Prologue
Loyauté et honneur
Caliban
147e année de la Grande Croisade de l’Empereur
Aucune trompette ne sonna leur arrivée. Aucune foule ne s’assembla pour célébrer leur retour. Ils se posèrent sur Caliban, au plus profond de la nuit, traversant les lourds nuages de cette tempête de fin d’automne.
Les uns après les autres, les transports surgirent à travers le ciel de plomb, les lumières placées sous leur ventre perçant l’obscurité pour balayer le terrain d’atterrissage. Pendant quelques secondes, les coques sombres des Stormbirds furent éclairées par les puissants projecteurs du port spatial, révélant le symbole de l’épée ailée de la 1re légion de l’Empereur, peint sur les flancs.
Les vaisseaux d’attaque allumèrent leurs propulseurs et se posèrent sur l’aire d’atterrissage dans un tourbillon de vapeur surchauffée. Quelques instants plus tard résonna le claquement des rampes d’assaut s’abaissant sur le permacrete, immédiatement suivi par le roulement du bruit de bottes renforcées. Des géants aux épaules surdimensionnées émergèrent du maelström de brume. La pluie dégoulinait sur les plaques courbées des armures énergétiques des Dark Angels, trempant les surplis blancs des initiés. Ici et là, des orbes lumineux cramoisis clignotaient à la surface des lentilles de leurs heaumes de guerre. Mais pour la plupart, les Astartes avaient choisi d’affronter la tempête la tête à découvert. L’eau ruisselait sur les épaisses arcades sourcilières et les mâchoires carrées, faisant luire les implants plongeant dans leurs crânes rasés. Pour le commun des mortels, leur expression était aussi dure et impassible que la pierre elle-même.
Les Astartes marchèrent jusqu’à la limite du permacrete et formèrent des rangs silencieux faisant face aux Stormbirds, leurs pistolets bolter sortis et présentés pour le garde-à-vous. Il n’y avait aucune bannière à lever fièrement devant ces rangs serrés. Pas non plus de champion pour les mener, portant son armure de cérémonie et son épée ouvragée au clair. Tous ces honneurs avaient été laissés derrière eux, avec le reste de leur chapitre, toujours combattant au côté de leur primarque et la 4e flotte expéditionnaire sur Sarosh. Leurs armures étaient polies et dépourvues d’ornements. Seules quelques-unes arboraient des blessures de guerre raccommodées pendant leur trajet du retour. Depuis leur départ de Caliban pour rejoindre la Croisade de l’Empereur, ils n’avaient participé en tout et pour tout qu’à une seule campagne. Rares étaient ceux qui avaient eu même à se battre avant de recevoir l’ordre de retourner sur leur planète natale.
Les réacteurs rugirent lorsque les Stormbirds vides s’élevèrent pesamment pour laisser leur place à d’autres qui perçaient déjà la couche de nuages chargés. Les rangs des guerriers de retour grossirent rapidement, remplissant la limite nord de l’aire d’atterrissage. Il fallut plus de quatre heures pour que le contingent au grand complet débarque à la surface de la planète, les transports obéissant à une rotation régulière. Les guerriers assemblés attendaient et observaient dans le silence le plus complet, stoïques et immobiles comme des statues, alors que le vent hurlait et la tempête se déchaînait autour d’eux.
Deux heures avant l’aube, les dernières navettes touchèrent le sol. Les rangs des Astartes frémirent légèrement, les combattants émergeant de leurs cycles de médiation. Ils étaient complètement attentifs lorsque les quatre derniers Stormbirds abaissèrent leur rampe respective et que les passagers débarquèrent.
Les blessés sortirent en premier : des Astartes qui avaient subi des blessures graves lors de l’assaut à la surface de Sarosh, à présent dans le coma. Ils avançaient sur des civières en suspension, entourés d’apothicaires attentifs appartenant à la légion. Ensuite émergea la garde d’honneur. Elle se composait des plus importants des guerriers initiés. À sa tête marchait le frère-archiviste Israfael, sa mine sombre cachée sous les replis de sa large capuche de soie ouvragée. Tous les Astartes de la garde d’honneur portaient un surplis dont l’ourlet était rubis, saphir, émeraude, adamantin ou or, en fonction de leur dévotion vis-à-vis de l’un des hauts mystères. Tous, sauf un.
