L’aigle à deux têtes à l’extrémité du bâton s’illumina, crépitant d’arcs d’énergie bleutée.

Le premier transport blindé arriva au coin de la rue quelques secondes plus tard, s’engageant dans le carrefour à grande vitesse. La colonne se dirigeait plein nord, quelques kilomètres plus loin, là où se trouvait le front. Il s’agissait de transports de troupes au blindage léger, dotés d’un canon automatique monté sur une tourelle, capable de déplacer une escouade complète. Leurs chauffeurs allaient le plus vite possible, faisant cracher d’épaisses traînées par le sommet de leurs engins.

Les Dark Angels s’étaient positionnés avec une célérité et une dextérité admirables, dissimulant leur présence derrière des tas ou dans les niches offertes par les bâtiments en ruine. Au moment même où le transport arriva en ligne de vue, l’un des Astartes bondit hors de sa cachette et leva la gueule tubulaire de son fuseur. Frère Marthes orienta son arme antitank, visa le flanc du transport de tête et toucha la tourelle, libérant un trait de micro-ondes concentrées qui transforma la coque du véhicule en une bouillie plasmatique incandescente. Les réservoirs d’essence du véhicule explosèrent avec une telle violence que le sol en trembla, éparpillant le blindé en petits morceaux fumants.

Frère Vardus ouvrit le feu quelques secondes plus tard, criblant le dernier transport à l’aide de son bolter lourd. Les balles explosives se fragmentèrent contre le blindage du véhicule, creusant des cratères dans ses pneus renforcés. Ici et là, des projectiles réussirent à pénétrer les parois, infligeant de sanglants dégâts aux hommes coincés à l’intérieur. Le transport s’arrêta brutalement, de la fumée s’échappant des trous dans son côté.

Les deux véhicules du milieu pivotèrent vers la gauche pour tenter d’éviter les débris en feu du transport de tête et sortir de la zone à découvert. Leurs tourelles pivotèrent sur la droite et crachèrent un flot de projectiles hautement explosifs sur la rue, créant de nouvelles ouvertures dans les façades des immeubles incendiés et faisant s’élever des jets de permacrete des tas de débris. Frère Marthes changea de cible et tira sur le transport suivant dans la ligne. Mais cette fois, son tir fut un peu trop haut, touchant la tourelle du blindé et la fendant en deux. Les munitions du canon automatique explosèrent sous l’effet de la chaleur, illuminant le pont supérieur du transport d’éclats rougeoyant de colère. Ce dernier s’arrêta brusquement. Celui qui suivait, se déplaçant trop rapidement pour pouvoir s’arrêter, le percuta à l’arrière, le faisant basculer de quatre-vingt-dix degrés sur la droite et le retournant presque.

Vardus leva alors son bolter lourd en direction des deux blindés immobilisés et les arrosa de salves à la fois courtes et précises. Nemiel nota que la rampe à l’arrière du second s’abaissait. Il leva son pistolet bolter. Lorsque l’escouade paniquée commença à évacuer le véhicule touché, le rédempteur et le reste de ses hommes les fauchèrent les uns après les autres. Le dernier des rebelles n’avait pas encore touché le sol lorsque frère Marthes tira à nouveau sur le transport endommagé. Cette fois, il fit mouche et immola l’ensemble des hommes piégés à l’intérieur.

On était ici bien loin des contes chevaleresques de Caliban, se dit Nemiel, observant le carnage avec un détachement clinique. La guerre était une boucherie, tout simplement. Les notions comme la gloire ne venaient que bien après, avait-il réalisé ces dernières années. Elles étaient imaginées par ceux qui n’avaient jamais vu la réalité des choses de leurs propres yeux.

Le micro-vox du rédempteur prit vie.

— À toutes les unités. Vérification de la localisation et du statut, annonça laconiquement la voix du commandant des forces Lamnos.

Le frère-sergent Kohl et deux autres membres de l’escouade s’avancèrent vers la rue pour vérifier s’il n’y avait pas de survivants dans les épaves des véhicules. Nemiel fit apparaître une carte de la zone d’atterrissage sur son tableau tactique et vérifia les coordonnées. Ils s’étaient posés à un kilomètre et demi au nord du tramway, non loin de l’entrée sud de la forge.

— Ici escouade alpha six. Statut vert. En attente d’ordres, répondit-il en envoyant ses coordonnées.

— Affirmatif, alpha six. Patientez, répondit Lamnos immédiatement.

Moins d’une minute plus tard, la voix s’éleva à nouveau dans le micro-vox.

— Alpha six. Nous recevons un signal du module écho quatre qui est au sol, mais qui ne s’est pas déployé. Des forces ennemies se rapprochent de la position d’écho quatre par le sud. Prenez contact avec écho quatre et vérifiez son statut immédiatement. Coordonnées envoyées.

Nemiel compara les données sur sa carte tactique. Écho quatre était tombé à un demi-kilomètre au sud-est, un peu plus près du complexe sidérurgique.

— Nous sommes en route. Alpha quatre, terminé, répondit-il.

Kohl et ses hommes revinrent de la zone de feu.

— Il y a de l’infanterie mécanisée ainsi que des transports blindés qui arrivent par cette rue en direction du tramway, indiqua-t-il.

— Ils vont devoir attendre, déclara Nemiel. Nous allons à l’est. Écho quatre rencontre des difficultés. Son module est sans doute arrivé à l’intérieur d’un autre bâtiment et les rampes ne peuvent se déployer. Nous devons y être avant les rebelles.

Kohl acquiesça et s’adressa à l’escouade.

— Askelon. Tu réclamais une petite balade au soleil. Alors, ne viens pas me rabattre les oreilles en me disant que tu n’arrives pas à suivre. Frère Yung et frère Cortus, vous ouvrez la marche. On y va !

Sans un mot, l’escouade quitta ses positions protégées et se dirigea vers l’est en suivant la rue, les pistolets bolter balayant tout ce qui se trouvait devant, à la recherche d’une cible. Nemiel emboîta le pas du techmarine Askelon, frère Marthes à ses côtés, alors que Kohl et les trois autres membres de l’escouade fermaient la marche. Un peu plus loin à l’est, le mur acier de la forge s’élevait au-dessus des ruines de la zone contestée. D’immenses tours clignotantes formaient une forêt de métal au-delà de cette barrière, plantées dans les versants du volcan qui se trouvait au cœur du domaine du Mechanicum. Des fumées orange et noires stagnaient lourdement au-dessus du complexe, rendant la vue cauchemardesque.

Nous avons fait tout ce chemin pour défendre ça ? pensa Nemiel en grimaçant amèrement, protégé par son heaume. Cela ne ressemblait vraiment pas au genre d’endroit qui méritait de sacrifier sa vie.