Zahariel marchait dix pas derrière le frère Israfael, encapuchonné comme son mentor, les mains cachées dans les larges manches de sa bure. Il était gêné, peu à sa place au milieu de champions et des initiés supérieurs, mais Israfael avait été inflexible.
— Tu as sauvé tout le monde sur Sarosh, avait déclaré l’archiviste lorsqu’ils étaient encore à bord du Wrath of Caliban. Y compris le primarque lui-même, avait-il ajouté. Sans même mentionner que tu passes plus de temps aux côtés de Luther en ce moment que nous tous assemblés. Si tu ne mérites pas de marcher avec la garde d’honneur, aucun d’entre nous ne le mérite.
La garde d’honneur en question suivait à pas mesurés les frères blessés qui passaient devant les rangs immobiles des Dark Angels. Les civières quittèrent l’aire d’atterrissage pour se diriger vers les quartiers de soins intensifs. Israfael arrêta la garde d’honneur devant les Astartes assemblés, et, d’un murmure à peine audible, lui donna l’ordre de se mettre au garde-à-vous. Douze bottes claquèrent à l’unisson sur le permacrete luisant de pluie, et tous les guerriers se raidirent. L’eau s’écoulait de chaque côté de la capuche de Zahariel, la plaquant doucement sur le sommet de son crâne rasé.
Sur l’aire d’atterrissage, la rampe d’assaut du dernier Stormbird s’abaissa avec un léger chuintement de systèmes hydrauliques. Des lumières crues illuminèrent la voie d’accès. Elles allongèrent l’immense ombre martiale d’une silhouette en armure, s’imposant au cœur de la tempête nocturne.
À cet instant précis, la pluie s’interrompit, et le vent hurlant se calma, comme s’il retenait son souffle : Luther posa le pied sur le sol de Caliban. L’ancien guerrier était encastré dans une armure brillante, noire et or, forgée à la façon calibanite, plutôt qu’à la façon des larges et épaisses carapaces de type Crusader affectionnées par les Astartes. Un bouclier de combat courbe en adamantine, arborant le symbole du dragon calibanite, était attaché à l’avant-bras du chevalier, alors que son brassard droit portait l’insigne de l’épée ailée sur fond vert, indiquant son appartenance à la 1re légion de l’Empereur. Pendue à la hanche gauche, se trouvait Nightfall, la terrifiante et longue épée énergétique qui lui avait été offerte en des jours meilleurs par Lion El’Jonson lui-même. Un holster du côté droit contenait un vieux pistolet qui avait été utilisé de nombreuses fois dans les forêts hantées par les monstres de Caliban. Un heaume orné d’ailes dissimulait les traits du chevalier et une lourde cape noire ondulait à ses pieds, alors qu’il se dirigeait rapidement vers les guerriers assemblés.
Tous les yeux étaient fixés sur Luther lorsqu’il s’arrêta à une vingtaine de pas des Astartes et inspecta les rangs d’un regard aussi enflammé qu’implacable. Même s’il avait subi les mêmes améliorations physiques que Zahariel et les autres, Luther avait été trop vieux pour recevoir les implants génétiques. Ils le dépassaient d’une tête et pourtant, sa simple présence semblait envahir l’espace autour de lui, lui donnant l’air bien plus grand qu’il ne l’était en réalité. Même Israfael, un Terran de naissance, semblait impressionné par le bras droit de Jonson. C’était le genre d’homme qui n’existait qu’une fois tous les mille ans, un homme qui aurait pu unifier l’ensemble de Caliban, si une personnalité encore plus imposante ne l’avait pas fait : Lion El’Jonson lui-même.
Luther étudia longuement les Astartes. Puis il avança et retira son heaume. Il avait un visage carré et impressionnant, doté de joues droites et d’un nez aquilin. Ses yeux étaient noirs et perçants, comme des pépites d’obsidienne polie. Ses cheveux étaient comme du jais, presque rasés.
Le tonnerre roula au sud et le vent se leva à nouveau, amenant avec lui un rideau de pluie glaciale qui balayait l’aire d’atterrissage. Luther regarda les cieux et ferma les yeux. Zahariel crut voir comme un sourire fugace alors que les gouttes frappaient le visage de l’homme. L’averse se transforma en un véritable déluge.
Zahariel regarda Luther prendre une profonde inspiration, puis observer à nouveau ses troupes. Cette fois, son sourire était épanoui et chaleureux. Mais le Dark Angel nota que l’expression ne se reflétait pas dans le regard de Luther.
— Bienvenue à la maison, frères ! déclara-t-il, sa voix puissante couvrant facilement la tempête et provoquant un petit rire contrit dans les premiers rangs. Je regrette de ne pouvoir vous promettre un grand festin, comme ceux qui accueillaient les anciens chevaliers revenant de quête. Si nous sommes chanceux et audacieux, nous pouvons tenter un raid sur les cuisines de Maître Luwin et faire le plein de victuailles avant que la journée de travail ne commence.
De nombreux Dark Angels rirent à la référence, se rappelant Luwin, le tyran grondant qui régnait sur les cuisines de la vieille Aldurukh. Zahariel rit doucement malgré lui, en repensant à ses années en tant qu’aspirant, et se souvenant avec tendresse des allées et des cours de la forteresse. C’était la première fois depuis qu’ils avaient quitté Sarosh qu’il était impatient de revoir Aldurukh.
Avant que le rire ne s’éteigne complètement, Luther coinça son heaume sous son bras et hocha de la tête en direction de sa garde d’honneur.
— Bon, dit-il. Allons découvrir les changements qui ont eu lieu sur le vieux rocher pendant notre absence.
Sans un autre mot, il pivota sur lui-même et s’engagea en direction de la sortie de l’aire d’atterrissage, ses épaules et sa tête droites. Immédiatement, ses hommes et le reste des gradés lui emboîtèrent le pas, faisant résonner le pavé sous le fracas de centaines de bottes ferrées. La troupe disparut en direction de la forteresse dans le lointain.
Luther marchait à la tête de la colonne, comme un conquérant, de retour sur Caliban auréolé de gloire plutôt que comme un exilé. C’était une démonstration impressionnante, se dit Zahariel, tout en se demandant combien de frères y croyaient vraiment.
Officiellement, ils avaient été renvoyés sur leur planète natale parce que la Grande Croisade était sur le point d’entrer dans une nouvelle phase opérationnelle, et que la 1re légion avait cruellement besoin de nouvelles recrues pour remplir les missions que l’Empereur lui avait assignées. Le Lion avait déclaré que des guerriers expérimentés étaient nécessaires sur Caliban pour accélérer l’entraînement. Une liste avait été fournie et avait circulé à travers toute la flotte. Un peu moins d’une semaine après avoir été déployés pour participer à leur première campagne, Zahariel et plus de cinq cents de ses frères, presque la moitié du chapitre, avaient découvert qu’ils étaient congédiés.
La nouvelle les avait tous anéantis. Zahariel l’avait observé dans le regard de ses frères de bataille, alors qu’ils se rassemblaient sur les ponts d’embarquement, pour commencer leur long retour vers Caliban. Si la légion avait tant besoin de guerriers, pourquoi étaient-ils retirés des fronts ? L’entraînement des recrues était une mission pour les plus âgés : des hommes dotés d’une grande expérience, mais plus de la première jeunesse. C’était la tradition sur leur monde natal depuis des générations. De plus, il n’avait échappé à personne que presque tous les Astartes qui avaient été renvoyés provenaient de Caliban plutôt que de Terra.
Ironiquement, c’était l’annonce que Luther lui-même allait se charger du recrutement qui avait achevé de convaincre les hommes que quelque chose n’allait pas. Luther : celui qui avait été la main droite de Jonson pendant des décennies, celui qui s’était élevé jusqu’au point de devenir le second, sans être un Astartes. Luther n’avait aucune raison de quitter la croisade pour aller entraîner de jeunes recrues à Aldurukh. Il était envoyé aussi loin que possible du Lion, et le reste des gradés se voyait exilé avec lui.
Ils avaient obéi aux ordres à la lettre, sans questions ni hésitations, comme on leur avait appris à le faire. Mais Zahariel avait bien vu que le doute s’était enraciné dans les esprits de ses frères de bataille. Qu’avions-nous fait ? De quelle façon l’avions-nous déçu ? Luther n’avait pas laissé l’occasion aux Astartes de trop y penser. Une fois que le Wrath of Caliban était entré dans le Warp, il avait imposé un rythme rigoureux de maintenance du matériel, d’entraînement au combat et d’état d’alerte continu, qui n’avait pas permis l’inaction. Par ses actes comme par son comportement, tout avait laissé supposer que le second en chef de la légion avait décidé d’obéir à la lettre au primarque. Il allait remplir sa mission du mieux qu’il le pouvait. Lorsqu’il n’avait pas pris une part active à l’inspection de l’équipement ou à la supervision des exercices martiaux, Luther avait passé le reste du voyage enfermé dans ses quartiers, posant les bases de son plan pour rénover les techniques d’entraînement utilisées à Aldurukh.
Zahariel avait été aussi occupé que les autres. Cependant, il s’était rapidement retrouvé exempt des tâches les plus ingrates, comme les inspections des vaisseaux ou les veilles en état d’alerte. Il avait pu se concentrer sur la pratique de ses pouvoirs psychiques, sous la tutelle du frère-archiviste Israfael. Il était aussi devenu l’aide de camp officieux de Luther.
L’ordre était tombé peu de temps après le début du périple. Luther avait demandé un assistant pour l’aider à poser les bases d’un nouveau type d’entraînement et organiser les activités en cours à bord du vaisseau. Il avait personnellement choisi Zahariel pour remplir cette mission. La plupart supposaient qu’il avait désigné le jeune Astartes parce qu’ils avaient partagé les mêmes aventures lors de la tentative d’assassinat saroshi à bord du vaisseau amiral, l’Invincible Reason. Et ils avaient raison. Mais pas pour les raisons qu’ils imaginaient.
Les Saroshis étaient des gens hautement cultivés, mais dont la civilisation était gangrénée. À une certaine époque, pendant ce qu’on appelait l’Ère des Luttes, ils avaient passé un pacte avec une horrible entité, en échange de leur survie. Lorsque les Dark Angels avaient pris la responsabilité de la soumission de leur planète, les dirigeants saroshis avaient tenté d’assassiner le primarque, en introduisant une bombe nucléaire à l’intérieur du navire amiral. Si cette dernière n’avait pas été découverte et prise en charge par Luther et Zahariel, la légion aurait subi une terrible catastrophe… ou tout du moins, c’était l’histoire connue.
Luther n’avait jamais évoqué cette dernière pendant le voyage du retour vers Caliban, mais la question restait en suspend entre les deux hommes. Est-ce que Jonson avait deviné la vérité ? Était-ce la raison pour laquelle Luther avait été envoyé au loin, et par association Zahariel aussi ?
Il n’y avait aucun moyen de le savoir.
Le port spatial était l’un des cinq dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres autour de la forteresse de la légion. Zahariel pouvait encore se souvenir d’un temps où la région était couverte de forêts denses, abritant une faune et une flore aussi mortelles l’une que l’autre. Caliban était alors considérée par les planétologues impériaux comme un monde mortel : une planète qui n’était pas simplement dangereuse, mais véritablement hostile pour la vie humaine. À cette époque, chaque jour était un combat pour survivre. L’existence était alors aussi courte que brutale. Ce n’était que grâce au courage et au sacrifice des ordres de chevalerie de la planète que l’humanité avait pu y perdurer.
Lion El’Jonson avait unifié tous ces ordres sous son commandement et avait mené une campagne victorieuse afin d’éradiquer les monstres les plus mortels à la surface de Caliban. Mais le coup de grâce avait été porté par l’Imperium. Les serviteurs de l’Empereur étaient descendus sur la planète avec d’énormes machines, qui avaient nettoyé des dizaines de kilomètres carrés de forêt par jour, ne laissant qu’une terre plate et sans vie derrière elles. Des mines, des raffineries et des usines avaient suivi, prêtes à transformer les abondantes ressources en matériel de guerre, vital pour la croisade de l’Empereur. Des villes avaient été construites pour soutenir l’effort des sites industriels qui se propageaient. Elles s’élevaient et grossissaient, alors que les villages alentour se vidaient de leurs habitants. Ces derniers étaient déplacés pour pouvoir mieux servir l’Imperium.
Dans le passé, plus de deux douzaines de villages et de fermes avaient soutenu la forteresse d’Aldurukh, lui fournissant tout, des vêtements à la nourriture, en passant par le métal et les herbes médicinales. Ainsi, les chevaliers étaient libres de s’entraîner et de défendre les terres alentour contre les bêtes. Toutes ces bourgades avaient disparu à présent. La région autour de la place forte avait été nivelée et transformée en un vaste complexe militaire et logistique. Zahariel avait même du mal à se rappeler de l’emplacement exact de tous ces villages. À présent, en plus des ports spatiaux, il y avait des centres d’entraînement, des baraques, des arsenaux, des entrepôts, des ateliers de maintenance, l’ensemble s’étendant à perte de vue. Tous avaient pour but de fournir la légion en hommes et en équipement, afin qu’elle puisse remplir son rôle dans la Grande Croisade.
Même à cette heure tardive, la colonne passa presque inaperçue, perdue dans l’activité fiévreuse entourant la forteresse. Des cargos et des navettes allaient entre les zones d’atterrissage et les stations en orbite haute, transportant du matériel et des hommes prêts à aller au front. Les Dark Angels dépassèrent de longs convois contenant des pièces d’artillerie, ainsi que de l’équipement de maintenance, qui se dirigeaient ou qui provenaient des aires de décollage. Des pelotons de blindés les dépassaient en grondant, filant vers les gares de triage au sud de la forteresse, ou alors vers les terrains d’entraînement, à l’intention des unités auxiliaires de l’armée impériale servant la légion. Une fois et une seule, un régiment de nouvelles recrues s’était arrêté pour s’aligner rapidement sur le bas-côté de la route, afin de laisser les Astartes passer. Les jeunes hommes et femmes dans leurs uniformes flambant neufs observèrent, la bouche béante, les géants en ordre de marche, ainsi que la silhouette en armure d’or qui les dirigeait.
Ils avancèrent à travers la pluie et le vent sur une dizaine de kilomètres, passant des murs d’enceinte de permacrest, doté de générateurs de boucliers de défense, ainsi que de nids d’armes automatiques. Plus ils s’approchaient d’Aldurukh, plus la structure qui les entourait gagnait en hauteur et en densité. Finalement, les Astartes se retrouvèrent à marcher dans un canyon artificiel, uniquement éclairé par des globes de lumière.
Et pourtant, Aldurukh dominait toujours : un bastion de force et de tradition, entouré par une mer de constant changement. Ses flancs de granite avaient été égratignés par les machines de construction impériales. À cet instant même, de titanesques engins excavateurs creusaient à ses côtés, créant des saillies et perçant de profonds tunnels dans la roche, permettant ainsi à la forteresse de continuer à s’étendre dans le cœur de la montagne elle-même. Zahariel avait entendu parler de passages qui permettaient d’accéder à une série de portails au pied de la montagne, donnant sur les niveaux enterrés de la forteresse. Il était aussi au fait de la construction de plateformes capables de faire monter des passagers directement au cœur du bâtiment, en seulement quelques secondes. Malgré toute cette recherche d’efficacité, l’idée lui paraissait vaguement iconoclaste : la Voie de l’Errant, qui menait aux portes du château, avait été empruntée par les chevaliers de l’Ordre pendant des siècles. Elle avait une signification spirituelle, tant au niveau de leurs légendes que de leur savoir initiatique. Ses frères pourraient prendre les ascenseurs s’ils le voulaient : lui avait l’intention d’emprunter le même chemin que ses ancêtres, aussi longtemps qu’il le pourrait.
À son grand soulagement, la forteresse n’avait pas tant changé que cela pendant ses années d’absence. À la base de la montagne, s’élevant curieusement de part et d’autre d’une route pavée passant entre deux baraquements écrasants, se trouvaient deux anciens menhirs usés par le temps. Ils marquaient le commencement de la Voie. Les vieilles pierres symbolisaient le début et la fin de la vie d’un chevalier. La sculpture de gauche représentait un fier combattant traversant le monde, le pistolet au poing et l’épée-tronçonneuse sortie. Celle de gauche montrait un chevalier meurtri et las, son armure cabossée et ses armes brisées. Il était agenouillé, mais gardait la tête haute en observant la route menant vers son foyer. Zahariel sourit en notant que Luther frôla du doigt l’effigie de droite en la passant : une tradition remontant à des temps ancestraux, aux premiers jours de la fraternité des chevaliers. Il imita le geste, sentant la pierre lisse sous ses doigts et repensant aux générations passées qui en avaient fait de même pendant plus d’un millénaire.
La tempête s’arrêta lorsqu’ils s’engagèrent sur l’étroit et sinueux chemin. Mais le vent faisait toujours voler leurs bures et balayait leurs capuches alors que les nuages pâlissaient avec les premières lueurs du jour. L’ascension, même si elle fut longue, passa plus rapidement que Zahariel ne s’y était attendu. Au terme de ce qui lui sembla n’être que quelques heures, il se retrouva sur un large plateau carré et pavé. Dans le temps, l’endroit n’était qu’une clairière où les aspirants de l’ordre devaient passer une longue et pénible nuit au pied des portes du château.
Ces dernières étaient grandes ouvertes alors que les Dark Angels approchaient. Zahariel découvrit avec une certaine surprise que la cour qui suivait était remplie. Des rangs alignés de nouvelles recrues formaient une haie d’honneur menant aux pieds des murs extérieurs de la citadelle. Les jeunes soldats avaient été assemblés à la hâte. Nombre d’entre eux regardaient les nouveaux arrivants avec une curiosité mêlée de surprise.
Luther mena ses guerriers, suivant la haie d’honneur, comme s’il s’était attendu à cette dernière depuis le début. À la toute fin de la longue ligne de recrues attendaient deux silhouettes : l’une courbée sous le poids de l’âge, l’autre enfermée dans une armure sombre, rehaussée d’un surplis brodé d’or. Il s’arrêta à une distance respectueuse des deux hommes, et derrière lui, la colonne d’Astartes s’arrêta d’un coup.
Comme pour répondre au mouvement, les recrues posèrent immédiatement un genou à terre et hochèrent la tête en direction du guerrier doré. Le son d’une trompette s’éleva de l’une des tours du château : le signal traditionnel indiquant qu’un chevalier rentrait au foyer après une longue et dangereuse quête. Maître Ramiel, le dernier des châtelains en titre d’Aldurukh, s’agenouilla à son tour devant Luther. Derrière lui, le seigneur Cypher hocha la tête respectueusement à l’intention du second en chef de la légion. Cependant, Zahariel ne put s’empêcher de noter un petit amusement dans le regard du guerrier.
Cypher n’était pas un nom, mais un titre remontant aux premiers jours de l’Ordre. Son rôle consistait à maintenir les traditions, les coutumes et l’histoire de la fraternité, ainsi que l’intégrité des plus hauts mystères : les tactiques et les enseignements uniquement partagés entre les initiés les plus avancés. Parce qu’il était littéralement la personnification de l’Ordre et de ses croyances, une fois qu’un homme prenait la charge du Cypher, il abandonnait immédiatement, et pour toujours, son nom. Il devenait la pierre angulaire de la fraternité : un chevalier d’expérience, doté d’une grande sagesse, n’ayant aucun réel pouvoir, mais dont l’influence était énorme au sein de l’organisation.
Le seigneur Cypher actuel était encore plus une énigme que ses prédécesseurs, du fait de sa jeunesse et de son manque relatif d’expérience. Lorsque Lion El’Jonson était devenu grand maître de l’Ordre, tout le monde s’était attendu à ce qu’il nomme Ramiel à cette position. À la surprise générale, il avait placé un chevalier, relativement peu connu, plus jeune que Luther et ses pairs plus hauts dans la hiérarchie. On murmurait que le nouveau Cypher avait reçu son entraînement au sein d’une des forteresses mineures, dans les étendues nordiques, encore hantées par les bêtes. Mais même cette information n’était pas beaucoup plus qu’une rumeur. Personne n’avait pu comprendre la décision de Jonson, mais personne n’avait eu non plus à s’en plaindre. Pour ce qu’on en savait, le Cypher en titre passait plus de temps isolé à étudier que ses prédécesseurs, disparaissant de longues heures pour puiser dans les immenses bibliothèques et les archives secrètes, cachées au cœur de la forteresse. Et cependant, tous savaient, à la paire de pistolets pendue à sa ceinture, qu’il pouvait aussi être un combattant tout aussi compétent que n’importe qui d’autre dans la fraternité.
Luther sembla ingénument surpris par le geste de soumission de maître Ramiel. Il s’avança rapidement, tendant la main.
— Avez-vous un problème aux genoux, mon maître ? dit-il. S’il vous plaît, laissez-moi vous aider à vous relever.
Il regarda de droite et de gauche en direction des rangs de recrues et ajouta d’une voix qui rebondit sur les murs de la citadelle :
— Relevez-vous, tous autant que vous êtes, au nom du Lion ! Nous sommes tous frères, ici. Aucun n’est au-dessus de l’autre. N’est-ce pas, seigneur Cypher ?
L’interpellé inclina de nouveau la tête en face de Luther.
— C’est tout à fait exact, répondit-il doucement, un petit sourire toujours en coin. Et c’est quelque chose que dont nous devrions tous nous souvenir.
Maître Ramiel observa les bras ouverts de Luther quelques instants. À contrecœur, il accepta l’offre et se rétablit sur ses pieds non sans une certaine raideur. Il avait beaucoup vieilli ces dernières années, observa Zahariel. Il semblait presque diminué entre les silhouettes artificiellement dominantes de Cypher et de Luther. Comme beaucoup de membres anciens de l’Ordre, Ramiel avait été accepté dans la légion, mais il avait été bien trop âgé pour recevoir les implants génétiques des Dark Angels. Étonnamment, il avait aussi refusé même les améliorations les plus basiques, comme le processus de rajeunissement, que des hommes comme Luther avaient acceptées. Il restait le produit d’un âge révolu – un âge qui disparaissait rapidement dans les tourbillons du passé.
— Aldurukh vous souhaite la bienvenue, dit Ramiel à Luther.
Sa voix était brisée par l’âge, ce qui rendait le ton de sa déclaration encore plus sec et rigide.
— Le capitaine à bord du Wrath of Caliban nous a informés de votre arrivée imminente, mais nous n’avons pas eu assez de temps pour organiser un accueil digne de ce nom, continua-t-il en fixant Luther et en levant un menton pointu presque d’un air défiant. Les recrues sont prêtes pour l’inspection. Je suis impatient d’entendre votre évaluation.
Pour la première fois, Zahariel nota une tension dans la cour. Au léger raidissement d’épaules de Luther, il était évident que ce dernier en était aussi conscient. Le jeune Astartes observait cette réunion avec beaucoup d’attention, réalisant que les paroles de Ramiel étaient aussi destinées aux gradés.
Maître Ramiel pense que le Lion a perdu sa foi en lui aussi, pensa Zahariel. Pour quelle autre raison Luther et la moitié du chapitre avaient été renvoyés sur Caliban ? Soi-disant pour superviser l’entraînement des recrues ?
Zahariel n’avait jamais remis en question les ordres du primarque jusque-là. La simple idée que Jonson puisse faire une erreur semblait inconcevable. Mais à présent, une terrible prémonition faisait remonter un frisson le long de sa colonne vertébrale.
Luther, lui, ne semblait pas affecté par le ton de Ramiel. Il gloussa et agrippa fraternellement le bras du vieux maître.
— Vous en avez plus oublié sur l’art d’entraîner les guerriers que je n’en saurais jamais, mon maître, déclara-t-il assez fort pour que tout le monde puisse entendre. Nous sommes ici pour aider à former de nouvelles recrues. Pas pour mieux les former.
Luther se tourna vers les hommes assemblés et leur sourit fièrement.
— L’Empereur lui-même a parlé, frères ! Il attend de grandes choses de notre légion, et nous allons Lui montrer que les hommes de Caliban sont dignes de son estime ! La gloire vous attend ! Avez-vous en vous la loyauté et l’honneur pour la mériter ?
— Oui ! répondirent les recrues en hurlant.
Luther acquiesça fièrement.
— Je n’en attendais pas moins des élèves de maître Ramiel, dit-il. Mais le temps nous est compté et il y a beaucoup de pain sur la planche. La Grande Croisade n’attend pas. Et sous peu, mes frères ici présents et moi-même allons être rappelés au combat. J’ai l’intention d’emmener le plus possible d’hommes parmi vous. Le Lion a besoin de vous. Nous avons besoin de vous. Et à partir d’aujourd’hui, vous allez être testés comme vous ne l’avez jamais été auparavant.
Un mouvement parcourut l’assemblée. Pas seulement parmi les recrues, mais aussi parmi les Dark Angels entourant Zahariel. Partout où il regardait, il voyait des expressions de détermination et de fierté. Le défi de Luther avait transformé la pesante atmosphère dans la cour en un seul instant. Même maître Ramiel semblait être touché par la conviction portant la voix de Luther. Les officiers ressentirent la même chose. Pour la première fois, ils virent un but noble expliquant leur renvoi sur Caliban. Ils n’avaient pas été oubliés. Ils allaient bientôt retourner vers leurs frères parmi les étoiles, à la tête d’une armée qu’ils auraient aidée à créer. Une armée qui allait propulser la 1re légion dans les annales de la légende.
Luther parla à nouveau, mais cette fois avec le ton métallique du commandement.
— Frères. Rompez, ordonna-t-il. Retournez à vos méditations matinales et préparez-vous au cycle d’entraînement de la journée. Attendez-vous à affronter un déluge de nouveaux défis dès aujourd’hui. Soyez prêts à tout.
Sous l’œil attentif de maître Ramiel, les recrues se dispersèrent rapidement et en silence dans la cour. Les Astartes responsables de l’entraînement conservèrent les rangs, attendant un mot de Luther. Zahariel l’observa échanger quelques paroles à voix basse avec Ramiel, une fois que la dernière recrue fut partie. Le seigneur Cypher avait disparu pendant le bref discours de Luther, mais Zahariel était bien incapable de savoir quand et comment.
Après quelques instants, Ramiel s’inclina devant Luther et se retira à son tour. Le second en chef se tourna vers les Astartes qui attendaient, l’air occupé par ses pensées.
— Bien, frères. À présent, vous réalisez le défi qui nous attend, dit-il avec un petit rictus. Le plus vite nous en aurons terminé ici, le plus vite nous pourrons retourner au combat. Donc, je n’ai pas l’intention de perdre la moindre minute. Présentez-vous sur le terrain d’entraînement immédiatement. Nous allons mettre ces jeunots au pas.
La garde d’honneur de Luther s’inclina et brisa les rangs. Le reste des gradés se dispersa immédiatement après. Zahariel se préparait à en faire de même lorsqu’il croisa le regard de Luther.
— Un mot, frère, dit le guerrier pour le faire venir à lui.
Zahariel s’exécuta alors que le reste des dirigeants quittait la cour. Parlant rapidement, Luther lui fit un résumé des différentes phases du plan de formation qu’il avait l’intention de mettre en place ce jour même.
— Coordonne-toi avec maître Ramiel pour t’assurer que tous les instructeurs sont au fait des changements, dit-il. Je vais devoir te confier l’ensemble de la partie concernant l’implémentation, frère. Dans les temps à venir, je vais être complètement pris par l’étude de tout ce qui s’est passé ici, à la forteresse, pendant notre absence.
— Je m’en occuperai, déclara Zahariel à la fois surpris et honoré que Luther place tant de confiance en lui.
Sans parler de la responsabilité qui venait de tomber sur ses épaules, il était étonné que son esprit soit à ce moment précis aussi léger.
Ils étaient à présent seuls dans l’immense cour. Luther observait, perdu, l’espace vide, son esprit déjà occupé par d’autres sujets. Sans réfléchir, Zahariel déclara :
— C’était bien, frère.
Luther observa le jeune Astartes semblant ne pas comprendre ce à quoi il faisait référence.
— Que veux-tu dire ?
— Ce que tu as déclaré il y a quelques minutes, répondit Zahariel. C’était motivant. Pour parler franchement, le moral de beaucoup d’entre nous a été au plus bas depuis que nous avons quitté la flotte. Nous… Comment dire… Disons que c’est une bonne chose de savoir que nous n’allons pas rester trop longtemps ici. Nous sommes tous avides de retourner participer à la Croisade.
Alors que Zahariel s’exprimait, la lumière sembla disparaître du regard de Luther.
— Ha, ça…, dit-il d’une voix étrangement absente.
À la grande surprise de Zahariel, Luther se tourna et observa le ciel tourmenté.
— C’était un mensonge du début à la fin, soupira-t-il. Nous sommes tombés en disgrâce. Et rien que nous pouvons faire ne va changer cela. Pour nous, la Grande Croisade est terminée.